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Full text of "Histoire de Saint François d'Assise (1182-1226)"

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iSjtetoîrf 



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Saint ftmçvis 



fc'â&risr. 



IMPRIMERIE ET FONDERIE DE E.-J. BAILLY, 
Place Sorbonne, 2. 



LIBRARY 

OF THE 

UNIVERSITY OF ILLINOIS 






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Jjth Grégoire " l'en rra,, ■•/')/./...,., 



Portrait p emt p ar traita Pis dTio sur la p orte 
delà Grande Sacristie d'Assise. 



fSfieioìte 

ite 



Saint fvànqoi* 

(1182 — 1226.) 

par Jfranroî* €mile tffyamn» 



Si qui s videtur inter vos sapiens esse 
in hoc seeculo , stultus fiat ut sit sa- 
piens . 

S. Paul. I. Cortatb. m. 18. 



PARIS. 

BEB&OURT, LIBRAIRE-EDITEUR , 

P. l 1 DES SAINTti-PÈllES, 69. 



iti DCCC XL1. 



• k*%4 



Humblement prosterné 

devant le tombeau Je S Stancois V2i$me 

moi €miU 

je prie Mm 

par 

l'intercession de son glorieux serviteur 

et par 

l'entremise de mon ange (Etienne 

qui est remonté au ciel avant le soir 

de 

bénir ma bien aimée famille 

et 

j'offre ce livre 

à 

notre mère Henriette €ljat>elet-ill(iflMame 

à 
JHarie €l)<u>in et à son (Etienne Jtxnanb 

comme 

un témoignage de ma reconnaissance 

et 

de mon amour 



..■■■?■■■> 



r^/'Bcir 



TABLE DES MATIERES. 



Dédicace. 

Introduction. IX 

Chapitre premier. 1182-1206. — Naissance de François. — Sa Jeu- 
nesse. — Sa Conversion. 3 

Chap. II. 1206. — François se dévoue au service des lépreux. — Les 

Lépreux dans le moyen âge. 1 7 

Chap. III. 1206-12 12. — François restaure les églises de Saint-Damian , 
de Saint-Pierre et de Sainte-Marie-des-Anges. — Son Mariage avec 
la sainte Pauvreté. — Séjour à P»ivo -Torto. — Innocent III ap- 
prouve la règle de François. — Détails sur ses premiers disciples. 
— Etablissement à Sainte-Maric-des-Anges. 29 

Chap. IV. 1212. — Saint François établit la Religion des Pauvres-Dames. 

— ■ Sainte Claire. — Destinées du second Ordre. — Sainte Collette. 61 

Chap. V. I2i2-i2i5. — Douleurs de François et dans l'âme et dans le 
corps. — Sou apostolat en Italie. — Prodigieux accroissement de son 
Ordre. — Ses instructions à Sainte-Marie-des-Anges. — Ses Lettres 
à tous les chrétiens. — Son voyage en Espagne. — Approbation 
solennelle de l'Ordre au quatrième concile de Latrati. tf^ 

Chap. VI. 1216-1219. — Premier chapitre général à Sainte-Marie-des- 
Anges. — Instructions de François. — Rencontre de saint François 
et de saint Dominique. — Union des deux Ordres. — Le cardinal 
Ugolini. — Second chapitre général. — Cinq mille Frères Mineurs 
y assistent. — Lettre d'H onori us III. — Lettres de François. 100 

CiiAP. VII. 1219-1220. — Mission de saint François en Orient. — Son 

retour en Italie. — Ses Prédications. 1 18 

Ciiap. VIII. 1220. — L'Ordre de saint François reçoit la couronne du 
martyre. — Martyrs de Maroc. — Sept autres Frères envoyés chez 
les Maures y sont martyrisés en 122 1. 128 

Chap. IX. 1221. — Saint Antoine de Padoue. — Détails sur sa vie et 
sur ses travaux. — L'Ordre de saint François reçoit la couronne de 
la science. — Alexandre de Halès. — Importance sociale de la pré- 
dication au treizième siècle. — Eglise et tombeau de saint Antoine 
à Padoue. 

Chap. X. 1221. — Etablissement du Tiers-Ordre. — Ses Constitution?. 
Son Utilité politique au moyen âge. — Ses Destinées. — Détails sur 
quelques saints personnages. 



5 

p 



l.tn 



715829 



8 



TABLE DES MATIÈRES. 



Chap. XI. 122 1-1223. — Sainte-Marie-des-Anges. — Indulgence de la 

Porziuncula. 180 

Chap. XII. 1208-1226. — Amour desaint François d'Assise pour la nature. 193 

Chap. XIII. 1223. — Exposition de la Règle de saint François. — Pro- 
pagation de l'Ordre. — De'tails sur les premières fondations, — 
Frère Elie. — Destinées de l'Ordre. — Ses diverses Réformes. 223 

Chap. XIV. i2s4- — L, e mont Alverma. — Saint François reçoit les 

stigmates. — Ses hymnes d'amour. 260 

Chap. XV. 1 224-1226. — Dernières années de la vie de saint François. 

— Ses Souffrances. — Son Testament. — Sa Mort. — Ses Obsèques. 298 

Chap. XVI. 1229. — Canonisation du bienheureux Patriarche. — • Ma- 
gnificence de l'église d'Assise. — L'art et la poésie rayonnent autour 
du tombeau de saint Francois. 3i 2 



APPENDICE. 

NOTES ET MONUMENS HISTORIQUES. 



Bibliographie. 

Poesie. I. 1 cantici di san Francesco. 

IT. Poesie del B. Jacopone da Todi. 

HI. Dante. 

IV. Lope de Vega. 



V. Vie inedite de saint François, en vers français (xin e siècle) 
VI. Fragment d'une Légende en vers latins. 



Liturgie. 

Italie. 

Liturgies monastiques 

Allemagne. 

France. 

Espagne. 

Office de saint François. 

Office des Stigmates. 

Messe pour la fête des Stigmates. 

Prose composée par Grégoire IX. 

Litania? et hyrnnus de Gaudiis sancti Francisci. 

Petit office de saint François. 

Office de sainte Claire. 

Hymne et litanies de sainte Claire. 

Office de saint Antoine de Padoue. 

Litanipe et hyrnnus de Gaudiis sancii Antonii. 



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FIN DE LA TABLE. 






Saint frantoi* 



i»'2bgtsf, 



Franciscus et Dominicus sunt duae olivae pinguedine diiecuonis et devotionis 
et duo candelabralucentia ante Dominum. orbem doctrina illustrantia. Hi duo 
Chérubin, sapientia piena, obumbrantia propitiatorium, necnon et duo Séra- 
phin, charitate ardentia, clamantia : Sanctus , Sanctus, Sanctus Dominus Deus 
Sabaoth , implentes omnem terram gloria ejns documentis et exemplis. 

S. Antonin. 



1182 — 1206. 

Naissance de François. — Sa Jeunesse. — Sa Conversion. 



Honestum fecit illum Dominus , et eus* 
todivit eum ab inîmicis, et a seductoribus 
tutavit îllum... Justum deduxit Dominus 
per Trias rectas, et ostendit illi regnum 

Dei. 

Bréviaire Romain. 



Or donc, vivaient simplement dans la cité d'Assise Pierre 
Bernardone Monconi et sa femme Picca. Leur fortune con- 
sistait en un commerce étendu , surtout en France. Dieu 
dans sa miséricorde les avait choisis pour donner au monde 
l'être séraphique qui devait l'illuminer de sa sainteté et de 
sa gloire. Cet enfant de bénédiction naquit en 1182, sous le 
pontificat de Lucius III. Dieu se plut à annoncer sa naissance 
par des présages merveilleux et à la rendre conforme à la 
naissance de son Fils dans le temps. 

Sainte Hildegarde avait vu en esprit l'Eglise de Jésus- 
Christ représentée par une très belle femme , dont le visage 
était triste et couvert de poussière. Elle disait à Dieu : Les 
renards ont leurs tanières et les oiseaux du ciel leurs nids , 
et moi je n'ai personne pour me consoler et me secourir; je 



4 HISTOIRE 

n'ai pas même un bâton sur lequel je puisse m'appuyer *. 
Aussitôt Dieu suscita le pauvre François pour soutenir son 
Eglise. Picca souffrait depuis plusieurs jours de grandes 
douleurs ; un pèlerin vint avertir qu'elle ne serait délivrée 
que dans une étable , et que son enfant devait naître sur la 
paille. Ce conseil parut étrange ; mais il fut suivi , et la mère 
accoucha heureusement 2 . Ce fut une fête dans le ciel et sul- 
la terre : quelques âmes pieuses entendirent les anges chan- 
ter pendant la nuit des hymnes de paix et de joie sur une 
humble petite chapelle de la plaine au bord du grand che- 
min. Elle prit dès lors le nom de Notre-Dame-des-Ànges , et 
devint plus tard un sanctuaire fort célèbre. Un homme du 
peuple fut son précurseur ; il parcourait les rues d'Assise en 
criant : La paix et le bien! la paix et le bien ! Il se tut dans 
les premières années de François 5 . Au baptême , un inconnu 
se présenta pour le tenir sur les fonts ; il le pressait dans 
ses bras avec tendresse : c'était un ange envoyé de Dieu 4 . 
L'enfant reçut , selon le désir de sa mère , le nom de Jean , 
apôtre bien-aimé , qui , appuyé sur le cœur de Jésus, pénétra 
si avant dans les mystérieuses profondeurs de l'amour et de 
la grâce. Ce saint nom était un heureux présage. Pierre Ber- 
nardone, qui voyageait alors en France pour les affaires de 

' Epist. S. Hildegard. Biblioth. Veterum Patrum, tome XV, page 6S7. 
Cologne , 1622 , in-folio. 

a Wadding. Annales Minorum. — Cette étable a été plus lard changée 
en chapelle qu'on appela San Francesco il Piccolo , Saint-François-le- 
Petit. — Sur la porte on lit cette inscription latine en caractères fort 
anciens : 

Hoc oratoriura fuit bovis et asini stabulum , 
In quo natus est Franciscus mundi spéculum. 

« Celte chapelle a été retable du bœuf et de l'âne où est né François, le 
miroir du monde. » 

3 Praecursorem habuit hominem , scilicet qui ferventer per Assisium 
pergens, dicebat: Pax et bonum ! Pax et bonum ! Barthélémy de Pise. 
Liber Conformitatum. Fruct. X, part. 2. 

4 Cum seraphicus Franciscus baplizaretur , adfuit angelus vestilu et in- 
cessu gravis , qui ultro elevando , e sacro fonte infanlulo se obtulit, 
Wadding. Annales Minorum , t. I. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. S 

son commerce, eut à son retour une grande joie, appre- 
nant qu'un fils lui était né. Pour perpétuer le souvenir de ce 
voyage béni , il donna au petit Jean le surnom de François , 
nom qu'il a toujours porté depuis , qu'il a sanctifié et rendu 
éternellement glorieux. N'y aurait-il pas dans les noms quel- 
que chose de secret , de divin ; un mystère , une harmonie 
que nous comprendrons un jour? 

Picca eut pour son François l'amour ineffable d'une jeune 
mère pour son premier-né; elle le nourrit elle-même; elle 
entoura son berceau de sa piété, de son dévouement, de 
ses affectueuses caresses; et tout ce qu'on remarqua plus 
tard de bon , de généreux dans saint François , il le tenait 
de sa mère. Nous n'avons pas de détails sur sa première jeu- 
nesse ; elle fut toute cachée dans la maison paternelle. C'est 
que toutes les jeunesses se ressemblent : c'est dans la vie 
une époque de foi, d'espérance et d'amour; c'est cette can- 
deur, cette simplicité, cette naïveté, toutes ces vertus 
douces et innocentes auxquelles il faut bien revenir plus 
tard pour être heureux. Le royaume du ciel est promis aux 
petits enfans et à ceux qui leur ressemblent. 

Devenu un peu grand, sa mère le confia à de pieux ecclé- 
siastiques de la paroisse de Saint-George , qui lui enseignè- 
rent les élémens de la doctrine chrétienne et des sciences 
humaines. Mais bientôt il aida son père dans le commerce 
et s'adonna tout entier à ce genre d'occupation \ Pierre 
Bernardone était un homme dur, intéressé , avare; François 
était au contraire compatissant , très miséricordieux , et 
surtout prodigue à l'excès 2 . Tout ce qu'il gagnait, il le dé- 
pensait largement; il donnait de grands repas à ses amis, 
et le soir, au sortir de table , après avoir bien bu et bien 
mangé, tous par bandes parcouraient les rues paisibles 
d'Assise , chantant des chansons populaires qu'ils entrecou- 



1 Hic postquam fuit adullus , et subtilis ingenii factus y arlem palris id 
est negociationem exercuit. Vita a Tribus Sociis, cap. i. 

' Sed dissimililer valde , quoniam ipse liberal'or valde et hilarior. 
Tribus Sociis. 



8 HISTOIRE 

paient par des jeux et par de bruyantes vociférations *. Fran- 
çois aimait les beaux vêtemens et tout ce qui était splendide 
et rare. Son père lui reprochait ses grandes dépenses, disant 
qu'on le prendrait plutôt pour le fils d'un prince que pour 
le fils d'un marchand 2 . Mais on ne le contraignait pas da- 
vantage, et pour de semblables choses on aurait craint de 
l'affliger 3 . L'amour le plus tendre inspirait sa mère, et Pierre 
Bernardone se consolait de cette prodigalité , d'abord parce 
qu'il était fort riche, et peut-être bien aussi par un secret 
orgueil de voir son fils le plus distingué des jeunes hommes 
d'Assise et leur patron ; car la générosité de son caractère 
le portait partout où il y avait une gloire à acquérir, un ex- 
ploit aventureux à tenter; et les habitans d'Assise , dans 
leur affectueuse admiration , l'avaient surnommé la Fleur de 
la jeunesse 4 . 

Les occasions de dévouement ne manquaient pas alors en 
Italie. Le morcellement de toutes ces petites républiques , 
dont quelques unes ont été si glorieuses et si puissantes , 
avait établi une grande divergence d'intérêts , et entretenait 
dans les âmes une incroyable activité. Assise et Pérouse 
étaient deux villes rivales et ennemies , souvent en querelle 
et en guerre. La jeunesse de ces deux villes se plaisait sur- 
tout à faire des courses armées et à se surprendre récipro- 
quement. C'est dans une de ces sorties que François fut fait 
prisonnier avec quelques uns de ses concitoyens. Son cou- 
rage ne fut point abattu par ce revers, et, dans sa capti- 
vité , il conserva la force et la joie de son âme. Un jour que 
ses compagnons étaient accablés de tristesse, l'un d'eux lui 



' Deditus jocis et cantibus, civilatem Assisti die noctuque circumieus , 
sibi similibus est associatus. A Tribus Sociis. 

2 Ut non eorum filius, sed cujusdam magni principis videretur. A 
Tribus Sociis. 

1 Quia tamen divites eranl parentes ejus , et ipsum tenerrime diiigebant , 
tolerabanl eum , in talibus ipsum turbare nolentes. A Tribus Sociis. 

4 Seraphicus Franciscusa primis annis maxime fuit dilectus... linde cives 
Assisiates eum vocabant juvenum Fiorem. Wailding. Annales Minorum 
tornei. 



DE SAINT FRANCOIS D'ASSISE. 7 

m 

reprocha sa gaîté et son contentement dans la prison. Que 
pensez- vous de moi ? leur dit-il ; un jour vous me verrez 
honoré de toute la terre '. Un des soldats qui étaient avec 
eux insulta un des jeunes Assisiens ; aussi tous l'abandonnè- 
rent ; François seul continua à lui parler, et exhorta ses 
amis au pardon. Enfin, après une année, la paix s'étant 
rétablie , nos prisonniers revinrent à Assise. 

Dieu alors dans sa miséricorde envoya une maladie à Fran- 
çois, qui, sans cela, se serait peut-être laissé emporter à la 
violence et à l'impétuosité de ses passions. Les maladies sont 
presque toujours des préparations à la grâce : J'âme peut 
alors reprendre tout son empire sur le corps affaibli. Nous 
nous réjouissions dans l'espérance des folles joies de la terre? 
de ses plaisirs, de ses richesses, et voilà. que Dieu ferme 
devant nous le chemin avec une haie d'épines , élève entre 
le monde et notre âme un mur, et nous ne pouvons plus 
reconnaître les sentiers du crime et du péché 2 . Dans sa con- 
valescence, dès qu'il put marcher appuyé sur un bâton, il 
sortit dans la campagne pour reprendre un peu de force ; 
mais il ne put trouver aucun plaisir ni aucune consolation 
dans la beauté et les charmes de la nature 3 . Dès ce jour, il 
devint petit à ses propres yeux ; il sentit du dégoût pour les 
objets qu'il aimait le plus; il méprisa ce qu'il estimait, et sa 
conduite passée lui parut une folie 4 . Mais peu à peu des 
projets de grandeur et de gloire remplirent de nouveau son 

' Propler quod unus de sociis suis reprehendit eura tanquam insanuni , 
quia scilicet lœtabatur in carcere constitutus. Ad quem Franciscus Tiva 
voce respondit: Quod pulatis de me ? adhuc adorabor per lolum mundum. 
A Tribus Sociis. 

''■ Ecce ego sepiam viam tuam spinis, et sepiam eam maceria , et semi- 
las suas non inveniet. Osée , cap. n. 

3 Die quadam , baculo sustentatus , foras exivit, et circa adjacenlem 
planitiem ccepit curiosius inlueri : sed pulchritudo agrorura , amcenilas, et 
quidquid visu pulchrum est , in nullo poluit eum delectare. Thomas de 
Celano, lib. I , cap. i. 

* Ab ea itaque die cœpit seipsum vilescere sibi , et in contemptu quo- 
dam habere , quee prius in admiratione habuerat et amore. Thomas 
de Celano , lib. I , cap. i. 



& HISTOIRE 

esprit; la vie aventureuse des armes avait surtout beaucoup* 
d'attraits pour son âme élevée et énergique*. Il apprit qu'un 
chevalier pauvre en biens matériels , mais riche en dévoue- 
ment et en courage , se disposait à aller dans le royaume de 
Naples pour servir et combattre sous la bannière de Gautier 
de Brienne, qui défendait vigoureusement contre l'empereur 
les droits d'Alberia , sa femme, fille aînée de Tancrède, roi 
de Sicile, mort depuis quelques années. Gautier avait de 
nombreuses et chaudes sympathies dans les villes italiennes; 
on l'appelait partout le conte gemile, pour marquer sa vail- 
lance, sa loyauté, toutes les vertus de son âme. D'ailleurs 
son opposition à l'empire d'Allemagne donnait à sa cause une 
couleur tout-à-fait nationale. François fit tout ce qu'il put 
pour aider ce pauvre chevalier qui voulait se dévouer à un si 
généreux parti, et il conçut le vif désir de suivre aussi l'expé- 
dition 2 . Un songe mystérieux le confirma dans ce projet. 
Pendant son sommeil, il vit un grand palais rempli d'armes, 
et aux murs étaient suspendus des boucliers éclatans 3 . Fran- 
çois, qui jusqu'alors n'avait vu dans la maison paternelle que 
d'immenses magasins de draps, fut transporté d'admiration. 
Il demanda : A qui sont ces armes et ce palais enchanté? 
Une voix lui répondit : Tout cela est destiné à toi et à les 
soldats 4 . 

Le matin , il se leva tout joyeux ; n'ayant pas encore l'in- 
telligence de cesavertissemens secrets et symboliques , il prit 
à la lettre sa vision, se disposa sérieusement à partir, et 
faisant ses adieux à sa famille et à ses amis , il disait tout 



1 Inanis gloriae vento inflatus... quia non modicum audas. Thomas de Ce- 
lano , lib. I, cap. i. 

a Quo audito , Franciscus ad eundem cura ilio aspirât , ut a quodara co- 
mite gentili miles fiat. A Tribus Sociis. 

3 In quoddam spatiosum et amœnum palalium , plenum militaribus ar- 
mis, scilicet splendentibus clypeis, caeterisque apparatibus ad mu rum pen- 
dentibus, ad militiœ decorem spectantibus. A Tribus Sociis. 

* Interrogavit cujus essent haec arma, et palatium sic amœnum? et res- 
ponsum est illi , hsec omnia cum palatio sua esse, milituraque suorum. A 
Tribus Sociis. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 

triomphant : Je suis assuré de devenir un grand prince '. Mais 
obligé de s'arrêter à Spolète à cause d'une maladie, pendant 
une nuit de demi-sommeil, il entendit une voix qui lui de- 
mandait quel était son but et son ambition. François exposa 
franchement ses désirs. Cette voix , qui n'était autre que la 
voix de celui qui se tient toujours à la porte du cœur et qui 
frappe , reprit : « François , lequel des deux peut te faire 
plus de bien : le maître ou le serviteur? — Le maître , ré- 
pondit-il aussitôt. — Eh bien donc , reprit la voix, pourquoi 
abandonnes-tu le maître pour le serviteur, le seigneur pour 
le vassal? — mon Dieu î que voulez-vous que je fasse? s'é- 
cria François. — Retourne dans ta ville ; là il te sera dit ce 
que tu dois faire; car il faut comprendre autrement la vision 
que tu as eue 2 . » 

Dès le matin , il reprit avec joie le chemin d'Assise, pour y 
attendre tranquillement les ordres du Seigneur. Ses amis le 
choisirent de nouveau pour le maître de leur société et l'or- 
donnateur de leurs réjouissances 5 . Un jour, après un repas 
somptueux, toute la bande joyeuse parcourait la ville en 
chantant; François marchait un peu à l'écart, portant le bâ- 
ton de roi de la fête 4 ; ses compagnons s'aperçurent qu'il ne 
chantait pas, et que son esprit méditatif était loin du plaisir ; 
iTs lui demandèrent en riant le sujet d'une si profonde rêve- 
rie : « Pourquoi donc ne fais-tu pas comme nous? Sans 
doute lu penses à prendre femme ? — Vous l'avez dit , ré- 
pondit-il ; je prendrai une femme si noble, si riche et si belle, 
qu'il n'y en aura point de semblable au monde 8 . » L'esprit 

' Scio me magnum principem affuturum. A Tribus Sociis. 

2 Revertere, inquit, in terram tua m, et tibi dicetur, quid sis facturus ; 
nam visionem, quam vidisti, oportet te aliter intelligere. A Tribus Sociis. 

3 A sociis suis eligitur in dominum , ut secundum voluntatem suam face- 
ret expensas. A iribus Sociis. 

* Cumque refecli de domo exissent , sociique simul eum procédèrent, 
euntes per civiialem cantando, ipse portans baculum quasi dominus. parum 
retroibat post illos. A Tribus Sociis. 

5 ... Forsitan uxorem accipere cogitasti ? quibus ille viva voce respon- 
dit: Verum dixislis; quia nobiliorem ac diliorem et pulchriorem sponsam , 
quam unquam videratis, accipere cogitavi. A Tribus Sociis. 



10 HISTOIRE 

de Dieu venait de se répandre en lui par une communication 
pleine de douceur, mais intime et forte. Il s'entretenait dès 
lors plus fréquemment avec Dieu dans l'oraison ; Jésus-Christ 
daigna se montrer à lui sur la croix. L'âme de François fut 
toute pénétrée d'amour, et sa charité pour les pauvres de- 
vint merveilleuse. Il aurait voulu employer à leur soulage- 
ment tout ce qu'il avait et sa propre personne ; il se dépouil- 
lait pour les revêtir; il partageait entre eux ses vêtemens *. 
Celte miséricordieuse tendresse , cette compassion qu'il res- 
sentait à la vue des pauvres et qu'il conserva toute sa vie, 
n'était pas seulement naturelle; dès sa jeunesse, la grâce y 
avait mêlé quelque chose de divin , qui s'augmenta tellement 
avec l'âge, qu'il semblait s'être tout transformé en amour. Si 
le père aime ses enfans, saint François était le père, le patriar- 
che des pauvres, suivant l'expression de saint Bonaventure ; 
on eût dit qu'il les avait tous renfermés dans son cœur, ou que 
son cœur s'était épanché par l'amour dans tous les pauvres. 
Un jour que , selon sa coutume , pendant l'absence de son 
père, il faisait préparer sur la table une grande quantité de 
pains, car il avait pris, la résolution de ne jamais refuser 
l'aumône à aucun pauvre, sa mère lui demanda pourquoi ces 
provisions : C'est, lui répondit-il, pour tous les pauvres qui 
sont dans mon cœur. Et la dame Picca le contemplait avec 
amour •. Mais toutes ces bonnes œuvres ne répondaient pas 
à l'idée qu'il s'était formée de la perfection. Il aurait voulu 
se retirer dans un pays lointain pour y pratiquer au grand 
jour la pauvreté volontaire , qu'il avait embrassée dans son 
cœur. C'est alors qu'il résolut d'aller à Rome visiter ces deux 
pauvres illustres qui ont vu les empereurs prosternés devant 
leurs tombeaux. Après avoir fait sa prière dans ce saint lieu, 
il remarqua que les uns offraient peu et que les autres ne 

' Pauperibus etiam mendicantibus non solum sua , veruna eliam scipsum 
cupiebat impendtre, aliquando vestiinenta exuens, aliquando dissuens, 
aliquando scindens ad largieudum eis. S. Bonaventura , cap. i. 

' Ita nunc cor suum totum erat , ut pauperes videret, vel audiret, qui- 
bus eleemosynam elargirelur.... mater multum super his in corde suo ad 
mirans A Tribus Sociis, cap. i. 



DE SAINT FRANÇOIS IV ASSISE. il 

donnaient rien du tout. Il dit : « Pourquoi les offrandes au 
prince des apôtres sont-elles si petites? » et prenant dans 
son aumônière une poignée d'argent, il la jeta avec bruit par 
l'ouverture de l'autel *. Au sortir de l'église, il se joignit à 
une troupe de pauvres , et donna son habit au plus nécessi- 
teux dont il prit les haillons , et il resta tout le jour sur les 
degrés du portique , demandant l'aumône en français 2 . 
« Ainsi , s'écrie notre grand Bossuet , il se mêle parmi les 
pauvres qu'il sait être les frères et les bien-aimés du Sau- 
veur; il fait son apprentissage de cette pauvreté généreuse à 
laquelle mon maître l'appelle ; il goûte à longs traits la honte 
et l'ignominie qui lui a été si agréable ; il se durcit le front 
contre cette lâche et molle pudeur du siècle, qui ne peut 
souffrir les opprobres , bien qu'ils aient été consacrés en la 
personne du Fils de Dieu. Ah ! qu'il commence bien à faire 
profession de la folie de la croix et de îa pauvreté évangéli- 
que ! 3 » 

De retour à Assise, François eut à soutenir ces assauts 
violens , que le démon livre toujours à une âme convertie à 
Dieu. Les plaisirs de ses premières années, cette vie libre et 
joyeuse de sa jeunesse, ses beaux vêtemens, son luxe, ses 
projets de grandeur, d'ambition, tous ces fantômes d'une 
imagination de vingt ans passaient et repassaient dans son 
esprit pour y laisser des souvenirs et des regrets 4 ; mais 
il resta inébranlable à ces séductions intérieures comme 
à celles du dehors; il priait avec larmes et mortifiait ses 
sens avec une grande attention. Dieu, par des communica- 

' Cum princeps apostolorum sit magnifiée honorandus, cur isti taro, par- 
las oblationes in ecclesia faciunt ubi corpus ejus quiescit ? Sicque cum 
magno favore manum ad bursam ponit, et plenam denariis traxit , eosque 
por feneslram altaris projiciens, tantum sonum fecit, quod de lam magni- 
fica oblatione omncs astantes plurimum sunt mirati. A Tribus Sociis , 
cap. i. 

a Atque stans in gradibus ecclesia} cum aliis pauperibus, eleemosynam 
gallico postulabat. A Tribus Sociis, cap. i. 

3 Bossuet, panégyrique de S. François d'Assise. 

* Cogilationes varias sibi invicem succedebant, et ipsarum importunimi 
rum duriter perfurbabat. Thomas de Celano, cap. i. 



12 HISTOIRE 

tions intimes, le consolait et le fortifiait. Un jour, Fran- 
çois se promenait, en méditant, dans la campagne; car 
l'homme dans toutes ses douleurs a un besoin inné d'entrer 
en communication directe avec la nature; il se dirigea vers 
la vieille église de Saint-Damian pour y faire sa prière. 
Prosterné devant le crucifix , il prononça trois fois , avec 
une grande dévotion, ces belles paroles, que depuis il répéta 
souvent : « Grand Dieu, plein de gloire, et vous , mon Sei- 
« gneur Jésus-Christ , je vous prie de m'éclairer et de dissi- 
« per les ténèbres de mon esprit, de me donner une foi 
« pure , une ferme espérance et une parfaite charité. Faites, 
« ô mon Dieu , que je vous connaisse si bien , qu'en toutes 
« choses je n'agisse jamais que selon vos lumières et confor- 
« mément à votre sainte volonté '. » Et les yeux baignés de 
larmes, il regardait très amoureusement le crucifix. Alors 
il entendit par trois fois ces paroles prophétiques : « Fran- 
çois , va , répare ma maison , que tu vois tomber tout en 
ruine 2 . » Il ne les comprit pas d'abord, et les prit dans le 
sens matériel. En sortant, il trouva Pierre , prêtre de cette 
église; il lui dit : « Je vous en prie , Maître, achetez de l'huile 
avec cet argent, et entretenez une lampe devant le cru- 
cifix 5 . » Il partit aussitôt pour aller vendre à Foligno plu- 
sieurs pièces d'étoffes; il vendit même son cheval, et ap- 
porta tout le produit de cet heureux négoce aux pieds du 
pauvre prêtre de Saint-Damian pour la restauration de son 
église 4 . Il se prosternait à ses pieds et baisait ses mains avec 
dévotion. Le prêtre ne pouvait en croire ses yeux sur un 
changement si subit , et , craignant d'être trompé , refusa de 
recevoir l'argent ; mais il céda au désir que François lui té- 
moignait de demeurer avec lui. Pierre Bernardone, appre- 

1 Chalippe , Tie de S. François, liv. i. 

1 Corporeis audivit auribus ter dicentem : Francisée, vade, et repara 
domum mcam , quœ , utcernis, tota destruitur. S. Bonaventura, cap. il. 

5 Rogo te , Domine , ut emas oleum , et facias continue ardere lampadem 
coram ilio crucifixo. A Tribus Sociis , cap. i. 

4 Ibique venditis quae portaverat, equum cui tune insederai, felix mer- 
calor , assumpto pretio dereliquit. S. Bonaventura , cap. h. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 13 

liant cette résolution de son fils, et surtout regrettant au 
fond de son cœur l'argent que François voulait consacrer à 
la restauration de l'église, fut transporté d'une grande co- 
lère. Avec quelques uns de ses amis , il vint à Saint-Darnian ; 
mais François, nouveau chevalier encore peu aguerri au 
combat, s'enfuit et se cacha dans une caverne, qui n'était 
connue que d'un domestique , dont il recevait les choses né- 
cessaires à la vie. Là il priait continuellement avec une 
grande abondance de larmes , pour obtenir la grâce d'être 
délivré de ceux qui le poursuivaient et d'accomplir ce que 
Dieu lui avait inspiré '. Ainsi il passa un mois; il fit réflexion 
que c'était en Dieu seul qu'il devait mettre son espérance , 
sans compter sur ses propres forces , et cette pensée le 
remplit d'un courage intérieur qui releva son âme abattue. 
Il bannit toute crainte et rentra dans sa ville d'Assise avec 
intrépidité 2 . Les habitans , le voyant tout changé et son visage 
maigre et défait , l'appelèrent fou ; on le couvrit de boue ; on 
lui jeta des pierres; on le poursuivit partout avec de grandes 
huées. Mais François était sourd et insensible à toutes ces in- 
jures , et dans son cœur il rendait à Dieu des actions de 
grâces , de porter ainsi devant les hommes les marques de 
la folie de la croix 5 . Cependant Bernardone, averti que son 
fils est l'objet de la risée publique, vient à lui comme un loup 
se jette sur une brebis, il ne garde plus aucune mesure, il 
le frappe rudement en lui faisant de vifs reproches, l'en- 
traîne dans sa maison , et le renferme dans un endroit obs- 
cur 4 . Il chercha par ses discours et par ses menaces à dé- 
tourner François de sa résolution ; mais le généreux prison- 



1 Occulte orans jugiter lacrymarum imbre perfusus , ut Dominus liberaret 
eum a perseculione nociva , et ut pia vota ipsius benigno favore compie- 
rei. A Tribus Sociis , cap. il. 

a Fovea relicta , iter arripuit versus Assisium , impiger, festinus et lœ- 
tus. A Tribus Sociis , cap. n. 

5 Sed miles Christi his omnibus ut surdus perlransiens, nulla fraclus aut 
mu ta lus injuria , Deo gratias referebat. A Tribus Sociis, cap. n. 

* Nulla enim moderatone servata currit tanquam lupus ad ovem. A Tri- 
bus Sociis , cap. ii. 



14 HISTOIRE 

nier resta inébranlable, et en devint même plus décidé et 
plus courageux. Les yeux de son âme étaient sans cesse ou- 
verts sur ces paroles de l'Évangile : Heureux ceux qui souf- 
frent persécution pour la justice , car le royaume des cieux 
leur appartient ! . Sa pieuse et bonne mère souffrait de tous 
les mauvais traitemens faits à son fils chéri ; elle blâmait la 
dureté de son mari. Aussi, pendant qu'il était absent pour les 
affaires de son commerce, elle ouvrit la prison de François, 
et essaya par ses paroles , ses caresses et toutes ces merveil- 
leuses ressources de l'amour, de le détourner du projet qu'il 
avait formé de quitter sa famille et le monde; mais , voyant 
tous ses efforts inutiles , elle le laissa aller en liberté 2 . Fran- 
çois retourna à Saint-Damian en bénissant Dieu. Pierre Ber- 
nardone ; à son retour, fit à sa femme de sanglans reproches, 
et alla rechercher son fils. Celui-ci, fortifié intérieurement et 
rempli d'un courage surhumain, se présenta bravement à son 
père, lui disant d'une voix assurée : « Je compte pour rien 
vos coups et votre prison ; c'est avec bonheur que je souffre 
pour le nom de Jésus-Christ. » Le père, voyant qu'il n'y avait 

1 S. Mathieu , chap. V. 

'■* Mater ejos factum viri non approbans , et inflexibilem filii conslantiam 
emolliri posse non sperans , à vinculis absolutura abire permisit. S. Bona- 
ventura , cap. ir. 

Un jor que esloit hors son père , 
Grant pitie ot de li sa mère ; 
Moût duremant le blandissoit 
Savor se èie le porroit 
Fère sa volonté changier. 

(Chronique Mss.) 

Gabriel de Mata dans son Cavaliere Assisto met des plaintes fort lou- 
i hantes dans la bouche de la dame Picca. Cani. IV, i r< pari., p. 42. Enfin : 

La triste madre ya desesperada 
De poder ablandar tan duro pecho : 
Despues de auer el suyo alli arrojada 
En una mar de lagrimas desecho : 
Temiendo que la yra apassiooada 
Del padre no le acaue con despecho : 
De la prision le saca libremente 
Porque quando alli buelua lohalle ausonie. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 15 

rien à espérer, ne pensa plus qu'à se faire rendre l'argent 
de l'étoffe et du cheval. L'ayant trouvé sur la petite fenêtre 
où François l'avait jeté lors du refus du prêtre , sa colère 
s'apaisa un peu. Mais son avarice ne fut pas satisfaite; il 
soupçonna François d'avoir d'autres sommes en réserve , et 
porta officieusement ses plaintes aux magistrats de la ville. 
Il voulait d'ailleurs arracher à François une renonciation à 
tout ce qu'il pouvait espérer de son patrimoine. Cité de- 
vant les magistrats par un héraut, François répondit : 
« Grâce à Dieu, je suis entré dans la pleine liberté de ses ser- 
viteurs; je n'ai rien à traiter avec les magistrats \ » Ceux-ci 
respectèrent sa conversion et sa persévérance. D'ailleurs, les 
juridictions étaient très distinctes, et ils ne voulurent rien 
entreprendre sur les droits de l'évêque et de l'Église. Ils di- 
rent au père : « Puisqu'il est entré au service de Dieu, il n'est, 
plus sous notre pouvoir 2 . » Bernardone s'adressa a!ors à 
Vido Secundi, évèque d'Assise , homme discret et sage. Il fit 
appeler François , qui répondit : « J'irai trouver le seigneur 
évêque , qui est le père et le maître des âmes. » Et l'évêque 
le reçut avec une grande bonté. Il lui dit : « Votre père est 
grandement irrité contre vous ; si vous voulez servir Dieu , 
rendez-lui l'argent que vous avez : peut-être a-t-il été injus- 
tement acquis ; Dieu ne veut pas que vous employiez au pro- 
fit de l'Église ce qui peut calmer la fureur de votre père. Mon 
fils, ayez confiance en Dieu, agissez franchement, ne craignez 
pas , il sera votre aide , et pour le bien de son Église il vous 
donnera tout ce qui est nécessaire. » Encouragé par ces pa- 
roles de l'évêque, et comme enivré de Dieu, François se leva 
et dit : « Maître , je lui rendrai tout ce qui est à lui , et même 
mes vêtemens. » Et il se déshabilla ; puis, déposant tout de- 
vant l'évêque : « Ecoutez et comprenez, dit-il : jusqu'à présent, 
j'ai appelé Pierre Bernardone mon père; désormais, je puis 



' Dixit se per Dei gratiain jam factum liberimi, et consulibus amplîus 
non teneri. A Tribus Sociis , cap. n. 

2 Ex quo servitium Dei est aggressus , de poteslale nostra exivit. A Tri- 
bus Sociis. 



16 HISTOIRE 

dire hardiment : Notre Père, qui êtes aux cieux, en qui j'ai 
mis mon trésor et la foi de mon espérance ! . » Tous les assis- 
tans furent émus jusqu'aux larmes, et maudissaient dans 
leur cœur la rapacité impitoyable de Pierre Bernardone. 
L'évêque , ravi de la plus tendre admiration , ouvrit ses bras 
et son cœur à François; il le couvrit de son manteau. Il com- 
prit que ce dépouillement renfermait un grand mystère ; aussi 
il se montra toujours son protecteur et son ami le plus dé- 
voué. François revêtit l'habit d'un serviteur de l'évêque. Or, 
il était dans sa vingt-sixième année , lorsqu'en 1206 il renonça 
ainsi publiquement à toutes les choses de la terre. 

« Oh ! la belle banqueroute que fait aujourd'hui ce mar- 
« chand ! homme , non tant incapable d'avoir des riches- 
« ses, que digne de n'en avoir pas, digne d'être écrit dans 
« le livre des pauvres évangéliques , et de vivre dorénavant 
« sur le fonds de la Providence ! Enfin , il a rencontré cette 
« pauvreté si ardemment désirée, en laquelle il avait mis son 
« trésor; plus on lui ôte, plus on l'enrichit. Que l'on a bien 
« fait de le dépouiller entièrement de ses biens, puisque aussi 
« bien on voulait lui ravir ce qu'il estimait de plus beau dans 
« toutes ses possessions , qui était le pouvoir de les répan- 
« dre abondamment sur les pauvres. Il a trouvé un père qui 
« ne l'empêchera pas de donner, ni ce qu'il gagnera par le 
« travail de ses mains , ni ce qu'il pourra obtenir de la cha- 
« rite des fidèles. Heureux de n'avoir plus rien dans le siècle, 
« son habit même lui venant d'aumône ! Heureux de n'avoir 
« d'autre bien que Dieu , de n'attendre rien que de lui , de 
« ne recevoir rien que pour l'amour de lui ! 2 » 

1 Insuper ex admirando fervore , spiritu ebrius , lotus corani omnibus 
denudatur, dicens ad Patrem : Usque nunc vocavi te Pat rem in terris, 
amodo autem secure dicere possurn : Pater noster , qui es in cœlis , apud 
quem omnem thesaurum reposui et omnem spei fiduciam collocavi. S. Bo- 
naventura , cap. ii. 

a Bossue».. 



<£l)iipitt'c i\. 

1206. 



François se dévoue au service des lépreux. — Les Lépreux dans le 



moyen âge. 



Celui-là est vraiment grand qui a 
une grande charité. 

Imitation de Jésus-Christ. 

Sancte Francisée leprosorum mundator, 
Sancte Francisée infìrmorum consolator, 
Ora prò nobis ! 

Ancibnnes litanies. 



Dégagé de tous les liens qui le retenaient au monde , en- 
tré, selon son désir, dans la vraie liberté des enfans de Dieu, 
François alla tout d'abord dans la solitude pour y être plus 
près de son bien-aimé et écouter plus attentivement sa voix \ 
C'est le premier besoin qu'éprouve l'âme chrétienne en sor- 
tant des agitations de la vie mondaine et après les douleurs 
de l'enfantement spirituel. Il parcourait les bois et les mon- 
tagnes chantant, en langue française, les louanges de Dieu 
et les jubilations de son cœur. Des voleurs lui demandèrent : 

1 Solulus exinde mundi contemptor, securus et liber secretum solitudini!» 
peliit , ut solus et silens superne audiret alloculionis arcanum. S. Bonaven- 
tura , cap. ii. 

2 



18 HISTOIRE 

« Qui es-tu ? — Je suis le héraut du grand Roi , » leur répon- 
dit-il avec un accent prophétique ! ; mais ils le battirent ru- 
dement, et le jetèrent dans une fosse remplie de neige, lui 
disant avec moquerie : « Reste là maintenant, chétif héraut 
de Dieu. » Lorsqu'ils se furent éloignés, François sortit de la 
fosse , tout joyeux d'avoir souffert , et il recommença à chan- 
ter d'une voix plus haute. Il arriva ainsi à la porte d'un mo- 
nastère, où il reçut l'aumône comme un mendiant ; il y passa 
quelques jours employé aux plus vils offices de la cuisine. 
De là il vint à Gubbio, où un de ses anciens amis le reconnut; 
il lui donna l'hospitalité , une tunique courte , une ceinture 
de cuir, des souliers , un bâton ; c'était le costume ordinaire 
des ermites. Sous cet habit de pénitence, ce pauvre du 
Christ, tout-à-fait amateur de l'humilité, se dévoua au ser- 
vice des lépreux. Cette dévotion était, comme nous le ver- 
rons, la dévotion particulière du moyen âge. François fit 
alors ses délices d'habiter les léproseries , servant avec soin 
les malades, allant au-devant de tous leurs désirs, leur té- 
moignant la plus tendre compassion. Il lavait leurs pieds, 
pansait leurs plaies , en essuyait la pourriture et les baisait 
très amoureusement. Ainsi ce médecin évangélique donnait 
aux corps les soins que plus tard il devait donner, avec tant 
d'efficacité, aux âmes malades 2 . Dieu bénit cette charité. Un 
jour François rencontra sur son chemin un pauvre homme de 
la vallée de Spolète , dont la bouche et les joues étaient ron- 
gées d'un horrible chancre , et qui voulait baiser ses pieds 
par un humble respect. François l'en empêcha , le baisa au 
visage, et le malade fut guéri. « Je ne sais , dit saint Rona- 
venture, si l'on doit plus admirer la merveilleuse guérison 
ou la courageuse humilité du baiser 5 . » Déjà dans le monde 
il s'était exercé à ce genre de dévouement , malgré sa ré- 

1 ... Laudes Domino lingua Francorum vir Dei Franciscus decantaret cum 
jubilo... prophetica voce respondit: Praeco sura magni Régis. S. Bonaven- 
tura , cap. il. 

' Lavabat ipsorum pedes, ligabat ulcera... osculabatur eliam ex miranda 
devotione... evangelicus medicus mox futurus. S. Bonaventura, cap. n. 
Nescio quod horutn magis sit merito admirandum an humililatis pro- 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 19 

pugnance naturelle. Dieu , pour l'encourager dans ce saint 
exercice, lui avait dit : « François, si lu veux connaître ma 
volonté , il faut que tu méprises et que tu haïsses tout ce que 
tu as aimé et désiré selon la chair. Que ce nouveau sentier 
ne t'effraie point ; car si les choses qui te plaisaient doivent 
te devenir amères, celles qui te déplaisaient te paraîtront 
douces et agréables '. » Dans ses premières méditations sur 
la vie véritablement chrétienne , l'esprit de Dieu lui faisait 
comprendre que cette vie de l'âme sous l'idée d'un trafic 
commence par le mépris du monde , et sous l'idée d'une mi- 
lice , par la victoire de soi-même. François mit en pratique 
ces divines leçons ; et la première victoire qu'il remporta sur 
lui-même fut de surmonter par la charité le dégoût profond 
que lui inspiraient les lépreux. Dieu l'en récompensa d'une 
façon tout-à-fait admirable. Comme il passait à cheval dans la 
plaine d'Assise , il aperçut un lépreux qui venait à lui. D'a- 
bord il en fut saisi d'horreur , mais se faisant violence , il 
descendit de cheval , et alla donner l'aumône au pauvre ma- 
lade en lui baisant la main. Un instant après, il parcourut des 
yeux la plaine toute découverte : il ne vit plus personne 2 . 
Alors il bénit Dieu dans son cœur; car il savait que souvent 
Notre Sauveur Jésus -Christ avait pris la forme d'un lépreux 
pour apparaître à ses saints sur la terre 5 ; et un peu avant sa 
mort , il déclara que dès ce jour ce qui lui avait paru le plus 
amer en servant les lépreux , s'était changé en douceur pour 
l'âme et pour le corps. 

Lorsque les Frères Mineurs furent établis , le bienheureux 
patriarche voulait que ceux de ses enfans qui n'avaient point 
d'études , ni de talent pour la prédication , s'employassent à 

lunditas in osculo tain benigno , an virlutis praeclaritas in miraculo tam stu- 
pendo. S. Bonaventura, cap. il. 

1 Vita a Tribus Sociis, cap. i. 

a Statini aulem equum ascendens , et se circumquaque convertens, cùm 
campus pateret undique liber leprosum illum minime vidit. S. Bonaventura , 
cap. i. 

3 Lisez les belles légendes de saint Julien, de saint Léon IX pape et 
celle de Martyrius , dans les homélies de saint Grégoire-le-Grand. 



20 HISTOIRE 

servir leurs frères , et allassent dans les hôpitaux rendre aux 
lépreux les plus vils offices , avec autant d'humilité que d'a- 
mour '. Lui-même leur donnait l'exemple, et devant eux fai- 
sait les lits et pansait les plaies. Quand on demandait à entrer 
dans son ordre, il ne manquait pas d'avertir qu'il faudrait 
soigner les lépreux , et il faisait subir une épreuve. Il ren- 
voyait les postulans qui ne pouvaient se résoudre à faire de 
telles fonctions ; et ceux qui s'y soumettaient volontiers , il 
les embrassait avec tendresse , disant : mon frère , aimons 
et soignons les lépreux : ce sont les frères chrétiens par ex- 
cellence 2 . Un dé ses disciples, frère Jacques-le-Simple , du 
comté de Pérouse , se distingua entre tous les autres par son 
zèle dans cet exercice de charité : on l'appelait l'économe et 
le médecin des lépreux 5 . François lui avait recommandé 
d'une manière toute particulière un lépreux dont tout le 
corps n'était qu'une plaie. Jacques en prit tant de soin que 
les forces lui revinrent un peu , et croyant que l'air contri- 
buerait à le guérir, il le mena un jour au couvent de Sainte- 
Marie-des-Anges. François trouva cette action indiscrète. 
« Vous ne devez pas, dit-il à Jacques, conduire ainsi les 
frères chrétiens : celane convient ni à eux, ni à vous; je 
souhaite bien que vous les serviez dans l'hôpital , mais je ne 
voudrais pas que vous les en fissiez sortir, il y a beaucoup de 
gens qui ne peuvent en supporter la vue.» Le lépreux, enten- 
dant ainsi réprimander son bienfaiteur , en eut une grande 
peine. François s'en aperçut ; il se jeta aussitôt à ses pieds en 
lui demandant pardon. Il voulut, par pénitence, manger à la 
porte du couvent, dans la même écuelle que le lépreux ; puis, 
l'ayant embrassé, il le renvoya content 4 . Il guérit dans l'hô- 

1 Ordinava che i frali del suo ordine andando , e stando per il mondo, 
servissero a' leprosi per amor di Christo. Fioretti di S. Francesco , cap. 24. 

3 H umili ter autem et caritative exercenles libenter amplectebatur, qui- 
bus , ut majorem adderei animum et graliores redderet leprosos , Fratres 
Christianos eos vocabat. Wadding Annales Minorum , tom. I, pag. 142. 

* Prae caeteris claruit in hoc ministerio Jacobus Simplex è comi- 
tali! Perusii, qui ob continuam circa leprosos curam vocabalur OEconomus 
et Medicus leprosorum. Wadding Annales Minorum, tom. I , pag. 442. 

* Chalippe. — Vie de S. François, liv. V. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 21 

pital un lépreux si impatient et si emporté, qu'il chargeait 
d'injures et de coups les Frères Mineurs qui le servaient. 11 
allait même jusqu'à blasphémer contre Dieu et contre sa 
sainte Mère. Les frères ne purent supporter toutes ces hor- 
reurs , ils l'abandonnèrent. Saint François s'offrit au malade 
pour le servir. « Que Dieu vous donne la paix , ô mon frère , 
lui dit-il ; prenez patience : les maladies sont envoyées de 
Dieu pour la santé de l'âme , et quand on les souffre avec ré- 
signation , elles ont une grande vertu. — Que puis-je rece- 
voir de Dieu, qui m'a ôté la paix et tout bien? répondit le 
lépreux en murmurant. Comment puis-je supporter avec pa- 
tience une douleur continuelle? Dieu m'a oublié, et les frères 
ne m'ont pas soigné comme ils devaient. » François , recon- 
naissant qu'il était agité par l'esprit du mal , se retira pour 
prier. Lorsqu'il revint , il trouva le malade un peu calmé; il 
lui demanda ce que l'on pourrait faire de plus agréable pour 
son service : « Je veux que tu me laves tout le corps , car je 
ne peux plus en supporter moi-même l'infection , » répondit 
le lépreux. François fit promptement chauffer de l'eau avec 
des herbes aromatiques; il le déshabilla et se mit à le laver, 
pendant qu'un autre frère versait l'eau. Où ce serviteur 
de Dieu mettait la main , la lèpre disparaissait ; et en même 
temps que le corps se guérissait à l'extérieur , la grâce de 
Dieu agissait intérieurement , et les larmes , celle eau du 
cœur ! , lavaient son âme. Après quelque temps d'une rigou- 
reuse pénitence, le lépreux mourut. Il apparut à François 
priant dans la forêt , et lui dit d'une voix douce et joyeuse : 
< Me reconnais- tu? je suis ce lépreux que notre Sauveur a 
guéri par tes mérites. Aujourd'hui je vais dans la gloire éter- 
nelle rendre grâces à Dieu ; car un grand nombre d'âmes se- 
ront sauvées à cause de toi. » Il monta au ciel , et François 
resta rempli de consolation 2 . C'est ainsi que Dieu récompen- 



■ Expression de nos vieux romans de chevalerie. 

2 ... Dove toccava il Santo con le sue mani si partiva la lepra dall' 
infermo , e rimaneva la sua carne perfettamente sana... si che, mentre eh» 
il corpo si mondava di fuori dalla lepra , l'anima si mondava dal peccato 



22 HISTOIRE 

sait l'amour dévoué de saint François pour les pauvres frères 
chrétiens les lépreux. 

La lèpre, après les croisades, avait pris un caractère sacré 
aux yeux de l'Église et des fidèles; on la regardait généra- 
lement comme une marque toute spéciale de l'attention di- 
vine '. Cette maladie mystérieuse et inaccessible à la science 
humaine , était en vénération parmi les chrétiens du moyen 
âge 2 . Le Christ avait été annoncé au monde comme un lé- 
preux frappé de Dieu et humilié \ et nous voyons dans 
l'Évangile que quand sainte Marie -Madeleine vint répandre 
des parfums sur les pieds de Jésus , il avait un lépreux pour 
hôte : le lépreux Lazare était présenté comme le symbole de 
l'âme sainte. En un mot, le Christ avait tant aimé les lépreux, 
que les saints ont toujours travaillé à acquérir et à con- 
server au fond de leur cœur la même affection , à montrer 
dans leurs œuvres le même dévouement. Un ordre de cheva- 
lerie sortit tout armé de la charité catholique pour soigner 
les lépreux de Jérusalem et de l'Orient ; il avait un lépreux 
pour grand-maître. En Occident , nous pouvons recueillir de 
précieux et touchans exemples de l'amour pour les lépreux. 
La comtesse Sybille de Flandre , qui avait accompagné son 
mari Théodorik dans la Terre-Sainte, obtint comme une 

dentro per la conlrittione.... Mi riconosci tu ?... il leproso disse con soave 
et allegra voce : Io son quel leproso che fu sanato da Christo per li tuoi me- 
riti , e hoggi me ne vado alla gloria di vita eterna , di che rendo gratie a 
Dio, ed a te; percioebe per te molte animosi salveranno nel mondo.... 
£ dette queste parole se n'andò al cielo, e S. Francesco rimase molto con- 
solato. Fioretti , cap. 24. 

« Voyez l'excellent ouvrage allemand de M. Clément Brentano sur les 
sœurs delà Charité, et la gracieuse production de M. le comte Xavier de 
Maistre , intitulée: Le Lépreux de la cité d'Aoste. 

2 On trouve des considérations sur le symbolisme mystique de la lèpre 
dans le livre de Hraban Maur contre les Juifs , cap. lxvii et lxviii, publié 
par D. Marlene dans son trésor des Anecdotes. 

On peut lire aussi un beau sermon de S. Bernard pour le temps de Pâques, 
tom. I, p. 903, édition de Mabillon, et le Pauvre Henri, poème allemand 
du treizième siècle composé par Hartmann von der Aue. 

3 Et nos putavimus eum quasi Leprosum , percussum a Deo et bunu- 
1 ta turo. Isa Ve , chap. 53. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 25 

grâce de rester à Jérusalem dans l'hospice de Saint-Jean- 
l'Auraônier pour y soigner les lépreux. Notre saint Louis 
avait pour eux une amitié toute fraternelle , et le roi d'An- 
gleterre, Henri III, visitait souvent leurs hôpitaux. Sainte 
Marie d'Oignies se consacra à leur service. Qui ne sait les 
beaux exemples de la charité de cette jeune Elisabeth de 
Hongrie, la franciscaine , humble sur le trône, patiente dans 
les afflictions, et n'ayant aimé de la grandeur que le pouvoir 
de soulager les pauvres? Qui ne sait aussi le sublime dé- 
vouement de sainte Catherine de Sienne? Elle fut atteinte de 
la lèpre en soignant et en ensevelissant une lépreuse ; mais 
bientôt ses mains devinrent blanches et pures comme celles 
d'un nouveau-né. Et sainte Odile d'Alsace , sainte Judith 
de Pologne , saint Edmond de Cantorbéry n'ont-ils pas été 
des miracles d'amour pour les pauvres malades du bon Dieu? 
En un mot , l'Église se déclara toujours l'amie et la protec- 
trice des lépreux; mais sa charité était prudente. Elle prit 
tout d'abord des moyens efficaces pour empêcher une con- 
tagion funeste. « Qu'on ait une très grande compassion pour 
« les malheureux, disent les Pères du concile de Lavaur \ 
« qu'on les embrasse avec une charité fraternelle les infor- 
« tunés qui , par l'ordre de Dieu , sont rongés de la lèpre ; 
« mais comme cette maladie est contagieuse , voulant pré- 
« venir le danger, nous ordonnons que les lépreux soient 
« séquestrés du reste des fidèles , qu'ils n'entrent dans au- 
« cun lieu public, les églises, les marchés, les places, les 

< hôtelleries ; que leur vêtement soit uni , leur barbe et leurs 
« cheveux rasés ; ils auront une sépulture particulière, et 

< porteront toujours un signal auquel on puisse les recon- 
« naître. » 

Le soin des lépreux était spécialement confié aux évo- 
ques 2 . Le pape Grégoire II ordonne à saint Boniface de ne 
pas priver les fidèles lépreux de la divine Eucharistie 5 . On 

1 Concilium Vaurense, can. 21. 

2 III e Concile de Lyon, ann. o85 , canon (i. — Voir pour tes conciles 
et les lettres des papes, la magnifique collection du P. Labbe , jésuite. 

Epist. xhi, cap. 10. Le concile de Worms, ann. 8G8, canon 31, prescrit 



24 HISTOIRE 

ne voulait pas leur ôter même les consolations humaines ; 
un lépreux n'était pas séparé de sa femme ; ce lien intime 
du mariage qui de deux corps n'en fait qu'un était regardé 
comme aussi indissoluble que l'union sacrée et mystique du 
Christ et de l'Eglise L . 

Le cérémonial de la séparation des lépreux était une des 
plus touchantes liturgies ecclésiastiques. Le prêtre, après 
avoir célébré la messe pour les infirmes \ mettait un surplis 
et une étole , donnait de l'eau bénite au lépreux ; puis il le 
conduisait à la léproserie. Il l'exhortait en bonne patience 
et charité, en l'exemple de Jésus -Christ et des Saints : 
« Mon frère, cher pauvre du bon Dieu, pour avoir à 
« souffrir moult tristesse , tribulation , maladie , meselerie 
« et autre adversité du monde , on parvient au royaume de 
« Paradis, où il n'y a nulle maladie, ne nulle adversité, 
« mais sont tous purs et nets , sans ordures et sans quel- 
« conque tache d'ordure , plus resplendissans que le soleil , 
« où que vous irez , si Dieu plaît ; mais que vous soyez bon 
« chrétien et que vous portiez patiemment cette adversité, 
« Dieu vous en donne la grâce ! car, mon frère , telle sépa- 
« ration n'est que corporelle ; quant à l'esprit , qui est le 
« principal , vous toujours autant que vous fûtes oncques 
« et aurez part et portion à toutes les prières de notre 
« mère sainte Eglise , comme si personnellement étiez tous 
« les jours assistans au service divin avec les autres. Et 
« quant à vos petites nécessités , les gens de bien y pour- 
« voiront , et Dieu ne vous délaissera point. Seulement pre- 



la même chose. On traitait comme les lépreux ceux qui étaient attaqués du 
mal royal. Voir la douzième lettre du pape Zacbarie à Boniface. 

1 Voir un décret du pape Alexandre III. Une lettre de ce pape à l'é- 
vêque de Lincoln nous apprend que Ton donnait des coadjuteurs aux curés 
qui étaient atteints de la lèpre. 

a Reginald , archevêque de Reims, défend de donner à cette cérémonie 
un appareil funèbre. Ancien manuscrit de saint Albin d'Angers, publié 
par D. Marlene. De anliquis Ecclesia? ritibus, t. 111. Celte précaution est 
remplie de délicatesse. 



DE SAINT FKANÇOIS DASSISE. 25 

t nez garde et ayez patience : Dieu demeure avec vous. 
« Amen 1 .» Après cette allocution consolante, le prêtre 
avait à remplir la partie pénible de son ministère; il pro- 
nonçait les terribles défenses légales : 

1° Je te défends que jamais tu n'entres en église ou mous- 
lier, en foire, en moulin , en marchier, ne en compagnie de 
gens. 

2° Je te défends que tu ne voises point hors de ta maison 
sans ton habit de ladre , afin qu'on te connaisse et que tu ne 
voises point deschaux. 

3° Je te défends qne jamais tu ne laves tes mains et autre 
chose d'entour toi en rivage , ne en fontaine , ne que tu ne 
boives ; et se tu veux de l'eau pour boire , puise en ton baril 
et en tonescuelle. 

4° Je te défends que tu ne touches à chose que tu mar- 
chandes ou achètes , jusqu'à tant qu'elle soit tienne. 

5° Je te défends que tu n'entres point en taverne. Si tu 
veulz du vin , soit que tu l'achètes ou que on te le donne , 
fais-le entonner en ton baril. 

6° Je te défends que tu ne habites à autre femme que la 
tienne. 

7° Je te défends que se tu vas par les chemins, et tu en- 
contres aucune personne qui parle à toi , tu te mettes au-des- 
sous du vent avant que tu respondes. 

8° Je te défends que tu ne voises point par étroite ruelle r 
afin que se tu encontres aucune personne, quii ne puisse 
pisvaloir de toi. 

9° Je te défends que se tu passes par aucun passaige , tu 
ne touches point au puits , ne à la corde , se tu n'as mis tes 
gants. 

40° Je te défends que tu ne touches à enfans, ne leur 
donne aucune chose. 

11° Je te défends que tu ne boives, ne manges à autres 
vaisseaux que aux tiens. 

1 La dernière partie de cette allocution est tirée óVun Rituel de Restas : 
publié en Iô8o, 



26 HISTOIRE 

12° Je te défends le boire et le mangier avec compaignie, 
sinon avec meseaux. 

Alors le prêtre prenait de la terre du cimetière , et la ré- 
pandant sur la tête du malade , il disait : Meurs au monde , 
renais à Dieuf... Jésus! mon rédempteur, vous m'avez 
formé de terre, vous m'avez revêtu d'un corps ; faites-moi 
revivre au dernier jour *. 

Ces paroles sont pénibles pour un homme qui a vécu au 
milieu de la société , et qui voit ainsi ses plus saintes affec- 
tions rompues, ses plus nobles espérances détruites. Aussi le 
Lépreux restait sans mouvement, sa vie disparaissait ; il avait 
alors quelque chose de la placidité du trépas chrétien. Le 
peuple chantait ; Tous mes os ont été agités , mon âme a été 
troublée; alleluia. Seigneur, fais-nous miséricorde et donne- 
nous la santé. — Le prêtre lisait l'évangile des Dix Lépreux ; 
puis, après avoir béni l'habit et le pauvre mobilier de la lé- 
proserie % il lui présentait ainsi chaque chose. En lui don- 
nant l'habit que l'on appelait Housse , il disait : « Mon frère , 
« recevez cet habit , et le vestez en signe d'humilité , sans 
« lequel désormais je vous défends de sortir hors de votre 
« maison. Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.» 

En lui donnant le baril : 

« Prenez ce baril pour recevoir ce qu'on vous donnera 
pour boire , et vous défends , sous peine de désobéissance , 
de boire aux rivières T fontaines et puits communs , ne de 
vous y laver en quelque manière que ce soit , ne vos draps , 
chemises, et toutes autres choses qui auraient touché votre 
corps. > 

En lui donnant la Cliquette 5 : 

« Prenez cette Cliquette , en signe qu'il vous est défendu 
de parler à personne, sinon à vos semblables, si ce n'est 
par nécessité, et si avez besoin de quelque chose , la deman- 



1 Ex rituali Ecclesia? Catalaunensrò. D. Marlene , loro. Ili , p. 542 , in-4°. 
* D. Marlene. De antiquis Ecclesia? ritibus, tom. III, p. 556. 
3 Le mot cliquette féminin passa au mot cliquet masculin don! on a fan 
foequel. Glossaire de Ducangc au mot cliquelus»- 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 27 

derez au son de cette Cliquette , en vous tirant loin des gens 
et au-dessous du vent. » 

En lui donnant les gants : 

« Prenez ces gants, par lesquels il vous est défendu de 
toucher chose aucune à main nue , sinon ce qui vous appar- 
tient , et ne doit venir entre les mains des autres. » 

En lui donnant la pannetière : 

€ Recevez cette pannetière, pour y mettre ce qui vous 
sera élargi par les gens de bien, et aurez souvenance de 
prier Dieu pour vos bienfaiteurs. » 

Un lépreux devait avoir une tartarelle , des souliers , des 
chausses , une robe de camelin , une housse , un chaperon de 
camelin, deux paires de drapeaux, un baril, un entonnoir, 
une courroie , un coutel , une escuelle de bois , un lit étoffé 
de coutte, un coussin et une couverture, deux paires de 
draps à lit, une hache, un écrin fermant à clef, une table, 
une selle, une lumière, une paelle, une aiguière, des escuelïes 
à mangier, un bassin , un pot à mettre cuire la chair. Tous 
ces objets grossiers étaient bénis et sanctifiés par les prières 
de l'Église. Le prêtre , prenant le lépreux par son vêtement, 
l'introduisait alors dans sa cellule. Il disait : Voici mon repos 
à jamais, je l'habiterai; elle est l'objet de mes désirs *. Puis, 
en face de la porte , on plantait une croix de bois , à laquelle 
on attachait un tronc pour recevoir l'aumône que le pèlerin 
fidèle déposait en échange des prières du malade solitaire. 
Le prêtre, le premier, y déposait son offrande; tout le 
peuple suivait son exemple. 

Après cette cérémonie , mêlée de tristesse et d'espérance , 
les fidèles retournaient à l'église, précédés de la grande 
croix processionnale. Alors tous se prosternaient , et le 
prêtre, élevant la voix, criait vers Dieu cette touchante 
prière 2 : « Dieu tout-puissant ï qui , par la patience de ton 
Fils unique , a brisé l'orgueil de l'antique ennemi , donne à 
ton serviteur la patience nécessaire pour supporter pieuse- 

» Rituale ecclesia Calalaunensis. 
» Rituale Remense , 1 S8i>, 



28 HISTOIRE DE SAINT FRANÇOIS D* ASSISE. 

ment et patiemment les maux dont il est accablé. Amen. » 
Tout le peuple répondait : «Amen , ainsi soit-il.» 

Ainsi les pauvres malades du bon Dieu étaient séparés de la 
société. Heureux s'ils possédaient la vertu et la résignation ; 
car alors ils étaient dans tout le pays considérés comme des 
personnages très élevés dans Tordre moral. Exilé sur la 
terre , privé de toutes les illusions qui embellissent la vie 
commune , de tous les appuis humains qui la soutiennent , 
l'état habituel du lépreux était une humble et douce tris- 
tesse. Mais nous qui n'avons plus la foi , nous ne pouvons pas 
comprendre tout ce que la pitié céleste a fait pour la souf- 
france : elle a posé des bienfaits jusqu'à la dernière limite du 
malheur. La religion et la nature sont des trésors de jouis- 
sances sublimes pour les membres de la famille humaine que 
le monde a déshérités. Au moyen âge , on honorait un lé- 
preux comme un confesseur de la foi ' ; on prévenait des 
noms les plus affectueux a cet homme que le ciel consolait 
mystérieusement. L'ami souverainement fidèle n'abandonnait 
pas le pauvre mesel, et lui faisait éprouver une joie silen- 
cieuse , sans mélange de trouble ; .tant il est vrai que le bon- 
heur n'est que là où se trouve quelque chose du ciel ! 

• On lit dans l'ancien rituel de Reims publié en 1S83 que pour les funé- 
railles d'un lépreux on ne doit pas chanter la messe des confesseurs : Nec 
débet dici missa : Os justi medilabitur sapientiam, ut prò Confessore, 
quemadmodum bactenus fieri solebat in aliquibus locis. 

a On les appelait les malades du bon Dieu, les chers pauvres du bon 
Dieu, les bonnes gens , etc. A Pâques seulement les lépreux pouvaient 
sortir de leur tombeau en mémoire de la résurrection de Notre Seigneur 
Jésus-Christ. 

Nous avons vu une tombe de lépreux dans une petite église près de 
Dijon. C'est là où l'on peut se faire une juste idée du costume et d'une 
partie du mobilier de ces malheureux. M. Maillard deChambure, connu 
par son zèle pour les antiquités de la Bourgogne , en a fait placer aux ar- 
chives un dessin très grand et très exact. 



cijapttre iîj. 



1206—1212. 



François restaure les églises de Saint-Damian , de Saint-Pierre et de Sainte- 
Marie-des-Angcs. — Son mariage avec la sainte Pauvreté. — Séjour à Rivo- 
Torto. — Innocent III approuve la règle de François. — Détails sur ses 
premiers disciples. — Établissement à Sainte-Marie-des-Angcs. 



Ecce nos reliquimus omnia , et secuti su- 
mus te, quid ergo erit nobis? Jesus autem 
dixit illis :... Omnis qui reliquerit domum, 
vel fratres . aut sorores , aut patrem , aut 
matrem, aut uxorem, aut filios, aut agros, 
propter nomen meum, centuplum accipiet; 
et vitam eeternam possidebit. 

S. Matthieu, chap. xix. 



La voix du crucifix retentissait toujours aux oreilles de 
François. Il voulut obéir à l'ordre de restaurer l'église de 
Saint-Damian. Fortifié par la pratique humble et persévé- 
rante de la charité chrétienne dans l'hôpital des lépreux de 
Gubbio , il revint à Assise , et mit la main à l'œuvre , sans 
tourner la tête en arrière , sans rappeler à son souvenir les 
tristes et désolantes scènes de la persécution paternelle. Il 
entra dans sa patrie comme autrefois les prophètes entraient 
dans les villes de Juda : il s'en allait publiant dans les rues les 
grandeurs de Dieu , les misères de l'Église , et disant avec 



30 HISTOIRE 

simplicité : « Qui me donnera une pierre aura une récom- 
pense ; qui m'en donnera deux en aura deux ; qui m'en don- 
nera trois en aura trois *. » Plusieurs le croyant fou, le mé- 
prisèrent et se moquèrent de lui; d'autres étaient émus 
jusqu'aux larmes, le voyant si subitement passé de la vanité 
du siècle à l'ivresse de l'amour divin 2 . François méprisait la 
dérision, et travaillait assidûment à la restauration maté- 
rielle de l'église , avant de travailler à sa restauration spiri- 
tuelle, bien autrement importante. 

On vit alors ce jeune homme, d'une nature fine et déli- 
cate , porter les pierres et les autres matériaux de la maçon- 
nerie , et servir comme un manœuvre 3 . Il répara encore une 
vieille église de Saint-Pierre, située hors d'Assise, et la pe- 
tite chapelle de la Porziuncula , où les anges avaient chanté 
sa naissance. Il faisait toutes ces choses d'abord pour satis- 
faire sa dévotion à la très sainte Mère de Dieu et au Prince 
des apôtres, pour se mortifier et occuper saintement ses 
bras; mais aussi il entrevoyait que ces églises pauvres et ob- 
scures deviendraient un jour le berceau d'une grande famille 
et des sanctuaires vénérés, et il mettait à cette œuvre 
l'amour et la douce joie de l'oiseau qui prépare à ses petits 
un nid dans la solitude. « Aidez-moi , disait-il en français aux 
ouvriers de Saint-Damian. Un jour, dans ce lieu , il y aura un 
monastère de pauvres dames d'une très sainte vie qui glorifie- 
ront le Père céleste dans toute la sainte Église *. » Ces trois 
temples matériels étaient la figure des trois édifices spirituels 
qu'il devait bâtir. Ainsi, passant de ce qui tombe sous les 

1 Qui raihi dederit unum lapidem , unam habebit mercedem ; qui autem 
duos dederit, duas habebit mercedes; qui vero très tot idem mercedes ba- 
bebit. Vita a Tribus Sociis, cap. il. 

2 Alii vero pietate commoti movebantur ad lacrymas videntes eum de 
tanta lascivia et seculi vanitale ad tantam ebrietatem divini amori* la in cito 
venisse. A Tribus Sociis , cap ii. 

5 lpse enim , qui tam delicatus erat in domo paterna , propriis huraeris 
lapides ferebat. A Tribus Sociis, cap. il. 

4 Venite et adjuvate me in opere ecclesia; Sancti-Damiani qua; futura 
est monasterium dominarum quarum fama et vita in universali Ecclesia 
glorificabitur Pater noster coelestis. A Tribus Sociis j cap. n. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 51 

sens à ce qui n'est aperçu que de l'esprit , et s'élevant tou- 
jours à de plus hautes pensées, il fut en état de donner à 
l'Église de Jésus-Christ trois grandes milices de triompha- 
teurs \ Le prêtre de Saint-Damian eut compassion du pieux 
ouvrier, et lui préparait son repas à la fin de ses journées de 
pénible labeur. François accepta cette charité pendant 
quelques jours , mais bientôt il se fit à lui-même cette ré 
flexion: Partout où tu iras, trouveras-tu un prêtre qui ait 
pour toi autant de bonté ? Ce n'est pas là la pauvre vie que 
tu as voulu choisir; mais il te faut aller de porte en 
porte avec un plat pour mettre tout ce qui te sera élargi 
par la charité. C'est ainsi que tu dois vivre pour l'amour 
de celui qui est né pauvre , qui a vécu pauvrement , que 
l'on a attaché nu sur la croix , et qui après sa mort a été 
mis dans un tombeau étranger 2 . Le lendemain il alla 
mendier sa nourriture et s'assit dans la rue pour manger. 
Devant ce mélange dégoûtant, son cœur et sa main se reti- 
rèrent ; mais le père des pauvres se réconforta intérieure- 
ment , et se reprochant ce reste de délicatesse , il mangea 
avec plaisir \ Il dit au bon prêtre de Saint-Damian : « Ne 
prenez plus soin de ma nourriture , j'ai trouvé un excellent 
économe et un très habile cuisinier, qui sait fort bien assai- 
sonner les viandes.» 

Cependant Pierre Bernardone était fort irrité de voir son 
fils devenu mendiant dans cette ville d'Assise où il aurait pu 
vivre riche et honoré; aussi lorsqu'il le rencontrait, il le 
maudissait en l'accablant d'injures. Le cœur de François 
était grandement affligé de la haine de sa famille. Il alla trou- 



1 Ul non solum a sensibilibus ad intelligibiiia , a minoribus ad majora , 
ordinato progressu conscenderei : veruni eliara ut quid esset faclurus in 
posterum, sensibili foris opere mysterialiter praesignaret. S. Bonaventura, 
cap. ii. 

* Vita a Tribus Sociis , cap. il. 

3 Quando autem voiuil comedere ilia diversa cibaria simili posila, hor- 
ruit primo ,... tandem vincens seipsum , cœpil comedere , et visum est ili t , 
quod in comedendo electuarium aliquod nunqiùm fuerat sic delectatus. A 
Tribus Sociis , cap. u. 



52 HISTOIRE 

ver un homme très pauvre et très abject qui mendiait 
aussi , et il lui dit : Tu es mon père , viens avec moi , nous 
partagerons nos aumônes. Lorsque tu verras mon père Ber- 
nardone me maudire, je te dirai : Bénissez-moi, père, et 
tu me béniras. Cela fut ainsi. Il disait tout joyeux à 
Bernardone : «Croyez-vous que Dieu puisse me donner un 
autre père de qui je reçoive des bénédictions pour vos ma- 
lédictions * ? » Un jour qu'il priait dans une église , tremblant 
de froid avec son pauvre habit d'ermite, Angelo, son 
jeune frère unique, dit à un de ses amis; Vas dire à Fran- 
çois de te vendre pour un denier de sueur. François rempli 
d'une joie céleste répondit en français: Cette sueur, je 
la vendrai bien cher à Dieu a . Il passa ainsi dans la pauvreté , 
l'humiliation et les durs travaux du corps les années 1206 
et 1207. Enfin l'année suivante , assistant à la messe des 
Apôtres dans l'église de Sainte-Marie-des-Anges , ces paroles 
de l'Évangile frappèrent son esprit d'une façon toute spé- 
ciale : « Ne portez ni or, ni argent , ni aucune monnaie dans 
votre bourse, ni sac, ni deux vêtemens , ni souliers, ni 
bâton \ » Ce fut pour lui comme une apparition de la riche et 
belle pauvreté évangélique. Voilà ce que je cherche, s'é- 
criait-il , voilà ce que je souhaite de tout mon cœur 4 ; et aus- 
sitôt il jeta sa bourse et son bâton , quitta ses souliers, prit 
une tunique grossière et rude de couleur gris-cendré , et une 
corde pour ceinture , et il alla prêcher la pénitence à ses 
concitoyens. 

Dès ce jour, Tordre des Frères Mineurs était fondé (1208). 
Cette innombrable famille franciscaine , qui a renouvelé la 
face de l'Église et du monde , est née de l'union intime de 

1 Non credis , quod Deus potest mini dare palrem benedicentem mini 
contra maledictiones tuas? Vita a Tribus Sociis, cap. n. 

2 Dicas Francisco, quod saltem unam nummatam de sudore vendal libi. 
Quod audiens vir Dei in fervore spiritus gallice respondit : Ego Domino 
meo care vendant sudorein istum. A Tribus Sociis, cap. u. 

3 S. Mathieu , chap. x. 

4 Hoc, inquit, est quod cupio tolis viribus adimplere. A Tribus Sociis, 
cap. il. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 33 

François avec la pauvreté. Dieu a béni ce saint mariage; il 
leur a dit : «Allez; croissez et multipliez.» Et cette parole 
féconde a reçu un merveilleux accomplissement. 

Ce mariage a été célébré par les trois grandes puissances 
de la terre : la poésie, l'éloquence et l'art; par Dante , Bos- 
suet et Giotto. 

Le vieux poète de la Divine Comédie s'écrie dans une ex- 
tase du paradis : 

« Entre Tupino et la rivière qui s'écoule de la colline 
choisie par le bienheureux Ubaldo, descend d'une haute 
montagne une côte fertile. 

« A l'endroit d'où Pérouse reçoit le froid et le chaud par la 
porte du soleil, et sur l'autre revers, pleurent sous un joug 
pesant Nocera et Gualdo. 

« Au point où cette côte adoucit sa pente naquit au monde 
un soleil comme celui-ci sort du Gange. 

« Et que ceux qui veulent parler de ce lieu ne l'appellent 
point Assise, car ce nom ne dirait pas assez; mais il faudrait 
l'appeler Orient. 

* Il n'était pas encore très loin de son lever, lorsqu'il com- 
mença à faire sentir à la terre quelques bienfaits de sa 
grande vertu. 

« Car, tout jeune, il résista à son père pour l'amour de 
cette femme à laquelle , comme à la mort , nul n'ouvre la 
porte avec plaisir. 

« Et devant la cour spirituelle, et devant son père, il s'unit 
à elle, et puis de jour en jour il l'aima plus vivement. 

« Elle , veuve de son premier mari pendant mille et cent 
ans et plus , délaissée et obscure , avait attendu jusqu'à 
celui-ci sans être recherchée de personne. 

« Il ne lui servit de rien qu'on eût dit d'elle que celui qui 
avait fait trembler le monde au son de sa voix l'avait trouvée 
sans peur avec Amyclas. 

« Et il ne lui servit de rien d'avoir été si fidèle et si hardie, 
que lorsque Marie resta au pied de la croix , elle y monta 
avec le Christ. 

* Mais afin que je ne continue pas avec trop de mystère, 



54 HISTOIRE 

François et la pauvreté sont les deux amans qu'il faut recon- 
naître dans mes paroles diffuses. 

« Leur concorde et leurs joyeux visages , leur amour, leur 
admiration et leurs doux regards étaient la cause de saintes 
pensées. 

« Aussi le vénérable Bernard se déchaussa le premier pour 
courir après tant de paix , et même en courant il lui sembla 
qu'il n'allait pas assez vite. 

« richesse ignorée î ô bien véritable ! Egidius et Sylvestre 
se déchaussent pour suivre l'époux , tant l'épouse leur plaît. 

« Puis ce père et ce maître s'en va avec elle , et avec cette 
famille que ceignait déjà l'humble cordon. 

« Et aucune faiblesse d'âme ne lui fit baisser le regard , 
quoiqu'il fût fils de Pierre Bernardone , et qu'il parût vivre 
dans le dédain. 

< Mais il exposa royalement sa règle austère à Innocent , et 
il obtint de lui la première confirmation de son ordre. 

« Lorsque la pauvre famille s'accrut après lui , dont la vie 
admirable devrait être chantée au milieu de la gloire du 
ciel, 

« La sainte volonté de cet archimandrite reçut une se- 
conde couronne du Saint-Esprit par les mains d'Honorius. 

< Et lorsque, par la soif du martyre, il annonça, en pré- 
sence du superbe Soudan , le Christ et les autres qui le sui- 
virent , 

t Comme il trouva les peuples encore trop rebelles à la 
conversion , pour ne pas rester oisif, il revint cueillir le fruit 
de ce qu'il avait semé en Italie. 

« Dans un âpre rocher, entre le Tibre et l'Arno, il reçut 
du Christ les derniers stigmates que ses membres portèrent 
deux années. 

« Quand il plut à celui qui l'avait choisi pour un si grand 
bien de l'appeler à la récompense dont il s'était rendu digne 
par son humilité , 

« Il recommanda à ses frères, comme à des héritiers légi- 
times, la femme qu'il avait tant chérie, et leur ordonna de 
l'aimer fidèlement. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 35 

« Et son âme sainte voulut se détacher du sein de la pau- 
vreté pour revenir dans son royaume , et elle ne demanda 
pas d'autre bière pour son corps \ j> 

Notre grand Bossuet, qui a reculé les bornes de l'élo- 
quence, et qui, des hauteurs de la foi, laissait tomber de 
sublimes enseignemens , continue ainsi le chant du Dante : 

« Ce petit enfant de Bethléem , c'est ainsi que François 
appelle mon Maître, ce Jésus qui, étant si riche, s'est fait 
pauvre pour l'amour de nous, afin de nous enrichir par son 
indigence, comme dit l'apôtre saint Paul; ce roi pauvre qui, 
venant au monde , n'y trouve point d'habit plus digne de sa 
grandeur que celui de la pauvreté, c'est là ce qui touche son 
âme. Ma chère pauvreté, disait-il, si basse que soit ton ex- 
traction selon le jugement des hommes, je t'estime depuis 
que mon maître t'a épousée. Et certes, il avait raison, chré- 
tiens : si un roi épouse une fille de basse extraction , elle 
devient reine; on en murmure quelque temps, mais enfin on 
la reconnaît; elle est ennoblie par le mariage du prince; sa 
noblesse passe à sa maison ; ses parens ordinairement sont 
appelés aux plus belles charges , et ses enfans sont les héri- 
tiers du royaume. Ainsi , après que le Fils de Dieu a épousé 
la pauvreté, bien qu'on y résiste, bien qu'on en murmure , 
elle est noble et considérable par cette alliance. Les pauvres 
depuis ce temps-là sont les confidens du Sauveur, et les pre- 
miers ministres de ce royaume spirituel qu'il est venu établir 
sur la terre. Jésus même, dans cet admirable discours qu'il 
fait à un grand auditoire sur cette mystérieuse montagne, ne 
daignant parler aux riches , sinon pour foudroyer leur or- 
gueil, adresse la parole aux pauvres, ses bons amis; il leur 
dit avec une incroyable consolation de son âme : pauvres ! 
que vous êtes heureux! parce qu'à vous appartient le 
royaume de Dieu. Heureux donc mille et mille fois le pauvre 
François, le plus ardent, le plus transporté, et, si j'ose 
parler de la sorte , le plus désespéré amateur de la pauvreté 

1 Voir le lexlc dans l'Appendice. 



5C HISTOIRE 

qui ait peut-être été dans l'Eglise ! Avec quel excès de zèle 
ne l'a-t-il point embrassée ' ! » 

Lorsqu'on entre dans l'église basse d'Assise, on s'arrête, 
saisi d'admiration et d'un pieux respect , devant une grande 
fresque de la voûte. Qui pourrait raconter toutes les mer- 
veilles de cette sublime composition? Le Christ est là, de- 
bout, avec ce calme radieux qui illuminait sa face divine 
pendant les quarante derniers jours de sa vie sur la terre; il 
présente à l'humble François la main d'une jeune fille, et 
François lui met au doigt l'anneau nuptial, gage d'une éter- 
nelle alliance. Cette belle fiancée est couronnée de roses et de 
lumière ; ses yeux sont doux et sa bouche riante ; mais son 
vêtement est grossier et en lambeaux; ses pieds sont dé- 
chirés et sanglans. Elle marche dans les épines et sur les 
pierres aiguës d'un chemin âpre et difficile. Les enfans du 
siècle l'outragent; ils lui jettent des pierres avec des injures, 
ils l'accablent de malédictions et de coups.... C'est la très 
sainte pauvreté chrétienne.... Et les chœurs des anges tres- 
saillent d'allégresse et sont en adoration profonde devant 
cette mystérieuse union. Un ange de la justice chasse les 
avares et ces moines dégénérés qui caressent avec complai- 
sance des sacs d'or; un ange de la miséricorde fait entrer 
dans le doux bonheur de la pauvreté le jeune homme riche 
qui distribue ses biens aux pauvres. Et au-dessus de tout ce 
tableau saint et pacifiant , les anges du sacrifice et de l'of- 
frande présentent à Dieu les maisons, les richesses et les vê- 
temens quittés pour son amour. 

Bientôt attirés par la suave odeur des vertus de François, 
quelques disciples embrassèrent la pénitence avec une affec- 
tion courageuse, Arrêtons-nous un instant à esquisser le 
portrait de ces premiers apôtres de la réforme religieuse du 
monde par la pauvreté et l'abnégation. Un homme riche et 
honoré dans Assise, nommé Bernard de Quintavalle, voulut 
éprouver si le détachement de François pour tous les biens 
du monde venait de la sainteté ou de la petitesse d'esprit. H 

' Bossu et, Panégyrique de saint François d'Assise. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 57 

le pria de recevoir l'hospitalité dans sa maison, et suivant 
l'usage du temps ils couchèrent dans la même chambre. 
Bernard feignant de dormir, observait attentivement Fran- 
çois, qui, à genoux , les bras étendus en croix, et répandant 
des larmes brûlantes d'amour , disait sans cesse ces paroles : 
Mon Dieu et mon tout '. C'est là véritablement un homme de 
Dieu , dit Bernard à son propre cœur 2 ! Et il se reprocha sa 
paresse à pratiquer la vertu et son amour pour les richesses 
périssables. Quelques jours après, la grâce ayant mer- 
veilleusement agi dans son âme , il dit à François : « Si un 
esclave avait reçu de son maître un trésor , et qu'il n'en eût 
pas besoin , que devrait-il faire? — Il devrait le rendre au 
maître, répondit François. Ainsi donc, reprit Bernard, je 
rendrai au Seigneur les biens de la terre qu'il m'a élargis. 
Ce que vous demandez est sérieux , dit François, il faut con- 
sulter Dieu : allons à l'église, entendons la sainte messe, et 
après la prière l'Esprit saint nous indiquera la route qu'il 
faut suivre 3 . Or Pierre de Catane, autre habitant d'Assise, 
vint le même jour demander à François le privilège de sa 
pauvreté; ils allèrent tous trois à l'église. Il y avait alors 
dans le peuple une manière fort en usage de consulter la vo- 
lonté divine; en l'honneur des trois personnes de la sainte 
Trinité, on ouvrait trois fois de suite le livre des saints 
Evangiles sur l'autel , et le premier verset qui tombait sous 
les yeux devenait un oracle infaillible. Dieu se plaisait sou- 
vent à bénir cette simple et naïve confiance *. A la première 
ouverture du livre, François lut: Si vous voulez être parfait, 



1 Totus ignitus indicibilibus lacrymis, facie et manibus in cœium pro- 
tensis, haec verba fréquenter repetebat: Deus meus et omnia. Petrus Ro- 
dulphius. Historia Seraphica , pag. 38 in-folio. 

a Vere hic homo est a Deo. Thomas de Celano, cap. iv. 

3 Ergo, inquit Bernai dus , temporalia quae mihi concessit Dominus, i 11 « 
reddam ? Cui Franciscus: ArJuum sane id est, quod percunctaris, Ber- 
nardo, explorandum est consilium a Deo ; eamus ad ecclesiam, audiamus 
missam , et oratione prœmissa , a Domino quid futurura sit indicabitur. 
Petrus Rodulphius. Historia Seraphica, pag. 08. 

' S. Thomas, secunda secunda 1 . quest. xcxv, art. P>. 



38 fiistoihf: 

allez, vendez ce que vous avez, et donnez-le aux pauvres '; 
à la seconde : Ne portez rien en voyage 2 ; à la troisième : Si 
quelqu'un veut venir après moi , qu'il renonce à soi-même , 
qu'il prenne sa croix et qu'il me suive 5 . Voilà, dit François 
à ses compagnons , voilà la règle que nous devons suivre ; 
voilà le conseil de Dieu ; allez et exécutez ce que vous venez 
d'entendre \ ils allèrent , ils vendirent leur bien et en distri- 
buèrent le prix aux pauvres. 

François avec ses deux fils vint habiter une petite cabane 
déserte , dans la plaine de Rivo-Torto , ainsi nommée à cause 
du ruisseau sinueux qui y coule. Pierre de Catane devint 
dans la suite premier vicaire-général du saint fondateur; 
après une vie pleine de vertus et de travaux il mourut. 
Les miracles qui s'opéraient sur son tombeau troublaient 
la retraite des religieux. François dit alors à son bien-aimé 
fils : Frère Pierre , vous m'obéissiez toujours ponctuellement 
pendant votre vie : j'entends maintenant que vous m'obéis- 
siez de même. Ceux qui viennent à votre tombeau nous 
incommodent fort; ils sont cause que notre pauvreté est 
blessée, et que le silence n'est point gardé ; je vous com- 
mande par la sainte obéissance de cesser de faire des mi- 
racles s . Ainsi dans la famille de François on était obéissant 
jusqu'à la mort. 

Bernard de Quintavalle fut chargé de plusieurs missions 
importantes , c'est lui qui établit les Frères Mineurs dans la 
savante Bologne; c'était une chose difficile d'élever la pau- 
vreté et la folie de la Croix contre l'orgueilleuse sagesse des 
savans et des docteurs. Il fut reçu par les insultes et les rao- 

1 S. Matthieu, cap. xix. 

* S. Marc , cap. \i. 

3 S. Matlh., cap. xvi. 

1 Fratres , bœc est vita et régula nostra , et omnium qui voluerint nostnc 
societati conjungi : ite igitur, et sicut audistis, impiété. Vita a Tribus So- 
ciis, cap. m. 

3 Wadding Annales Minorum , tom. 111.— Ottavio, évèque d'Assise. 
Lumi Serafici di Porziuncula, pag. II. S. Bernard cessa de faire des mi- 
racles sur l'ordre de Goswin , abbé de Cìteaux. Vita sancti Bernardi , 
lib. Vil , cap. xxvnr, tom. h, édit. Mabillon. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. S9 

queries du peuple; des enfans tiraient son capuce et sa 
robe et lui jetaient de la boue et des pierres; d'autres 
hommes plus fiers et tout aussi déraisonnables laissaient tom- 
ber sur lui ce rire méprisant , plus cruel cent fois que les 
injures , et Bernard restait calme cependant , et son visage 
conservait la placidité de la patience parfaite K Un célèbre 
docteur de l'Université voyant tant de vertu , tant de con- 
stance , se dit à lui-même : Il est impossible que cet homme 
ne soit pas un saint ; et s'approchant de Bernard, il lui de- 
manda qui il était et ce qu'il était venu chercher à Bologne. 
Pour toute réponse Bernard lui présenta la règle de saint 
François. Le docteur la lut, et frappé de tant de perfection, 
il dit à ses amis qui l'entouraient : Vraiment, c'est la plus par- 
faite constitution qu'on ait jamais vue ; de tels hommes sont 
saints ; maudits soient ceux qui les maudissent. Et il dit à 
Bernard : Si vous voulez une maison où vous puissiez servir 
Dieu, je vous la donnerai de tout mon cœur. Bernard 
accepta; mais après quelques jours, se voyant prévenu du 
respect général, il retourna auprès de saint François, et 
il lui dit : Père , tout est prêt dans la cité de Bologne, en- 
voyez-y des frères. Saint François eut une grande joie et 
remercia Dieu qui propageait ainsi les pauvres disciples de la 
Croix, et il envoya des frères à Bologne et dans toute la Lom- 
bardie _*. Nous retrouverons Bernard en mission en Espagne 
où les anges du ciel lui aidaient à traverser les fleuves 5 . 
Lorsqu'il avait bien combattu dans la vie active , Dieu le con- 
solait, le fortifiait intérieurement dans la contemplation: en 
célébrant la messe , il était ravi en esprit dans le ciel , et sou- 
vent dans les forêts de l'Apennin les frères et les voyageurs 

1 Sempre patienlissiuio , con volto allegro non si lamenta va , ne si turbava. 
Fioretti di S. Francesco, cap. iv. 

2 Et andò da Francesco , e disse gli : Padre, il luogo è appresso la città 
di Bologna, mandate gli delli Frati... all' fiora S. Francesco, ringratiò 
Dio , che cominciava a dilatare i poveri discepoli della Croce. Fioretti , 
cap. iv. 

i Disse Vangelo : Passiamo insieme , e non dubitare. E pigliatolo per 
mano in un batter d^occhio lo passo di là dal fiume. Fioretti , cap. »11. 



40 HISTOIRE 

le voyaient en extase dans un entretien intime avec 
Dieu 1 . 

Sept jours après que François eut reçu ses deux premiers 
disciples, iEgidius, autre habitant d'Assise, conçut le des- 
sein d'imiter ses amis , mais il ignorait le lieu de leur re- 
traite. En sortant de la ville , après avoir entendu la messe 
dans l'église de Saint-Georges, et trouvant trois chemins 
ouverts devant lui , il adressa à Dieu cette prière : Seigneur , 
Père saint, je vous conjure par votre miséricorde, si je 
dois persévérer dans cette sainte vocation, de conduire mes 
pas pour me faire arriver où demeurent vos serviteurs *. Et 
il prit instinctivement un des trois chemins. Bientôt il aper- 
çut François en oraison dans le bois ; il alla se jeter à ses 
pieds, lui demandant la grâce d'être reçu en sa compagnie. 
François connut intérieurement la foi et la pureté d'iEgidius, 
et il lui dit : Mon cher frère , vous demandez que Dieu vous 
agrée pour être son serviteur et son chevalier; ce n'est pas 
là une petite grâce : c'est comme si l'empereur venait à As- 
sise , et qu'il voulût y choisir un favori; chacun dirait dans 
son cœur: Plaise à Dieu que ce soit moi. Voilà de quelle ma- 
nière Dieu vous a choisi 3 . Puis il le présenta à Pierre et 
à Bernard , en leur disant : « Voici un bon frère que Dieu 
nous a envoyé. » Après un pauvre repas et une conférence 
spirituelle, François partit avec son nouveau disciple pour 
aller chercher à Assise de quoi le vêtir. En chemin ils ren- 
contrèrent une femme qui leur demanda l'aumône. François 
se tourna du côté dTEgidius avec un visage angélique , et 
lui dit : « Mon frère, donnons à cette pauvre femme pour l'a- 
mour de Dieu le manteau que vous portez.» iEgidius le donna 
aussitôt, et il vit cette aumône s'élever jusqu'au ciel 4 . 

Dès lors la vie du saint père iEgidius , au témoignage de 

' Stava solo sulle cime de 1 monti altissimi contemplando le cose celesti. 
Fioretti, cap. xxvn. 
* Wadding Annales Minorum. 

3 Wadding. 

4 Visum est ei , quod eleemosyna illa in coclum ascendisset. Vita a 
Tribus Sociis, cap. ni. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 41 

saint Bonaventure qui l'avait vu et connu, fut plus angélique 
qu'humaine \ Saint François l'aimait cordialement pour sa 
grande perfection en toutes vertus, et sa promptitude à 
bien faire , et parce qu'il se mirait souvent en lui ; rappelant 
ses anciens souvenirs de chevalerie, il disait aux autres 
disciples: C'est un de mes chevaliers de la Table-Ronde '\ 
iEgidius , grand ami de la pauvreté, pénétra bien avant dans 
les secrets de la contemplation. Un jour, en présence de 
Grégoire IX, il fut ravi en extase; revenu à lui, il dit au 
pontife : « Saint Père, gardez purs les yeux de votre esprit, 
le droit, pour contempler continuellement les choses du 
ciel et les infinies perfections de Dieu ; le gauche , pour 
juger sainement les affaires du monde que vous devez diri- 
ger. Le pape en demeura fort édifié et resta énamouré de 
ce glorieux saint comme étant vrai et parfait ami de 
Dieu 3 .» Dans son ivresse d'amour pour le Créateur, il par- 
courait la campagne, embrassant les pierres et les arbres, 
et pleurant beaucoup. S'entretenant avec saint Bonaventure, 
maître général de l'ordre des Mineurs , il lui dit ; Dieu vous 
a fait de grandes grâces à vous autres savans; mais nous, 
pauvres ignorans, que ferons-nous pour nous sauver? Saint 
Bonaventure répondit : Quand notre Seigneur n'aurait donné 
aux hommes que son amour, cela suffirait. — Mon père, 
reprit iEgidius, un ignorant peut-il autant aimer Dieu qu'un 
savant? — Une vieille femme peut aimer Dieu autant et plus 
qu'un maître en théologie , répondit saint Bonaventure. A 
ces paroles, iEgidius courut dans le jardin, et se tournant 
du côté de la ville , il criait bien fort : Femme pauvre, 
chétive et ignorante, aime Dieu et Jésus-Christ , et tu seras 
plus grande que frère Bonaventure 4 . 



1 Sanctus pater iEgidius... quemadmodum et ego ipse oculata fide con- 
spexi : ut magis censerelur inter homines vilam angelicarn agere , quam 
humanam. S. Bonaventura , c;ip. m. 

2 Croniques des Frères Mineurs, lì v. Vil, cbap. v. 

3 Croniques des Frères Mineurs, chap. xn. 

* Vita B. yEgidii. Acta Sanctorum , 23 aviìl. Petrus Rodu-lphius Hisî. 



42 HISTOIRE 

Dieu, pour récompenser la sainte vie d'^Egidius , répan- 
dait dans son âme les plus éclatantes lumières de la science 
divine. On raconte qu'un Frère Prêcheur doutant de la très 
pure virginité de la mère de Dieu , alla consulter iEgidius , 
qui lui dit en l'abordant : Mon Frère Prêcheur, elle est vierge 
avant son enfantement , elle est vierge dans son enfantement, 
elle est vierge après l'enfantement; et en disant ces paroles , 
il frappa trois fois la terre de son bâton , et il en sortit trois 
beaux lys '. Une touchante et pieuse tradition raconte que 
saint Louis allant en pèlerinage au tombeau glorieux de saint 
François , et passant à Pérouse , voulut voir frère iEgidius. 
Une vision intérieure révéla aussitôt au Frère que ce pèlerin 
n'était autre que le saint roi de France. Dès qu'ils se virent , 
ils se jetèrent à genoux et s'embrassèrent avec une inex- 
primable tendresse. Ils demeurèrent long-temps en silence , 
confondus dans ce baiser d'amour et d'effusion intime, et 
appuyés sur le cœur l'un de l'autre ; puis ils se levèrent ; le 
roi continua son voyage , et le frère retourna dans sa cel- 
lule. Mais les autres religieux ayant su que ce pèlerin était 
le roi , firent à iEgidius de grands reproches sur sa grossiè- 
reté. Ah! répondit-il, ne vous étonnez pas si ni moi ni lui 
nous n'avons pu parler, car, dès que nous nous sommes em- 
brassés, la lumière de la divine sagesse m'a révélé tout son 
cœur et lui a révélé tout le mien , et ainsi, en nous regar- 
dant dans nos deux cœurs , nous nous connaissions bien au- 
trement que si nous nous étions parlé , et avec une bien 
autre consolation que si nous avions voulu rendre par des 
paroles ce que nous sentions, tant la langue humaine est 
incapable d'exprimer les secrets mystères de Dieu*. 

iEgidius fut plusieurs fois chargé par les supérieurs d'in- 

Seraph., p. 63. Velula , paupercula, simplex et idiota , diligas Dominimi 
Deum tuum , et poteris esse major quam frater Bonaventura. 

1 Vila B. iEgidii, apud Bolland. Croniques , chap. xvi. 

2 Non vi maravigliate di ciò percioche né io a lui, né lui a me ha potuto 
dir parola, perche tosto che noi fussimo ahhracciati , !a luce della Sapienza 
mi rivelo e manifestò, il suo cuore, e a lui il mio, eie. Fioretti, 
cap. xxxiii. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. i% 

struire les frères dans la science spirituelle. C'est avec un 
pieux respect que nous avons recueilli quelques fragmens de 
ces saintes instructions, qui, jetées dans le champ du monde, 
ont produit des fleurs remplies des plus suaves arômes et 
des fruits qui ont été la nourriture de plusieurs générations 
de saints. Assis au milieu des Frères, sous les grands chênes 
de l'Apennin , /Egidius disait : 

<■ ... Trois choses sont excellemment utiles , celui qui les 
possède ne peut tomber dans le mal. La première est de 
rester dans la paix au milieu des tribulations; la seconde est 
de nous humilier dans tout ce que nous faisons, dans tout ce 
que nous recevons ; la troisième est de constamment aimer 
le bien éternel que nous ne pouvons voir avec les yeux de 
notre corps. Tout ce qui est méprisé et laissé par les hommes 
charnels est aimé et reçu de Dieu et des saints ; l'homme est 
si malheureux que souvent il aime les choses méprisables. 
Le saint repentir, la sainte humilité , la sainte charité , la 
sainte dévotion, la sainte joie, voilà ce qui rend l'âme par- 
faite et heureuse... Dieu est si grand , que toutes les paroles 
des sages de l'antiquité et des saints docteurs sont moindres 
qu'une pointe d'aiguille comparée à la terre et à la création 
universelle. L'Ecriture-Sainte balbutie en parlant de Dieu , 
comme une mère balbutie pour se faire comprendre de son 
petit enfant... Tant que l'homme vit, il ne doit jamais dés- 
espérer de la miséricorde de Dieu , attendu qu'il n'y a arbre 
tant épineux et mal dressé soit-il que les hommes ne puis- 
sent embellir; à plus forte raison ne peut-il y avoir si grand 
pécheur au monde que Dieu ne le puisse orner de sa grâce 
et de ses vertus... Voilà la véritable voie du salut : se réjouir 
du bien d'autrui, s'attrister de son mal. Le travail profitable 
au-dessus de tous les travaux est de s'appliquer à la piété et 
àia bénignité; tout ce qui se fait sans amour et sans dé- 
vouement n'est pas agréable à Dieu et à ses saints... 

« ... On ne saurait parvenir à la connaissance de Dieu que 
par le moyen de l'humilité... Le mal et la mort sont entrés 
dans le monde , parce que l'ange dans le ciel et Adam sur la 
terre ont levé trop haut la tôle ; et le salut nous est arrivé 



êi IIISTOIKK 

par l'humble inclination de la Vierge et des autres saints. 
Plût à Dieu que nous ayons sans cesse sur les épaules un pe- 
sant fardeau qui pût contraindre cette notre dure tête de 
s'abaisser et humilier! Par l'humilité l'homme trouve la 
grâce de Dieu et la paix avec les hommes. Si un roi voulait 
envoyer sa fille en quelque pays lointain , il ne lui ferait pas 
monter un cheval rétif et furieux , mais une douce hacque- 
née qui irait un amble aise et sûr; de même Dieu, comme 
souverain roi , ne donne sa grâce aux superbes, mais seule- 
ment aux humbles... La sainte crainte de Dieu chasse hors 
de l'homme la mauvaise crainte , et garde dans l'âme ces 
biens infinis que nous ne pouvons concevoir par la pensée et 
exprimer par la parole. Celui qui supporterait avec patience, 
pour l'amour de Dieu , toutes les afflictions , obtiendrait de 
grandes grâces; il serait le maître de ce monde, et aurait 
déjà un pied dans l'autre... 

« ... Si quelqu'un disait à un fort pauvre homme : Ami, je 
vous prête ma maison afin que vous vous en serviez pendant 
trois jours à gagner un inestimable trésor, que ne ferait 
pas ce pauvre? Ce que nous avons en emprunt de notre 
Dieu , c'est notre corps , et tout ce que nous pouvons faire 
pendant notre vie est comme trois jours. Or si le grain de 
froment ne se pourrit , il ne peut fructifier. Il faut donc le 
faire pourrir pour qu'il germe, qu'il soit battu en son temps 
et recueilli dans les greniers éternels... L'homme ne peut se 
contenter des choses de la terre; il soupire sans cesse après 
les choses du ciel ; car il n'a pas été créé pour ce qui est bas, 
mais pour ce qui est haut et suprême : le corps a été fait 
pour l'âme, et ce monde pour l'autre... La peine des ten- 
tations est semblable au travail du laboureur; la terre est 
couverte de chardons et d'épines : avant d'y faire un bon 
labour, il faut la défricher. A la vue d'un travail long, péni- 
ble , et dont il ne voit pas immédiatement les fruits , il est 
découragé quelquefois. Ainsi , premièrement, il faut unir et 
aplanir toutes les mottes; il n'en voit pas le fruit. Seconde- 
ment , il faut couper et brûler les racines et les broussailles ; 
il n'en voit pas le fruit. Troisièmement , il ouvre la terre avec 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 45 

le soc ; quatrièmement, il laboure pour la deuxième (ois et 
tait des sillons; cinquièmement, il sème le grain; sixième- 
ment, il arrache les mauvaises herbes quand le blé commence 
à pousser; septièmement, il fait moissonner le blé, le sépare 
de la paille avec beaucoup de sueur et de peine , le faisant 
battre, vanner, cribler; huitièmement enfin, il porte le 
grain dans ses greniers, et pour la joie qu'il a de voir le fruit 
de ses labeurs , il se propose d'en supporter encore de plus 
grands, pour la seule joie qu'il a de sa cueillette. Or il en 
est ainsi dans les tentations et travaux qu'on endure en ce 
monde pour le fruit et contentement spirituel que l'on doit 
recueillir dans l'éternité '. » 

Ces hommes dévoués ne purent rester ainsi long-temps 
dans la retraite , et ils firent un essai de vie active. Bernard 
et Pierre allèrent dans la Romagne, François et iEgidius 
dans la Marche d'Ancone, pour instruire les peuples et les 
édifier. Ces premières courses apostoliques mirent au grand 
jour les vertus héroïques de ces pauvres du Christ. Quand ils 
manquaient des choses nécessaires, ils s'en félicitaient comme 
du trésor qu'ils avaient acheté au prix de toutes leurs ri- 
chesses; quand ils étaient insultés, maltraités, leur âme sur- 
abondait de joie. Après avoir fait quelque bien, ils revinrent 
à Rivo-Torto pour retremper leurs forces dans la prière et 
le recueillement. 

De nouveaux disciples se joignirent à François : Sabbatini 
fut le quatrième ; nous n'avons sur sa vie aucun détail cer- 
tain; il était une de ces âmes bonnes et droites qui s'enve- 
loppent d'humilité et que le regard de Dieu seul suit avec 
amour dans leur pèlerinage sur la terre 2 . Le cinquième 
apôtre fut Morico, religieux de l'ordre des Porte-Croix. 
Malade dans l'hôpital de Saint-Sauveur d'Assise et aban- 
donné de tous les médecins , il demanda les prières de Fran- 



1 Bollanti. Acta Sanctorum , 25 aprii., pag. 227-257, in-t'olio. 

- Vir bonus et reclus ila cura Deo ambulavi! in omnibus operibus suis. 
Petrus Roilulphius , Hist. Seraph., pag. GG. Sabbatini mourut à Rome; il 
est enterré dans Téglise de Sainte-Marie in Ara-cœli. 



M HISTOIBE 

çois , qui pria pour lui et lui envoya par deux frères quel- 
ques mies de pain trempées dans l'huile de la lampe de 
Sainte-Marie- des- Anges, avec ces paroles : « La puissance 
de Jésus-Christ non seulement rendra par ce remède à notre 
cher frère Morico une parfaite santé, mais encore le fera 
devenir un généreux soldat qui entrera dans notre milice et 
y persévérera. » Et le malade guéri vint à Rivo-Torto \ Le 
sixième disciple , nommé Jean de Capella , s'attacha aux 
biens temporels, abandonna la sainte pauvreté et finit comme 
Judas 2 . Philippo-Longo fut le septième enfant de cette sainte 
famille , homme pur et savant dans la science du ciel ; il 
devint le premier visiteur des Pauvres-Dames 5 . 

Nous n'avons pas de détails sur Constantius , Barbari , 
Bernard , Vigilantîus ; mais le onzième, le prêtre Sylvestre , 
fut un des plus illustres pauvres de Jésus-Christ. I! avait 
vendu des pierres à François pour l'église de Saint-Damian , 
et s'en était fait payer la valeur; lorsqu'il vit l'or que Ber- 
nard de Quintavalle distribuait aux pauvres , il s'approcha 
et dit : « François , vous ne m'avez pas bien payé les pierres 
que je vous ai vendues 4 . > Le serviteur de Dieu prit de l'ar- 
gent dans le sac et lui en donna à pleines mains , disant : 
« Seigneur prêtre , en avez-vous assez pour le paiement 
complet 8 ? » Sylvestre répondit : « J'ai ce qu'il me faut, » et 
il s'en alla content. Après peu de jours, revenant par son 
souvenir sur les paroles et le désintéressement «de François , 
il disait en lui-même : « N'est-il pas bien misérable que moi , 
vieillard, je recherche avec ardeur les biens temporels, tan- 
dis que, pour l'amour de Dieu, ce jeune homme les mé- 



1 Petrus Rodulpbius , pag. 66. 

s Qui aller Judas Iscariotes se laqueo suspendit. Petrus Rodulpbius, 
pag. 67. 

3 Primus visilator pauperum domiuaruui,... Dominus dignatus est tan- 
gere labia ejus calculo munditise. Petrus Rodulphius, pag. 67. 

4 Francisée, non bene solvisti mini prò lapidibus quos emisti a me. 
Vita a Tribus Sociis, cap. III. 

5 Habes adhuc plcnam solutionom . domine sacerdos? Vita a Tribus So- 
ciis , cap. m. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 47 

prise ! » Et la nuit suivante il vit dans son sommeil une croix 
d'or sortant de la bouche de François et touchant au ciel , et 
les bras s'étendaient jusqu'aux extrémités de la terre 1 . Il 
reconnut que François était un véritable ami de Dieu , et il 
lui demanda la grâce d'être au nombre de ses disciples. Dès 
lors il passa sa vie dans l'exercice de la contemplation , par- 
lant avec Dieu comme un ami parle à son ami. 

Les temps héroïques de Rivo-Torto ont un attrait irrésis- 
tible pour l'historien et pour l'âme chrétienne qui considè- 
rent comme le berceau d'une grande et merveilleuse insti- 
tution cette humble cabane si délabrée, si étroite, qu'on 
avait été obligé d'écrire sur les poutres le nom de chaque 
frère, afin qu'ayant sa place désignée, il pût vaquera ses 
exercices sans distraire et déranger son voisin 2 . Un jour, 
c'était au mois de septembre 1209, l'empereur Othon IV pas- 
sait auprès de la cabane, allant à Rome se faire sacrer et 
couronner par le pape Innocent III. François lui envoya par 
deux frères ce message prophétique : « La gloire dont tu 
es environné ne durera pas long-temps 3 . » Tout le monde 
sait la malheureuse histoire de ce prince, traître à ses ser- 
mens et à l'Eglise. 

Cependant François puisait dans la prière et la pénitence 
le courage de l'apôtre et la sagesse du législateur ; dans ses 
communications intimes avec Dieu , il disait : « Il n'y a rien 
sur la terre , ô mon Dieu ! que je ne sois prêt à abandonner 
de bon cœur; rien de si pénible et de si rude que je ne 
veuille endurer avec joie; rien que je n'entreprenne suivant 
les forces de mon corps et de mon âme pour la gloire de 
mon Seigneur Jésus-Christ; et je veux , autant qu'il me sera 
possible , exciter et porter tous les autres à aimer Dieu de 
tout leur cœur par-dessus toutes choses 4 . 

' Contuebalur post hoc crucena quamdam auream ex ore procedentem 
Francisci , cujus summilas ccelos tangebat, cujusque brachia prolensa in 
lalum usque ad mundi fines videbanlur exlendi. S. Bonaventura , cap. ni. 

2 Wadding. 

3 Vincent de Beauvais. Miroir hislorial, lì v. XXX, chap. xcix. 

1 Nihil est in hoc mundo , quod non volo libenler dimillerc propler 



4S HISTOIRE 

Un jour, après une longue prière, il rassembla ses frères, 
et il leur dit : «Prenez courage, réjouissez- vous dans le Sei- 
gneur; que votre petit nombre ne vous attriste point, que 
ma simplicité et la vôtre ne vous alarment pas ; car Dieu m'a 
montré clairement que par sa bénédiction il répandra dans 
toutes les parties du monde cette famille dont il est le père. 
Je voudrais passer sous silence ce que j'ai vu; mais l'amour 
m'oblige à vous en faire part : j'ai vu une grande multitude 
venant à nous pour prendre le même habit et pour mener la 
même vie ; j'ai vu tous les chemins remplis d'hommes qui 
marchaient de notre côté et se hâtaient fort. Les Français 
viennent, les Espagnols se précipitent, les Anglais et les Al- 
lemands courent, toutes les nations s'ébranlent, et voilà que 
le bruit de ceux qui vont et qui viennent pour exécuter les 
ordres de la sainte obéissance retentit encore dans mes 
oreilles '.... Considérons, mes frères, quelle est notre voca- 
tion : ce n'est pas seulement pour notre salut que Dieu nous 
a appelés parsa miséricorde; c'est encore pour le salut de 
beaucoup d'autres; c'est afin que nous allions exhorter tout 
le monde , plus par l'exemple que par la parole, à faire pé- 
nitence et à garder les divins préceptes. Nous paraissons 
méprisables et insensés; mais ne craignez point , prenez cou- 
rage, et ayez cette confiance que notre Sauveur, qui a 
vaincu le monde , parlera en vous d'une manière efficace. 
Gardons-nous bien , après avoir tout quitté, de perdre le 
royaume des cieux pour un léger intérêt. Si nous trouvons 
de l'argent , n'en faisons pas plus d'estime que de la pous- 
sière de la route. Ne jugeons point et ne méprisons point les 
riches, qui vivent dans la mollesse et portent des ornemens 
de vanité; Dieu est leur maître, comme le nôtre; il peut les 

amoreui el honorem Domini mei Jesu Christi , nihil est etiam tam durimi in 
hac vila , quod non volo gralanter susiinere propter ejus eharilatem , 
faciendo propter ejus honorem omnia quac ego poterò juxta meas vires cor- 
poris et auimae. Revelationum S. Brigittœ liber VII , cap. xx , Rome , 1SS6 , 
in-folio. 

1 El ecce adirne soni tus eorum in auribus meis , eunlium et redeunliuui 
secundam obedientia« sancta? mandatum. Thomas de Celano , cap. iv. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE 49 

appeler et les justifier. Allez donc annoncer la pénitence 
pour la rémission des péchés et la paix ; vous trouverez des 
hommes fidèles , doux et pleins de charité , qui recevroni 
avec joie vous et vos paroles; d'autres, infidèles, orgueilleux 
et impies, qui vous blâmeront et se déclareront contre vous. 
Mettez-vous bien dans l'esprit de supporter tout avec une 
humble patience; ne craignez pas : dans peu de temps, 
beaucoup de sages et de nobles viendront se joindre à vous 
pour prêcher aux rois , aux princes et aux peuples. Soyez 
donc patiens dans la tribulation, fervens dans la prière, 
courageux dans le travail , et le royaume de Dieu , qui est 
éternel , sera votre récompense \ » 

Après ces chaudes et prophétiques paroles, il fit le par- 
tage de leur route en forme de croix vers les quatre parties 
du monde; il embrassa et bénit chacun de ses frères par 
cette nouvelle formule d'obédience : Jetez le fardeau de vos 
misères dans le sein du Seigneur, et il vous nourrira 2 . Ils 
partaient , nouveaux chevaliers de Jésus-Christ , allant au 
midi et au nord chercher des tournois spirituels, pour y 
vaincre les âmes en champ clos avec les armes invincibles de 
la chasteté , de l'espérance et de l'amour 3 . Et certes, ils ont 
combattu un bon combat , ils ont remporté de grandes vic- 
toires sur l'égoïsme du monde , et Dieu et les hommes les ont 
honorés d'un solennel triomphe. Lorsque ces dévoués mis- 
sionnaires de la paix arrivaient dans un bourg ou dans une 
ville, ils prêchaient avec candeur ce que le Saint-Esprit leur 



• Vita a Tribus Sociis , cap. m. 

' Jacla super Dominum curam tuam , et ipse enulriet te. Hoc verbum 
dicebat quotiens ad obedientiam fratres aliquos transmittebat. Thomas de 
Celano, cap. iv. 

Noz frères si departi sunt 
Com noviau chevalier, s^n vont, 
Qui vont por tornéeraant querre , 
Par le pais et par la terre. 
Chronique Mss. 

Voir aussi El Cavallero Assisio , poème espagnol par Gabriel de Mata , 
I re parité, chant m. 

4 



50 HISTOIRE 

inspirait. A ceux qui leur demandaient : Qui êtes-vous? ils 
répondaient : Nous sommes des pénitens venus d'Assise '. Ils 
partageaient leurs aumônes avec les pauvres ; partout où ils 
trouvaient une église, ils s'y prosternaient, en disant cette 
prière que François leur avait enseignée : « Nous vous ado- 
rons, ô Seigneur Jésus-Christ! ici et dans toutes vos églises 
qui sont par toute la terre, et nous vous bénissons d'avoir ra- 
cheté le monde par votre sainte croix 2 . » 

François, revenu à Rivo-Torto, désira ardemment voir 
tous ses enfans rassemblés autour de lui , afin d'affermir son 
institution par des réglemens particuliers. Il pria le Seigneur, 
qui rassemblait autrefois le peuple d'Israël dispersé parmi les 
nations , de réunir sa petite famille , et l'Esprit de Dieu in- 
spira à chacun l'idée du retour 8 . 

C'était une grande réjouissance que les embrassemens de 
la réunion : tous faisaient le récit sincère et humble de ce qui 
leur était arrivé; ce qu'ils disaient surtout avec un incroyable 
plaisir, c'étaient les insultes et les mauvais traitemens qu'ils 
avaient soufferts dans la mission *. Ils recommençaient alors 
leur vie de prière et de pénitence. François leur dit un jour : 
« Je vois , mes frères , que le Seigneur par sa bonté veut 
étendre notre association. Allons donc à notre mère la sainte 
Église romaine , faisons connaître au souverain pontife ce 
que Dieu a daigné commencer par notre ministère , afin que 
nous poursuivions nos travaux selon sa volonté et sous ses 
ordres 5 . » 

Il écrivit alors une constitution en vingt-trois chapitres : 



1 Sirapliciter lamen confitebaniur , quod erant viri pœnilentiales de ci- 
vitale Assisii oriundi. Vita a Tribus Sociis , cap. ni. 

2 Adoramus te , Christe , et benediciiuus libi propter omnes ecclesias 
qua; sunt in universo mundo, quia per sanctam crucem tuam redemisti 
mundutn. Vita a Tribus Sociis, cap. ni. 

3 Per eum orabat boc fieri qui dispersiones congregabat Israelis. S. Bo- 
naventura , cap. ni. 

> Reversi discipuli de praedicatione referebant bilariler quœ in illa mis- 
sione ludibria et verbera cxperii fuerant. Wadding. 
5 Vita a Tribus Sociis, cap. iv. 



DE SAINT FRANCOIS D'ASSISE. 51 

nous l'étudierons plus tard ; il suffît de dire ici que c'était la 
grande charte de la pauvreté; car, outre les trois vœux or- 
dinaires , il y avait une renonciation expresse à toute posses- 
sion et l'engagement de vivre d'aumônes. 

Tous prirent le chemin de Rome , sous la conduite de Ber- 
nard de Quintavalle , qu'ils avaient choisi pour le guide et le 
maître du voyage. Ils s'en allaient joyeux et confians, char- 
mant la longueur de la route par la prière et de pieux entre- 
tiens \ Passant à Rieti , François vit un chevalier nommé 
Angelo Tancrède : il ne le connaissait point. Cependant il 
l'aborde et lui dit : «Angelo, il y a assez long-temps que 
vous portez le baudrier, l'épée et les éperons ; il faut mainte- 
nant que vous ayez pour baudrier une grosse corde, pour 
epée la croix de Jésus-Christ , pour éperons la poussière et 
la boue. Suivez-moi ; je vous ferai chevalier de Jésus-Christ. » 
Angelo le suivit. Ainsi fut complété ce nombre mystérieux et 
symbolique de douze disciples qui établit une nouvelle con- 
formité entre notre Sauveur Jésus-Christ et François , son 
parfait imitateur. 

Le grand pape Innocent III , qui a ajouté tant de gloire 
aux anciennes gloires de l'Église , occupait la chaire de saint 
Pierre , lorsque les enfans de François et de la pauvreté arri- 
vèrent à Rome. Us furent reçus par leur vieil ami l'évêque 
d'Assise, qui s'y trouvait alors. Il eut une grande peine, 
croyant que ces hojnmes évangéliques voulaient quitter son 
diocèse, nourri par leurs prédications et édifié par leurs 
exemples; mais lorsqu'il apprit le sujet véritable de leur 
voyage , il les recommanda avec instance au cardinal Jean 
de Saint-Paul , évêque de Sabine , qui les aida de sa puissante 
influence. Innocent III se promenait un jour au palais de 
Latran , sur une terrasse élevée appelée le Miroir, lorsqu'il 
vit un homme chétif et pauvre qui vint l'entretenir de l'éta- 
blissement d'une nouvelle institution religieuse fondée sur 
la pauvreté. Il le rebuta : mais pendant la nuit, il vit en songe 

' Gaudenles igiîur ibant , et vorba Domini loquebantur. A Tribus Sociis y 
cap. îv. 



m HISTOIRE 

croître à ses pieds peu à peu une palme , qui devint un très 
bel arbre. II admira, mais ne comprit pas le sens de cette 
vision : une lumière divine lui apprit que la palme représen- 
tait le pauvre qu'il avait rebuté la veille. Il fit chercher ce 
pauvre , et on lui amena François. Il le reçut au milieu des 
cardinaux, écouta l'exposition de ses projets, et s'estima 
heureux de pouvoir donner à l'Église de vrais pauvres, plus 
dépouillés et plus soumis que.les faux pauvres de Lyon , dont 
l'orgueil avait troublé le monde \ Cependant quelques car- 
dinaux trouvant cette pauvreté excessive et au-dessus des 
forces humaines, firent au pape quelques objections; l'évêque 
de Sabine se leva et dit : « Si nous refusons la demande de ce 
pauvre , sous prétexte que sa règle est nouvelle et trop diffi- 
cile , prenons garde de rejeter l'Évangile même , puisque la 
règle qu'il veut faire approuver est conforme à ce que 
l'Évangile enseigne ; car, de dire que la perfection évangé- 
lique contienne quelque chose de déraisonnable et d'impos- 
sible, c'est blasphémer contre Jésus-Christ, auteur de 
l'Évangile 2 . » Innocent fut frappé de cette raison, et dit à 
François : « Mon fils, priez Jésus-Christ qu'il nous fasse con- 
naître sa volonté , afin que nous puissions favoriser vos pieux 
désirs 3 . » 

Le serviteur de Dieu alla se mettre en prière; il revint 
bientôt et dit: « Saint Père, il y avait une fille très belle 
mais pauvre qui demeurait dans un désert. Un roi la vit, et 
fut si charmé de sa beauté , qu'il la prit pour épouse. Il de- 
meura quelques années avec elle, et en eut des enfans, qui 
avaient tous les traits de leur père et la beauté de leur 
mère ; puis il revint à sa cour. La mère éleva ses enfans 
avec un grand soin , et dans la suite elle leur dit : Mes en- 
fans , vous êtes nés d'un grand roi , allez le trouver et il 



' Bossuet. Histoire des Variations, llv. XI , n« 83. 

a S. Bonaventura, cap. m. 

3 Ora , fili , ad Christum , ut suam nobis per te volunlatem oslendat, quu 
certius cognita , luis piis desideriis securius annuamus. S. Bonaventura , 
cap. m. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE, 55 

vous donnera tout ce qui vous convient. El les enfans 
vinrent auprès du roi; il leur dit en voyant leur beauté: 
De qui êtes-vous fils ? et ils répondirent : Nous sommes les 
enfans de cette pauvre femme qui habite au désert. Et le 
roi les embrassant avec une grande joie : Ne craignez rien, 
vous êtes mes fils. Si des étrangers se nourrissent de ma 
table, combien aurai -je plus de soin de mes enfans! Ce 
roi, très saint Père, c'est Notre -Seigneur Jésus-Christ. 
Cette fille si belle , c'est la pauvreté , qui étant rejetée et 
méprisée partout, se trouvait dans ce monde comme dans 
un désert. Le Roi des rois descendant du ciel et venant 
sur la terre, eut pour elle tant d'amour qu'il l'épousa 
dans la crèche. Il en eut plusieurs enfans dans le désert 
dece monde; les apôtres, les anachorètes, les cénobites , 
et quantité d'autres qui ont embrassé volontairement la 
pauvreté. Cette bonne mère les a envoyés au Roi du ciel , 
son Père , avec la marque de sa pauvreté royale , aussi bien 
que de son humilité et de son obéissance. Ce grand roi 
les a reçus avec bonté , promettant de les nourrir et leur 
disant : Moi qui fais lever mon soleil sur les justes et sur 
les pécheurs, moi qui élargis à toute créature ce qui lui 
est nécessaire , combien plus volontiers soignerai-je mes 
enfans ! Si le Roi du ciel promet à ceux qui l'imitent de les 
faire régner éternellement , avec combien plus d'assurance 
doit-on croire qu'il leur donnera ce qu'il donne toujours et 
avec tant de libéralité aux bons et aux médians 1 . » Vérita- 
blement c'est cet homme qui soutiendra l'Église de Jésus- 
Christ par ses œuvres et par sa doctrine ! s'écria Innocent 2 ; 
et il raconta que la nuit précédente il avait vu pendant 
son sommeil un pauvre soutenir l'église de Latran prèle 
à s'écrouler. François s'agenouilla , promit au pape une 
obéissance dévouée, reçut la bénédiclion apostolique et 
i'approbation verbale de son institution , et après avoir visité 



Vi la a rrìbus Socirs , cap. iv. 

Vere hic est ilio vir religiosità el sanctus , per quem sublevabitur et s 
tcntabitur Ecclesia Dei! Vita a Tribus Sociis , cap. it. 



U HISTOIRE 

avec ses disciples le tombeau des saints apôtres , ils reprirent 
tous ensemble le chemin d'Assise, passant par la vallée 
de Spolète pour y évangéliser la paix. 

Une des journées de marche avait été longue et fatigante; 
les frères se mirent sur le bord du chemin pour se reposer 
un peu , mais la faim les pressait et ils n'avaient pas de quoi 
manger. Alors la Providence divine vint assister les pauvres 
de Jésus- Christ. Lorsque tout secours humain leur man- 
quait , un homme leur apporta un pain *. Ils passèrent quel- 
ques jours à côté de la ville d'Orta dans une église aban- 
donnée d'où ils sortaient pour prêcher , et ils revinrent à la 
sainte et pauvre demeure de Rivo-Torto , où François les 
instruisait solidement sur la prière et la mortification. 

Bientôt par un acte solennel l'abbé des bénédictins du 
Monte-Soubazio , pressé par l'évêque d'Assise, donna à 
François et à sa congrégation l'église de Sainte-Marie-des- 
Anges ou de la Porziuncula ; il appartient à cet ordre 
illustre , fils aîné du Christ , de protéger tous les dévoue- 
mens et tous les généreux efforts ; il a pris les pauvres Mi- 
neurs sur son sein pour les réchauffer , et il leur a assuré sur 
la terre une retraite indépendante. François entrevit les 
glorieuses destinées de cette humble chapelle , et il s'écria : 
« C'est ici un lieu saint qui devrait être habité par des 
anges plutôt que par des hommes; il sera pour nous un 
monument éternel de la bonté de Dieu 2 . » Et chaque année, 
en signe de reconnaissance , il envoyait au Monte-Soubazio 
un petit panier de muges , espèce de poissons qui se trouve 
en abondance dans la rivière de Chiascio qui coule auprès 
de Sainte-Marie-des- Anges 5 . 

Voilà donc la pauvre famille franciscaine qui peut respirer 
à l'aise, elle a une place au soleil. Fort de l'approbation du 
Souverain Pontife , François ne craint plus rien au monde ; 



1 Sane cum omnis via deesset , qua possent sibi de victu necessario pre- 
videro, statini affuit providentia Dei. S. Bonaventura , cap. iv. 
Wadding. 
3 Chalippe. Vie de S. François, liv. I. 



DE SAINT FRANÇOIS D' ASSISE. 55 

il court par toutes les villes, par toutes les bourgades, par 
tous les hameaux ; gonfalonier du Christ crucifié , il lève 
hautement l'étendard de la pauvreté; il commence à 
exercer dans le monde un nouveau genre de négoce , il éta- 
blit le plus beau et le plus riche commerce dont on se 
puisse jamais aviser. Il disait partout et à tous : « vous 
qui désirez cette perle unique de l'Évangile, venez, asso- 
cions-nous , afin de trafiquer dans le ciel ; vendez vos biens , 
donnez-les aux pauvres ; venez avec moi libres de tous soins 
terrestres; venez, nous ferons pénitence ; venez, nous loue- 
rons et servirons notre Dieu en simplicité et en pauvreté. » 
Et chaque soir il rentrait triomphant à Sainte-Marie-des- 
Anges, entouré de ses nouvelles conquêtes spirituelles. Le 
nombre des disciples de la pauvreté croissait admirablement. 
Au milieu de tous nous devons faire une connaissance spé- 
ciale avec les frères Rufin , Léon , Masseo de Marignan et 
Juniperus, dont la vie intime initiera à bien des secrets de 
l'âme de François. 

« Dieu a embelli et enrichi les premiers Frères Mineurs 
des claires et excellentes vertus de frère Rufin , comme un 
arc resplendissant parmi les nuées , avec la gaie variété de 
ses belles couleurs , et comme une rose vermeille à cause de 
sa fervente charité , et comme un lys blanc pour sa pureté , 
rendant une très agréable odeur en l'Eglise de Dieu. » Il était 
d'Assise. Dans les premiers temps de sa conversion, Fran- 
çois lui commanda d'aller prêcher dans une église d'Assise , 
dépouillé de ses vêtemens. Il obéit. Le peuple disait : « C'est 
un de ces hommes qui, à force d'abstinence, s'est rendu 
fou * , » et on ne daigna pas même l'écouter. François vint 
bientôt le rejoindre , il prêcha , et tout le peuple fondit en 
larmes au souvenir de la passion de Jésus-Christ. C'est par la 
pratique de l'humble obéissance que Rufin acquit une si grande 
force sur lui-même et sur le démon qui avouait par la bouche 



' Li fanciulli, e gli huomini corninciorno a rklcrc , e dicevano: Mora 
ecco costoro fanno tanta astinenza , e penitenza , che diventano stolti , <' 
fuori dise. Fioretti , cap. xxix. 



56 HISTOIRE 

d'un possédé que la vertu de Rufin le tourmentait comme 
raisin au pressoir '. 

Frère Léon a quelque chose du caractère de saint Jean. II 
était le confesseur, l'ami intime de François; ils ne se quit- 
taient pas , voyageaient ensemble, priaient ensemble, pleu- 
raient ensemble; ils ont toujours vécu appuyés l'un sur 
l'autre. François appelait très amoureusement Léon la pe- 
tite brebis de Dieu , la pecorella di Dio. Un jour, allant de 
Pérouse à Sainte-Marie-des-Anges par un froid très rigou- 
reux , François dit à Léon : « Fasse Dieu que les Frères Mi- 
neurs donnent à toute la terre un grand exemple de sain- 
teté; néanmoins, fais bien attention que ce n'est pas là la 
joie parfaite. » Un peu plus loin il dit : « Léon ! quand les 
frères rendraient la vue aux aveugles , chasseraient les dé- 
mons, feraient parler les muets, et ressusciteraient les 
morts de quatre jours , ce n'est point là la joie parfaite. » Et 
un peu plus loin : « frère Léon ! si les Frères Mineurs sa- 
vaient toutes les langues et toutes les sciences , s'ils avaient 
le don de prophétie et celui du discernement des cœurs , ce 
n'est pas là la joie parfaite. » Et un peu plus loin : « Léon ! 
petite brebis de Dieu , si les Frères Mineurs parlaient la 
langue des anges , s'ils connaissaient le cours des astres , la 
vertu des plantes, les secrets de la terre et la nature des 
oiseaux , des poissons , des hommes , de tous les animaux , 
des arbres , des pierres , de l'eau , ce n'est pas là la joie 
parfaite. » Et un peu plus loin : « frère Léon ! quand les 
Frères Mineurs convertiraient par leurs prédications tous 
les peuples infidèles à la foi chrétienne , ce n'est point là la 
joie parfaite. » Et il continua à parler ainsi l'espace de plu- 
sieurs milles. Enfin Léon étonné lui demanda : « père, je 
te prie, au nom de Dieu, dis-moi donc où est la joie par- 
faite? » François répondit : « Quand nous arriverons à Sainte- 
Marie-des-Anges bien mouillés, bien crottés, transis de froid, 
mourant de faim , et que nous frapperons à la porte , le por- 
tier nous dira : Qui êtes-vous ? — Nous répondrons : Nous 

1 Croniques des Frères Mineurs, liv. VI, chap. n 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 57 

sommes deux de vos frères. — Vous mentez , dira-t-il ; vous 
êtes deux fainéans, deux vagabonds , qui courez le monde 
et enlevez les aumônes aux véritables pauvres. Et il nous 
laissera à la porte pendant la nuit , à la neige et au froid. Si 
nous souffrons ce traitement avec patience , sans trouble et 
sans murmure, si même nous pensons humblement et chari- 
tablement que le portier nous connaît bien pour ce que 
nous sommes, et que c'est par la permission de Dieu qu'il 
parle ainsi contre nous , crois que c'est là une joie parfaite. 
Si nous continuons de frapper à la porte et que le portier 
vienne nous donner de grands soufflets et nous dire : Parti- 
rez-vous d'ici , faquins ! allez à l'hôpital , il n'y a rien à man- 
ger ici pour vous. Si nous endurons patiemment ces choses 
et que nous lui pardonnions de tout notre cœur et avec cha- 
rité , crois que c'est là une joie parfaite. Si enfin , dans cette 
extrémité, la faim, le froid, la nuit nous contraignent de 
faire instance avec des larmes et des cris pour entrer dans 
le couvent , et que le portier irrité sorte avec un gros bâton 
noueux , nous prenne par le capuce , nous jette dans la neige 
et nous donne tant de coups qu'il nous couvre de plaies , si 
nous supportons toutes ces choses avec joie , dans la pensée 
que nous devons participer aux souffrances de notre béni 
Seigneur Jésus-Christ, ô Léon ! crois bien que c'est là la par- 
faite allégresse ; car, entre tous les dons du Saint-Esprit que 
Jésus-Christ a accordés et accordera à ses serviteurs, le plus 
considérable est de se vaincre soi-même et de souffrir pour 
l'amour de Dieu ' . » En vérité , les conversations des hommes 
du treizième siècle et surtout des saints sont si rares , que je 
me laisse aller avec bonheur à les écouter. 

Dans les commencemens de l'ordre, François voyageant 
encore avec son frère Léon , et n'ayant point de bréviaire 
pour réciter l'office , quand vint l'heure de matines, Fran- 
çois dit : « Frère Léon , nous n'avons pas de livres , mais 
pourtant il faut chanter les louanges de Dieu; nous ferons 
ainsi : je dirai : O frère François ! tu as commis tant de pé- 

1 Fioretti di S, Francesco . cap. vu 



38 HISTOIRE 

chés dans le monde que tu mérites d'être précipité dans l'en- 
fer ; et toi , frère Léon , tu répondras : Il est vrai que tu 
mérites d'être au fond de l'enfer. » Et frère Léon dit avec la 
simplicité d'une colombe : « Volontiers , mon père. » Mais , 
au lieu de répondre comme François le voulait , il dit au 
contraire : « Dieu fera par vous tant de bien que vous irez 
en paradis. > François le reprit : « Il ne faut pas dire ainsi , 
frère Léon; mais quand je dirai : frère François! tu as 
fait tant de choses iniques contre Dieu que tu es digne de 
toutes ses malédictions, tu répondras : Il est vrai que tu 
mérites d'être au nombre des maudits. » Mais Léon dit : « 
frère François ! Dieu te fera grâce , et tu seras béni entre 
les bénis. » François étonné de ce que Léon répondait tout 
le contraire de ce qu'il lui disait , lui commanda par la sainte 
obéissance de répéter ses paroles. Je dirai : « frère Fran- 
çois , misérable frère François ! après tant de crimes que tu 
as commis contre le Père des miséricordes et le Dieu de 
toute consolation, penses-tu qu'il ait pitié de toi? En vé- 
rité , tu ne mérites pas qu'il te pardonne. Frère Léon , tu 
répondras aussitôt : Il est vrai , tu ne mérites pas miséri- 
corde. » Léon répondit : « Dieu te fera miséricorde et te 
comblera de grâces. » Alors François lui dit avec une douce 
colère : « Pourquoi as-tu eu la hardiesse de transgresser le 
précepte de l'obéissance et de répondre tant de fois autre- 
ment que je ne t'ai ordonné? — Mon très cher père , répon- 
dit Léon, Dieu le sait, j'ai toujours voulu répéter les pa- 
roles que tu m'as prescrites. — Cette fois au moins , re- 
prit François, répond comme je t'enseignerai. Je dirai : 
frère François ! petit homme misérable , penses-tu que Dieu 
te fasse miséricorde? Et tu répondras ces mêmes paroles. » 
Il chanta ce verset avec une grande effusion de larmes , et 
frère Léon dit : « Tu recevras de Dieu une grande miséri- 
corde ; tu seras exalté et glorifié éternellement , parce que 
celui qui s'humilie sera élevé. Je ne puis pas dire autrement : 
c'est Dieu qui parle par ma bouche \ » merveilleuse hu- 

■ Rispose fra Leone, e disse : Anzi gran misericordia riceverai da Dio , 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 89 

milité des saints ! qu'êtes-vous devenue?... Léon ne fut pas 
séparé de François même dans la mort ; son corps fut déposé 
au pied de l'autel de son ami canonisé et glorifié. 

Masseo de Marignan fut aussi un prodige d'humilité. Saint 
François lui dit un jour en présence des autres frères : 
« Masseo , ceux-ci ont reçu de Dieu plus que vous le don de 
la contemplation ; c'est pourquoi , afin qu'ils y vaquent plus 
librement, il est juste que vous, qui paraissez plus propre 
aux offices extérieurs , ayez soin de la porte et de la cui- 
sine ; et le temps qui pourra vous rester , vous l'emploierez 
à la quête. Prenez bien garde surtout que les gens du monde 
qui viendront ne troublent point le repos de vos frères ; con- 
tentez-les de quelques bonnes paroles de Dieu ; que les au- 
tres ne soient point obligés de paraître. Allez et faites tout 
cela pour avoir le mérite de la sainte obéissance. » Masseo 
baissant la tête et tirant son capuce , se soumit à l'ordre de 
son supérieur. Pendant plusieurs jours , il s'acquitta fidèle- 
ment de tout ce qu'on lui avait prescrit. Ses compagnons , 
qui connaissaient sa vertu et l'amour qu'il avait pour l'orai- 
son , eurent des remords de le voir si accablé , et prièrent 
leur père commun de partager le travail entre eux tous. Il 
y acquiesça , fit venir Masseo et lui dit : « Mon frère , vos 
compagnons veulent leur part des charges. » Masseo ré- 
pondit : « Père , je regarde comme venant de Dieu tout ce 
que vous m'avez imposé. » Saint François eut une grande 
joie dans son cœur en voyant cette charité d'une part et cette 
humilité de l'autre; il leur fit une instruction sur ces deux 
très saintes vertus, et distribua les offices avec sa bénédic- 
tion \ Masseo accompagnait souvent saint François dans ses 
courses apostoliques; il était àia pacification de Sienne 2 . 

e esalteratli e glorificheratli in eterno ; imperoche chi si humilia sarà 
esaltato, e io non posso altro dire, percioche Dìo parla per la bocca mia. 
Fioretti, cap. vin. Tout ce chapitre est admirable de style. 

1 All' hora S. Francesco vedendo la carità di coloro , e l'hurailta di fra 
Masseo fece loro una predica inaiavigliosa della santissima humilia. Fio- 
retti , cap. xi. 

-' In queir hora al quanti huomini di Siena combattevano insieme , e giù 



CO HISTOIRE DE SAINT FRANÇOIS l) 7 ASSISE. 

Lorsqu'on priant il ne pouvait plus conlenir dans son àme 
les transports de l'amour, il poussait des gémissemens sem- 
blables à ceux de la colombe \ 

Juniperus était un homme d'une très sainte vie; aussi 
François disait, faisant allusion à son nom : Je voudrais 
avoir une forêt de pareils genévriers. Il était d'une can- 
deur et d'une simplicité admirables. Un jour que quelques 
uns de ses amis étaient venus à sa rencontre hors des portes 
de Rome pour lui faire honneur, il trouva des enfans qui se 
jouaient ensemble de cette façon : « ils avaient mis une grande 
pièce de bois au travers d'un mur , aux deux bouts de la- 
quelle étaient assis deux garçons à chevauchons , lesquels , 
par un égal contrepoids, se haussaient et baissaient alterna- 
tivement. Frère Juniperus se fit donner l'une des deux places, 
et se mit à jouer avec l'enfant qui était demeuré sur l'autre 
extrémité. Ses amis étant arrivés là ne laissèrent pas de le 
saluer fort révéremment , sachant assez sa coutume ; mais 
lui, demeurant constant et ferme dans sa résolution, ne fit 
pas semblant de les voir ni ouïr, tant il se montrait attentif 
à ce jeu , et persévéra si long-temps et si résolument que , 
leur faisant perdre patience , il les contraignit enfin de s'en 
retourner en leurs maisons fort mal contens et édifiés de l'in- 
civilité et folie de leur ami , qui par après s'écoula secrète- 
ment dans son couvent , fort aise d'avoir ainsi évité la vaine 
gloire de cette rencontre 2 . » Sainte Claire avait pour Juni- 
perus une amitié de sœur; elle l'appelait , à cause de cette 
simplicité, le jouet de Jésus-Christ. Nous le retrouverons au 
lit de cette illustre mourante. 

Ainsi un an après la fondation de l'Ordre , François avait 
déjà réuni un grand nombre de disciples dévoués ; il com- 
prit bientôt toute l'importance de réformer la société des 
femmes par les mêmes moyens. 

erano morti due di loro; giungendo S. Francesco , predico alorosi divo- 
tamente, e santamente, che gli pacificò. Fioretti, cap. x. 

1 Quand'egli orava faceva un giubilo , conforme a quello duna colomba, 
Fioretti , cap. xxxi. 

' Croniques des Frères-Mineurs , liv, IV, chap. xxxmi. 



Cljapitrc uv 



1212. 



Saint François établit la religion des Pauvres Dames. — Sainle-Glairc. — De> 
linées du second Ordre. — Sainte Collette. 



Ave maier humàlïs , 
Anciììa crueifixî , 
Giara virgo nohilis 
Discipula Francises, 
Ad cœlestem glorian» 
Fac nos proficisci. Amen. 

Antienne a S. Claire. 

Clara claris preeclara meritis , magnœ in cœlo 
claritate gloria? , ac in terra miraculorum subii - 
mìum clare claret.... a Hœc profecto in arvo fìdei 
plantavit, et coluit vineam paupertatis, de qua 
Fructus salutis pingues et divites eolliguntur...., 
Hœc fuit pauperum primiceria, ducissa humi- 
lium... Gaudeat itaque mater Ecclesia, quod ta- 
lent genuit , et educavit filiam quœ tanquani vir- 
îutum fœcunda parens, multas religionis alumnas 
suis produxit exemplis et ad perfectum Christs 
servitium pieno magisteri© informavit. 

Alexander iv, bulla ranonisationis. 



Cette nouvelle vigne de Jésus-Christ commença à étendre 
ses branches, à pousser des fleurs d'une odeur très agréable 
et à produire en abondance des fruits de gloire. Claire appa- 



02 HISTOIRE 

rut alors au monde comme la plus belle plante du jardin de 
l'Epoux céleste et comme la plus brillante étoile de l'aurore 
de cette sainte institution \ La femme du chevalier Sciffî, 
Ortolana d'Assise , fut la pieuse jardinière qui planta cette 
fleur tendre et odoriférante dans l'Église. Ortolana avait 
consacré sa vie à toutes les œuvres de miséricorde ; dans son 
amour ardent pour Jésus-Christ , elle avait entrepris de longs 
pèlerinages ; et comme les croisades avaient ouvert le grand 
chemin de Jérusalem , elle était allé visiter les lieux consa- 
crés par la vie du Sauveur. Un jour que , pendant sa gros- 
sesse , elle priait Dieu de lui donner une heureuse délivrance, 
elle entendit ces paroles : « Femme, ne craignez pas, vous 
accoucherez sans danger d'une lumière qui illuminera le 
monde 2 . » L'enfant fut nommée Clara au baptême. Sa pre- 
mière jeunesse, humble et cachée, charitable et pure, fut 
une préparation à la grâce divine. Claire ayant eu le bon- 
heur d'entendre les saintes instructions de François , désira 
se mettre sous sa conduite pour entrer dans la voie de la 
perfection et du renouvellement spirituel. Accompagnée 
d'une femme sage et discrète , sa parente , Bonna Guelfu- 
cio , elle allait secrètement à Sainte-Marie-des-Anges s'en- 
tretenir avec celui qui devait être son père sur la terre et 
son ami éternel dans le ciel 3 ; et parmi les épanchemens 
d'une sainte familiarité , François répandait dans son âme le 
désir de la vie religieuse et pauvre et des joies ineffables de 
l'union intime avec l'Epoux divin des âmes chastes et fidèles. 
Or, le dimanche des Rameaux fut le jour choisi de Dieu pour 

1 Virgo Deo diarissima Clara, ipsarum piantala prima , tunquam flos ver- 
nans et candidus , odorem dédit, et tanquam stella praîfulgida radiavit. 
S. Bonaventura , cap. iv. 

2 Ne paveas, mulier, quia quoddam lumen salva parluries , quod ipsum 
mundum clarius illustrabit. Vita S. Clarae, cap. i, apud Surium. 

3 Visitaua o sancto a sancta donzela , et ella mais miudamente ao sancto 
verao , ordenado discretamente os tempos de suas visitaçoes , porque sen 
rancio proposito nao podesse dos homes ser entendido, nem por nouas pu- 
hlicas murmurado et impedido. Marc de Lisbonne. Cbronicon, cap. m. 
i)a familiaridade que sancta Clara tèue corn o hemavenlurado padre sancto 
Francisco. Ce chapitre est fort beau. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE Go 

séparer Claire de la vie contagieuse , de peur que le miroir 
de son âme angélique ne fût terni dans les chemins pou- 
dreux du monde '. Elle se rendit dans l'église avec des habits 
très magnifiques, et on y vit comme un présage de sa gloire. 
Toutes les dames, selon la coutume italienne, étaient allé 
recevoir des mains de l'évêque des palmes bénies. Claire, 
dans sa pudeur virginale , resta prosternée à sa place ; le 
pontife alors descendit les degrés du sanctuaire, et s'appro- 
chant d'elle, il lui mit une palme dans la main 2 . La nuit 
suivante , toujours pompeusement parée, elle sortit par une 
porte secrète de la maison paternelle, et vint à Sainte-Marie- 
des-Anges , où les religieux qui célébraient les saintes veilles 
reçurent avec des cierges ardens en leurs mains cette vierge 
sage qui, avec une lampe remplie de l'huile de l'amour, 
cherchait son Epoux et Rédempteur, Jésus-Christ. Devant 
l'autel de Marie immaculée , François lui coupa les cheveux 
en signe de renonciation aux vanités de la terre , et la revê- 
tit de l'habit de pénitence. Tout ce qu'elle avait apporté de 
précieux fut distribué aux pauvres. < Il n'eût pas été à pro- 
pos, dit un ancien auteur, que l'Ordre nouveau de la fleuris- 
sante virginité eût été ailleurs commencé qu'au palais angé- 
lique de cette très grande dame , laquelle avoit été aupara- 
vant seule mère etVierge , et par conséquent plus digne que 
toutes les autres créatures. C'est en ce même lieu que la 
noble chevalerie des pauvres de Jésus-Christ , les Frères Mi- 
neurs, eut son commencement sous le valeureux capitaine 
saint François , afin qu'on cogneut évidemment que la Mère 
de Dieu engendroit en cette sienne demeure l'une et l'autre 
Religion 3 . » François , dont le zèle était toujours dirigé par 
l'esprit de sagesse , conduisit Claire dans un monastère de 
religieuses de Saint-Benoît , à Saint-Paul d'Assise. Là elle eut 
à soutenir les rudes assauts de sa famille affligée; mais Dieu 

' Prolinus ne spéculum illibatae mentis mundanus pulvis uìlerius inqui- 
net. Vit. Clar., cap. îv. 

a Pontifex per gradus descendens, usque ad eam accederei, et palmam 
Miis in manibus poneret. Vit. Clar. , cap. iv. 
Croniques dt*s Frères Mineurs , liv. Vili. 



64 HISTOIKE 

lut sa Coree et la rendit victorieuse dans ce combat de pa- 
roles d'amitié , de menaces et de haine '. Bientôt elle fut 
établie à Saint-Damian , cette église que François avait res- 
taurée à la sueur de son front 2 . Claire s'enferma dans ce saint 
lieu pour l'amour de son céleste Epoux ; elle y emprisonna 
pour toujours son corps , afin de le séparer dé la turbulente 
tempête du monde. Cette douce colombe argentée fit son 
nid dans les petites cellules de l'humble demeure , et y en- 
gendra la nombreuse postérité des Pauvres Dames. Sa fécon- 
dité fut inépuisable ; et dans ces grandes secousses morales 
données au monde, on voyait se réaliser les paroles du vieux 
prophète : « Réjouis-toi, stérile qui n'enfantes pas; chante des 
cantiques de louanges; pousse des cris joie, toi qui n'avais 
pas d'enfans : l'Epouse abandonnée est devenue plus féconde 
que celle qui a un époux. Etends l'enceinte de ton pavillon, 
développe les voiles de tes tentes ; tu pénétreras à droite et 
à gauche ; ta postérité héritera des nations et remplira les 

villes désertes Toi, si long-temps pauvre, si long-temps 

battue par la tempête et sons consolation , je te donnerai des 
fondemens de saphirs , je te parerai de rubis ; je bâtirai tes 
tours de jaspe: tes portes seront ornées de ciselures; ton 
enceinte , de pierres choisies 5 . » Et cet édifice , bâti sur les 
vertus humbles et pures , plus solides et plus précieuses mille 
fois que le saphir et le jaspe , s'éleva jusqu'au ciel , étendit 
son ombre protectrice sur la terre , et la paix et la sainteté 
se répandirent à grands flots sur tous ceux qui s'y abritè- 
rent. 
Claire avait laissé dans la maison maternelle une jeune sœur, 



1 Et post pugnas verborum , videntes constantiam ejus votis acquies- 
cunt. S. Antonin. Chronicon , part, m, pag. 745. 

' Aujourd'hui Saint-Damian est habité par les Riformati (Récollets) qui 
édifient le pays par leur austère régularité. Ce monastère a subi peu de 
changemens depuis le douzième siècle. Il est bien doux pour le pèlerin de 
reposer dans ces petites cellules si humbles, si recueillies, et de rompre le 
pain de l'hospitalité dans le même réfectoire et sur la même table où man- 
geaient sainte Claire et ses sœurs. 

5 Isaïe , S4. 



DI<: SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. K5 

nommée Agnès, qu'elle aimait très tendrement. Quelques 
jours après sa retraite , Agnès vint se jeter dans ses bras, di- 
sant : « Ma sœur, je veux servir Dieu avec vous. » Claire lui 
répondit , en l'embrassant avec une grande effusion de joie : 
<• Très douce sœur, je rends grâces à Dieu de ce qu'il a exaucé 
mon plus ardent désir 1 . > Les parens, furieux, vinrent avet 
quelques chevaliers, leurs amis, rechercher Agnès; dans 
toute la brutalité des mœurs de cette époque , lorsqu'elles 
n'étaient pas adoucies par la piété , un de ces chevaliers la 
prit par les cheveux, lui donna de grands coups et la traîna 
hors de la maison 2 ; mais Dieu la délivra miraculeusement. 
Elle revint auprès de sa sœur désolée , et le bienheureux 
François alla les consoler. Il donna le saint habit de pénitence 
à Agnès, lui laissant son nom en mémoire du très doux 
Agneau qui a été immolé pour les péchés du monde. Pendant 
les trois premières années, la famille de Claire crut merveil- 
leusement; elle eut la consolation de voir Béatrix , la plus 
jeune de ses sœurs, se consacrer à Dieu ; et Ortolana, deve- 
nue veuve, alla rejoindre à Saint-Damian les trois plantes 
qu'elle avait jadis soignées avec une si amoureuse sollicitude. 
Bientôt toute cette armée de femmes pieuses, avec des reines 
et des princesses à sa tête , sous le nom de Pauvres Cla- 
risses , alla dresser ses tentes dans toute l'Europe. Lorsque 
François voulait établir une communauté de vierges saintes, 
il envoyait une des anciennes de Saint-Damian planter la 
croix avec l'amour de la pauvreté évangélique dans la nou- 
velle colonie. Ainsi il envoya Agnès à Florence. Ce fut une 
bien cruelle séparation que celle de ces pieuses sœurs. La 
lettre d'Agnès à Claire , et à toutes les vierges de Saint-Da- 
mian , où elle avait été élevée et nourrie spirituellement , 
nous a été conservée ; nous l'avons recueillie comme le seul 
débris des communications intimes entre ces «âmes du trei- 
zième siècle , si grandes et si dévouées : 

1 Gratias ago Deo , dulcissiina soior , quod me de te sollicitant exaudi- 
vit. Vita Clar. , cap. xvi. 

" Irruit in cani miles unus animo efferato, et pugnis, calcibusque non 
parcen? , eam per capillos abstrahere conabalur. Vil. Clar. , cap. xvi. 

5 



GG HISTOIRE 

« A sa mère vénérable , à sa maîtresse dans le Christ , la 
bien-aimée Claire, et à toute sa communauté, Agnès 
humble servante de Jésus. 

« La condition des choses créées est de ne jamais demeurer 
dans le même état ; aussi lorsqu'on se croit dans le bonheur, 
on est plongé dans un abîme de maux. Sachez donc, ma 
mère , qu'il y a au fond de mon cœur une grande tribulation 
et une immense tristesse ; combien je souffre d'être séparée 
de vous , de vous, auprès de qui je croyais vivre et mourir ! 
Ce malheur commencé , je ne sais quand il finira ; il est une 
de ces choses qui se déroulent sans cesse et dont on ne voit 
pas le bout ; il est comme une grande ombre qui croît indé- 
finiment sans décliner; il est comme un poids sur mon âme et 
je ne puis l'écarter. Je croyais que ceux qui étaient unis dans 
le ciel par la même foi et la même conversation, auraient sur 
la terre la même vie et la même mort ; qu'un même tombeau 
renfermerait le même sang et la même nature; mais j'ai été 
trompée ; je suis abandonnée , et mon âme déborde de tris- 
tesse. mes sœurs très douces, ayez pitié de moi; pleurez 
avec moi , et priez Dieu de ne pas vous faire souffrir ainsi ! 
Comprenez qu'il n'est pas de douleur semblable à cette dou- 
leur ; une douleur qui me crucifie sans cesse , une langueur 
qui toujours me torture, une ardeur qui toujours me dévore; 
les afflictions me pressent de toutes parts; de grâce ! aidez- 
moi par vos pieuses prières, afin que Dieu me donne la force 
de les supporter. ma mère, que ferai-je? que dirai-je? Moi, 
qui n'espère jamais revoir ni vous , ni mes sœurs. Oh ! si je 
pouvais exprimer ma pensée selon mon désir ! Oh ! si je 
pouvais ouvrir là devant vous, dans cette lettre, ma longue 
douleur ! Mon cœur est brûlé intérieurement par le feu de 
l'affliction. Je gémis et je pleure. Je cherche une consolation , 
et je n'en trouve pas; j'enfante douleur sur douleur, et je 
succombe sous le poids de la pensée que jamais je ne vous 
reverrai. Personne ici ne pourrait comprendre ma peine. 

« Une seule chose me console , et vous pouvez vous réjouir 



DE SAINT KKAÏSÇOIS D'ASSISE. 07 

avec moi , c'est la grande union qui règne dans notre com- 
munauté ; on m'y a reçue avec un grand plaisir et une grande 
joie; on m'y a promis obéissance avec respect et dévoue- 
ment. Toutes se recommandent à Dieu et à vous. Pensez à 
nous, et regardez -les ainsi que moi comme des filles et des 
sœurs qui toujours seront sincèrement disposées à suivre vos 
avis , à exécuter vos ordres. Le seigneur Pape a acquiescé à 
mes désirs relativement à l'affaire particulière que vous sa- 
vez. Priez le frère Élie de ma part de nous visiter et de nous 
consoler plus souvent. Adieu *. » 

Cependant Claire instruisait ses filles par ses discours rem- 
plis des sucs les plus doux de la doctrine céleste, et par 
l'exemple incessant de toutes les vertus chrétiennes. Sa mo- 
destie était si grande au milieu de cet empire des âmes qu'on 
ne la vit qu'une seule fois dans sa vie lever sa paupière pour 
demander au pape sa bénédiction , et qu'alors seulement on 
put connaître la couleur de ses yeux 2 . Elue abbesse et supé- 
rieure , elle fut la servante des servantes de Dieu ; elle soigna 
les malades et s'employa aux plus vils offices du monastère 3 . 
Ses mortifications étaient extrêmes; elle ne porta jamais de 
chaussures ; toute vêtue de son habit d'étoffe grossière , elle 
prenait quelques heures de sommeil sur du sarment sec ; elle 
se riait des douleurs corporelles; et la joie divine qui sur- 
abondait dans son âme rayonnait alors sur sa figure tran- 
quille 4 . Elle s'asseyait sur son lit de douleurs, et filait du lin 
d'une grande délicatesse , et avec cette toile très fine , elle 
fil cinquante paires de corporaux qu'elle envoya dans des 
bourses de soie et de pourpre aux pauvres églises de la val- 
lée de Spolète et des montagnes d'Assise , témoignant ainsi 
sa profonde vénération pour le très Saint-Sacrement de 
r autel 5 . 

1 Wadding, tom. 11 , pag. 18. 

* Giuseppe di Madrid. Vita di S. Chiara. Rome , 1852, pag. 187. 

3 Inter Christi ancillas servire libentius quam serviri. Vita Clar. , 
cap. vin. 

4 Deridere videretur angustias corporales ,... sancta leetitia, quae interius 
abundabat, exterius redundabat. Vit. Clar. , cap. xii. 

5 Kt sedens iilabat delicatissimo? pannos, de quibus ultra quinquaginta 



68 HISTOIRE 

Une nuit de Noël , qu'elle était malade et alitée, toutes les 
religieuses étant à l'église pour chanter avec les anges les 
joies de l'avènement du Sauveur, seule avec ses souffrances, 
Claire dit en soupirant : « O mon Dieu, voyez comme je suis 
délaissée ! » Et aussitôt celui pour lequel il n'y a point de 
distance ouvrit miraculeusement les oreilles de la malade , et 
elle entendit les frères chantant l'office dans l'église de Sainte- 
Marie-des- Anges; et au matin, lorsque ses filles vinrent la 
voir, elle s'écria : « Béni soit mon Seigneur Jésus-Christ, qui 
ne m'a point délaissée dans mon abandon * ! »> 

Les prières d'une âme si unie à Dieu étaient toutes puis- 
santes, et les historiens en rapportent deux preuves prodi- 
gieuses entre toutes. L'empereur Frédéric II , ce tyran impie 
et cruel , avait rassemblé des rives orientales de l'Adriatique 
les débris de l'ancienne race sarrasine, et il leur avait 
donné en Italie l'antique forteresse de Nocera , qui , depuis 
cette époque, porte le nom de Nocera dei Mori. Ces en- 
nemis du Christ et de son Eglise descendaient dans la 
vallée de Spolète, restée fidèle au Saint-Siège, et ils lui 
faisaient boire le calice de leur colère 2 . Un jour, ils por- 
tèrent leurs ravages jusqu'aux portes d'Assise , et entourè- 
rent de leurs cris et de leur fureur le monastère de Saint-Da- 
mian. Le cœur des Pauvres Dames fondit d'épouvante : elles 
se réfugièrent auprès du lit de leur mère, malade 3 . Claire se 
lève , prend l'ostensoir d'ivoire et d'argent, où était la sainte 
hostie , le place sur le seuil de la porte , à la vue de l'ennemi, 
et prosternée la face contre terre, elle dit, avec abondance 

paria corporalium fuciens , et ea sericis vel puipureis ihecis includens , per 
plana et montana Assisii variis Ecclesiis destinabat. Vit. Clar. cap. xvm , 
apud Surium. 

1 Et ecce repente mirabilis ille concenlus , qui in ecclesia sancti Fran- 
cisci fiebat, suis cœpit auribus intonare... Mane ad eam venientibus filia- 
bus , dixit Clara : Benediclus Dominus Jesus Christus, qui me , vobis relin- 
quentibus , non reliquit. Vit. Clar., cap. xix. Fioretti , cap. xxxiv. 

' Vallis Spoletana de calice irae frequenlius imbibebat. S. Antonin. 
Cbronicun , part, m , pag. 745. 

3 Liquescunt dominarum corda limoribus , et ad tnatrem referunt Relus 
suos. S. Antonin. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 69 

de larmes, à son bien-aimé Jésus : « Voulez-vous donc, 6 
mon Dieu î livrer entre les mains des infidèles vos servantes 
sans défense que j'ai nourries dans votre saint amour? Pro- 
tégez-les, ô mon Dieu ! puisque moi, leur mère , je ne puis 
rien dans un si grand péril. » Alors elle entendit comme la 
voix argentine d'un petit enfant qui disait : « Je vous proté- 
gerai toujours. — Mon Seigneur, continua Claire, si telle est 
votre sainte volonté, conservez cette ville d'Assise qui nous 
nourrit pour votre amour.» Dieu répondit : «Cette ville souf- 
frira beaucoup, mais ma grâce la défendra. » Alors Claire, 
relevant la tête, dit à ses filles tremblantes : «Mesbien-ai- 
mées , ayez une ferme foi dans le Christ ; j'ai l'assurance qu'il 
ne nous arrivera aucun mal '. » Et les Sarrasins prirent la 
fuite. C'est en mémoire de ce prodige que les artistes chré- 
tiens présentent à notre vénération sainte Claire portant le 
saint sacrement. 

Une autre fois, un des principaux capitaines de l'empe- 
reur Frédéric , Vitalis de Aversa , homme ambitieux de 
gloire, amena ses troupes assiéger Assise. Il ravagea les alen- 
tours, coupa les arbres, et jura qu'il ne partirait que lors- 
qu'il se serait rendu maître de la ville. Claire voyant toutes 
ces choses, eut une grande douleur; elle dit à ses filles : 
« Chères sœurs, nous recevons chaque jour de cette ville ce 
qui nous est nécessaire; il serait impie de ne pas la secourir 
selon notre pouvoir dans cette extrémité. » Toutes ensemble 
se répandent de la cendre sur la tête, et vont demander à 
Dieu, de toutes les forces de leur affection, la délivrance de 
la ville. Elles furent exaucées : un secours inespéré vint re- 
pousser Vitalis de Aversa , qui mourut peu de temps après 2 . 

Afin de suivre la religion des Pauvres Dames dans les prin- 

' Quae impavida corde , se infirmanti ad ostium duci jubet , et ante hosles 
poni , precedente eam capsa argentea , intra ebur inclusa , in qua sancta 
sanclorum devotissime servabaniur, sacralissimum scilicet corpus Cbristi. 
Vit. Clar. , cap. xiv. 

• Carissima} iìlifc, multa bona ab ista civitate quotidie suscipimus, quam- 
obrem impium est si in tanta necessitate , proni possumus , non suecurra- 
mus. S. Antoni». 



70 HISTOIRE 

cipales phases de ses destinées, nous interrompons un instant 
la suite chronologique. Il y a dans l'histoire un ordre moral 
plus élevé et plus important que l'ordre de la chronologie 
matérielle. 

François, après en avoir conféré avec le cardinal Ugolini, 
son ami, voulut rendre durable une institution si importante 
et si utile : il en recueillit les ferventes traditions, et les con- 
signa dans une sainte règle divisée en douze chapitres. Nous 
allons l'étudier avec quelques détails. 

« Celle qui , divinement inspirée , se présentera pour 
suivre la vie religieuse, sera reçue par l'abbesse, si la plus 
grande partie des sœurs y consentent, et avec la permission 
du cardinal protecteur. Mais avant de lui donner l'habit, elle 
sera fort diligemment examinée sur la foi catholique et les 
saints sacremens de l'Église.» Le monastère ne devait point 
s'embrouiller dans les affaires temporelles de la postulante. 
Lorsque celle-ci aura vendu ses biens et distribué l'argent 
aux pauvres, on lui coupera les cheveux, selon l'usage, et 
on lui donnera trois tuniques et un manteau. Alors elle ne 
pourra plus sortir du monastère sans une très grande néces- 
sité. Elle se souviendra de porter toujours les habits les plus 
pauvres et les plus vils, en mémoire du très doux Enfant 
Jésus, qui, venant au monde, fut enveloppé par sa mère 
dans de pauvres langes et couché dans la crèche \ Les reli- 
gieuses, comme marque d'attachement à la sainte Église de 
Rome, réciteront en commun le bréviaire romain. Les jeûnes 
étaient fréquens, rigoureux; l'abbesse pouvait en dispenser 
les malades et les faibles 2 . 

La partie la plus importante d'une législation est celle qui 
concerne le pouvoir. Dans les institutions religieuses il n'y a 
rien qui puisse favoriser ou l'ambition , ou les excès de l'or- 
gueil despotique. 

a Dans l'élection de l'abbesse, on gardera la forme cano- 

> Prima régula sanctimonialium S. Glaise. — S. Francisci opuscula , 
lom. Il , cap. ii , pag. 33 et seq. 
'' Regul. cap. m. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 71 

nique. Les religieuses feront leur possible pour avoir le 
général des Frères Mineurs ou le provincial , afin qu'elles de- 
meurent dans la plus parfaite concorde , ne fassent l'élection 
que pour l'utilité commune , et ne choisissent qu'une reli- 
gieuse professe. Si une religieuse non professe est élue, on 
ne lui obéira que lorsqu'elle aura fait profession suivant la 
forme de notre pauvreté. Si quelque temps après l'élection 
de l'abbesse les soeurs la reconnaissent indigne ou incapable 
de cette charge, pour le bien du service de Dieu et de leur 
monastère qu'elles en élisent une autre le plus tôt possible. 
Que l'abbesse soit la première en vertu et en saintes mœurs 
plutôt qu'en dignité, afin que les sœurs, excitées par son 
exemple, lui obéissent plus par amour que par crainte; 
qu'elle console les affligées et soit toujours la première à l'of- 
fice divin. Elle assemblera toutes ses religieuses en chapitre 
au moins une fois la semaine pour la coulpe , et aussi pour 
délibérer des affaires de la maison , parce que souvent Dieu 
communique et donne son esprit au moindre d'une commu- 
nauté '. » 

Le silence était strict et n'était rompu que pendant une 
heure dans le jour; mais à l'infirmerie, les religieuses pou- 
vaient toujours parler discrètement pour le service et la ré- 
création des malades 2 . « Les sœurs auxquelles Dieu a donné 
la grâce du travail pourront le faire d'une manière honnête , 
convenable à leur profession , et pour le profit commun; elles 
apporteront au chapitre le produit de leur travail 3 . » 

Les derniers chapitres règlent les pénitences que l'on doit 
infliger, les rapports avec le monde, les devoirs de la por- 
tière, comment l'abbesse doit visiter les religieuses, et les 
visites du provincial. Mais ce qu'on remarque par-dessus tout 
dans cette règle , c'est l'amour de la pauvreté , c'est le dé- 
vouement à l'abnégation absolue. « Que les religieuses ne se 
puissent rien approprier; qu'elles servent Dieu en ce monde 



Régula , cap. iv. 
Régula , cap. v. 
Kegti In , cap. vu 



72 HISTOIRE 

comme pèlerines et étrangères en toute pauvreté et humi- 
lité, faisant chercher l'aumône avec confiance. Il ne faut pas 
qu'elles en rougissent : Notre-Seigneur Jésus-Christ se fit 
pauvre pour nous en ce monde. C'est cette sublimité de la 
très haute pauvreté qui vous institue, ô mes sœurs très 
douces , héritières du royaume céleste * ! > Tout cela n'est 
pas encore capable de satisfaire l'ardente affection de Claire 
pour la pauvreté : un jour qu'elle s'entretenait avec le pape 
Grégoire IX, car les plus grands personnages venaient cher- 
cher auprès de cette humble vierge des lumières et des con- 
solations , le saint pontife la suppliait de modérer son zèle et 
de daigner posséder quelques biens , à cause du malheur des 
temps, et aussi parce qu'une sévère clôture lui interdisait 
d'aller, comme les Frères Mineurs, implorer la charité des 
fidèles, et la réduisait à l'attendre au hasard. « Si c'est votre 
vœu qui vous gêne, dit-il , nous vous en délierons. — Saint 
Père , répondit-elle, je serai heureuse d'être absoute de mes 
péchés; mais je ne veux pas d'absolution pour ne point 
suivre les conseils de Dieu 2 .» A force de prières et de solli- 
citations, elle obtint d'Innocent IV le privilège de la pau- 
vreté perpétuelle , le seul qui n'ait jamais été demandé au 
Saint-Siège , et afin qu'une nouvelle et extraordinaire faveur 
répondît à cette nouvelle et inaccoutumée demande, le pape 
écrivit de sa propre main la première lettre de ce privilège 5 , 
que nous mettons ici comme un monument unique dans les 
annales de l'Église : 

« Innocent , évêque , serviteur des serviteurs de Dieu, à sa 
bien-aimée fille en Jésus-Christ, Claire, et aux autres sœurs 
du monastère de Saint-Damian d'Assise, salut et apostolique 
bénédiction. 

« Puisque vous désirez vous consacrer à Dieu seul, re- 

' Régula , cap. vtir. 

* Nequaquam a Chrisli sequela io perpeiuum absolvi desidero. Vit. Clar., 
<cap. îx. 
3 Et ut insolitœ pelitioni favor insolitus arriderei , ponlifex ipse cum 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 75 

noncer à toutes les choses temporelles, vendant vos biens et 
en distribuant le prix aux pauvres , pour suivre dans le dé- 
nuement absolu le pauvre divin, qui est la voie, la vérité et la 
vie , rien ne pourra vous arracher à cette sainte résolution ; 
car la main gauche de l'Époux céleste est sous votre tête 
pour soutenir la grande faiblesse de votre corps , que vous 
avez soumis à la loi de l'Esprit avec une grande ferveur de 
charité, et le Seigneur, qui nourrit les petits oiseaux, qui a 
vêtu la terre de verdure et de fleurs , saura bien vous nourrir 
et vous vêtir jusqu'au jour où il se donnera lui-même à vous 
pour aliment éternel, quand, de sa droite victorieuse, il 
vous embrassera dans sa gloire et sa béatitude. Comme vous 
nous avez demandé le privilège de la très haute pauvreté , 
nous vous octroyons par ces présentes de ne pouvoir être 
contraintes par qui que ce soit à prendre , avoir, ni retenir 
des possessions temporelles. Si quelques unes des sœurs ne 
peuvent garder cette règle , qu'elles ne demeurent pas avec 
vous , mais qu'elles aillent habiter un autre monastère ; que 
personne, à ce sujet, n'ose troubler votre communauté. Si 
quelque personne ecclésiastique ou séculière , sachant cette 
notre constitution, est assez téméraire pour y attenter; si, 
après trois avertissemens , elle ne répare sa faute, qu'elle soit 
privée de ses offices , dignités , honneurs et de la communion 
des fidèles. Mais ceux qui vous aimeront toutes en Jésus- 
Christ et votre ordre, et spécialement le monastère Saint- 
Damian , qu'ils aient la sainte paix de Dieu , et qu'au jour du 
jugement ils trouvent la récompense de la béatitude éter- 
nelle \ » 

Après quatorze ans d'une sainte union, François était 
mort, et Claire avec le secours de Dieu et des Frères Mi- 
neurs gouvernait , instruisait et protégeait son ordre des 
Pauvres Dames. Les dernières années de sa vie furent livrées 
aux plus cruelles infirmités ; sa mort fut précieuse devant 



hilaritate magna pelili privilegii priraam notuiam sua manu conscripsit. 
Vit. Clar. , cap. ix. 

1 Giuseppe di Madrid. Vita di S. Chiara , Rome , 1852, pag. 124. 



74 HISTOIRE 

Dieu et devant les hommes. Elle était âgée de soixante ans p . 
Mais elle avait achevé sa course , elle soupirait après la dis- 
solution de son corps , et le Christ avait hâte de rappeler 
dans la patrie éternelle la pauvre pèlerine 2 . Sa maladie de- 
venait chaque jour plus grave , plus mortelle. Le pape Inno- 
cent IV, qui habitait alors Pérouse, vint à Saint-Damian avec 
ses cardinaux ; arrivé auprès du lit de la glorieuse malade , 
il approcha la main de ses lèvres , afin qu'elle pût la baiser. 
Elle lui demanda humblement de baiser aussi ses pieds apo- 
stoliques. Le Pape posa son pied sur un escabeau de bois : elle 
l'embrassa dessus et dessous avec une inexprimable ten- 
dresse 5 . Puis, d'un visage angélique, elle demanda au Sou- 
verain Pontife la rémission de tous ses péchés ; il répondit : 
« Plût à Dieu que j'eusse besoin d'un tel pardon ! » et il lui 
donna l'absolution parfaite et la grâce de sa bénédiction. 
Tous les assistans se retirèrent , car le matin elle avait reçu 
le saint viatique de la main du ministre provincial. Alors 
elle éleva ses mains et ses yeux au ciel , et dit à ses sœurs : 
« Mes filles , louez Dieu du grand bénéfice qu'il lui a plu de 
me faire aujourd'hui ; le ciel et la terre ne suffiraient pas 
pour le reconnaître ; j'ai reçu mon Seigneur et mon Dieu , 
et j'ai mérité de voir son vicaire 4 ! » 

Toutes les sœurs qui allaient être orphelines, avaient 
l'âme percée d'une très grande douleur; rien ne pouvait les 
arracher du lit de leur mère mourante. Agnès surtout, 
sa toute dévouée sœur Agnès , qui était venue de Florence 
pour l'embrasser une dernière fois, lui disait en sanglottant 
et dans l'ivresse de sa douleur : « Claire, pourquoi donc 
me laisses-tu ainsi abandonnée? Bonne Agnès, répondait 

1 Née en 1194. 

1 Accelerai Christus pauperem peregrinarli superni regni palatio subli- 
mare. Vit. Clar. , cap. xxvr. 

3 Ascenso ligneo scabello curialis Dominus dignanter pedem accommodai : 
super quem illa sursum et deorsum inculcans oscula , vultum reverenler ac- 
clinat. Vit. Clar. Bolland., tom. II , August., pag. 76-5. 

> Laudate Dominura , filiolœ mese, quia falò bencficium milii est dignatus 
tribuere. Vit. Clar. , apud Bolland. 



DE SAINT FKANÇ01S D'ASSISE. 75 

Claire , puisqu'il plaît à Dieu que je parte , demeurez ici 
joyeuse et ne pleurez plus : car je vous assure que vous vien- 
drez bientôt me rejoindre , et le Seigneur vous donnera une 
très grande consolation avant de mourir'. » Pendant son 
agonie de plusieurs jours, elle ne cessa d'être unie à Dieu. 
Elle dit au frère Reinaldus qui l'exhortait à la patience : 
« Frère bien cher, depuis que j'ai connu la grâce de 
mon Dieu , par le moyen de son serviteur saint François , 
aucune peine ne m'a été importune, nulle pénitence ne m'a 
semblé difficile, ni aucune maladie fâcheuse 2 . » Enfin elle 
dicta son testament où elle laisse en héritage la sublime 
pauvreté 5 . 

Claire voulut ensuite que les Frères Mineurs lui parlassent 
de la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ pour enflammer 
son courage. Apercevant entre autres le très familier servi- 
teur de Dieu, Juniperus , elle lui demanda en souriant : Ne 
savez vvous rien de nouveau de Dieu 4 . Juniperus ouvrant la 
bouche pour lui répondre, il sortit de la fournaise de 
son cœur enflammé une infinité d'étincelles de paroles si 
sublimes , que cette sainte vierge en reçut beaucoup de con- 
solation 5 . Angelo exhortait les sœurs désolées; et le très 
simple frère Léon ne cessait de baiser le lit de la pauvre 
mourante 6 , qui se disait à elle-même: « Va, mon âme , va 
sûrement, tu as un bon guide pour faire ce voyage ; car ce- 
lui qui est ton créateur t'a sanctifiée , et a toujours veillé , 
sur toi avec l'amour d'une mère pour son enfant. Vous , ô 

' Inter quas Agnes virgo devota , lacrymarum inebriata saisugine, *oro- 
rem efflagitat, ne, se relicta, discedat. Vit. Clar. T apud Bolland. 

2 Postquam Domini mei Jesu Christi gratiam per illum servum suum 
Franciscum agnovi , nulla pœna molesta, nulla pœnitentia gravis, nulla 
mini , frater carissime, infirmitas dura fuit. Vit. Clar., apud Bolland., 
pag. 764. 

3 Wadding, ann. 1253. 

< Nova hilaritate perfusa , quœril si aliquid novi do Domino haberel ad 
manum ? Vita Clar., apud Bolland. 

r> Qui aperiens os suum de fornace fervidi cordis flammanles verborum 
scintillas emittit. Vit. Clar., apud Bolland. 

" Leo rcccdenlis lectulum osculalur. Vit. Clar, 



76 HISTOIRE 

Seigneur, soyez béni de ce que vous m'avez créée ' ! » Une 
des sœurs lui ayant demandé ce qu'elle voulait : Je parle à 
ma bienheureuse âme , lui répondit-elle ; et se tournant vers 
Agnès, elle dit: « Ne vois-tu pas le Roi de gloire, ô ma 
fille? > Agnès regarda du côté de la porte et elle vit entrer 
une grande procession de vierges vêtues de blanc avec des 
couronnes d'or sur leur tête. Mais l'une d'elles paraissait 
plus belle , plus somptueuse et brillante , car elle portait une 
couronne impériale garnie de pierreries , et de son visage 
sortait une lumière éclatante ; elle s'approcha du lit de 
Claire, et ces deux âmes célestes s'unirent dans un baiser 
très doux 2 . Or, le lendemain , onzième jour d'août , Claire 
entra dans la gloire éternelle 5 . Ses obsèques furent un 
triomphe ; les habitans d'Assise , accompagnés d'une troupe 
de chevaliers armés , gardèrent les saintes reliques , et après 
l'office solennel et le discours du cardinal d'Ostie sur les 
vanités de la terre , les religieux portèrent le corps dans 
l'église de Saint-George d'Assise , où avait d'abord été dé- 
posé celui de saint François. Le pape voulait faire célébrer 
l'office des Saintes Vierges , et le peuple chantait cette 
antienne que nous répétons ici du fond de notre cœur : 

Nous vous saluons , mère d'humilité , 

Servante du Crucifié, 

Claire , noble vierge , 

Disciple de François , 

A la céleste gloire 

Faites-nous parvenir. Amen '. 

Deux ans après, le cardinal d'Ostie, qui avait hérité 

' Vade secura , quia bonum habes conductum ilineris. Vade, quoniam 
qui le creavit, sanctificavit; et custodiens te semper , velut mater filium te- 
nero amore dilexit. Vit. Clar., apud Bolland. 

* Et ecce in vestibus albis turba ingreditur virginum, quae omnes aurea 
serta suis capitibus deferebant. Graditur inler eas una praeclarior ceeteris. . . 
procedit ad leclulum , ubi sponsa filii decubat , et amantissime se super cani 
inclinans, amplexum dulcissimum prœslat. Vit. Clar., apud Bolland. 

3 Année 1255. 

1 Voir dans I'Appendicb les liturgies en Phonneur de sainte Claire. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 77 

de l'amour de son oncle Grégoire IX pour les Frères Mi- 
neurs, étant pape sous le nom d'Alexandre IV, proposa 
Claire à la vénération des fidèles et l'inscrivit solennellement 
au catalogue des saints : « Claire, entre toutes les clartés, qui 
a illuminé la terre par ses vertus et par ses miracles... 
Claire qui, dans le champ de la Foi, a planté et cultivé la 
vigne de la pauvreté, cette vigne qui a donné de si beaux 
fruits de venu... Claire, la princesse des pauvres, la du- 
chesse des humbles... que notre mère l'Eglise se réjouisse 
donc d'avoir donné naissance à cette fille qui , à son tour, 
a engendré une famille innombrable de parfaites servantes 
de Jésus-Christ \ » 

Cependant l'ordre des Pauvres Dames se répandait dans 
le monde. Agnès de Bohême l'établit en Allemagne a . 
La bienheureuse Isabelle de France, sœur de saint Louis , 
ayant refusé l'alliance de Conrad , fils de l'empereur 
Frédéric II , se consacra à Dieu sous la règle de sainte 
Claire. Elle fit bâtir dans le bois à Longchamp , près 
de Paris, un monastère qu'elle nomma admirablement de 
l'Humilité de Notre-Dame. Alexandre IV approuva en 1258 
les modifications que saint Bonaventure , avec cinq autres 
de ses frères, avait fait à la règle primitive de sainte Claire. 
Urbain IV par une bulle de 1265 ajouta quelques nouvelles 
constitutions à la demande d'Isabelle et du saint roi, son 
frère. Les religieuses qui adoptèrent ces institutions furent 
appelées Urbanistes. Beaucoup de communautés conser- 
vèrent jalousement le privilège de la pauvreté perpétuelle , 
car l'esprit de sainte Claire vivait dans ses disciples et ses 
amies : dans Agnès d'Assise , jeune fille simple comme 
une colombe, qui raconte dans le procès de la canonisation, 
qu'ayant essayé le cilice de Claire , elle ne put en souffrir 
l'âpreté; souvent Dieu lui permettait de voir l'Enfant Jésus 



1 Bulla canonisationis. 

'■ Et multa; fili» ducurn , eomitum , harooum , et aliorum nobilium de 
Alamania, mundum deserentes, esemplo beala» Clara; et Agnetis , Sponso 
cœlesli suni juncta:. Liber Cotiformilatum , pag. 8o , in-folio, 1390. 



78 HIST01BE 

taisant des caresses enfantines à Claire-la-Sainte ' ; et dans 
cette sœur Françoise qui mérita de voir Jésus Enfant dans 
l'hostie ; et dans cette sœur Christine , pieuse confidente de 
Claire, qui l'accompagnait dans ses visites à saint François 
et assistait à leurs saintes conversations. 

Mais comme toutes les choses humaines , l'ordre des Pau- 
vres Dames perdit avec le temps sa vigueur primitive ; il gi- 
sait dans le relâchement , lorsque Dieu , qui sait renouveler 
les institutions comme les plantes, fit naître dans notre 
France celle qui devait rendre à la sainte pauvreté tout l'éclat 
de sa gloire 2 , comme il fit naître en Espagne cette mère spi- 
rituelle de l'Église, qui donna une nouvelle vie aux fleurs 
fanées du Carmel 3 . L'histoire de la réforme des ordres re- 
ligieux et de la réforme intérieure de l'Église du quinzième 
au dix-septième siècle, est une des plus importantes et des 
moins connues. Dieu révéla à Collette qu'elle était appelée à 
la restauration des Pauvres Dames et même des Frères Mi- 
neurs. Le bienheureux Henry de Balma , son confesseur , vit 
en songe une grande vigne en friche et sans fruits qu'une 
jeune vierge commençait à cultiver avec beaucoup de tra- 
vail ; il fit part de cette vision à Collette qui lui fit connaître 
les avertissemens surnaturels qu'elle aussi recevait de Dieu. 
Un jour elle aperçut dans sa cellule un bel arbre , dont les 
fruits d'or et d'azur exhalaient une odeur céleste , et au pied 
croissaient de nombreux rejetons. Craignant d'être trompée 
par l'esprit de mensonge , elle arracha ces arbres et les jeta 
dehors, mais les arbres repoussaient aussitôt \ Et Dieu lui 
manifesta que ce grand arbre était sa figure ; qu'elle intro- 
duirait pour le service de l'Eglise une multitude d'âmes reli- 

1 Wadding Annales Minoruro, tom. I. 

Ordo jacet Clarae, clarumcui lumen adempiimi , 
Clarior exurgit , régula sancta vigel. 

Office de S. Collette dans le brév. des Frères Mineurs. 

1 Dans le premier temple du monde, à Saint-Pierre, au milieu des 
Pèresde l'Église , on voit la statue de sainte Thérèse avec celte inscription : 
Sancta Teresa mater spirituali^. 

\ In ejus inclusorio sane angusto deropente crevit aibor quaedam valde 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. TU 

gieuses en divers royaumes et fonderait plusieurs monas- 
tères. Comme son humilité lui faisait toujours alléguer des 
excuses, Dieu la rendit trois jours aveugle, puis trois jours 
muette , et une voix intérieure lui disait sans cesse : Obéissez 
à ce que Dieu requiert de vous. A ce signe irrésistible , elle 
se soumit '. Elle écrivit tout ce que Dieu lui inspira pour la 
réformation de l'Ordre ; elle met ces papiers dans un sac à sa 
ceinture , et avec l'aide d'une pieuse veuve , elle traverse la 
France à pied , arrive à Nice où Benoît XIII résidait à cause 
du schisme ; elle fit profession à ses pieds de l'institut de 
sainte Claire , et le pape l'établit abesse et supérieure géné- 
rale de tout l'Ordre. Celte jeune et faible femme se mit 
à l'œuvre avec un incroyable courage; elle parcourut la 
France, la Savoie, l'Allemagne, la Flandre, faisant refleurir 
partout les vertus religieuses 2 . Nous ne pouvons pas aujour- 
d'hui, avec nos belles grandes routes et nos chemins de fer, 
nous représenter toutes les difficultés d'une pareille entre- 
prise, surtout pour une femme. Les provinces de France 
étaient ravagées et désolées par des partis ennemis et inces- 
samment en guerre. Dans ce déchaînement de l'individua- 
lisme et de toutes les mauvaises passions , il n'y avait ni ga- 
rantie morale , ni sécurité , ni paix ; mais Dieu gardait 
Collette comme la prunelle de son œil, il la délivra toujours 
miraculeusement du danger. Elle avait aussi une admirable 
constance qu'elle savait opposer à toutes les difficultés de sa 
sainte entreprise 5 . Et certes elles étaient grandes et nom- 
breuses les oppositions ; sans parler de toutes celles qui sur- 

speciosa , foliis optime compositis, et floribus instar auri rulilantibus e 
quibus odor fundebatur gratissimus mireque confortans. Surins Mars, 
pa{;. 74, in-folio. 

1 Cui humiliier diu reluoians , linguai oculotumque usu deperdilo, tan- 
dem voluntati divinee sese subjicere coacta est. Breviarium Minorimi. 

2 Quod inique fîebal opera Colete? virginis , quemadinodum salis tes- 
lantur monasieria in diversis regionibus Germania , Francia , Burgundia , 
Sabaudia et aliis ea agente instructa , ve! reformata non modo fteminarum , 
sed eliam virorum. Surius Mars , pag. 7C. 

: Incruente» difficultates ad mirabili conslanlia superavi!. Brerianum 
Minorimi 



80 HISTOIRE 

gissaient en détails de la partie basse de ces cœurs qu'elle 
venait couper et trancher au vif, des prêtres portèrent 
contre elle l'accusation d'hérésie : elle prêchait le radica- 
lisme de la pauvreté, du dévouement, de l'abnégation abso- 
lue , elle devait nécessairement se rattacher à l'hérésie des 
Hussites \ Les habitans de Corbie allèrent même jusqu'à 
douter de sa vertu : aussi on les croirait depuis ce temps 
sous le poids d'une malédiction. Que sont devenues les 
gloires et les prospérités de cette antique ville abbatiale ? 
Mais Dieu se complaisait dans l'âme de sa fille bien-aimée , et 
il l'ornait des plus beaux dons de sa grâce et de sa puis- 
sance ; Collette lisait dans le passé et dans l'avenir , elle pé- 
nétrait bien avant dans la profondeur des mystères de la 
foi , et en parlait d'une façon admirable ; elle ne s'écartait 
en rien de la très haute pauvreté 2 ; ses prières efficaces fai- 
saient naître les miracles : elle avait surtout une très grande 
confiance dans la récitation des litanies des saints 3 . Dieu 
se communiquait à elle dans les extases de ses ferventes 
prières, et à l'autel il lui donnait lui-même la sainte commu- 
nion 4 . Son corps remarquable de beauté et de grâce répan- 
dait une très agréable odeur; elle ne permettait rien à ses 
sens que selon les règles d'une modestie angélique. Sa con- 
versation la plus familière était avec les enfans, à cause 
de leur innocence; c'est aussi pour cela que les agneaux et 
ies tourterelles lui plaisaient beaucoup. Les oiseaux si natu- 
rellement purs s'apprivoisaient auprès d'elle; toute la nature 



1 Annales lerlii ordinis S. Francisco Auctore F. de Vernon , 11 e partie, 
in-folio. 

■ Paupertatis semper studiosissima... gaudet egeslalis duros sentire do- 
lores... Dono etiarn prophétise illustris , abdita (idei mysteria divinitus 
cdocta ita penetravit ut de bis altissime dissererel. Breviarium Minorum. 

3 In omnibus rebus duris et adversis , in negotiis arduis semper coufu- 
giendum censebat ad pièces bumiles , dicebatque tura per seipsam , lum 
per sorores , litanias quibus fidebat plurimùin , et singulari devotione affi- 
ciebalur. Surins Mars, pag. Îi2. 

* Respondit illa huntiliter: Dominum Jesum suis manibus ipsi pretiosis- 
simum corpus snum obtulisse. Surius Mars, pag. 89. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 81 

l'aimait'. En un mot, grande en œuvres et en paroles, 
elle régna pendant sa vie sur la terre , comme elle règne 
glorieuse dans le ciel. Olivier de la Marche, gentilhomme 
bourguignon, qui a recueilli avec sincérité dans ses Mé- 
moires toutes les opinions de son époque , résume ainsi la vie 
de sainte Collette : 

« En celui temps , régnoit une moult sainte et dévote 
femme, religieuse de Sainte-Claire au pays de Bourgoigne, 
nommée sœur Collette. Cette femme alloit par toute la chré- 
tienté , menant moult sainte vie , et édifiant maisons et égli- 
ses de la religion de saint François et de sainte Claire. Et ai 
été acertené que par son pourchas et par sa peine elle avoit 
édifié de son temps trois cent quatre-vingts églises 2 . » 

Qu'il me soit permis de rappeler en terminant ce chapitre 
un de mes plus doux souvenirs d'enfance. J'aimais à Auxonne 
à visiter le couvent désert dont un ange avait tracé le plan 
en 1412. Aussi les bonnes religieuses n'ont jamais voulu qu'il 
soit agrandi. ^Collette habita cinq ans cette humble maison ; 
elle y a laissé un parfum de vertus qu'on respire encore. 
Elle écrivait à sa bien-aimée fille en Dieu , sœur Loyse Ba- 
sende , cette touchante lettre que nous conservons comme 
un fragment précieux : 

Jesus Maria. 

« Ma très chiere et bien amée fille en nostre Seigneur, 
tant humblement et chierement comment je puis, je me re- 
commande à vous et à vos bonnes prières devant nostre Sei- 
gneur, en vous chierement priant que vous soyez toujours 
bonne fille , dévote , humble , patiante et oubediantes à vos 
prellas , et à toutes vos bonnes sœurs pour l'amour de nostre 
Seigneur, qui pour vous fut obédiant jusques à la mort ; et 
croyez toujours ce bon consèle de vost bonnes sœurs. Car je 
vous ay laissiés au couvent d' Auxonne pour vostre salut, 



1 De Vemon , Annales Terlii Ordinis. 

* Mémoires d'Olivier de la Marc. Édition de 178ii. 



82 HISTOIRE 

car c'est ung bon couvent , et say de vray qu'il y al de bon- 
nes religieuses, et mettez parfaitement vostre cuer en Dieu. 
Car, nous qui avons quitté le monde , ne nous doit jamais 
chaloir de parens , ne de amis , senon pour prier Dieu pour 
leur salut , et me recommande très humblement à vostre 
mère , quant elle vous venra voir, à nostre mère l'abbesse 
et à tous mes bonnes sœurs. Je prie le Saint-Esprit qu'il vous 
ait à sa sainte garde , en accomplissant tous vos bons désirs. 
Amen. 

« Sœur Collette. » 

C'est avec des paroles si simples , si naïves qu'elle gouver- 
nait son ordre. 

Étant petit écolier dans le vieux monastère des bénédic- 
tins de Vaux, près de Poligny, mon plus grand bonheur 
était de venir le jeudi prier pour ce que j'aimais le plus au 
monde, ma pauvre famille, devant le tombeau de sainte 
Collette '. Elle est là , au milieu de ses filles chéries , modèles 
de toutes les vertus et de la parfaite abnégation. J'aimais à 
aller m'asseoir surla montagne pour lire la vie de la Sainte , 
et à me transporter en esprit dans la glorieuse histoire des 
siècles catholiques. Si je laissais errer mes regards dans la 
vallée , ils tombaient sur le couvent des Clarisses , où sainte 
Collette fit jaillir une source; je voyais dans le jardin de 
pauvres religieuses cultivant les chétifs légumes , leur nour- 
riture quotidienne ; plus loin étaient les débris gothiques 
d'une belle église de Dominicains; au fond de la vallée, le 
prieuré de Notre-Dame-de-Vaux , et à l'horizon , s'élevait la 
tour de Notre-Dame-du-Mont-RoIand, bâtie par un vieux 
chevalier, intrépide serviteur de la sainte Vierge. C'est 
ainsi, ô bienheureuse Collette! que votre nom et votre 
amour reposent dans la plus douce partie de mon cœur. 
Combien j'aime à revenir sur tout ce passé calme et sancti- 
fiant ! O sainte Collette ! priez pour moi ! 

' Son corps a été transporté de Gand à Poligny en 1783. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 85 

Reprenons le cours de notre récit , après avoir profondé- 
ment adoré les vues saintes et mystérieuses de la Providence 
divine dans l'établissement et la rapide propagation de Tordre 
des Mineurs , qui embrassait et unissait dans l'amour de la 
pauvreté les hommes et les femmes , les Frères et les Sœurs, 
et préparait ainsi la réforme morale de la société. 



Chapitre t». 

1212 — 1215. 



Douleurs de François et dans l'âme et dans le corps. — Son apostolat en Italie. 
— Prodigieux accroissement de son Ordre. — Ses instructions à Sainle- 
Marie-des-Anges. — Ses lettres à tous les chrétiens. — Son voyage en 
Espagne. — Approbation solennelle de l'Ordre au quatrième concile de La- 
tra u. 

Beatus vir, qui inventas est sine macula : et 
qui post aurum non abiit, nec speravit in pe- 
cunia? thésaurisa Quis est hic, et laudabimus 
euin ? Fecit enim mirabilia in vita sua. 

ECCLESUSTIC. XXXI. 



Après l'établissement des deux ordres , François éprouva 
d'indicibles douleurs et dans l'âme et dans le corps. Lors- 
qu'au milieu d'une grande entreprise le génie s'arrête et 
jette un regard sur le passé et sur l'avenir, sur ce qu'il a 
fait et sur ce qui lui reste encore à faire , il y a toujours un 
moment de tristesse profonde , de cette tristesse qui faisait 
suer le sang à notre Sauveur Jésus dans le jardin des Oli- 
viers ; et si un rayon de l'espérance divine ne brille pas au 
fond de l'âme, on s'arrête saisi par le froid du doute, et on 
meurt. Voilà pourquoi tant de grandes choses restent inache- 
vées ; voilà pourquoi il y aura peu d'élus : le salut c'est la 
persévérance. François hésita entre la vie contemplative et 
la vie active* La plupart de ses disciples et lui-même étaient 
des hommes grossiers, sans lettres; ne connaissant pas la 



HISTOIRE DE SAINT FRANÇOIS D' ASSISE. 85 

sainte Ecriture et les secrètes profondeurs de la théologie : 
ils ne pouvaient opposer à l'orgueil que la folie de la croix. 
Dieu mit ce doute dans l'âme de son serviteur, dit saint Bo- 
naventura , afin que sa vocation apostolique lui fût révélée 
du ciel , et aussi pour le rendre encore plus humble , en l'a- 
bandonnant à la seule faiblesse humaine'. François assem- 
bla ses frères et il leur dit : « Mes frères , que me conseillez- 
vous? Lequel des deux jugez-vous le meilleur, que je vaque 
à l'oraison ou que j'aille prêcher? Je suis un homme simple 
qui ne sais pas bien parler ; j'ai reçu le don de la prière plus 
que celui de la parole. D'ailleurs on gagne beaucoup en 
priant, c'est la source des grâces; et en prêchant, on ne 
fait que distribuer aux autres ce que Dieu a communiqué. 
La prière purifie notre cœur et nos affections , nous unit au 
seul vrai et souverain bien avec une grande vigueur de 
vertu. La prédication rend poudreux les pieds de l'homme 
spirituel ; c'est un emploi qui distrait et qui dissipe, et mène 
au relâchement de la discipline. Enfin , dans l'oraison , nous 
parlons à Dieu, nous l'écoutons, et nous conversons avec 
les anges comme si nous menions une vie angélique. Dans la 
prédication , il faut avoir beaucoup de condescendance pour 
les hommes , et , vivant parmi eux , voir et entendre , parler 
et penser en quelque sorte comme eux , d'une manière tout 
humaine. Mais il y a une chose qui paraît l'emporter sur tout 
cela devant Dieu : c'est que le Fils unique , qui est dans le 
sein du Père , et la souveraine Sagesse , est descendu du 
ciel pour sauver les âmes ,. pour instruire les hommes par 
son exemple et par sa parole , pour les racheter de son sang 
et pour leur faire de ce sang précieux un bain et un breu- 
vage. Tout ce qu'il avait , il l'a donné libéralement et sans 
réserve pour notre salut. Or étant obligé de faire toutes 
choses selon le modèle qui nous est montré en sa personne , 
comme sur une haute montagne, il paraît plus conforme à la 

' Deo mclius providente , ut prœdicationis meritimi per supernum ma 
nifestarelur oraculum , et servi Christ» hurniliiu» servaretur. S. Bonaven- 
tura , cap. xn. 



86 HISTOIRE 

volonté de Dieu que j'interrompe mon repos pour aller tra- 
vailler au dehors*. » Pour sortir de cette fâcheuse incerti- 
tude , il envoya deux de ses religieux , Philippe et Masseo , 
au frère Sylvestre , prêtre , qui était alors sur la montagne 
d'Assise continuellement occupé à la prière , pour lui de- 
mander de consulter Dieu sur ce doute. Il donna la même 
commission à Claire , lui recommandant d'y employer aussi 
ses filles , et en particulier celle qui paraissait la plus pure 
et la plus simple. Quand les deux religieux revinrent , Fran- 
çois les reçut avec beaucoup de respect et de tendresse ; il 
leur lava les pieds, les embrassa et leur fit donner à manger. 
Puis il les mena dans le bois , où il se mit à genoux , la tête 
nue et baissée, les mains croisées sur la poitrine , et il dit : 
« Apprenez-moi ce que mon Seigneur Jésus-Christ me com- 
mande de faire. » Masseo répondit : « Mon très cher frère 
et mon père, Silvestre et Claire ont reçu de notre Seigneur 
Jésus-Christ précisément la même réponse : Allez et prê- 
chez. Ce n'est pas seulement pour votre salut que Dieu vous 
a appelé ; c'est aussi pour le salut des hommes; et il mettra 
ses paroles dans votre bouche. » Aussitôt il se lève , et comme 
les prophètes antiques d'Israël, saisi de l'esprit de Dieu et 
embrasé d'amour, il marche en s'écriant : « Allons au nom 
du Seigneur 2 . » Ainsi, pour me servir de la comparaison sym- 
bolique des vieux auteurs du moyen âge , François embrassa 
avec une grande effusion de tendresse ses deux épouses ché- 
ries, Lia et Rachel. Rachel, d'une admirable beauté, mais 
stérile , est l'image de la vie contemplative ; Lia , quoique 
moins belle , était plus forte et surtout d'une inépuisable fé- 
condité, elle représentait la vie active , qui n'est qu'un long 
travail pour enfanter à Dieu des enfans éternels 3 . 
La première prédication de François après avoir revêtu 

1 S. Bonaventura , cap. xn. 

* lbat autem cum tanto fervore, ut divìnum exequeretur imperiuru , 
taroque celeriter percurrebat, ac si facta manu Dei super euro , novam in- 
duisset e coelo virtutem. S. Bonaventura, cap. XII. 

3 Voir Richard de Saint-Victor : de Praeparatione animi ad contcmplatio- 
nem. Dante, Purgai., cani, xxvn , ad fìnem. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 87 

cette nouvelle l'orée apostolique fut à Bevagna. Un miracle 
vint confirmer sa parole ; il guérit une jeune fille aveugle , et 
il convertit un grand nombre de pécheurs, dont plusieurs se 
joignirent à lui et devinrent apôtres de la pénitence et de la 
paix '. Tant d'âmes gagnées à la vie chrétienne en un seul lieu 
lui firent naître le désir d'aller prêcher la foi dans l'Orient 
et d'y mourir pour Jésus-Christ. Mais ne voulant rien faire 
sans la permission du souverain pontife, il partit pour Rome, 
prêchant et faisant des miracles partout où il passait. C'était 
encore le grand pape Innocent III qui gouvernait l'Église. 
François lui exposa le merveilleux accroissement de son 
ordre , la sainte vie de ses frères et son généreux projet de 
régénérer le vieux monde d'Occident, et d'aller prêcher 
l'Évangile chez les peuples encore assis à l'ombre de la mort; 
et à ces paroles, l'âme vigoureuse d'Innocent tressaillit de 
bonheur. 

François prêcha à Rome avec beaucoup de succès; il y 
acquit deux excellens disciples, le romain Zacharie et l'an- 
glais Guillaume. C'est dans ce voyage qu'il fit la connaissance 
d'une femme illustre par sa piété , Jacqueline de Settesoli ; 
semblable à ces saintes femmes de Jérusalem qui suivaient 
le Sauveur avec amour et répandaient des parfums sur ses 
pieds divins , la dame de Settesoli se consacra au service 
des pauvres Frères Mineurs; ce fut elle qui les établit à 
Rome. 

Revenu à Sainte-Marie-des- Anges, François donna ses der- 
nières instructions , et laissant Pierre de Catane pour supé- 
rieur, il partit pour le Levant , accompagné d'un seul frère. 
A Ascoli, il prêcha et gagna trente disciples, tant clercs que 
laïcs. Il s'embarqua dans un navire qui faisait voile en Syrie; 
poussé en Esclavonie par des vents contraires , il attendit 
quelques jours dans l'espérance de trouver un autre vais- 
seau ; mais aucun ne se présenta. Il fut reçu comme pauvre 
par des matelots qui allaient à Ancone. A peine débarqué , il 
continua à répandre la parole de Dieu comme une précieuse 

' S. Bonaventura , cap. xu. 



88 HISTOIRE 

semence, .et elle produisit une ample moisson. Un très célèbre 
poète de cette époque , un troubadour lauréat de Frédéric II, 
que sa supériorité avait excellemment fait nommer le Roi 
des vers, entra un jour dans l'église d'un monastère du 
bourg de San -Severino où le serviteur de Dieu prêchait sur 
le mystère de la croix. Dieu ouvrit les yeux du poète; il vit 
deux épées lumineuses croisées à travers la poitrine de Fran- 
çois, et il connut que c'était là le saint homme dont on pu- 
bliait de si grandes choses ; transpercé par le glaive de la 
parole divine , il renonça à toutes les vanités du monde et 
embrassa l'institut des Mineurs. François le voyant passer si 
parfaitement des agitations du siècle à la paix de Jésus- 
Christ , le nomma frère Pacifique '. Ce fut un homme d'une 
grande sainteté : il mérita de voir sur le front de saint Fran- 
çois le Tau symbolique, et il fut le premier ministre provin- 
cial de France 2 . 

C'est à la même époque que l'archevêque de Milan, Henri 
Satalas, établit les Frères Mineurs dans sa ville où ils 
s'étaient acquis une grande estime par leurs vertus et par 
leurs prédications, et que les Ubaldini de Florence don- 
nèrent à François un très antique couvent , autrefois bâti 
pour les religieux de saint Basile, au milieu d'un bois à 
quelques lieues de la ville. François vint y mettre quelques 
uns de ses frères , visita les établissemens de la Toscane en 
évangélisant ce pays, et revint à Sainte-Mari e-des-Anges. 
C'était à la fin d'octobre. Le repos quii prit après tant de 
fatigues , fut de s'appliquer à l'instruction de ses disciples et 
à la prière, surtout à l'oraison mentale, qui n'est autre 
chose , dit celle qui nourrit l'Église de sa doctrine céleste 5 , 
que traiter d'amitié avec Dieu, demeurant seul à seul à s'en- 

' Propter quod videns ipsum vir sanctus ab inquietudine Sêftcuii ad Christi 
pacem perfecle conversum , fratrem Pacificum appellavi!. S. Bonaventura, 
cap. iv. — Petrus Rodulphius, Historia Seraphica , p. 126. 

2 On voit son tombeau dans l'église des Frères Mineurs de Venise, avec 
^ette simple inscription : In hoc sepuicFiro depositum fuit corpus B. Paci- 
fici ord. Fiat. Minorimi , anuo 1452, die 21 julii. 

3 Cœlestis ejus doctrinœ pabulo nutriamur. Oraison de sainte Thérèse. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 89 

tretenir dans le secret avec notre bien-aimé. c Un religieux, 
disait François à ses frères, doit désirer principalement 
d'avoir l'esprit d'oraison. Je crois que sans cela on ne saurait 
obtenir de Dieu des grâces particulières , ni faire de grands 
progrès dans son service. Lorsqu'on se sent triste et trou- 
blé , il faut aussitôt recourir à l'oraison , et se tenir là de- 
vant le Père céleste, jusqu'à ce qu'il rende la joie du salut : 
car la tristesse et le trouble rouillent l'âme , si on ne la pu- 
rifie pas par les larmes. mes frères , ayez intérieurement 
et extérieurement la sainte joie que Dieu donne. Quand son 
serviteur s'applique à l'avoir et à la conserver cette joie spi- 
rituelle , qui vient de la pureté du cœur , de la ferveur de 
l'oraison et des autres pratiques de vertu, les démons 
ne peuvent lui faire aucun mal, et ils disent : On ne saurait 
nuire à ce serviteur de Dieu , nous ne trouvons aucune en- 
trée chez lui , il a toujours de la joie en tribulation comme en 
prospérité. Mais ils sont bien contens quand ils peuvent 
la lui ôter, ou la diminuer au moins : car, s'ils parviennent 
à mettre en lui un peu du leur , ils feront bientôt d'un 
cheveu une poutre, en y ajoutant toujours quelque chose, à 
moins qu'on ne s'efforce de détruire leur ouvrage par 
la vertu de la prière et du repentir. C'est au démon et à ses 
membres à être dans la tristesse , mais pour nous il faut tou- 
jours nous réjouir dans le Seigneur. » Un autre jour, assis au 
milieu de ses disciples , il les entretenait de ce sacrifice de 
louange, fruit des lèvres et du cœur, de la prière vocale 
dont nous avons incessamment besoin pour aider notre mé- 
moire et notre intelligence et pour ranimer notre ferveur *. 
Il paraphrasa ainsi l'oraison dominicale : 

c Notre Père très heureux et très saint, notre Créateur , 
notre Rédempteur , etnotre Consolateur. Qui êtes aux cieux : 
dans les anges, dans les saints; qui les illuminez afin qu'ils 
vous connaissent , et qui les embrasez de votre amour; car , 
Seigneur, vous êtes la lumière et l'amour qui habitez en 
eux , et qui les remplissez de béatitude : vous êtes le bien 

: Voir saint Augustin. Epist. ad Probam., 121, cdit. Erasmi. 



00 HISTOIRE 

souverain et éternel , de qui viennent tous les biens , et sans 
vous il n'y en a aucun. Que votre nom soit sanctifié : pour 
cela faites-vous connaître à nous par des lumières vives; 
que nous puissions découvrir quelle est l'étendue de vos 
bienfaits , la durée de vos promesses , la sublimité de votre 
Majesté , et la profondeur de vos jugemens. Que votre règne 
arrive: afin que vous régniez en nous par votre grâce, 
et que vous nous fassiez parvenir à votre royaume , où vous 
êtes vu clairement et parfaitement aimé , où l'on est 
heureux en votre compagnie, et où l'on jouit de vous éter- 
nellement. Que votre volonté se fasse sur la terre comme 
dans le ciel : afin que nous vous aimions de tout notre cœur, 
ne nous occupant que de vous ; de toute notre âme, vous dé- 
sirant toujours ; de tout notre esprit , rapportant à vous 
toutes nos vues , cherchant votre gloire en toutes choses ; 
de toutes nos forces , employant à votre service pour votre 
amour tout ce qu'il y a de puissance dans nos corps et dans 
nos âmes, sans en faire aucun autre usage : que nous ai- 
mions notre prochain comme nous-mêmes , faisant nos 
efforts pour attirer tous les hommes à votre amour, ayant 
de la joie du bien qui leur arrive , comme si c'était à nous ; 
compatissant à leurs maux, et n'offensant personne en 
quoi que ce soit. Donnez- nous aujourd'hui notre pain quo- 
tidien : c'est votre Fils bien-aimé Notre-Seigneur Jésus- 
Christ : nous vous le demandons, afin de nous rappeler 
l'amour qu'il nous a témoigné , et ce qu'il a dit , fait et en- 
duré pour nous, de nous en donner l'intelligence et de 
nous le faire révérer. Remettez-nous nos dettes : par votre 
ineffable miséricorde , par la vertu de la passion de votre 
Fils bien-aimé, par les mérites et par l'intercession de la 
bienheureuse Vierge Marie, et de tous vos élus. Comme 
nous les remettons nous-mêmes à nos débiteurs: ce qui 
ne serait pas tout-à-fait remis de notre part , faites-nous la 
grâce, Seigneur , de le remettre entièrement, afin que pour 
l'amour de vous nous aimions sincèrement nos ennemis , et 
nous intercédions pour eux auprès de vous avec ferveur; 
que nous ne rendions à personne le mal pour le mal , et 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 91 

qu'en vous nous tâchions de faire du bien à tous. Et ne nous 
induisez point en tentation : cachée , manifeste , subite , 
mortelle. Mais délivrez-nous du mal: passé, présent et à 
venir. Ainsi soit-il 1 . * 

François dans ses pieuses exhortations insistait par- des- 
sus tout sur l'humilité et la pratique de la pauvreté , ces 
deux bases inébranlables de tout l'édifice spirituel. « Le Fils 
de Dieu s'est abaissé du sein de son Père jusqu'à nous pour 
nous enseigner l'humilité par ses exemples et par ses pa- 
roles; ce qu'il y a de relevé aux yeux des hommes est une 
abomination devant Dieu. L'homme n'est que ce qu'il est 
devant Dieu et rien de plus 2 . C'est une folie de se glorifier 
des applaudissemens humains... Heureux le serviteur qui se 
trouve aussi humble parmi ses frères , inférieurs comme lui , 
qu'en présence de ses supérieurs ! Heureux le serviteur qui 
ne se croit pas meilleur, quand les hommes le comblent 
de louanges , que lorsqu'il paraît à leurs yeux , simple , vil , 
abject et méprisable ! Heureux le serviteur qui souffre avec 
douceur qu'on le reprenne, qui reconnaît humblement sa 
faute, et en fait pénitence, qui est assez humble pour rece- 
voir sans s'excuser la réprimande , et la honte d'une faute 
dont il n'est pas coupable ! Heureux le serviteur qui n'a point 
souhaité l'élévation où il se trouve , et qui désire toujours 
être sous les pieds des autres ! Malheur au religieux qui a été 
élevé à une place d'honneur et qui n'a pas la volonté d'en 
descendre s . » Nous ne nous étonnerons plus si comme une 
leçon perpétuelle François a voulu que ses Frères portassent 
le nom de Mineurs , et les supérieurs le glorieux titre de Mi- 
nistres. Mais il déployait toute l'ardeur de son âme en par- 
lant de sa très chère pauvreté. 

« mes Frères ! la pauvreté est le trésor caché dans le 
champ de l'Évangile, le fondement et la base de notre 



1 S. Francisci opera , part, i , p. i7. 

1 Quantum homo est in oculos Dei , tantum est, et non plu6. S. Bona 
ventura , cap. 6. 
3 S. Francisci opera, part, i, p, la. 



92 HISTOIRE 

Ordre, la voie spéciale du salut, le soutien de l'humilité, la 
mère du renoncement à soi-même , le principe de l'obéis- 
sance , la mort de l'amour-propre , la destruction de la va- 
nité et de la cupidité , la racine de la perfection , dont 
les fruits sont cachés , mais très abondans. La pauvreté est 
une vertu descendue du ciel qui agit en nous , et qui nous 
met en état de mépriser tout ce qu'il y a de périssable : elle 
détruit tous les obstacles qui empêchent l'âme de s'unir 
parfaitement à son Dieu. Par l'humilité et l'amour, elle fait 
que les personnes dont elle est aimée, deviennent agiles 
comme de purs esprits, et prennent leur vol vers le ciel, 
pour converser avec les anges en vivant sur îa terre. C'est 
un bien si excellent et si parfait que nous, vases vils et 
abjects , nous ne méritons pas de le contenir. » Alors son 
amour débordait de toutes parts , et ses paroles bondis- 
saient dans les transports de l'hymne et de la prière : « Sei- 
gneur Jésus, montrez-moi les voies de votre très chère 
Pauvreté... Ayez pitié de moi et de ma dame la Pauvreté, 
car je l'aime avec tant d'ardeur , que je ne puis trouver de 
repos sans elle, et vous savez, ô mon Dieu, que c'est vous 
qui m'avez donné ce grand amour. Elle est assise dans la 
poussière du chemin et ses amis passent devant elle avec 
mépris. Voyez l'abaissement de cette reine, ô Seigneur Jé- 
sus, ô vous qui êtes descendu du ciel sur la terre pour 
en faire votre épouse , et pour avoir d'elle , par elle et 
en elle des enfans parfaits. Elle était dans l'humilité du sein 
de votre mère ; elle était dans la crèche ; elle s'est tenue 
tout armée dans le grand combat que vous avez combattu 
pour notre rédemption. Dans votre passion, seule, elle 
ne vous a pas abandonné. Marie , votre Mère , s'est arrêté au 
pied de la croix , mais la Pauvreté est montée avec vous , 
elle vous a serré plus fort contre son sein. C'est elle qui a 
préparé avec amour les rudes clous qui ont percé vos mains 
et vos pieds ; et lorsque vous mouriez de soif, cette épouse 
attentive vous faisait présenter du fiel... Vous êtes mort 
dans l'ardeur de ses embrassemens... ; elle ne vous a point 
quitté , ô Seigneur Jésus , elle n'a permis à votre corps de 



DE SAINT FKANÇOIS D'ASSISE. 93 

reposer que dans un tombeau étranger. C'est elle qui vous 
a réchauffé au fond du sépulcre , et qui vous en a fait sortir 
glorieux. Aussi vous l'avez couronnée dans le ciel, et vous 
voulez qu'elle marque les élus du signe de la rédemption. 
Oh ! qui n'aimerait pas la dame Pauvreté au-dessus de toutes 
les autres ! très pauvre Jésus ! la grâce que je vous 
demande est de me donner le privilège de la pauvreté; je 
souhaite ardemment d'être enrichi de ce trésor; je vous prie 
qu'à moi et aux miens il soit propre à jamais de ne pouvoir 
rien posséder en propre sous le ciel pour la gloire de votre 
nom , et de ne subsister pendant cette misérable vie que de 
ce qui nous sera élargi en aumône 1 . » François se montra 
toujours jaloux de garder ce privilège , il s'était déclaré le 
chevalier de la Pauvreté , aussi Dieu le récompensait par des 
visions célestes. Un jour, sur la route de Sienne, trois 
femmes très pauvres, parfaitement ressemblantes par la 
taille et par le visage, et qui paraissaient de même âge, se 
présentèrent à lui, et le saluèrent avec ces paroles : Que 
la dame Pauvreté soit la bien-venue ! Ce salut le remplit de 
joie , car on ne pouvait lui faire plus de plaisir en le sa- 
luant , que de nommer sa très chère sainte pauvreté. La vi- 
sion disparut , et les compagnons de François ne doutèrent 
point qu'elle ne signifiât quelque chose de mystérieux. « En 
effet, dit saint Bonaventure, ces trois femmes qui avaient 
tant de ressemblance , représentaient assez bien la chasteté , 
l'obéissance et la pauvreté , qui forment la beauté de la per- 
fection évangélique , et qui se trouvaient dans le saint homme 
au même degré d'éminence ; et les paroles de la salutation 
montraient qu'il avait choisi la pauvreté comme sa préroga- 



' ' O Domine Jesu, osieude mini semitas tuae diiectissimœ Paupertalis. .. 
Sedet fedelissima consortia, duna ad bellum nostra? rédemption is accederes, 
te est comilata fideliter, et in ipso passionis confliclu individuus armiger 
astitit. . . In hujus igitur sponsse strictis amplexibus animam amisisti. .. O 
quis non diligat duminam Pauperiatem hanc prie omnibus ! — ... Postulo 
ut mibi et meis in œlernum sit proprium , pauperrime Jesu , propter no- 
men tuum nihil posse sub coelo proprium possidere. S. Francisei opera , 
part, i, p. 19. 



94 HISTOIRE 

ti ve spéciale, et le principal sujet de sa gloire '. » Cependant 
les douleurs récentes de son âme , les rudes fatigues de son 
corps, la prodigieuse et incessante activité de son esprit, 
affaiblirent François , et il tomba dans une grave maladie. 
C'était une fièvre languissante qui ruinait ses forces. L'in- 
quiétude de son zèle augmentait encore son mal ; dans l'ar- 
deur de sa charité, qui s'étendait jusqu'aux extrémités du 
monde, il adressa cette lettre à tous les chrétiens. 

« A tous les chrétiens , clercs, religieux, laïques, hommes et 
femmes , qui sont par toute la terre. 

« qu'heureux et bénis sont ceux qui aiment Dieu , et 
qui accomplissent bien ce que Jésus-Christ ordonne dans 
l'Evangile : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout 
votre cœur et de toute votre âme , et votre prochain comme 
vous-même ! Aimons Dieu et adorons-le avec une grande pu- 
reté d'esprit et de cœur : car c'est là ce qu'il demande par 
dessus toutes choses. Il a dit que les véritables adorateurs 
adoreront le Père en esprit et en vérité , et que c'est en es- 
prit et en vérité que doivent l'adorer ceux qui l'adorent. Je 
vous salue en notre Seigneur 2 . > 

Quelques jours après , il dicta une lettre beaucoup plus 
longue , véritable instruction théologique. D'abord, il expose 
le mystère de l'Incarnation , l'institution de l'Eucharistie , la 
mort de Jésus-Christ , qui s'est offert en sacrifice pour nous 
sur la croix , parce qu'il veut nous sauver tous , et qui nous 
a laissé un exemple , afin que nous suivions ses traces. Il en- 
gage ensuite à garder les commandemens de Dieu par des 
motifs de crainte , d'espérance et d'amour. Il exhorte à fré- 
quenter les églises et inspire un grand respect pour les prê- 
tres. Il recommande la prière , le jeûne , l'aumône , la con- 
fession , toutes les œuvres de pénitence et la communion. Il 

1 Evangelica; perfectionis formositas. . . salis convenienter ostenditur in 
viro Dei pari forma perfecte fulsisse : licet gloriari praeelegerit in privile- 
gio pauperlatis. S. Bonaventura , cap. vu. 

a S. Francisa opera, part, i, p. 1. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 95 

parie aussi de l'amour du prochain , de l'administration de 
la justice , du bon gouvernement et de la soumission à l'au- 
torité légitime; enfin, après avoir fait connaître les misères 
du corps , qui n'est que pourriture , et le bonheur de l'âme , 
qui a de merveilleux rapports avec les trois personnes di- 
vines, il termine par ce morceau, qui sans doute est un frag- 
ment de ses prédications : 

« Le corps est malade , la mort approche , les amis vien- 
nent et disent ^Mettez ordre à vos affaires , car vous êtes en 
danger; et voilà sa femme, ses enfans, ses amis qui font 
semblant de pleurer. Il les regarde et pleure aussi. Il dit : 
Mon âme, mon corps, ma fortune, je mets tout entre vos 
mains. Mais malheureux et maudit , selon la parole du pro- 
phète , qui met son salut et sa confiance en de telles mains. 
La famille fait venir un prêtre ; il dit au malade : Voulez- 
vous recevoir la pénitence de tous vos péchés ? — Je le veux 
bien. — Voulez-vous restituer ce que vous avez pris injuste- 
ment à autrui , et donner de votre bien pour satisfaire à la 
justice de Dieu? — Non, dit le malade. — Pourquoi non? 
reprend le prêtre. — Je laisse mes parens maîtres de tout 
mon bien... — Alors il commence à perdre la parole et meurt 
dans ce déplorable état. Or, tout le monde doit savoir qu'en 
quelque endroit et de quelque manière qu'un homme meure 
en état de péché mortel , et sans avoir satisfait à la justice 
de Dieu, comme il le pouvait, il est dépouillé de tout, et le 
démon enlève son âme avec des douleurs qui ne peuvent être 
connues que de celui qui les souffre : elle est tourmentée 
dans l'enfer , tandis que les vers rongent son corps ; et ses 
amis et ses parens se partagent ses biens en disant : Maudit 
soit cet homme , qui aurait pu acquérir davantage et nous 
laisser beaucoup plus ! Ainsi l'amour du monde qui passe a 
perdu son corps et son âme. — Moi , frère François , votre 
plus petit serviteur, tout prêt à baiser vos pieds, je vous 
prie et vous conjure , par la charité , qui est Dieu même , de 
recevoir et de mettre en pratique humblement et avec amour 
ces paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ et toutes les au- 
tres qui sont sorties de sa bouche. Que tous ceux entre les 



96 HISTOIRE 

mains de qui elles tomberont , et qui en comprendront le 
sens , les envoient aux autres afin qu'ils en profitent. S'ils 
persévèrent jusqu'à la fin dans le bon usage qu'ils en doivent 
faire , qu'ils soient bénis du Père , et du Fils , et du Saint-Es- 
prit. Amen \ » 

Voilà de quelle manière François exerçait son zèle pendant 
sa maladie. Aussitôt qu'il fut mieux , dans le mois d'avril , il 
partit avec Bernard de Quintavalle et quelques autres frères 
pour aller, par l'Espagne , à Maroc , prêcher l'Evangile au 
Mira-ma-Molin et à ses sujets. C'est sous ce nom , qui signifie 
prince des croyans, que les chefs mahométans de l'Afrique 
étaient désignés et dans leur empire et parmi les nations 
chrétiennes de l'Occident 2 . Ils traversèrent l'Italie et les Al- 
pes en prêchant la pénitence et la paix , faisant des miracles , 
gagnant des disciples et fondant des couvens. Sa sainteté je- 
tait dès lors un si merveilleux éclat , qu'un acte de donation 
de cette époque commence par ces mots : « Nous accordons 
à un homme nommé François , que tout le monde regarde 
comme un saint, etc. 5 » Aucun obstacle ne put arrêter nos 
pauvres missionnaires. François , malgré la faiblesse de son 
corps , marchait vite ; il courait devant ses disciples , tant le 
désir de la mort le pressait 4 . Après avoir passé à pied dans 
les provinces méridionales de la France, ils entrèrent en Es- 
pagne par la Navarre. François alla d'abord à Burgos pré- 
senter à Alphonse IX de Castille , père de la reine Blanche , 
ses projets ; il en reçut l'autorisation d'établir son ordre dans 
ses Etats. On lui donna près de Burgos une petite église de 
Saint-Michel, où il mit quelques frères, et alla fonder un 
couvent dans une maison de Logrono , de la Vieille-Castille , 



1 S. Francisci opera , part, i , p. 3. 

* Rcges, pênes quos tuoi de republica , tu m de rebus sacris gentis insli- 
tulo arbiiriuin erat, Mirainamolini vocali suol, quae vox credenlium prio- 
cipem significat. Mariana, de Rebus Hispaniae , lib. vi , cap. xi. 

'• Wadding, t. i , p. iS7. 

4 Tanto namque desiderio ferebatur, ut quamvis esset imbecilli» corpore, 
peregrinationis sus prœcurreret co m item , et ad exequendum propogitum 
ieslinus , et tanquam spiriti! ebrius advolaret. S. Bonaventura, cap. ix. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 97 

que le père d'un jeune homme qu'il avait guéri miraculeuse- 
ment lui avait donnée. Les Espagnols, toujours prêts à toute 
espèce de dévouement , entrèrent en foule dans l'Ordre , et 
les couvens se multiplièrent '. Mais au moment où il se dis- 
posait à passer en Afrique , une violente maladie l'arrêta. Il 
sacrifia ses désirs à la volonté de Dieu , et résolut de retour- 
ner en Italie attendre un moment plus favorable , et conduire 
son troupeau. 11 laissa en'Espagne un long et impérissable 
souvenir de ses vertus. En traversant la France , il ne s'ar- 
rêta pas dans le Languedoc, récemment ravagé par les er- 
reurs et les armes des Albigeois ; c'était le champ destiné du 
Seigneur aux travaux de saint Dominique. Toute la fervente 
congrégation d'Assise eut une grande joie de son retour. Son 
séjour à Sainte-Marie-des- Anges fut rempli comme d'ordi- 
naire par l'oraison et les soins spirituels et matériels de 
l'Ordre. Il blâma fortement Pierre de Catane, son vicaire 
général , qui avait bâti une grande maison pour les hôtes. Il 
la trouvait trop somptueuse , car partout il voulait voir re- 
luire la sainte pauvreté : c'était là son luxe et sa magnili 
cence. Il disait à ceux de ses disciples qu'il envoyait faire une 
fondation : 

« Voici comment il faut bâtir : les Frères doivent premiè- 
rement examiner le terrain , et voir combien d'arpens leur 
suffisent , faisant beaucoup d'attention à la sainte pauvreté 
qu'ils ont volontairement promis à Dieu de garder, et au bon 
exemple qu'il leur convient de donner en cela. Ensuite, s'a- 
dressant à l'évêque du lieu, ils lui diront : Seigneur, un 
homme nous a donné, pour l'amour de Dieu et le salut de son 
âme , une place propre à bâtir un couvent. Comme vous êtes 
le pasteur de tout le troupeau qui vous est confié , et que , 
pour tous les Frères Mineurs qui sont maintenant dans votre 
diocèse, aussi bien que pour ceux qui y demeureront dans la 



1 Franciscus vir celebrior inter cœteros. . . venit in Hispaniam atque in 
ultimarci penetravit Lusitaniam. Multa ei ordini domicilia tota provincia 
brevi excitata : Barcinone, Caesar-Augustae, aliisque in urbibus et munici- 
piis Hispani». Mariana, de Rebus Hispaniœ, lib. x|f, cap. viri. 

7 



08 HISTOIRE 

suite, vous êtes un protecteur et un père plein de bonté, 
nous vous demandons de faire en cet endroit-là une demeure 
simple et pauvre , avec la bénédiction de Dieu et la vôtre. 
Ensuite, ils creuseront un grand fossé , et au lieu de murail- 
les , ils planteront une bonne haie , comme une marque de 
pauvreté et d'humilité. Que la maison ne soit faite que de 
bois et de terre, avec des cellules où ils puissent prier et tra- 
vailler , tant pour fuir l'oisiveté que pour garder les bien- 
séances de leur profession. L'église doit être petite : car il ne 
faut pas que, sous prétexte d'y prêcher, ni pour quelque rai- 
son que ce puisse être , ils en fassent bâtir de grandes et de 
belles. Ils donneront meilleur exemple au peuple en prêchant 
dans les autres églises, et montreront mieux par là qu'ils sont 
véritablement humbles. Lorsque des prélats , des clercs , des 
religieux des autres ordres , ou des séculiers viendront les 
voir , une maison pauvre et des cellules étroites seront pour 
eux une instruction plus édifiante que des discours bien pré- 
parés '. » 

L'ordre des Mineurs, qui a eu des monumens d'une si belle 
architecture , ne s'est jamais éloigné de la pauvreté et de la 
simplicité. François résolut d'aller à Rome , où se rassem- 
blait le quatrième concile de Latran pour l'extinction des 
hérésies , la réformation de la discipline , la réunion des 
princes chrétiens, et le recouvrement de la Terre-Sainte 9 . 
C'était en 121*5; Innocent III déciara devant tous les pères 
du concile que, depuis cinq ans, il avait approuvé l'Or- 
dre et la règle de François d'Assise , quoiqu'il n'eût pas 
donné de bulle expresse , et il renouvela solennellement 
cette approbation. François, soutenu et fortifié par les pa- 
roles et la protection du souverain pontife , se sentit comme 
embrasé d'une nouvelle ardeur ; par des lettres de Rome, il 
convoqua , à Sainte-Marie-des-Anges , pour la fêle de la Pen- 
tecôte, tous ses frères dispersés dans le monde; et lui-même, 



Barlhélemy de Pise, lib. i , Conform. xu , cap. xxm. 
2 Epist. Innocent. III, dans la collection des conciles du P. Labbe; et 
Chronic. Ursperg. ad ann. 1215. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 99 

évangélisant Ancóne, Macerata, Ascoli, Camerino, Monte- 
Casale, Fabriano, Assise et les environs, il revint à sa chère 
Porziuncula pour s'y retremper dans l'amour de sa famille et 
dans la prière. 



CIjapître t>t. 

4216 — 1219. 



Premier chapitre général à Sainte-Marie-des-Anges. — Instructions de Fran- 
çois. — Rencontre de saint François et de saint Dominique. — Union des 
deux Ordres. — Le cardinal Ugolini. — Second chapitre général. — Cinq 
mille Frères Mineurs y assistent. — Lettre d'Honorius III. — Lettres de 
Francois. 



Quarti pulchra tabernacula tua, Jacob, et 
t entorîa tua, Israel ! — Ut valles nemorosee, 
ut horti justa fluvios irrigui , ut taberna- 
cula que» fîvit Dominus, quasi cedri prope 
aquas. 

NlîJIKR. XXIV. 



Or le trentième jour de mai , fête de la Pentecôte, le soleil 
se levant sur les montagnes de l'Apennin, illuminait de ses 
rayons l'humble chapelle de Sainte-Marie-des-Anges, où 
étaient réunis dans leur premier chapitre général les pauvres 
Frères Mineurs. Chacun exposa simplement le fruit de ses 
missions, ses souffrances et ses joies, et ce qu'il croyait le 
plus expédient pour continuer le bien commencé. Les anges 
du ciel furent sans cesse occupés à offrir à Dieu tant de dé- 
vouement et d'amour, et à apporter des grâces et des con- 
solations. François établit des ministres provinciaux , à qui 
il donna le pouvoir d'admettre dans l'ordre, pouvoir que 
jusqu'alors il s'était réservé. Jean de Strachia fut envoyé 



HISTOIRE DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. iOt 

clans la Lombardie, Benoît d'Arezzo dans la Marche d'An- 
cóne , Daniel toscan dans la Calabre , Augustin d'Assise dans 
la terre de Labour, Elie dé Cortone dans la Toscane ; des 
ouvriers évangéliques furent choisis pour différentes nations : 
Bernard de Quintavalle et plusieurs autres pour l'Espagne, 
Jean Bonelli, florentin, avec trente compagnons pour la Pro- 
vence , Jean de Penna et soixante de ses frères pour la haute 
et basse Allemagne'. François prit pour son partage Paris 
et ce qu'on appelait proprement France et les Pays-Bas. 
Outre l'affection naturelle qu'il avait pour la France , dont 
il parlait la langue , il aimait Paris à cause de sa célèbre et 
savante Université, et aussi parce qu'il avait appris que cette 
ville avait une grande dévotion envers l'Eucharistie. En effet, 
quelques années plus tard , un Français , Urbain IV , devait 
instituer dans l'Eglise une fête solennelle du Saint-Sacre- 
ment •. Dans toutes les occasions, François s'efforçait d'in- 
spirer au peuple un profond respect pour ce dogme géné- 
rateur de toute piété, de tout dévouement. Il disait : 

« Enfans des hommes, jusques à quand aurez-vous le 
cœur appesanti? Pourquoi aimez-vous la vanité de vos pen- 
sées et cherchez-vous le mensonge? Pourquoi ne reconnais- 
sez-vous pas la vérité et ne croyez-vous pas au Fils de Dieu ? 
Lui-même, le Très-Haut, nous assure que ce qui est con- 
sacré à l'autel par les mains du prêtre est son très saint corps 
et son très saint sang, parce qu'il a dit : « Ceci est mon 
corps, jceci est mon sang, qui fait le Testament nouveau. 
Celui qui mange ma chair et boit mon sang aura la vie éter- 
nelle. » Ce qu'il a dit, il le fait. Tous les jours, du haut de 
son trône , il vient à nous sous de viles espèces , comme il 
s'est abaissé pour venir dans le sein de la Vierge; tous les 
jours il descend sur l'autel entre les mains du prêtre. De 
même qu'il s'est montré aux saints apôtres dans une véri- 
table chair, ainsi semontrc-l-il à nous dans le pain consacré. 



T Cbalipne, Vie de saint François, lit. u. 
Voir la magnifique bulle : Transilurus de hoc muudo ad Patreui (1262), 
iaus le Bullarium de Cherubini, t. I , p. 9î, 



102 111ST01IΠ

En le voyant des yeux du corps , ils le considéraient des 
yeux de la foi , et croyaient qu'il était leur Seigneur et leur 
Dieu; il faut aussi que, voyant sensiblement les espèces du 
pain et du vin , nous croyions fermement que c'est Jésus- 
Christ vivant et véritable. En cette manière , il est toujours 
avec les fidèles. Voilà, dit-il , que je suis avec vous en tout 
temps jusqu'à la consommation des siècles. Ceux qui ont vu 
notre Seigneur Jésus-Christ dans son humanité et n'ont pas 
cru qu'il fût le véritable Fils de Dieu sont condamnés , et 
ceux qui , voyant le pain et le vin consacrés par le prêtre , 
ne croient pas que ce soit véritablement le corps et le sang 
de notre Seigneur Jésus-Christ seront condamnés*. » Dans 
ses missions , il donnait l'exemple au peuple; on le voyait 
mettre de l'ordre dans les pauvres églises de la campagne , 
fournir du linge et faire des pains dans des petits fers fort 
artistement travaillés. A la messe, lorsqu'on était à la con- 
sécration , il se prosternait , disant à Dieu : « Père céleste , 
mon Seigneur et mon Dieu , jetez les yeux sur la face glo- 
rieuse de votre Christ et ayez pitié de moi et des autres pé- 
cheurs pour lesquels votre Fils béni , notre Seigneur, a dai- 
gné mourir, et qui a voulu demeurer avec nous dans le 
saint sacrement de l'autel pour notre salut et notre consola- 
lion 2 . » 

François avait même dicté cette instruction , qu'il faisait 
lire dans les chapitres généraux et distribuer à tous les prê- 
tres de son ordre : 

« Ecoutez-moi, vous tous qui êtes mes maîtres, mes en- 
fans et mes frères. Ouvrez l'oreille de votre cœur et obéis- 
sez à la voix du Fils de Dieu. Gardez ses commandemens et 
pratiquez ses conseils dans un esprit de perfection. Louez- 
le, parce qu'il est bon, et exaltez-le dans vos œuvres. Le 
Seigneur notre Dieu se présente à nous comme à ses enfans ; 
c'est pourquoi, mes frères, je vous conjure tous avec le plus 
de charité que je puis, et en baisant vos pieds, de traiter 

1 S. Francisci opera , part, i , pag. 12. 
* S. Francisci opera, pari, i, pag. 19. 



DE SAINT FKAlNÇOIS D'ASSISE. 105 

avec toute sorte de révérence et d'honneur le corps et le 
sang de notre Seigneur Jésus-Christ, par lequel toutes cho- 
ses sur la terre et dans le ciel ont été pacifiées et réconciliées 
avec Dieu. Je prie aussi par notre Seigneur tous mes frères 
qui sont prêtres , aussi bien que ceux qui aspirent au sacer- 
doce et qui le recevront , que toutes les fois qu'ils voudront 
célébrer la messe , ils le fassent avec une grande pureté ; 
qu'ils offrent le véritable sacrifice du très saint corps et du 
très saint sang de notre Seigneur Jésus-Christ avec une pro- 
fonde vénération , par de saints motifs , sans aucune vue 
d'intérêt , sans y être porté par la crainte de déplaire , ni par 
le désir de plaire à personne ; mais que toute leur volonté 
se tourne uniquement , avec le secours de la grâce , vers le 
Dieu très grand , à qui seul ils doivent désirer de plaire , 
parce que c'est lui seul qui opère dans ce sacrifice comme il 
lui plaît. Car il dit : Faites ceci en mémoire de moi; si quel- 
qu'un fait autrement, il est traître comme Judas. 

« Mes frères qui êtes prêtres , souvenez-vous qu'il est écrit 
dans la loi de Moïse que , par l'ordre de Dieu , les transgres- 
seurs de ces cérémonies matérielles étaient mis à mort. Com- 
bien seront plus rigoureux les supplices de celui qui aura 
foulé aux pieds le Fils de Dieu , qui aura pollué le sang de 
l'alliance par lequel il a été sanctifié , et qui aura outragé 
l'Esprit-Saint? Car l'homme impur foule aux pieds l'Agneau 
de Dieu, puisque, dit l'apôtre, il mange indignement ce pain 
sacré, sans discerner Jésus-Christ d'avec les autres viandes. 
Cependant Dieu dit par le prophète : Maudit soit l'homme 
qui fait l'œuvre de Dieu avec négligence et tromperie ! Et 
aux prêtres qui ne veulent pas mettre ces vérités dans leur 
cœur il dit : Je maudirai vos bénédictions. Ecoutez-moi bien, 
mes frères, si l'on vénère , comme il est juste, la bienheu- 
reuse vierge Marie , parce qu'elle a porté le Fils de Dieu 
dans ses très saintes entrailles, si saint Jean-Baptiste a 
tremblé en approchant du Christ , et n'osait pas lui toucher 
le haut de la tête pour le baptiser, si le sépulcre où il a 
reposé quelques jours inspire tant de vénération , combien 
juste, saint et digne doit être celui qui touche de ses mains 



m HISTOIRE 

et qui distribue aux fidèles le corps immortel et éternelle- 
ment victorieux et glorifié de Jésus qui rassasie les anges de 
sa vue! Mes frères qui êtes prêtres, considérez quelle est 
votre dignité et soyez saints, parce que le Seigneur est saint. 
Comme dans ce mystère il vous a honorés par-dessus tous 
les autres, aimez-le aussi , honorez -le dans ce mystère. C'est 
une grande misère et une déplorable faiblesse qu'ayant Jésus 
présent d'une manière si merveilleuse , d'autres choses de 
la terre nous occupent. Que tout homme soit dans l'étonné^ 
ment, que tout le monde tremble, que le ciel tressaille , 
lorsque le Christ , Fils du Dieu vivant, est sur l'autel entre 
les mains du prêtre. grandeur admirable ! ô bonté surpre- 
nante ! ô humble excellence ! le maître de l'univers , Dieu et 
Fils de Dieu, s'abaisse jusqu'à se cacher pour notre salut 
sous la faible espèce du pain. Voyez, mes frères, l'humilité 
de Dieu ; répandez devant lui vos cœurs ; abaissez-vous , afin 
qu'il vous élève ; ne retenez rien de vous-mêmes , afin que 
celui qui se donne tout à vous reçoive aussi de vous tout ce 
que vous êtes 1 . » 

Enfin , avant de se séparer chacun pour aller où la volonté 
de Dieu l'appelait , François fit cette paternelle exhortation : 
« Au nom du Seigneur, marchez deux à deux modestement 
et avec humilité , gardant un silence très exact depuis le 
matin jusqu'après tierce, et priant Dieu dans votre cœur. 
Qu'on n'entende parmi vous aucune parole oiseuse et inu- 
tile. Quoique vous soyez en voyage, il faut que votre con- 
duite soit aussi humble et aussi honnête que si vous étiez 
dans un ermitage ou dans votre cellule ; car quelque part 
que nous soyons, et en quelque endroit que nous allions, 
nous avons toujours notre cellule avec nous : notre frère le 
corps est notre cellule , et l'âme est l'ermite qui y demeure 
pour contempler Dieu et'le prier ; si une âme religieuse ne 
demeure pas en repos dans la cellule du corps , les cellules 
extérieures ne lui serviront guère. Comportez-vous de telle 
sorte au milieu du monde que quiconque vous verra ou vous 

S. Francisci opera , part, i , pag. 7. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 105 

entendra soit touché de dévotion et loue le Père céleste , à 
qui toute gloire appartient. Annoncez la paix à tous; mais 
que la paix soit encore plus au fond de votre cœur que sur 
vos lèvres. Ne donnez occasion à personne ni de colère ni de 
scandale; au contraire, par votre douceur, portez tout le 
monde à la bénignité, à l'union, à la concorde. Nous som- 
mes appelés pour guérir les blessés , consoler les affligés et 
ramener les errans. Plusieurs vous paraissent être les mem- 
bres du diable, qui seront un jour disciples de Jésus-Christ 1 .» 
Il bénit ses enfans, et ils se dispersèrent dans le monde, 
comme les apôtres sortant du Cénacle. 

François, avant de partir pour sa mission de France, 
voulut en recommander le succès aux saints apôtres. Il alla 
donc à Rome. Dieu, dans ses éternels desseins , avait pré- 
paré ce voyage pour unir deux grandes âmes , saint Fran- 
çois et saint Dominique. Une merveilleuse correspondance 
était déjà établie entre ces deux hommes , dont les doctrines 
offraient au ciel et à la terre d'admirables harmonies , et qui 
pourtant ne se connaissaient pas. Tous deux habitaient 
Rome au temps du quatrième concile de Latran ; mais il ne 
paraît pas que le nom de l'un ait jamais frappé l'oreille de 
l'autre. Une nuit, Dominique étant en prière , selon sa cou- 
tume, vit Jésus-Christ irrité contre le monde et sa mère qui 
lui présentait deux hommes pour l'apaiser. Il se reconnut 
pour l'un des deux; mais il ne savait qui était l'autre , et le 
regardant attentivement , l'image lui en demeura présente. 
Le lendemain dans une église, on ignore laquelle, il aper- 
çut sous un froc de mendiant la figure qui lui avait été 
montrée la nuit précédente , et courant à ce pauvre , il le 
serra dans ses bras avec une sainte effusion entrecoupée de 
ces paroles : « Vous êtes mon compagnon , vous marcherez 
avec moi ; tenons-nous ensemble , et nul ne pourra prévaloir 
contre nous 2 . » Et dès lors ils furent unis d'une sainte et 



« Viia a Tribus Sociis , cap. iv. 

' Gérard de Frachet , Vie des Frères Prêcheurs, liv. I, chap. i, dans la 
Vie de saint Dominique du P. Lacordairc, 



106 H1STOIKE 

inaltérable amitié ; leur zèle se partagea le monde à régéné- 
rer et à sauver. « C'est une chose admirable , dit un ancien 
auteur, de voir deux hommes pauvres, mal vêtus , sans puis- 
sance parmi les hommes , partager entre eux le monde et 
entreprendre de le vaincre*. » Et ils l'ont vaincu 'par la 
science et l'amour, qui furent réconciliés dans leurs em- 
brassemens. François et son ordre, embrasés de l'ardeur 
des séraphins , répandirent à grands flots l'amour dans le 
monde; Dominique et ses enfans, revêtus de la splendeur 
des chérubins, y propagèrent et y défendirent la vérité 2 . 
Il nous reste deux monumens impérissables de l'union de ces 
deux Ordres : le premier, ce sont ces touchantes cérémonies 
célébrées en commun le jour de la fête des deux patriar- 
ches , ces chants en leur honneur, ces parfums brûlés sui' 
leurs tombeaux 5 ; le second est cette magnifique lettre adres- 
sée à tous les religieux des deux ordres par Humbert, 
maître-général des Frères Prêcheurs , et par saint Bonaven- 
ture , général des Mineurs. 

« À nos frères bien-aimés en Jésus-Christ , les Frères Mineurs 
et les Frères Prêcheurs répandus par tout l'univers. 

« Le Sauveur du monde , qui aime tous les hommes et ne 
veut la mort d'aucun de ses enfans , a pris différens moyens , 
dans les diverses époques, pour réparer la ruine primitive du 
genre humain : dans ces derniers jours , il a suscité nos deux 
ordres pour le ministère du salut. Nous le croyons indubita- 
blement, c'est lui qui a appelé et enrichi de ses dons les plus 
précieux cette troupe innombrable d'hommes dévoués qui 
doivent sauver la terre par la parole et par l'exemple. Pour 
la gloire de Dieu et non pour la nôtre , ils sont deux grands 
flambeaux qui illuminent d'une clarté céleste ceux qui sont 
assis à l'ombre de la mort; ils sont deux chérubins remplis 
de science, qui lisent dans leurs âmes les mêmes pensées et 

' Ferdinand. Caslillo , apud Wadding, ann. 1276. 
Dante , Paradiso , cani, xi , appendice , pag. lix. 
1 Lacordaire , Vie de saint Dominique , chap. 7. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 107 

les mêmes désirs ; étendant leurs ailes sur le peuple , ils le 
protègent et le nourrissent de vérités salutaires; ils sont les 
deux mamelles de l'Epouse qui nourrit et allaite les petits en- 
fans; ils sont les deux fils du Dominateur de la terre; ils se 
tiennent prêts à exécuter toutes ses volontés; ils sont les 
deux témoins de Jésus-Christ , vêtus des habits symboliques, 
ils prêchent et rendent témoignage à la vérité ; ils sont ces 
deux étoiles brillantes qui ont , suivant l'oracle des sibylles , 
l'apparence de quatre animaux, et qui dans ces derniers 
jours ont crié au monde l'humilité et la pauvreté volontaire. 
« Qui pourrait compter tous les mystérieux et symbo- 
liques rapports des nombres avec ces deux Ordres sacrés? 
La divine sagesse , qui a produit toutes choses avec nombre , 
n'a pas voulu seulement un Ordre , mais deux , afin qu'ils 
aient une société mutuelle pour le service de l'Église et 
pour leur avantage propre; ils se réchaufferont dans un 
même amour, ils s'aideront et s'encourageront; leur zèle 
sera double et la force de l'un suppléera à ce qui manquera 
à l'autre , et le double témoignage qu'ils rendront à la vérité 
sera plus imposant. Voyez, ô nos très chers frères, voyez 
combien abondante doit être la sincérité de notre dilection , 
nous que notre mère l'Église a enfanté en même temps, nous 
que l'éternelle charité a envoyé deux à deux pour travailler 
au salut des hommes, comment nous reconnaîtront-ils, 
si ce n'est à notre affectueuse union? comment pourrons- 
nous répandre la charité dans les âmes , si entre nous elle 
est faible et languissante? comment résisterons-nous aux 
persécutions, si nous sommes déchirés intérieurement? Com- 
bien grand , combien fort doit être l'amour qui nous unit , 
puisqu'il a été incommensurable entre le bienheureux Fran- 
çois et le bienheureux Dominique , et entre nos anciens 
Pères ! Us se regardaient comme des anges de Dieu; ils se re- 
cevaient réciproquement, comme s'ils avaient reçu le Christ ; 
ils se rendaient des honneurs , ils se réjouissaient de leurs 
progrès spirituels , ils se donnaient de saintes louanges , ils 
s'aidaient en toutes choses, et évitaient avec soin les haines 
scandaleuses. 



108 HISTOIRE 

« Quels grands avantages ont retirés de cette union nos 
deux Ordres et le peuple! quelle grande gloire en a été 
rendue à Dieu ! Voilà ce qui faisait frémir l'antique ennemi ; 
comme un lion en fureur, il cherche à briser cette ancienne 
charité. vous qui êtes bénis de Dieu ! prenez garde qu'il ne 
puisse dire dans son orgueil : « J'ai prévalu contre eux , 
parce que , s'éloignant des vestiges de leurs ancêtres , ils 
n'ont plus marché dans les voies de la dilection et de 
l'amour. » Que le démon nous trouve toujours prêts à dé- 
fendre cette très précieuse charité qui nous a été léguée par 
nos Pères. Pour cela , il faut implorer le secours du Tout- 
Puissant ; il faut prendre garde d'ailleurs de ne pas suivre 
chacun ce qui nous paraît utile , mais qui pourrait troubler 
nos frères : il faut que toujours la loi d'amour règle nos 
actions; il ne faut pas que, pour les défauts de quelques 
uns, la haine apparaisse victorieuse de la dilection frater- 
nelle. Que le désir de passer d'un Ordre dans un autre 
ne nous force pas à troubler la tranquillité ; mais que chacun 
confirme et encourage son frère à rester dans sa vocation. 
Que les protecteurs et les bienfaiteurs de l'un et l'autre Ordre 
soient bénis en commun; qu'un Ordre ne cherche pas à en- 
lever à l'autre ses couvens, ni ce qui peut lui être élargi en 
aumône ou en héritage ; qu'il n'y ait aucune espèce de ja- 
lousie dans le ministère de la prédication. Sans cela , où est 
la charité? Qu'un Ordre n'exalte pas d'une manière outra- 
geante ses grands hommes et ses privilèges; que les frères 
évitent par dessus tout de dévoiler au public les misères et 
les défauts des autres : cela n'est jamais utile ; mais bien 
plutôt qu'ils avertissent charitablement les coupables. Un 
frère ne doit jamais croire légèrement le mal qu'on lui dit de 
son frère...» 

« Nous vous supplions par la charité, qui est Dieu même, 
de faire avec soin tout ce qui pourra entretenir la paix , la 
mutuelle concorde dans le Seigneur et l'indissoluble unité. 
Sachez que chacun de nous désire de tout son cœur et veut 
pleinement que cela soit exécuté par vous. Les transgres- 
seurs seront punis comme ennemis de l'unité et de la paix. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 109 

« Nous avons regardé comme un devoir de notre paternité 
de vous écrire ces choses , puisque nous ne pouvions vous les 
dire de vive voix '. » 

Ces deux grandes familles ne se sont écartées en rien de 
ces pieux enseignemens; elles ont prié ensemble, elles ont 
travaillé ensemble , elles ont souffert ensemble , et leur sang 
s est plusieurs fois mêlé dans les mêmes supplices. Aussi , 
après deux siècles , Sixte IV s'écriait dans son admiration : 
« Ces deux Ordres, comme les deux premiers fleuves du pa- 
radis des délices , ont arrosé la terre de l'Eglise universelle 
par leur doctrine , leurs vertus et leurs mérites , et la ren- 
dent chaque jour plus fertile; ce sont les deux séraphins 
qui, élevés sur les ailes d'une contemplation sublime et d'un 
angélique amour au-dessus de toutes les choses de la terre , 
par le chant assidu des louanges divines , par la manifesta- 
tion des bienfaits immenses que Dieu , ouvrier suprême , a 
conférés au genre humain , rapportent sans cesse dans les 
greniers de la sainte Eglise les gerbes abondantes de la pure 
moisson des âmes rachetées par le précieux sang de Jésus- 
Christ. Ce sont les deux trompettes dont se sert le Seigneur 
Dieu pour appeler les peuples au banquet de son saint Evan- 
gile 2 . » 

François arriva à Florence au mois de janvier 1217; il 
voulait dire adieu au cardinal Ugolini qui en était légat. Le 
cardinal le détourna de son voyage en France. « Votre Ordre 
ne fait que de naître, dit-il ; vous savez les oppositions qu'il 
a éprouvées à Rome ; vous y avez encore des ennemis cachés. 
Votre présence est nécessaire pour maintenir votre ou- 
vrage. » Le saint homme répondit : « J'ai envoyé plusieurs 
de mes frères en des pays éloignés. Si je demeure en repos 
dans le couvent sans prendre part à leurs travaux , ce sera 
une honte pour moi , et ces pauvres religieux , qui souffrent 
la faim et la soif chez des étrangers, auront occasion de 
murmurer ; au lieu que s'ils apprennent que je travaille au- 

• Petrus Rodulphius, Hist. Seraph., lib. II, p. 507. 

7 Bullarium romanum, edit. Cherubini, pag. 561 , tom. I . in-folio. 



110 HISTOIRE 

tant qu'eux, ils supporteront plus volontiers leurs fatigues, 
et je pourrai plus aisément engager les autres à de pareilles 
missions. — Pourquoi , mon frère , reprit le cardinal , avez- 
vous exposé vos disciples à de si longs voyages et à tant de 
maux ? Cela est bien dur. — François répondit : Seigneur , 
vous pensez que Dieu n'a envoyé les Frères Mineurs que pour 
nos provinces ; mais, je vous le dis en vérité, il les a choisis et 
envoyés pour le bien et le salut de tous les hommes. Ils iront 
chez les infidèles et chez les païens ; ils y seront bien reçus , 
et ils gagneront à Dieu un grand nombre d'âmes '. » Ces rai- 
sons graves et sérieuses , surtout l'opposition formée à Rome 
contre son institut, déterminèrent François à rester en Italie. 
Il envoya en France frère Pacifique-le-Poète , Ange et Albert 
de Pise, et il revint à Sainte-Marie-des-Anges. Une nuit, il vit 
dans son sommeil une poule qui tâchait de rassembler ses 
poussins sous ses ailes pour les défendre du milan ; mais elle 
ne pouvait les couvrir tous et plusieurs restaient exposés, 
lorsqu'un autre grand oiseau qui parut étendit ses ailes et les 
abrita. A son réveil , François pria Dieu de lui expliquer ce 
que cela signifiait, et il apprit que la poule le représentait lui- 
même , que les poussins étaient ses enfans , que l'oiseau à 
grandes ailes était l'image du cardinal qu'il devait demander 
pour protecteur 2 . Il dit alors à ses frères : « L'Eglise romaine 
est la mère de toutes les Eglises et la souveraine de tous les or- 
dres religieux. C'est à elle que je m'adresserai pour lui recom- 
mander mes frères , afin qu'elle réprime par son autorité ceux 
qui leur veulent du mal , et qu'elle procure partout aux enfans 
de Dieu la liberté pleine et entière de s'avancer tranquillement 
dans la voie du salut éternel. Quand ils seront sous sa protec- 
tion, il n'y aura plus d'ennemis qui s'opposent à eux, ni qui 

' Domine, vos putatis , quoti solummodo propter istas provincias Do- 
minus misent Minores; sed dico vobis in veritate , quod Dominus eos ele- 
gerit, et miserit propter profectum et salulem animarum lotius mundi. Et 
non solum in terris fideliura, sed et infîdelium et paganorum benigne reci- 
pientur, et mullas animas Deo lucrabuntur. Barthel. de Pise. Liber aureus. 
Lib. II, conform. 6. 

1 Vita a Tribus Sociis, cap. iv. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. Ili 

les inquiètent ; on ne verra parmi eux aucun enfant de Re- 
liai qui ravage impunément la vigne du Seigneur. La sainte 
Eglise aura du zèle pour la gloire de notre pauvreté; elle ne 
souffrira pas que l'humilité , qui est si honorable , soit obs- 
curcie par les nuages de l'orgueil. C'est elle qui rendra in- 
dissolubles parmi nous les liens de la charité et de la paix. 
Sous ses yeux, la sainte observance évangélique fleurira 
toujours toute pure; elle ne laissera jamais affaiblir, pas 
même pour un peu de temps , ces pratiques sacrées qui ré- 
pandent une odeur vivifiante. Que les enfans de cette sainte 
Eglise soient bien reconnaissans des douces faveurs qu'ils 
recevront de leur mère , qu'ils embrassent ses pieds avec une 
profonde vénération , et qu'ils lui soient à jamais inviolable- 
ment attachés '. » 

François partit pour Rome, où il trouva le cardinal Ugo- 
lini revenu de sa légation de Florence. Il y avait un an (1216) 
qu'Innocent III s'était couché glorieusement dans son tom- 
beau, et qu'un Romain, le cardinal Censio Savelli, homme 
savant 2 et d'une grande intégrité de mœurs, avait été élu 
et consacré, à Pérouse, sous le nom d'Honorius III 3 . Ugolini 
conseilla à François de prêcher devant le pape et les cardi- 
naux pour se les rendre favorables. Il suivit cet avis et pré- 
para soigneusement un discours; mais en présence du pape 
il oublia tout ce qu'il avait appris , et il ne put dire un seul 
mot. Il s'humilia profondément, invoqua le Saint-Esprit, et 
les paroles coulèrent en abondance avec tant de force et 
d'efficacité, que son illustre auditoire en fut vivement tou- 
ché; on connut que ce n'était pas lui qui parlait, mais l'Es- 
prit de Dieu qui parlait en lui *. Honorius III, que Dieu avait 



* Wadding. 
Honorius III esl auteur de l'Ordo romanus , imprimé dans le Muséum 
iialicum de D. Mabillon , t. II, p. 167, el du Liber Censuum ecclesia? ro- 
mana; , imprimé dans les Antiquités italiennes du moyen âge de Muratori , 
t. V, p. 831. 

''• Sandini, Vitae Ponlificum romanorum , t. II , p. 499 et sequenl. Fer- 
rare , 1754, in-8°. 

4 Verum cum hoc veridica humilitatc narrasse!, conferens se ad Spirilus 



112 HISTOIRE 

destiné à soutenir et à protéger les deux saintes familles qui 
grandissaient alors dans l'Eglise , accorda à François le car- 
dinal Ugolini pour protecteur. Arrêtons-nous un instant de- 
vant l'imposante figure de cet illustre vieillard. De la noble 
maison des comtes de Segni, et neveu d'Innocent HI, il était 
décoré d'une beauté de corps peu commune , d'une vaste in- 
telligence et d'une âme qui fut féconde en chauds mouve- 
mens jusqu'à son dernier jour. Profondément versé dans la 
connaissance des arts et du droit , il publia cinq livres de Dé- 
crétâtes qui devinrent la base de la jurisprudence civile et 
ecclésiastique \ Son éloquence était admirable, nourrie de 
l'Ecriture sainte et ornée des grâces de la diction antique. 
Plein de miséricorde pour les faibles et les pauvres , son ca- 
ractère était d'une force indomptable lorsqu'il s'agissait des 
droits de la vérité et de l'Eglise 2 . Enfin, après bien des com- 
bats et des triomphes , il mourut presque centenaire sur le 
irône pontifical. François s'était attaché au cardinal Ugo- 
lini comme un fils s'attache à son père , comme un petit en- 
fant s'attache au sein de sa mère. Confiant et tranquille , il 
s'endormit sur le sein de sa clémente protection 5 ; et dans sa 
vénération profonde et prophétique , il lui écrivit plusieurs 
fois en ces termes : « Au très révérend père et seigneur 
Ugolini, futur évèque de tout le monde et père des nations \ » 
En effet , la sollicitude d'Ugolini pour ses pupilles s'étendait 



sancii gratiam invocandam , tam efficacibus subito cœpil verbis affluere, 
tamque potenti virlute illorum mentes virorum sublimimi! ad compunctio- 
nem inflectere, ut aperte clarerel, quod non ipse, sed Spiritus Domini, lo- 
quebatur. S. Bonaventura, cap. xu. 

' Sandini, tom. II, pag. 503. 

a Forma decorus et pervenustus aspectu , perspicacis ingenii et (idelis 
memori» preerogati va dolatus, liberalium arlium atque ulriusque juris 
peritia eminenter instructus. . . , doctor, zelator fidei, rectitudo jusliti» , 
solatium miserorum , religion js plantator. Mss. Vatican, apud Raynaldi , 
ann. 1227. 

3 Adhœrcrat ei namque S. Franciscus, tanquam filins patri, et unicus 
mairi su» , securus in sinu clementi» su» dormicns et requiescens. Tlio- 
mas de Celano, part, i , cap. ix. 

« Vita a Tribus Sociis , cap. iv. 



DE SAIiNT FRANÇOIS D'ASSISE. 113 

à tout : il assistait aux chapitres généraux ; il prenait leur 
parti en toutes circonstances; il réglait les différentes con- 
stitutions des trois Ordres, et même, en écrivant à sainte 
Claire et aux Pauvres Dames de Saint-Damian , son cœur» 
ému de tant de dévouement , fondait en larmes. Lorsqu'il ve- 
nait à Sainte-Marie-des-Anges , il se conformait à la vie des 
Frères et se faisait pauvre avec eux. « Oh ! combien de fois , 
s'écrie Thomas de Celano , l'a-t-on vu quitter humblement les 
marques de sa dignité, se revêtir d'un vil habit, et, les pieds 
nus , se joindre aux religieux et leur parler du ciel ' ! » Nous 
retrouverons ce vieil ami gravant le nom de François au livre 
des saints avec l'infaillibilité du pontife suprême. 

L'année 1218 fut partagée entre le séjour que fit François 
à Sainte-Marie-des-Anges et plusieurs courses apostoliques 
dans l'Italie moyenne. Enfin , dans le mois de mai 1219 , les 
Frères Mineurs arrivèrent en foule de toutes les parties du 
monde pour assister au second chapitre général convoqué 
pour le vingt-sixième jour, fête de la Pentecôte. Ils étaient 
réunis plus de cinq mille 2 . Dieu avait voulu en quelque sorte 
représenter par le rapide établissement de cet ordre reli- 
gieux la merveilleuse propagation de l'Evangile. « Les apô- 
tres, dit saint Augustin, étaient comme des nuées obscures 
d'où sortait des éclairs et des foudres ; avec leur pauvreté 
et leur simplicité , ils brillaient dans l'univers; par leurs puis- 
santes vertus et leurs admirables actions, ils renversèrent 
tout ce qui s'opposait à l'empire de Jésus-Christ 5 . * Et dans 
tous les âges de la vie de l'humanité sur la terre, jamais les 
âmes généreuses ne pourront résister au dévouement simple 
et humble. Le petit couvent de Sainte-Marie-des-Anges ne 
put suffire; on dressa dans la campagne, non loin du 
Chiascio , des cabanes faites avec des nattes de joncs et de 

1 Thomas de Celano , cap. n , liv. il. 

* Multiplicalis jam fratribus, cœpiteos. . . in loco Sanctœ-Mariae de Por- 
tiuncula ad generale capitulum convocare. . ., ubi licei omnium necessario- 
rum esset penuria, frairumque mullitudo ultra quinque millia convenj- 
ret. S. Bonaventura , cap. iv. 

; S. Augustin, Enarratio in Psalm. 9G. 

8 



iU HISTOIKE 

paille, et cette armée de Jésus-Christ campa ainsi autour de 
son chef... « Que tes pavillons sont beaux ! ô Israël! — Que 

tes tentes sont belles! ô Jacob ! » Le cardinal Ugolini vint 

présider le chapitre. Tous les Frères furent à sa rencontre 
sur la route de Pérouse; il officia pontificalement le jour de 
la Pentecôte , et voulut le soir visiter les rangs de cette 
sainte armée du Seigneur. Il les trouva rassemblés par grou- 
pes de cent , ou de soixante, ou plus, ou moins ; ils s'entre- 
tenaient des choses divines, de leur salut et de la conquête 
du monde. Le saint cardinal , pleurant de joie à la vue d'un 
spectacle si nouveau et si loin des pensées humaines , dit à 
François : « O Frère ! en vérité voici le camp de Dieu. » Fran- 
çois , transporté de reconnaissance pour Dieu qui avait ainsi 
multiplié sa famille, et qui du grain de sénevé avait fait jaillir 
un si grand arbre, laissa tomber de son cœur ces paroles 
brûlantes : « Nous avons promis de grandes choses; on nous 
en a promis de plus grandes; gardons les unes, soupirons 
après les autres. Le plaisir est court , la peine est éternelle; 
les souffrances sont légères , la gloire est infinie ; beaucoup 
d'appelés , peu d'élus : tous recevront ce qu'ils auront mé- 
rité. Par-dessus tout, ô mes frères ! aimons la sainte Eglise; 
prions pour son exaltation, et n'abandonnons jamais la pau- 
vreté. N'est-il pas écrit : « Charge le Seigneur du soin de ta 
vie , et lui-même te nourrira. » 

Pour subvenir aux nécessités de cette troupe sainte , il n'y 
avait pas de vivres ; elle était là sous le soleil comme les oi- 
seaux qui attendent sans inquiétude leur nourriture de cha- 
que jour de cette Providence quotidienne qui soutient toute 
créature laborieuse; et certes elle ne leur manqua pas. Les 
chevaliers et le peuple des environs apportèrent à la Por- 
tiuncula toutes les provisions nécessaires. Des prêtres et des 
jeunes hommes, venus par curiosité, disaient , en voyant tant 
d'abnégation , de joie , de tranquillité, de concorde : « Voilà 
qui montre bien que le chemin du ciel est étroit, et qu'il est 
difficile aux riches d'entrer dans le royaume de Dieu. Nous 
nous flattons de faire notre salut en jouissant de la vie, et en 
prenant toutes nos aises , et ces bons frères se privent de 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. H5 

tout et tremblent encore. Nous voudrions mourir comme 
eux, mais nous ne voulons pas vivre de même; on meurt 
cependant comme on a vécu. » Et ils vinrent au nombre de 
plus de cinq cents se jeter aux pieds de François , lui deman- 
dant à entrer dans sa famille \ Pendant toute la durée du 
chapitre , François donna les plus sages instructions sur la 
vigueur de la règle et sur la vie spirituelle; on fit trois statuts 
importans et qui eurent la plus grande influence sur les desti- 
nées de l'Ordre : 

1° Tous les samedis , on célébrera une messe solennelle en 
l'honneur de la bienheureuse vierge Marie immaculée; ce 
statut est la base sur laquelle Dieu a placé une des plus bril- 
lantes lumières de l'Eglise, JeanDuns-Scot, doctor subtilis. 

2° Il sera fait une mention expresse de saint Pierre et de 
saint Paul dans les oraisons Protège nos Domine et Exaudi nos 
Deus. Ainsi l'ordre de Saint -François se dévoue à l'Eglise ro- 
maine , la mère et la maîtresse du monde. 

3° La pauvreté fut recommandée dans les bâtimens. Les 
Frères Mineurs restèrent presque toujours dans le beau en 
restant dans le simple 2 . Mais ce qui préoccupa par-dessus 
tout , ce furent les missions. On dressa les plans d'une grande 
campagne; il ne s'agissait rien moins que de la conquête du 
monde. Honorius III, qui était alors à Viterbe, donna cette 
lettre apostolique , afin qu'elle soit comme un passeport et 
une garantie pour les pauvres Mineurs : 

« Honorius , évêque , serviteur des serviteurs de Dieu, aux 
archevêques, évêques, abbés, doyens, archidiacres et 
autres supérieurs ecclésiastiques. 

• Comme nos chers fils , le frère François et ses compa- 
gnons , ont renoncé aux vanités du monde et embrassé un 
genre de vie que l'Église romaine ajustement approuvé, et 
vont, à l'exemple des apôtres, annoncer la parole de Dieu 

■ Thalippe , liv. II. 
7 Watlil.og. 



11G HISTOIRE 

en divers endroits , nous vous prions tous , vous exhorions en 
notre Seigneur, et vous enjoignons par ces lettres aposto- 
liques de recevoir en qualité de catholiques et de fidèles les 
frères de cet ordre , porteurs de ces présentes , qui s'adres- 
seront à vous, de leur être favorables et de les traiter avec 
bonté pour l'honneur de Dieu et par considération pour 
nous. Donné le troisième des ides de juin , Tan troisième de 
notre pontificat \ » 

Fort de la puissance même du Souverain Pontife , et sou- 
tenu par plusieurs cardinaux , François fut rempli d'un im- 
mense courage; il envoya ses frères dans les différentes 
contrées du monde. L'obédience était ainsi conçue, comme 
on peut le voir au mont Alverne : « Moi, frère François d'As- 
« sise , ministre-général , je vous commande par obéissance , 
« à vous frère Ange de Pise, d'aller en Angleterre, et d'y 
« faire l'office de ministre provincial. Adieu, » 

Chacun des chefs de mission portait, outre la lettre du 
pape, trois lettres circulaires de François. La première, 
adressée à tous les prêtres, renferme de pieuses instructions 
sur l'eucharistie; la seconde, adressée à toutes les puissances 
temporelles, était ainsi conçue : 

«A toutes les puissances, gouverneurs, consuls, juges, 
magistrats qui sont par toute la terre , et à tous autres qui 
recevront ces lettres. Le frère François , votre petit et chétif 
serviteur en Notre Seigneur, vous salue tous et vous souhaite 
la paix. 

« Considérez attentivement que le jour de la mort ap- 
proche. C'est pourquoi je vous prie avec tout le respect que 
je puis de ne point oublier Dieu dans l'embarras des affaires 
du monde, et de ne point violer ses commandemens; car 
tous ceux qui s'éloignent du Seigneur sont maudits, et il les 
oubliera. Au jour de la mort, on leur ôtera tout ce qu'ils 
semblaient avoir : plus ils auront été sages et puissans en ce 
monde, plus ils seront tourmentés en enfer. Je vous conseille 

1 Wadding. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. li- 

cione, ô maîtres! de faire, avant tout, une véritable péni- 
tence , de recevoir humblement et avec amour le corps et le 
sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ , en mémoire de sa Pas- 
sion , de rapporter à Dieu l'honneur qu'il vous a fait de vous 
confier la conduite de son peuple , et de faire avertir tous les 
soirs par quelque signal qu'il faut honorer Dieu tout puissant 
et qu'il faut lui rendre grâces. » 

Enfin la troisième lettre , dernier monument du chapitre 
général , s'adressait à tous les supérieurs de Tordre , en ces 
termes : 

« Sachez qu'il est devant Dieu des choses hautes et su- 
blimes que les hommes regardent quelquefois comme viles et 
abjectes; qu'il en est, au contraire, que les hommes esti- 
ment beaucoup et qui sont très méprisables aux yeux de 
Dieu. Je vous prie de donner aux évêques et aux autres ec- 
clésiastiques les lettres qui traitent du corps et du sang de 
Notre-Seigneur Jésus-Christ , et de bien retenir ce que nous 
vous avons recommandé touchant ce mystère. Faites copier 
et distribuer au plus tôt les autres lettres que je vous adresse 
pour les gouverneurs, consuls et magistrats, où ils sont 
avertis de veiller à ce que les louanges de Dieu soient célé- 
brées publiquement. Je vous salue en Notre-Seigneur J . » 

' S. Francisco opera , part. I , p. 10 et II. 



€I)cipîtrc xn\. 

1219 — 1220. 



Mission de saint François en Orient. — Son retour en Italie. — Se* 

Prédications. 



O vere beatum virum, cujus caro etsi tyrannico 
ferro non ceditur, occisi tamen agni similitudine 
non privatur ! O vere ac plane beatum, cujus ani- 
marti etsi gladius persecutori» non abstulit, pal- 
mam tamen martyrii non amisit ! 

S. Bonaventura. 

Icducam in terram hanc , quam circuivit ; et 
semen ejus possidebit eam. 

NUMER. XIV. 24. 



Le désir et l'amour de la mort pour Jésus-Christ pressaient 
intérieurement François de réaliser sa mission en Orient, 
afin d'y jeter la semence de la vérité, et la féconder de ses 
sueurs et de son sang. Au douzième siècle, alors que les 
croisades, par un acte de foi sublime, avaient repoussé le 
sensualisme et le matérialisme mahométans , sauvé l'Europe 
et ouvert devant les nations occidentales de nouvelles voies 
aux progrès de l'intelligence et de l'industrie; alors, dis-je, 
tout ce qui portait un cœur généreux et dévoué voulut aller 
combattre et mourir dans les lieux à jamais consacrés par la 









HISTOIRE DE SÀIiNT FRANÇOIS D'ASSISE. 1 1 î> 

vie du Sauveur Jésus. Innocent III avait au concile de Latrai) 
représenté d'une manière forte et touchante le déplorable 
état où étaient réduits les chrétiens d'Orient, et annoncé une 
nouvelle croisade, qu'il alla lui-même prêcher en Toscane, 
où il mourut, exténué des fatigues de son glorieux pontificat. 
Honorius III, qui avait hérité de son zèle et de sa puissance, 
exécuta ce grand et généreux projet; mais au lieu d'aller 
directement en Palestine , comme on avait fait jusqu'alors , 
on suivit le plan stratégique d'Innocent III , et on porta la 
guerre en Égyple, sanctuaire de la puissance mahométane. 
Les croisés formèrent le siège de Damieîte '. 

C'est au milieu des longueurs et des vicissitudes de cette 
entreprise capitale que François arriva en Egypte. Il avait 
laissé à Saint-Jean-d'Acre et en Chypre dix autres de ses 
compagnons. 

La discorde régnait alors au camp des croisés : les cheva- 
liers méprisaient souverainement les hommes de pied; ils ne 
se contentaient pas de les flétrir de noms injurieux 2 , ils dis- 
simulaient encore les dangers et ne voulaient pas convenir 
de leur bravoure. Les hommes de pied répondaient en accu- 
sant les cavaliers de lâcheté 5 . Une émulation séditieuse ani- 
mait les uns et les autres , et afin de montrer qui aurait plus 
de valeur, ils contraignirent le roi de Jérusalem , Jean de 
Brienne, à livrer bataille. Cette décision affligea profondé- 
ment François. Il savait que Dieu, qui bénit le dévouement, 
envoie au contraire la confusion et la honte sur les hommes 
dispersés dans la haine; il dit au frère Illuminé, le seul qui 
l'avait suivi : « Le Seigneur m'a fait connaître que les chré- 



1 Jac. Vitry , Histor. orient., lib. III, ann. 1218, apud Bongars. 

s Ils les appelaient roturiers, routiers, tuffes , termulans, hochebos, 
brigands ; Boulainvilliers, Essai sur la noblesse de France, p. 74. Foucher de 
Chartres raconte comme un événement très malheureux, que des chevaliers 
se trouvèrent réduits à Tétat de fantassins après la perte de leurs chevaux. 
Gesta peregrinantium Francorum , n° 20 , ap. Bongars , t. I. 

' Pedites equitibus improperabant ignaviam; équités pericula peditum 7 
quando contra Sarracenos egrediebanlur, dîssimulabanl. . .; discordia inte; 
•os facta luit Jac. Viliy, lib. Ili , ann. 1219, ap. Bongars, t. II. 



120 HISTOIRE 

« tiens auront du désavantage dans cette bataille. Si je le 
« dis hautement , je passerai pour un fou ; si je ne le dis pas, 
« ma conscience en sera chargée. Que vous en semble? — 
« Mon frère, répondit Illuminé , peu vous importe le juge- 
« ment des hommes. D'ailleurs , ce n'est pas d'aujourd'hui 
« que l'on vous regarde comme un insensé. Déchargez votre 
« conscience, et craignez Dieu plus que le monde '. » Et le 
héraut du Christ donna aux croisés des avis salutaires, pré- 
disant les malheurs du combat. Mais la passion enivrait les 
esprits , et les paroles du saint furent prises pour des rêve- 
ries. La bataille fut livrée le vingt-neuvième jour d'août , par 
une chaleur excessive : les chrétiens perdirent six mille 
hommes, tant morts que prisonniers. Cette perte fit com- 
prendre qu'on n'aurait pas dû mépriser la sagesse du 
pauvre 2 ; car l'âme de l'homme pur découvre quelquefois 
mieux la vérité que sept sentinelles posées sur des hauteurs 
pour tout observer z . 

Cependant François , après avoir passé de longues heures 
dans la prière , se lève avec un visage rayonnant de force et 
de confiance , et il prend le chemin du camp des infidèles en 
chantant ces paroles du prophète : «Maintenant, Seigneur, 
que vous êtes avec moi , je ne craindrai aucun mal , quand 
même je marcherais au milieu de l'ombre de la mort 4 . » On 
lui représenta le danger d'une telle entreprise et l'ordre du 
Soudan qui promettait un besant d'or à quiconque lui appor- 
terait la tête d'un chrétien; mais rien ne put arrêter cet 
intrépide chevalier de Jésus-Christ. Deux brebis qu'il ren- 
contra d'abord lui causèrent une grande joie; il dit à son 
compagnon : « Frère, ayez confiance au Seigneur, la parole 

1 Si belìi fuerit attentatus ingressus, ostendit mihi Dominus non prospere 
cedere christiaois. . . Respondit socius : Frater, prò minimo tibi sit ut ab 
hominibus judiceris , quia non modo incipis fatuus reputari... S. Bona- 
ventura , cap. xi. 

2 In quo evidenter innoluit quod spernanda non erat sapientia pauperis. 
S. Bonaventura , cap. xr. 

3 Ecclesiaàt. xxxyii , 18. 
< Psalm. 22. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 122 

de l'Évangile s'accomplit en nous : Voici que je vous envoie 
comme des brebis au milieu des loups '. » En effet, un peu 
plus loin, une bande de Sarrasins se jeta sur eux, comme 
des loups sur des brebis. Ces infidèles les chargèrent de 
coups et d'insultes, et, bien garottés, ils les conduisirent au 
Soudan, qui leur demanda par qui , pourquoi et comment ils 
étaient envoyés. François répondit avec tout le courage de 
son cœur : « Ce ne sont point les hommes; c'est le Dieu très 
t haut qui m'envoie pour montrer, à vous et à votre peuple, 
« le chemin du salut et vous annoncer l'Évangile de la vé- 
« rite 2 . » Il prêcha alors avec une merveilleuse ferveur et 
une force admirable un seul Dieu en trois personnes, et 
Jésus-Christ , Sauveur du monde ; c'était l'accomplissement 
de ces paroles : e Je vous donnerai ma bouche et ma sagesse; 
à quoi tous vos ennemis ne pourront résister, ni rien op- 
poser \ > Le Soudan, frappé d'un si beau dévouement, l'écouta 
volontiers et l'engagea avec instance à demeurer avec lui. 
François dit : « Je resterai avec vous si vous et votre peuple 
t vous vous convertissez pour l'amour de Jésus-Christ. Si 
« vous hésitez à quitter la loi de Mahomet pour la loi du 
« Christ, ordonnez qu'un grand feu soit allumé, et j'en- 
« trerai dedans avec vos prêtres, afin que vous voyiez par la 
« quelle est la foi qu'il faut suivre en toute vérité et en toute 
« certitude \ — Je ne crois pas, répondît le Soudan, 
qu'aucun de nos prêtres voulût entrer dans le feu , ni souf- 

1 Cum iter cepisset, obvias habuit oviculas duas , quibus visis exhilara- 
tus Tir sanctus dixit ad socium ... S. Bonaventura , cap. ix. 

2 Se missum non ab homine , sed a Deo; ut ei et populo suo viam salu- 
tis ostenderet , et annuntiaret evangelium veritatis. Marino Sanuto, Secreta 
fìdelium crucis, lib. III, part, xi , cap. vin , ap. Bongars. Marino Sanuto, 
célèbre voyageur du treizième siècle , présenta son livre à Jean XXII , avec 
quatre cartes géographiques fort importantes; c'est le premier ouvrage 
d'économie politique et commerciale que nous ayons. Là on peut voir com- 
bien plutôt et combien mieux le commerce se serait développé sous l'in- 
fluence immédiate du christianisme. 

3 Luc, 21. 

4 . . . Quod si haesilas propter fidem Chrisli legem dimiltere Mahumeli , 
jubé jgnem accendi permaximum et ego cum sacerdolibus tuis ignem in- 



122 HISTOIRE 

frir quelque tourment pour sa foi *. » Il fit cette réponse; car 
il avait vu s'esquiver en secret et promptement un des plus 
considérables et des plus anciens imans 2 . François reprit : 
« Si vous me promettez d'embrasser la religion chrétienne , 
j'entrerai seul dans le feu ; si je suis brûlé , qu'on l'impute à 
mes péchés ; sinon , vous reconnaîtrez le Christ , sagesse et 
puissance de Dieu , vrai Dieu et Seigneur. » Le Soudan lui 
avoua qu'il n'osait accepter ce parti, de crainte d'un mouve- 
ment dans le peuple 5 . Il offrit à François de riches présens ; 
cet amant de la pauvreté les méprisa comme de la boue ; 
mais craignant que quelques uns des siens , touchés par les 
paroles du saint homme , ne se convertissent et ne passassent 
à l'armée des chrétiens , il le fit conduire en sûreté et avec 
honneur au camp devant Damielte. « bienheureux homme! 
s'écrie saint Bonaventure, qui, bien que son corps n'ait pas 
été déchiré par le fer du tyran , n'a pas perdu la ressem- 
blance avec l'Agneau divin immolé ! O bienheureux homme î 
qui n'a pas succombé sous le glaive, et qui pourtant a reçu 
la palme du martyre!» 

Écoutons Bossuet, célébrant cette croisade de François : 

« Il court au martyre comme un insensé : ni les 

fleuves, ni les montagnes, ni les vastes espaces des mers ne 
peuvent arrêter son ardeur ; il passe en Asie , en Afrique , 
partout où il pense que la haine soit la plus échauffée contre 
le nom de Jésus. Il prêche hautement à ces peuples la gloire 
de l'Évangile; il découvre les impostures de Mahomet, leur 
faux prophète. Quoi ! ces reproches si véhémens n'animent 
pas ces barbares contre le généreux François! Au contraire, 
ils admirent son zèle infatigable, sa fermeté invincible, ce 
prodigieux mépris de toutes les choses du monde; ils lui 

grediar : ul sic cognoscas, quae fides verior et certior sit tenenda. Marino 
Sanuto. 

1 Marino Sanuto. 

* Viderat enim statini quemdam de presbyteris suis virum authenticum 
et longaevum , hoc audito verbo , de suis conspectîbus aufuglsse. S. Bona- 
ventura , cap. ix. 

* Marino Sanulo. 






DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 125 

rendent mille sortes d'honneurs. François, indigné de se voir 
ainsi respecté par les ennemis de son Maître , recommence 
ses invectives contre leur religion monstrueuse ; mais, étrange 
et merveilleuse insensibilité ! ils ne lui témoignent pas moins 
de déférence, et le brave athlète de Jésus-Christ voyant qu'il 
ne pouvait mériter qu'ils lui donnassent la mort : « Sortons 
d'ici , mon frère , disait-il à son compagnon ; fuyons , fuyons 
bien loin de ces barbares trop humains pour nous , puisque 
nous ne les pouvons obliger ni à adorer notre maître ni à 
nous persécuter, nous qui sommes ses serviteurs. Dieu ! 
quand mériterons-nous le triomphe du martyre, si nous 
trouvons des honneurs même parmi les peuples les plus infi- 
dèles? Puisque Dieu ne nous juge pas dignes de la grâce du 
martyre, ni de participer à ses glorieux opprobres, allons- 
nous-en , mon frère, allons achever notre vie dans le martyre 
de la pénitence , ou cherchons quelque endroit de la terre où 
nous puissions boire à longs traits l'ignominie de la croix. > 

François , après avoir prêché aux croisés la concorde etl a 
pénitence , vint dans la Palestine et à Antioche ; partout il 
faisait des conquêtes spirituelles. Tous les religieux d'un cé- 
lèbre monastère de la Montagne -Noire embrassèrent son 
institut *, et l'évêque d'Acre, Jacques de Vitry, écrivant à ses 
amis de Lorraine sur la prise de Damiette , s'exprime ainsi : 
« Maître Reyner, prieur de Saint-Michel, est entré dans 
l'ordre des Frères Mineurs; cette religion se répand fort 
dans le monde, parce qu'elle imite exactement la forme de 
la primitive Eglise et la vie des apôtres. Le maître des Mi- 
neurs s'appelle frère François, homme tellement aimable, 
qu'il est vénéré de tous les hommes, même des infidèles 2 . » 

L'apostolat de François en Orient ne fut pas sans fruits; 
les Frères Mineurs y sont restés comme une éternelle protes- 
tation du Catholicisme. Dieu avait dit à son serviteur : « Par- 
cours présentement toute l'étendue de cette terre, parce 



1 Wadding , ann. 1219, n° G6 et seq. 

2 Epistola ad Lotharing., ap. Bongars , pag. 1149. 



124 HISTOIRE 

que je te la donnerai \ » Et comme les promesses de Dieu 
ne passent pas , on croirait que le résultat final des croisades 
a été d'établir les pauvres Franciscains gardiens du tom- 
beau de Jésus-Christ et protecteurs des fidèles pèlerins. Car 
leur habit grossier est tellement imprégné des parfums de 
la vertu et de l'esprit de sacrifice, qu'il commande aux Turcs 
le respect et presque l'amour 2 . 

De retour en Italie , François parcourut les villes de Pa- 
doue , de Bergamo , de Brescia , de Crémone , de Mantoue , 
évangélisant la paix et établissant des maisons de pauvres 
Mineurs. A sept siècles de distance , il est difficile de nous 
faire une idée un peu juste, un peu complète, du résultat 
actif et enthousiaste des prédications de François. Elles pro- 
duisaient sur les âmes l'effet de torches ardentes jetées sur 
des gerbes de blé 5 ; la grâce de Dieu et cette parole , voilà 
les seules causes de la merveilleuse propagation de l'Ordre : 
car la parole de l'homme, soutenue de la puissance de Dieu, 
est la plus grande force qui soit sous le soleil. Il s'en allait par 
les villes et par les bourgades de l'Italie, comme autrefois 
le Christ dans la Judée : faisant des miracles et évangélisant 
de toute son âme et de toutes ses forces, avec une in- 
croyable liberté, une sainte hardiesse; ne faisait-il pas ce 
qu'il disait 4 ? 

Lorsqu'il arriva à BoIogne-la-Savante , le concours des 
étudians et des habitans fut immense ; on ne pouvait faire un 
pas dans les rues 8 . Un empereur n'aurait pas eu le triomphe 
de cet homme petit , chétif , pauvrement vêtu. Arrivé sur 

1 Gènes., 3. 

2 Voir Quaresmo, Elucidatorium Terrae-Sanclœ. Description delà Terre- 
Sainte par le frère Eugène , Paris, 1646. C'est un des meilleurs itinéraires 
que nous ayons. Et encore : Transmarina peregrinano ad sepulcrum Do- 
mini , per Erhardum Reuwich de Trajecto inferiori , in ci vitate Moguntina , 
anno i486; et l'Itinéraire de M. de Chateaubriand. 

3 Erat enim verbuin ejus velut ignis ardens. S. Bonaventura , cap. xii. 

4 Ipse vero per diversas regiones progrediens , evangelisabal ardenler, 
Domino cooperante. . . Et quoniam primo sibi suaserat opere, quod aliis 
suadebat sermone. S. Bonaventura, cap. xu. 

5 Tanta hominum ejus visendi cupidorum concili salione exceptus est, 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 125 

la grande place , il prêcha cette multitude avec une si grande 
élévation d'esprit , qu'on croyait entendre un ange et non 
un homme. Non seulement beaucoup se convertirent à une 
vie de mortification et de pénitence , mais deux étudians de 
la Marche-d'Ancône, Pellegrini Fallerone et Rigeri de Mo- 
dène entrèrent dans sa famille , et , pour confirmer sa pré- 
dication, il guérit un enfant aveugle ! . Voici un acte authen- 
tique que Sigonius a tiré des archives de l'Eglise de Spala- 
tro : « Moi , Thomas , citoyen de Spalatro et archidiacre de 
l'église cathédrale de la même ville, étudiant à Bologne l'an 
4220, j'ai vu , le jour de l'Assomption de la Mère de Dieu, 
saint François prêcher dans la place , devant le Petit-Palais , 
où presque toute la ville était assemblée. Il commença ainsi 
son sermon : Les anges, les hommes , les démons. Il parla 
de ces êtres intelligens si bien et avec tant d'exactitude, que 
beaucoup de gens de lettres qui l'écoutaient admirèrent un 
tel discours dans la bouche d'un homme simple. Il ne suivit 
point la manière ordinaire des prédicateurs; mais, comme 
un orateur populaire , il ne parla que de l'extinction des 
inimitiés et de la nécessité de faire des traités de ? paix et 
d'union. Son habit était sale et déchiré, sa personne ché- 
tive, son visage défait; mais Dieu donnait une si grande effi- 
cacité à ses paroles , qu'un grand nombre d'hommes nobles, 
dont la fureur cruelle et effrénée avait répandu beaucoup 
de sang, se réconcilièrent. L'affection et la vénération pour 
le Saint étaient si universelles et allaient si loin, que les 
hommes et les femmes couraient à lui en foule , et que l'on 
s'estimait heureux de pouvoir seulement toucher le bord de 
sa robe 2 . » 

La prédication populaire , tel a été le but saintement at- 
teint par l'Ordre des Pauvres Mineurs, qui , sans cesse mêlés 

ut per fias incessus esset ablatus. Sigonius, de Episcopis Bononiensibus , 
ad ann. 1220. Bologne, 1586, in-4°. 

1 Sigonius, p. 112. 

■ Fuit aulem exordium sermonis ejus , angeli, Domines , daemones. De 
his autem spiri t i bus ralionabilibus ila bene, et districte proposuif , ut multi» 
lilteratis qui aderant, fìeret admirationi non modicae sermo hominis idiot»; 



126 HISTOIRE 

au peuple, y infiltraient les idées chrétiennes. Dès les pre- 
miers temps de l'Ordre , François prépara ses disciples à 
exercer cette mission ; il leur disait : « Que les ministres de 
la parole de Dieu s'appliquent uniquement aux exercices 
spirituels , sans que rien les en détourne ; car puisqu'ils sont 
choisis du grand Roi pour déclarer ses volontés au peuple , 
il faut qu'ils apprennent dans le secret de la prière ce qu'ils 
doivent annoncer dans leurs sermons, et qu'ils soient inté- 
rieurement échauffés pour pouvoir prononcer des paroles 
qui embrasent les cœurs. Ceux qui profitent de leurs pro- 
pres lumières et qui goûtent les vérités qu'ils prêchent sont 
bien dignes de louanges; d'autres font pitié : ils vendent leur 

travail pour l'huile d'une vaine approbation C'est une 

chose déplorable que l'état d'un prédicateur qui cherche 
par ses discours non le salut des âmes, mais sa propre 
gloire, ou qui détruit par sa conduite ce qu'il établit par sa 
doctrine. Un pauvre frère simple et sans parole, qui, par 
ses bons exemples, porte les autres à bien vivre, doit lui 
être préféré. Celle qui était stérile s'est vue mère de beau- 
coup d'enfans, et celle qui avait beaucoup d'enfans s'est 
trouvée stérile. La stérile représente ce pauvre frère, le- 
quel , n'exerçant point le ministère qui donne des enfans à 
l'Eglise, ne laissera pas d'en avoir plusieurs au jour du ju- 
gement, parce qu'alors Jésus-Christ, le souverain juge, lui 
attribuera avec honneur ceux qu'il convertit par ses prières 
intimes. Celle qui avait beaucoup d'enfans et qui s'est trou- 
vée stérile est la figure du prédicateur vain qui n'a que des 
paroles. Il se réjouit maintenant d'avoir engendré beaucoup 
d'enfans à Jésus-Christ ; mais alors il se trouvera les mains 
vides, et reconnaîtra qu'ils ne lui appartiennent pas. 

< Plusieurs mettent toute leur application à acquérir de la 
science , s'écartant de l'humilité et de l'oraison , se répan- 
dant et se dissipant au dedans et au dehors. Quand ils ont 

non tamen ipse modum pncdicantis tenuit, seti quasi concionantis tota ver- 
borum ejus materia discurrebat ad extinguendas inimicitias. . . Sigonius, 
pag. 113 , in-4". 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 127 

prêché et qu'ils apprennent que quelques uns en ont été 
édifiés et touchés, ils s'élèvent et s'enflent de ce succès, 
sans faire réflexion que Dieu l'a accordé aux prières et aux 
larmes de quelques pauvres frères humbles et simples. Ce 
sont là mes véritables frères , mes chevaliers de la Table- 
Ronde qui se cachent dans des lieux solitaires pour mieux 
vaquer à l'oraison , et dont la sainteté bien connue de Dieu 
est quelquefois inconnue aux hommes. Un jour ils seront 
présentés par les anges au Seigneur, qui leur dira : Mes en- 
fans bien-aimés , voilà les âmes qui ont été sauvées par vos 
prières, par vos larmes, par vos bons exemples. Recevez le 
fruit des travaux de ceux qui n'y ont employé que leur 
science. Parce que vous avez été fidèles en peu de choses , 
je vous établirai sur beaucoup. Ils entreront ainsi dans la 
joie du Seigneur, chargés du fruit de leurs vertus, tandis 
que les autres paraîtront nus et vides devant Dieu , ne por- 
tant que des marques de confusion et de douleur. » 

Ainsi les Frères Mineurs et les Frères Prêcheurs ont re- 
nouvelé la parole de Dieu, qui se traînait languissante dans 
des formes vieillies. Trois siècles après, la compagnie de 
Jésus et des Clercs-Réguliers vint donner une autre allure à 
la prédication; de nos jours, quoi qu'on dise, quoi qu'on 
fasse, elle brisera l'enveloppe froide et prétentieuse où la 
tiennent étouffée les académiques imitateurs de Massillon. 
L'Esprit souffle où ii veut et comment il veut , et toutes les 
forces de la terre ne peuvent le tenir en captivité. 



Cljapîtrr tmj. 

1220. 



L'Ordre de saint François reçoit la couronne du martyre. — Martyrs de Maroc. 
— Sept autres frères envoyés chez les Maures y sont martyrisés en 1221. 



Hsec est vera fraternitas, quœ nunquam 
potuît vic-lari certamine ; qui effuso sanguine 
secuti sunt Dominum. 

Quœ vox, qua? poterit lingua retexere, 
Quœ tu martyribus munera préparas? 
Rubri nam fluido sanguine laureis 
Dìtantur bene fulgidis. 

Bréviaire romain. 



Dans le grand chapitre général de 4219, nous avons vu 
François partager à ses disciples tout le monde à conquérir; 
il avait pris pour lui l'Asie par la voie des croisades , et nous 
l'avons suivi dans sa mission. Frère Égidius et quelques 
autres, remplis de la même charité et du même dévouement, 
étaient allés en Afrique; mais, malgré eux, ils revinrent 
bientôt en Italie. Six frères furent désignés pour aller 
prêcher la foi aux Maures d'Espagne et de Maroc. Or 
ces religieux s'appelaient Berardo, Pietro, Otton, Ajuto, 
Accursio, Vitale. François les bénit, leur donna ses der- 
nières instructions avec le baiser d'adieu, et ils parti- 
rent , n'emportant pour tout viatique que leur bréviaire et 



HISTOIRE DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 120 

la grâce de Jésus-Christ. Frère Vital , conducteur de cette 
troupe sainte , tomba malade en Aragon ; se sentant trop 
faible pour un si rude combat, il désigna frère Bérard pour 
le remplacer dans le commandement. En effet , Vital après 
de longues douleurs tressaillit d'allégresse, apprenant le 
triomphe de ses frères , et par un dernier effort d'amour, il 
rompit ses liens et retourna à Dieu '. 

Les cinq religieux arrivèrent en Portugal; à Coïmbre, 
Uraca , femme du roi , Alfonse II , les reçut comme des 
envoyés du ciel. A Alenquer, ils eurent le bonheur de se 
trouver en famille dans le couvent établi par saint François, 
lors de sa mission en Espagne. Séville fut la première ville 
sous la domination des Maures, où ils prêchèrent l'Évan- 
gile. Ils étaient logés chez un chrétien , ils passèrent huit 
jours dans la prière et les œuvres de pénitence , demandant 
à Dieu la force du martyre. Leur hôte les détourna de leur 
projet , dans la crainte où il était de voir entraver le 
commerce des marchands chrétiens au milieu des infidèles. 
Nos chevaliers de Jésus-Christ ne l'écoutèrent seulement pas 
et abandonnèrent aussitôt sa maison. Pleins de valeur , ils 
allèrent à l'assaut, « à savoir, à la mosquée des Maures , où 
ayant trouvé leurs ennemis en armes , faisant oraison à leur 
prophète, ils commencèrent à les frapper et charger du 
couteau tranchant de la parole de Dieu , preschant et louant 
la foy de Jésus 2 . » Mais à leur habit étrange, et à leur lan- 
gage plus étrange encore , on les chassa , les traitant comme 
fous. Ce commencement d'opprobre doubla leur sainte fer- 
veur; ils se présentèrent dans une autre mosquée plus 
grande , d'où ils furent rudement repoussés. Alors ils se di- 
rent les uns aux autres : « Souvenons-nous de ces paroles de 
Notre Seigneur Jésus-Christ : Petit troupeau , ne craignez 
point , car il plaît à votre Père que vous possédiez son 
royaume. Allons , abattons le chef, pour nous rendre la vic- 
toire des membres plus facile et aisée; allons courageuse- 



1 Wadding. 

' Les Croniques des Frères Mineurs, in-8°, t. II, p. il. 

a 



130 HISTOIRE 

ment et joyeusement lui prêcher la foi de Jésus-Christ , le 
baptême et la rémission des péchés. » Ils vinrent donc au pa- 
lais du chef des Maures de Séville , se dirent les envoyés du 
Roi des rois et ils y prêchèrent Jésus-Christ et la nullité delà 
foi en Mahomet. Le chef maure irrité ordonna qu'ils fussent 
chassés et mis à mort : mais sur quelques observations de 
son fils, et aussi dans les intérêts de sa conquête , il révoqua 
cette première sentence et les fit enfermer dans une 
tour \ 

La vérité qui n'est jamais captive, les conforta intérieu- 
rement; ils montèrent au haut de la tour et prêchèrent la 
parole de Dieu à tous ceux qui passaient dans la rue. On 
les enferma alors dans une basse fosse , et après cinq jours , 
le chef maure les fit comparaître de nouveau devant lui ; il 
leur promit grâce et faveur , les tenta même par l'appât 
des richesses et de l'or, s'ils voulaient embrasser la loi 
de Mahomet. Les généreux confesseurs répondirent : 
« Prince , plût à Dieu que vous voulussiez vous faire grâce à 
vous-même. Traitez-nous comme vous voudrez. Il ne tient 
qu'à vous de nous ôter la vie , mais nous sommes sûrs que 
la mort nous fera jouir de l'immortalité glorieuse. » Us s'em- 
barquèrent pour Maroc sur un vaisseau qui portait en 
Afrique plusieurs chrétiens mécontens. Celte perpétuelle 
migration de chrétiens chez les Mahométans au treizième 
siècle a servi au développement industriel et commercial , 
mais aussi elle mélangea les races et rendit plus difficile la 
réaction chrétienne et nationale de l'Espagne. Nos confes- 
seurs de la foi furent reçus avec un grand respect par Pedro 
de Portugal, qui s'était retiré à Maroc à cause de quelques 
discussions avec Alfonse II, son frère. Ce prince les engagea 
à reposer un peu leurs corps exténués de fatigues. Leurs 
visages étaient si pâles et si maigres que la peau semblait 
collée aux os; leurs yeux étaient profondément enfoncés et 
leurs épaules courbées par la mortification. Mais ils étaient 
remplis d'un courage surhumain et d'une joie immense. Il 



Rolland. Act. sanctorum , 16 januar., p. G6. 






DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 151 

les engagea surtout à modérer leur zèle , à agir avec pru- 
dence, afin de ne pas s'exposer à voir renouveler les persé- 
cutions qu'ils avaient endurées à Séville. Peut-on arrêter le 
cerf qui court se désaltérer aux sources pures de la mon- 
tagne ? Peut-on éteindre dans l'âme de l'apôtre cette soif brû- 
lante du sacrifice et de la mort? L'amour est plus fort que la 
mort. Ces glorieux missionnaires sortirent le lendemain 
à l'aurore , et s'arrêtèrent dans les rues les plus fréquentées 
pour y prêcher la foi de Jésus- Christ. 

Un jour , Bérard , qui savait mieux l'arabe que ses frères , 
monté sur un char , instruisait le peuple : le chef mahomé- 
tan passa ; il allait selon la coutume orientale visiter les tom- 
beaux de ses ancêtres. Bérard continua à parler avec une 
grande véhémence; il fut pris pour un fou, et le roi ordonna 
que ces hommes fussent reconduits dans le pays des chré- 
tiens. Le Portugais Pedro leur donna des guides pour Ce»*ls 
où ils devaient s'embarquer. Mais ils échappèrent à la sur- 
veillance de ces conducteurs , et revinrent prêcher à Ma- 
roc. Le roi les fit jeter dans un cachot où ils furent privés 
de toute nourriture; la grâce de Dieu les sustentait intérieu- 
rement. Et après vingt jours, on les mit en liberté, crai- 
gnant d'avoir offensé Dieu à leur égard , car une sécheresse 
excessive avec les maladies et la mort affligeaient le pays '. 
Les chrétiens de Maroc appréhendant que l'ardeur de ce 
zèle admirable ne leur attirât des persécutions , les firent 
garder dans la maison du prince portugais. Il les mena dans 
une expédition militaire au profit du roi de Maroc contre des 
tribus rebelles dans l'intérieur de l'Afrique. L'armée s'en 
revenait victorieuse et traversait péniblement un désert sa- 
blonneux. Les soldats mouraient de soif; depuis trois jours 
on n'avait pas eu d'eau. Dieu alors voulut par le moyen d'un 
pauvre Mineur donner un grand signe de sa puissance à ces 
infidèles. Frère Bérard , comme autrefois Moïse , frappa la 
terre d'un bâton , et une source abondante en jaillit aussitôt. 

' Estimantes autem aliqui quia proptcr carcererai sanclorum fralrum illa 
tempcstas evenisset. Bolland., ?G januar., p. 66. 



132 HISTOIRE 

Les hommes et les animaux se désaltérèrent, on fit pro- 
vision d'eau dans des outres, et la source tarit \ Revenus à 
Maroc , nos intrépides chevaliers de Jésus-Christ, forts de la 
puissance de Dieu et de la vénération du peuple, ne gar- 
dèrent plus aucune mesure et prêchèrent hardiment jus- 
qu'en face du roi qu'ils allaient attendre dans les rues où il 
devait passer. Il ordonna à un de ses officiers nommé Abo- 
zaïda de les faire mourir dans les tortures les plus affreuses. 
Cet homme, qui avait été témoin du grand miracle du 
désert , voulut attendre l'occasion de fléchir la colère du roi ; 
il se contenta de les mettre en prison. Mais là ils eurent 
à souffrir toutes sortes d'outrages : le geôlier était un chré- 
tien renégat. Après quelque temps Abozaïda , les ayant fait 
venir, les trouva plus hardis, plus intrépides encore; il 
commanda alors qu'ils fussent séparés et livrés à trente 
bourreaux. On leur lia les pieds et les mains , on les traîna 
sur le pavé, la corde au cou ; on les frappa avec une telle 
violence que leurs entrailles en furent presque découvertes ; 
on les roula sur du verre et sur des briques cassées, et 
le soir on versa du vinaigre sur leurs plaies saignantes. 
Pendant ce long et cruel supplice , ils bénissaient Dieu et 
chantaient ses louanges; il n'y avait que les blasphèmes qui 
pénétraient dans leur cœur et en troublaient la joie parfaite 
et abondante. Rejetés pendant la nuit sur la paille de leur 
prison , l'Esprit consolateur y descendit avec eux pour les 
fortifier et les soutenir. Les gardes virent une grande lu- 
mière qui venait du ciel , et qui paraissait y élever les pau- 
vres Mineurs. Les croyant sortis, ils accoururent tout ef- 
frayés , mais ils les trouvèrent priant Dieu avec une grande 
dévotion 2 . 
Le roi les fit de nouveau comparaître en sa présence. Us y 

1 Frater Beraldus , praevià oratione , accepio brevi paxillo, terrain fodit 
et statini fous erupit. Bollanti., 1G januar., p. 66. 

2 Eadera nocle visum fuit custodibus , quod lux magna de cœlo descen- 
debat et sanctos fratres recipiens ad cœlos cuna innumerabili multitudine 
sublimabat. Qui stupefacti et ferriti ad carcerem accedentes, eos devote 
orantes invencrunt. Bolland., 16 januar., p. 67. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 155 

furent conduits dépouillés et garottés. Un officier sarrasin 
qui les rencontra voulut leur persuader d'embrasser la loi de 
Mahomet. Le frère Otto, le rebutant avec horreur, cracha 
deux fois contre terre en signe de mépris, ce qui lui attira 
un rude soufflet; il lendit l'autre joue, suivant le conseil de 
Jésus-Christ. Le roi leur dit : « Êtes-vous donc ces impies qui 
méprisez la vraie foi , ces insensés qui blasphémez contre 
l'Envoyé de Dieu? — Oroi! répondirent-ils, nous n'avons 
point de mépris pour la vraie foi ; au contraire, nous sommes 
prêts à souffrir et à mourir pour la défendre; mais nous dé- 
lestons la vôtre et le méchant homme qui en est l'auteur. > 
Alors le roi eut recours au moyen le plus puissant en Orient, 
l'amour des plaisirs et de l'or. Il avait fait venir des femmes 
richement parées; il dit : «Si vous voulez suivre la loi de 
Mahomet, je vous donnerai ces femmes pour épouses, avec 
de grandes richesses, et vous serez puissans dans mon 
royaume. Autrement , vous mourrez par le glaive. » Les con- 
fesseurs de la foi répondirent : « Nous ne voulons ni de vos 
femmes, ni de vos honneurs; que cela soit pour vous et que 
Jésus-Christ soit pour nous. Faites-nous encore souffrir toute 
sorte de lourmens, faites-nous mourir; la douleur nous 
semble légère quand nous contemplons la gloire éternelle \» 
En prononçant ces paroles, leur âme surabondait de joie et 
d'espérance.... Le roi prit son cimeterre et leur fendit la tête 
par le milieu du front. Ainsi les prémices du noble sang des 
Frères Mineurs furent offertes à Dieu, le seizième jour de jan- 
vier, par les mains d'un grand et royal bourreau 2 . Dans le 
même moment, Sancia de Portugal les vit monter triom- 
phans dans le ciel. Leurs corps, déchirés et mis en lam- 
beaux par les infidèles, furent soigneusement recueillis par 
les chrétiens. Pedro de Portugal les fit transporter dans sa 
patrie , et son frère le roi Alfonse les déposa solennellement 
dans l'église des chanoines réguliers de Sainte-Croix de 
Coïmbre. 



1 Bolland., 16 jarniar., p. G7. 

1 Croniqufs des Frères Mineurs , liv. IV, chap. xtii 



154 HISTOIRE 

François tressaillit d'allégresse en apprenant les souf- 
frances et la mort de ses enfans; il regarda son Ordre à ja- 
mais consacré par ce baptême de sang, et disait en pleurant 
de joie : «Certes, je puis dire en toute assurance que j'ai 
cinq Frères Mineurs ! » Puis se tournant du côté de l'Es- 
pagne, il saluait le couvent d'Alenquer, d'où ils étaient 
partis pour aller au martyre : «Maison sainte, terre sacrée, 
tu as produit et offert au roi du ciel cinq belles fleurs pour- 
prées, d'une odeur très suave. maison sainte ! sois toujours 
habitée par des saints \ » 

L'année suivante (1221) , animés par le triomphe des mar- 
tyrs de Maroc , Daniel , ministre de la province de Calabre, et 
six autres religieux, Samuel, Donule, Léon, Ugolini, Nicolas 
et Ange , s'embarquèrent dans un port de Toscane pour aller 
combattre et mourir à Maroc; mais ils s'arrêtèrent dans un 
faubourg de Ceuta , où ils évangélisèrent les marchands chré- 
tiens de Pise, de Gênes et de Marseille, qui ne pouvaient 
entrer dans la ville. Le samedi , deuxième jour d'octobre, ils 
confessèrent leurs péchés et reçurent la sainte communion ; 
le soir, ils se lavèrent les pieds l'un à l'autre, pour imiter le 
Fils de Dieu, qui lava les pieds de ses disciples avant sa Pas- 
sion 2 . Le lendemain dimanche, la tête couverte de cendres, 
ils s'avancèrent dans les rues de la ville, disant à haute voix : 
« Jésus-Christ est le seul vrai Dieu; il n'y a de salut qu'en 
lui. » Ils furent bientôt arrêtés et conduits devant le chef 
mahométan, qui, les voyant rasés et les entendant parler 
avec tant de véhémence , les prit pour des fous. Néanmoins 
il les fit jeter en prison, où ils furent cruellement traités. 
C'est alors qu'ils adressèrent aux marchands chrétiens du 
faubourg de Ceuta la belle lettre que nous enchâssons ici 
comme une relique précieuse : 



' S. Francisci opuscula , t. Ili, p. 8G. 

' Vesperi autem invicem sibi laverunt pedcs , commémorantes eam 
Christ! charitatem. — Surius, x , oct., p. 757. — Les Actes primitifs de ces 
martyrs ont été tirés d'une chronique allemande fort ancienne qui avait 
pour titre : Vinea sancii Francisci. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 155 

« Béni soit le Père de Notre-Seigneur Jésus Christ, iePère 
des miséricordes et le Dieu de toute consolation , qui nous 
soutient dans nos souffrances et qui prépara au patriarche 
Abraham la victime pour le sacrifice; Abraham qui a obtenu 
la justice et le titre d'ami de Dieu , parce qu'il est sorti de sa 
terre et a erré dans le monde, plein de confiance dans 
l'ordre du Seigneur. Ainsi donc que celui qui est sage de- 
vienne fou pour être sage, car la sagesse de ce monde est 
folie devant Dieu. Il nous a été dit : « Allez, prêchez l'Evan- 
gile à toutes les créatures, et enseignez que le serviteur ne 
doit pas être plus grand que le maître. Si vous êtes persé- 
cutés , considérez que moi aussi j'ai été persécuté.» Et nous, 
très petits et indignes serviteurs , nous avons laissé notre 
pays, nous sommes venus prêcher l'Evangile aux nations in- 
fidèles ; nous sommes pour les uns une odeur de vie, pour les 
autres une odeur de mort. Nous avons prêché ici devant le 
roi et devant son peuple la foi de Jésus-Christ , et on nous a 
chargés de fers. Nous sommes pourtant grandement consolés 
en Notre-Seigneur, et nous avons confiance qu'il recevra 
notre vie comme un sacrifice agréable \ > 

Le juge, nommé Arbald, les fit comparaître devant son 
tribunal ; il leur dit : « Renoncez au Christ et embrassez la foi 
de Mahomet. » Les confesseurs répondirent : « Jésus-Christ 
seul est Dieu , et il n'y a de salut qu'en lui. » On les sépara et 
on les tenta chacun en particulier par des promesses et par 
des menaces : ils restèrent inébranlables. Daniel parlait avec 
beaucoup de force ; un Maure lui déchargea sur la tête un 
coup de cimeterre. Il répondit sans aucune émotion : « Misé- 
rable, quittez votre Mahomet maudit, ses sectateurs sont les 
ministres de Satan , et suivez Jésus-Christ. » Arbald les con- 
damna à avoir la tête tranchée. Revenus le soir dans leur 
prison , les six frères se jetèrent aux pieds de Daniel , lui di- 
sant avec des larmes de joie : «Nous rendons grâces à Dieu 
et à vous, mon père, de nous avoir conduits à la couronne du 

Marc de Lisbonne, Curonicas (la ordcm, part. II. Petrus Rodulphius, 
Hist. Seraph. , p. 75, 



136 HISTOIRE DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 

martyre. Bénissez-nous et mourez; le combat finira bientôt, 
et nous aurons une paix éternelle. » Daniel les embrassa avec 
tendresse , et les bénit avec ces paroles : « Réjouissons-nous 
dans le Seigneur, voici pour nous un jour de fête : les anges 
nous environnent, le ciel nous est ouvert; aujourd'hui nous 
recevrons tous la couronne du martyre '. » 

Ils s'avancèrent triomphans au supplice; on aurait cru 
qu'ils allaient s'asseoir à un banquet nuptial. Leurs âmes 
s'élevèrent dans le ciel , et leurs corps furent horriblement 
lacérés par la multitude 2 . De pieux marchands marseillais 
en recueillirent quelques débris mutilés , qui furent depuis 
transportés en Espagne. Léon X permit de les honorer d'un 
culte solennel. 

Ainsi François a eu l'inappréciable bonheur de voir cou- 
ronner martyrs dans le ciel douze de ses enfans. Ce sang pur 
et généreux, répandu sur la terre, fit germer une abon- 
dante moisson; car jamais une goutte de sang chrétien n'est 
tombée froide et stérile. Chacune a sa vertu intime et sa 
force ; c'est là le mystère de la rédemption par le sang. La 
nature entière en porte l'empreinte sacrée, et dans l'ordre 
de la grâce, l'homme qui ne boit pas le sang de Jésus-Christ 
ne peut avoir la vie en lui. Un coup d'ceil sur l'histoire du 
Christianisme fait bien comprendre la réalité de ces mystères 
devant lesquels nous devons abaisser nos entendemens. Les 
docteurs , les Pères de l'Église sont nés du sang des martyrs, 
et du sang de ces pauvres Frères Mineurs, morts pour Jésus- 
Christ, nous allons voir s'élever un lys éternel qui a parfumé 
l'Église des arômes de ses vertus, et qui l'a illuminée de 
l'éclat de sa science. 



1 Mox fratres sex ad pedes Danielis ministri prolapsi, cum lacrymis dixe- 
runt : Gralias agimus Deo et Ubi Pater, quod ad martyrii percipiendam coro- 
nara perducti sumus. . . Gaudeamus omnes in Domino, diem festum célé- 
brantes. Surius , oclob., p. 738. 

1 Ibant itli gaudenles Dominum laudarne» , période ac si ad opiparum Ba- 
sent invitali convivium. . . Sacra autem capita comminuta suni , et corpora 
misere discerpta a pueris et Saracenis. Surius. 



Cljapttrc \x. 

1221. 



Saint Antoine de Padoue. — Détails sur sa vie et sur ses travaux. — L'Ordre 
de saint François reçoit la couronne de la science. — Alexandre de Halès. 
— Importance sociale delà prédication au treizième siècle. — Eglise et tom- 
beau de saint Antoine à Padoue. 



Gaude, feîix Padua, quœ thesaurum possirîes 

Inscription a Padoue. 

Vere ille arpa Testamenti est, et divinarmi* 
armarium Scripturarum. 

Paroles de Grégoire ix. 



Ce ne fut pas sans une disposition spéciale de la divine 
Providence que les reliques des Frères Mineurs martyrisés 
à Maroc furent placées à Coïmbre dans l'église des chanoines 
réguliers de Sainte-Croix , puisque Dieu les fit servir à la 
merveilleuse vocation d'un de ses plus illustres serviteurs. 

Fernandez naquit à Lisbonne en 1195. Il eut pour père 
Martin Buglion, de cette maison de Bouillon , qui sur sa tige 
glorieuse avait offert au monde Godefroy , fleur de la cheva- 
lerie chrétienne. Sa mère, dona Teresa Tavera, sortait 
d'une maison considérable en Portugal '. Fernandez s'était 

■ Pour la généalogie de la famille de saint Antoine, voyez Acta sanct.. 



io8 HISTOIRE 

retiré à l'âge de quinze ans chez les chanoines réguliers. Il 
se préparait dans la retraite à combattre les hérétiques par 
une prédication formée de la substance de l'Ecriture sainte 
et des Pères. Lors de la translation solennelle des reliques 
des martyrs , il sentit naître dans son cœur un désir ardent 
de mourir pour Jésus-Christ. Des frères du couvent de saint 
Antoine d'Olivarez étaient venus chercher l'aumône chez les 
chanoines de Sainte-Croix. Fernandez en fut profondément 
touché et demanda à entrer dans cet ordre si pauvre, si 
humble, si dévoué, et qui était généralement considéré 
comme une véritable réformation de l'esprit monastique. 
L'ordre de saint Augustin se glorifiera à jamais d'avoir 
donné la première nourriture , la première sève , à un arbre 
que Dieu transplanta dans un autre sol pour le bien de 
l'Eglise entière. Fernandez reçut le saint habit , et prit le 
nom d'Antoine. Il demanda et obtint de ses supérieurs la 
permission de passer en Afrique pour suivre les traces des 
martyrs. Une grande maladie le força à changer ses pro- 
jets; Dieu l'appelait à un autre apostolat et au long martyre 
de la pénitence. Il s'embarqua pour revenir en Portugal; un 
vent contraire poussa le vaisseau en Sicile. Antoine s'y ar- 
rêta quelque temps pour rétablir sa santé languissante, 
et vint au chapitre général de Sainte-Marie-des- Anges (1221). 
Il y arriva avec Philippin, jeune frère lay de Castille. 

Après le chapitre, Antoine et son compagnon se présen- 
tèrent au frère Gratian, provincial de Bologne , le suppliant 
de leur assigner un lieu où ils puissent étudier Jésus-Christ 
crucifié et la discipline régulière. Il les emmena dans sa 
province ; Philippin fut envoyé à Citta di Castello , et en- 
suite à Colombario en Toscane , où il mourut saintement. 
Antoine demeura dans l'ermitage du mont Saint-Paul , près 
de Bologne. Dans une petite cellule taillée dans le roc et iso- 

13 jun., t. II, p. 706. — La pieuse dame Tavera est enlerrée en l'abbaye 
de Saint-Vincent, près de Lisbonne, dans une cbapelle dédiée à son fils. Sur 
son tombeau on lit seulement : 

HIC JACBT MATER SANCTI ANTONI!. 



DE SAINT FRANÇOIS D 1 ASSISE. 159 

iée, il se livra tout entier à la méditation des saintes Écri- 
tures et à la mortification de ses sens. Vivant dans la simpli- 
cité au milieu des simples , il cachait sous des dehors faibles 
et humbles les grandes lumières qu'il recevait du ciel; Dieu 
prépare toujours dans le secret les apôtres qui doivent ré- 
pandre à grands flots la vérité et l'amour \ Bientôt fut ma- 
nifesté à ses supérieurs et au monde ce vase d'honneur sanc- 
tifié et préparé pour toutes sortes de bons usages. On l'en- 
voya à Forli dans la Romagne pour y recevoir les ordres ; 
il y avait plusieurs de ses Frères ; des Frères Prêcheurs et 
des prêtres séculiers. L'ordination était précédée par des 
exercices spirituels et des examens. Après une conférence , 
l'évêque désigna Antoine pour faire une exhortation pieuse. 
Il obéit. Sa parole fut d'abord simple et timide; mais se li- 
vrant tout entier aux inspirations de l'Esprit saint, elle revê- 
tit un merveilleux caractère de grandeur et de force 2 . A 
cette nouvelle, l'âme de François tressaillit de bonheur et 
d'espérance ; il comprit qu'une nouvelle voie allait s'ouvrir 
devant son Ordre qui porterait désormais sur la terre et au 
ciel la triple couronne de la sainteté, du martyre et de 
la science. Il ordonna à Antoine de se livrer à l'étude de la 
théologie, tout en continuant à évangéliser les peuples. Pour 
obéir à cette chère et sainte volonté, il alla avec un frère 
anglais, Adam de Marisco, qui fut depuis un célèbre docteur, 
à Verceil, où professait alors avec un succès immense, dans 
l'abbaye de Saint-André, Thomas, ancien religieux>de Saint- 
Victor de Paris 5 . Antoine devint supérieur à son maître, 
et de toutes parts ses frères le suppliaient d'enseigner à 
son tour la théologie dans un des couvens de l'Ordre. Le 
saint instituteur lui en donna l'obédience formelle en ces 
termes : 



1 Act. sanct. , 13 jun., pag. 70G. 
* lbid., pag. 708. 
3 lbid., pag. 729. 



110 HISTOIRE 

« A mon très cher frère Antoine , frère François , salufc 
en Jésus-Christ. 

« Il me plaît que vous enseigniez aux Frères la sainte théo- 
logie : de telle sorte néanmoins que l'esprit de la sainte orai- 
son ne s'éteigne ni en vous , ni dans les autres , selon la règle 
dont nous faisons profession. Adieu '. » 

Au moment où la science est si aride pour le cœur, si vide 
de l'esprit de Dieu , nous aimons à lire et à relire cette lettre 
si touchante, si simple , si pieuse ; nous aimons à la rappro- 
cher des instructions de saint François sur la science et à y 
puiser d'utiles enseignemens. On lui demandait un jour s'il 
trouvait bon que les hommes de science déjà reçus dans 
l'Ordre continuassent à étudier l'Écriture sainte , les Pères 
et la théologie. < Celarne plaît fort, répondit-il, pourvu 
qu'à l'exemple de Jésus-Christ qui a prié plus qu'il n'a lu , ces 
frères ne négligent point l'exercice de l'oraison , et qu'ils 
n'étudient pas tant pour savoir comment ils doivent parler, 
qu'afin de pratiquer ce qu'ils auront appris et de le faire 
pratiquer aux autres. Je veux que mes frères soient des dis- 
ciples de l'Evangile, qu'ils avancent de telle sorte dans 
la connaissance de la vérité, qu'en même temps ils croissent 
en simplicité : joignant ainsi, selon la parole de notre divin 
Maître , la simplicité de la colombe à la prudence du ser- 
pent 2 . » Une autre fois, il réprouvait la vaine science 
par ces terribles paroles : « Au jour de la tribulation ces 
hommes se trouveront les mains vides. Je voudrais donc 
qu'ils travaillassent maintenant à s'affermir dans la vertu , 
afin d'avoir le Seigneur avec eux dans les mauvais jours. 
Car il viendra ce temps où l'on jettera comme inutiles les 
livres par les fenêtres et dans les coins obscurs. Je ne veux 
pas que mes frères soient curieux de science et de livres : 

1 S. Francisco opuscula , t. I , p. 4. 

3 Nec tantum sludeant, ut sciant qualiler debeanl loqui , sed ut audits 
faciant, et cum fecerint aliis facienda proponant. . . . S. Bonaventura 
cap. xi. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 141 

ce que je veux , est qu'ils soient fondés sur la sainte humi- 
lité , la simplicité, l'oraison , et la pauvreté , notre maîtresse 
et notre dame. Cette voie seulement est sûre pour leur 
salut et pour l'édification du prochain , parce qu'ils sont ap- 
pelés à imiter et à suivre Jésus-Christ \ » Cela n'est-il pas le 
prélude de ce chant sublime de la grande épopée intérieure 
de la vie monastique. 

Le Christ. 

« Mon fils, ne vous laissez pas émouvoir par la beauté et 
la subtilité des discours des hommes : car le royaume de 
Dieu ne consiste point dans les discours , mais dans la vertu. 

« Soyez attentif à mes paroles qui enflamment le cœur, 
éclairent l'esprit, excitent la componction, et consolent en 
mille manières. 

« Ne lisez jamais ma parole dans l'intention de paraître 
plus savant ou plus sage. 

« Étudiez-vous à mortifier vos vices; cela vous servira 
plus que la connaissance de plusieurs questions difficiles. 

« Après avoir lu et appris beaucoup de choses , il faut tou- 
jours en revenir à l'unique principe de toutes choses. 

« C'est moi qui enseigne la science à l'homme , qui illu- 
mine l'intelligence des petits enfans , plus que l'homme ne le 
peut par ses leçons. 

« Celui à qui je parle sera bientôt sage et fera beaucoup 
de progrès dans la vie de l'esprit. 

« Malheur à ceux qui interrogent les hommes sur beau- 
coup de questions curieuses , et qui s'inquiètent peu d'ap- 
prendre à me servir ! 

« Viendra le jour où le Maître des maîtres, le Christ, le 
Seigneur des anges apparaîtra pour entendre la leçon de 
chacun, c'est-à-dire, pour examiner leurs consciences. 

1 . . . Ventura est enim tribulatio , quando libri ad nibilum utiles in fe- 
nestris et latebris projicientur. Nolo fralres meos cupidos esse scienliae et 
librorum, sed volo eos fundari super sanctam bumililalem. . . et dominant 
paupertatem. S. Franc, opuscula , t. III, p. 46. 



142 HISTOIRE 

< Et alors la lampe à la main , il scrutera Jérusalem, et les 
secrets des ténèbres seront dévoilés , et les langues des rai- 
sonneurs seront réduites au silence. 

« C'est moi qui en un moment élève l'âme humble , et l'a 
fait pénétrer plus avant dans les secrets de la vérité éternelle 
qu'elle n'aurait fait dans les écoles en dix années d'études. 

« J'enseigne sans le bruit des paroles, sans la confusion 
des opinions , sans le faste des honneurs , sans le conflit des 
argumens. 

« J'apprends à mépriser les biens delà terre , à dédaigner 
ce qui passe , à rechercher ce qui est céleste , à goûter 
ce qui est éternel , à fuir les honneurs , à souffrir le scan- 
dale , à mettre en moi toute son espérance , à ne désirer 
rien hors de moi , et à m'aimer ardemment et par dessus 
tout. 

« Quelques uns, en m'aimant ainsi intimement , ont appris 
des choses toutes divines , dont ils parlaient d'une manière 
admirable. 

« Ils ont fait plus de progrès par le renoncement en tout, 
que par une étude profonde. 

« Mais je dis aux uns des choses générales, aux autres 
de particulières ; je me découvre doucement à quelques uns 
sous des symboles et des figures ; je révèle à d'autres mes 
mystères au milieu d'une vive splendeur. 

« Les livres parlent à tous le même langage ; mais tous ne 
s'y instruisent pas également, parce que moi seul j'enseigne 
la vérité au dedans , je scrute les cœurs , je pénètre les pen- 
sées, j'excite à agir, et je distribue mes dons à chacun selon 
qu'il me plaît \ » 

L'Imitation de Jésus-Christ a été évidemment écrite sous 
l'influence de la réforme franciscaine; elle est fille de cet 
esprit nouveau que François souffla sur l'Église ; elle est la 
sœur de saint Bonaventure le Séraphique. Elle ne rappelle 
en rien la symétrie scolastique de l'époque; mais elle est 

1 Imitation de Jésus Chrit , li v. 111 , ch. xliii. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 443 

l'écho mystérieux de toutes ces aines ardentes et naïves , 
qu'un enfant de saint Benoît a modulé sur une lyre éternelle. 
Après les travaux de la vie active , le pieux solitaire a chanté 
les effusions rêveuses et les douces tristesses du cloître. 
Qu'elles soient donc éternellement bénies et exaltées ces 
institutions monastiques, qui, dans cette œuvre presque di- 
vine, nous ont légué la pensée la plus profonde et le monu- 
ment le plus glorieux du moyen âge ! 

Antoine enseigna d'abord à Montpellier : la France est 
destinée à recevoir les prémices de tout bien ; à Bologne , à 
Padoue , à Toulouse. Cependant le plus fameux docteur de 
l'Université de Paris abaissait son esprit devant l'humilité et 
la pauvreté. Alexandre de Halès, anglais de naissance, ensei- 
gnait avec un succès merveilleux. Il avait promis d'accorder, 
s'il était possible, tout ce qu'on lui demanderait pour l'a- 
mour de la sainte Vierge. Un jour, un Frère Mineur le ren- 
contrant, lui dit: « Révérend maître, il y a long-temps que 
vous servez le monde avec une grande réputation; notre 
Ordre n'a pas de maître savant; ainsi, pour sa gloire, pour 
votre sanctification, pour l'amour de Dieu et de la sainte 
Vierge Marie, prenez l'habit des Mineurs \ » Alexandre ré- 
pondit du fond de son cœur : « Allez , mon frère , je vous 
suivrai bientôt, et je ferai ce que vous demandez 2 . En effet , 
quelques jours après, quittant le monde, il revêtit le pauvre 
habit des Mineurs (1222). Ces changemens subits , ces ré- 
solutions spontanées n'étaient pas rares : quelque temps 
avant, on avait eu l'exemple de Jean de Saint-Gilles. Cet 
illustre docteur prêchait au clergé avec beaucoup de force 
sur la pauvreté volontaire dans le couvent des Frères Prê- 
cheurs: afin de persuader mieux par son exemple , il descen- 

1 Magister reverende, cum diu rnundo servicritis, ei cum magna fama, 
et nostra religio nulfum habeat magistrum , supplico vobis , ut amore Dei et 
Virginia, ad ulilitatem animae vestrae et noslrœ religionis honorem, nostri 
ordinis habitum assumalis. S. Antonin. Chron., part. III, lit. xxiv, cap. vin, 
51. 

a Vade, frater, quia statim te sequar, et faciam quod pelisti. S. An- 
tonin. 



144 HISTOIRE 

dit de chaire , alla prendre l'habit de saint Dominique et re- 
vint achever son discours f . 

Mais il ne faut pas croire que cette séparation du monde 
était sans douleur et ne laissait au fond de l'âme aucun re- 
gret : la plaie restait long-temps saignante. Les commence- 
mens de la vie religieuse parurent bien difficiles à Alexandre ; 
il eut de grandes peines intérieures. Dans cette agitation , il 
vit en esprit François chargé d'une croix de bois fort pe- 
sante ; il gravissait une montagne raide et abrupte. Alexandre 
le Maître voulut lui aider; le saint patriarche lui dit en le re- 
poussant avec indignation : « Va , misérable ; tu voudrais 
porter cette croix si pesante, toi qui ne peux porter une lé- 
gère croix d'étoffe 2 . » Et il fut fortifié par cette vision : il 
continua son enseignement public. L'Université lui accorda 
la faveur de présenter au baccalauréat celui de ses frères 
qu'il choisirait. Pendant qu'il était en prière , il vit sur la tête 
d'un Frère Mineur un globe de feu qui illuminait toute 
l'Église; or, ce frère était Jean de La Rochelle : ainsi l'Ordre 
fut doté d'un grand docteur de plus. Alexandre se proposa 
de rassembler dans un corps unique les matériaux épars de 
la théologie ; il composa cette Somme qui a été la première 
pierre et le plan du grand édifice catholique de saint Thomas. 
« Ce livre , dit Alexandre IV, est un fleuve sorti des sources 
du paradis, un trésor de science et de sagesse, rempli de 
sentences irréfragables qui écrasent le mensonge par le poids 
de la vérité ; il est très utile à tous ceux qui veulent s'avancer 
dans la connaissance de la loi divine. Il est l'ouvrage de Dieu, 
et l'auteur a été inspiré de l'Esprit-Saint 5 . » « On ne saurait 
assez dire , s'écrie Gerson , combien la doctrine d'Alexandre 
de Halès abonde en bonnes choses 4 !...» Mais la grande 

' Nicol. Trivethi , Chron. ap. d'Achery, Spicilegium. 

a Vade , miser, tu non vales portare unam crucem lèvera de panno, et 
poriabis unam ponderosara de ligno ? S. Antonio. 

H Bref d'Alexandre IV, ordonnant, en vertu de la sainte obéissance , 
aux maîtres et gardiens de l'ordre des Frères Mineurs d'achever la Somme 
d'Alexandre de Halès. Echard. Script, ord. Prïed., t. I , p. 321. 

* Gerson , in Epist. de laudibus Bonaventura? , edit. nov., t. I , p. 117. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. U5 

gloire d'Alexandre est d'avoir été le maître des deux plus 
illustres docteurs de l'Église au moyen âge, saint Thomas et 
saint Bonaventure. 

Saint Bonaventure, cet aigle de saint Jean, sorti du cœur 
de François, s'éleva à une hauteur infinie ; il a contemplé ce 
que l'œil vulgaire ne voit pas, il a entendu ce que l'oreille de 
la foule ne soupçonne pas, et lorsque ce grand saint , que je 
croirais amoindrir en le comparant à Platon, laisse tomber 
quelques paroles sur la terre, le génie se tait et écoute reli- 
gieusement ces échos d'une science surhumaine. J'ai toujours 
demandé à Dieu la grâce de pouvoir écrire l'histoire de la vie 
et des doctrines de saint Bonaventure; je suis effrayé d'une 
tâche aussi grande, et i'Esprit-Saint, je l'espère, suscitera 
dans l'Église un homme mieux préparé que moi dans la 
prière et dans la science. En prononçant ici ce nom glorieux 
entre tous les noms, nous avons voulu seulement indiquer 
comment, sous l'influence franciscaine, la science prit un 
caractère particulier et forma une grande couronne séra- 
phiq 

Antoine était, à la vérité, un savant docteur; mais, avant 
toute chose, il était un missionnaire apostolique, et c'est 
sous ce point de vue que sa vie doit être étudiée. Ce qui nous 
reste de lui sous le titre de Sermons est une suite d'indica- 
tions précieuses et un plan complet d'une année évangélique ; 
on n'y trouve presque aucun vestige , aucun retentissement 
de cette parole puissante qui remuait les entrailles de la so- 
ciété. Nous allons présenter ici le résultat de longues et 
minutieuses études ; il est difficile , après plusieurs siècles, de 
rendre à des fragmens épars leur harmonie primitive , et de 
réveiller au fond des âmes des sympathies éteintes et des 
échos depuis bien long-temps muets. Et d'abord , qu'est-ce 
qui constitue l'apôtre? L'amour du sacrifice , que l'Église 
nomme admirablement le Zèle ; c'est là le premier et l'unique 
précepte de sa rhétorique. «Qui doute, dit Louis de Gre- 
nade, que cet esprit de charité, cet ardent désir de la gloire 
de Dieu et. du salut des hommes, ne soit le premier et le 
plus excellent maître de l'art de prêcher? Toutes les écoles 

10 



146 HISTOIRE 

des rhéteurs et tous leurs préceptes ne seront jamais d'un si 
grand secours aux ministres de l'Église que le saint zèle qui 
est l'âme de leur vocation. Le zèle leur fournit les moyens et 
la manière de parler de toutes choses utilement pour les 
auditeurs et pour eux-mêmes ; le zèle leur apprend à négliger 
ce qui servirait moins à toucher le cœur qu'à divertir l'esprit 
ou à flatter les oreilles; le zèle met sur leurs lèvres ces 
paroles véhémentes qui excitent les lâches et effraient les 
orgueilleux; c'est le zèle qui réveille les morts , qui remue le 
ciel , la terre et les mers, et qui , poussé par un esprit pro- 
phétique , crie sans cesse aux peuples les miséricordes infi- 
nies et les vengeances éternelles ■ . » 

« Un bon prédicateur, dit saint Antoine , est fils de Za- 
charie, c'est-à-dire de la mémoire du Seigneur; il faut 
toujours qu'il ait dans l'esprit un mémorial de la Passion de 
Jésus-Christ. Dans la nuit du malheur, c'est lui qu'il doit dé- 
sirer, c'est en lui qu'il doit s'éveiller au matin de la prospé- 
rité et de la joie, et alors le Verbe de Dieu descendra en lui , 
le Verbe de la paix et de la vie , le Verbe de la grâce et de la 
vérité. parole qui ne brise pas les coeurs, mais qui les 
enivre ! ô parole pleine de douceur, qui répand la bienheu- 
reuse espérance au fond des âmes souffrantes! ô parole ra- 
fraîchissante pour l'âme altérée 2 ! » Commentant un passage 
du troisième livre des Rois , il y trouve la figure symbolique 
du prédicateur parfait : «Élie est le prédicateur qui doit 
monter sur le sommet du Carmel, c'est-à-dire au sommet de 
la sainte conversation , où il acquiert la science de retran- 
cher par une circoncision mystique toutes les choses vaines 
et superflues. En signe d'humilité et du souvenir de ses mi- 
sères, il se prosterne sur la terre; il pose sa face entre ses 
genoux pour témoigner l'affliction profonde de ses vieilles 
iniquités. Élie dit à son serviteur : «Va et regarde du côté de 
la mer. » Ce serviteur est le corps du prédicateur, qui doit 
être pur et qui sans cesse doit regarder du côté du monde 

1 Rhétorique de l'Eglise, liv. I, chap. x. 

»■ Sermone S. Antonii. Paris, 1641 , in-folio, p. 10o. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. U7 

abîmé dans l'amertume du péché , afin de le combattre par 
ses paroles ; il doit regarder sept fois, c'est-à-dire que le pré- 
dicateur doit sans cesse méditer les sept principaux articles 
de la foi : l'incarnation , le baptême , la passion , la résurrec- 
tion, la mission de TEsprit-Saint , et le dernier jugement, 
qui condamnera les médians au feu éternel. Mais, à la sep- 
tième fois, le prédicateur verra s'élever du fond de la mer 
un petit nuage; du fond de l'âme des pécheurs un mouve- 
ment de componction et de repentir ; ce vestige de la grâce 
de Dieu dans le cœur de l'homme , montera : il deviendra 
une grande nuée qui couvrira de son ombre l'amour des 
choses de la terre; puis soufflera le vent de la confession, 
qui arrachera jusqu'à la dernière racine du péché, et enfin 
la grande pluie de la satisfaction abreuvera et fertilisera la 
terre. Voilà l'action du bon prédicateur *.... Mais malheur à 
celui dont la prédication est resplendissante de gloire et qui 
porte la honte dans ses œuvres 2 ! j> 

En général, à cette époque, la prédication était sans fruit, 
sans résultat positif; car l'âme du prêtre était vide de science 
et d'amour. mon Dieu, si le sel perd sa force, avec quoi le 
salera-t-on? Jésus-Christ, dans son éternelle sollicitude pour 
l'Église, conserve toujours au fond du sanctuaire une flamme 
vivifiante, et dans les époques de trouble et d'obscurité , il la 
tire de dessous le boisseau , et il la place sur le chandelier 
pour éclairer tous ceux qui habitent la grande maison du 
monde. Ce flambeau inextinguible a été appelé autrefois 
Benoît, Grégoire VII, Bernard; il s'appelait, au treizième 
siècle , Innocent III , Dominique , François , comme plus tard 
Pie V et Ignace de Loyola. Les Frères Prêcheurs et les Frères 
Mineurs, soutenus et protégés par Innocent III, ont été les 
réformateurs du sacerdoce : presque à chaque page des ser- 
mons de saint Antoine , on trouve des anathèmes terribles 
contre le clergé indigne et affadi, pour enseigner aux peu- 



S. Ani., pag. 333. 
Ibid., pag. 366. 



148 HISTOIRE 

pies à ne point rendre la religion solidaire de l'indignité et 
de l'infamie de ses ministres. 

« L'évêque de notre temps , s'écrie-t-il , est semblable à 
Balaam assis sur une ânesse : il ne voyait pas l'ange que cet 
animal mérita d'apercevoir. Balaam est le symbole de celui 
qui brise la fraternité, qui trouble les nations, qui dévore le 
peuple. L'évêque insensé précipite par son exemple dans le 
péché et dans l'enfer; sa folie trouble les nations, son ava- 
rice dévore le peuple; il ne voit pas l'ange, mais le diable qui 
le pousse dans l'abîme ; et le peuple simple , dont la foi est 
droite et les actions pures, voit l'ange du grand conseil; il 
connaît et aime le Fils de Dieu f ... Le mauvais prêtre et tous 
ces spéculateurs de l'Église sont des aveugles privés de la vie 
et de la science; ce sont des chiens muets; ils portent dans 
la gueule un mors diabolique qui les empêche d'aboyer.... ils 
dorment dans le crime; ils aiment les songes, c'est-à-dire les 
biens de la terre, vains jouets des hommes; leur front im- 
pudent, comme celui d'une courtisane, ne rougit jamais; ils 
ne connaissent point de mesure et crient toujours : Apporte, 
apporte.... Ils ont abandonné la voie de Jésus-Christ pour 
marcher dans leurs sentiers ténébreux et impudiques. Voilà 
ce que vous êtes aujourd'hui ; mais demain une éternité de 
souffrance vous enveloppera de toutes parts 2 .... L'avarice 
ronge quelques prêtres, ou, pour mieux parler, quelques 
marchands de notre temps; ils montent à l'autel, et y ten- 
dent leurs filets pour pêcher l'or; ils célèbrent la messe pour 
quelques deniers, et s'ils pensaient ne rien recevoir, ils ne la 
célébreraient pas. Ils traînent ainsi le sacrement du salut 
dans une fangeuse cupidité 5 .... Aujourd'hui il n'y a pas une 
foire , pas une cour séculière ou ecclésiastique où l'on ne 
trouve des moines et des religieux ; ils achètent et ils re- 
vendent, ils bâtissent et ils renversent; ils changent les 

» S. Ant., pag. 261. 

» Ibid., pag. 328 et 329. 

3 In hoc monte Tabor (aliare) aliqui sacerdotes nostri leraporis : et (ut 
verius dicam) mercatores expandunt relè suœ avarili» ad congregationern 
pecuniœ. Célébrant enirn œissas propter denarios , quos si se recepturos 



• DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 149 

carrés en ronds; ils traduisent leurs parens devant les juges, 
et le monde retentit des débats de leurs procès pour des af- 
faires temporelles '.... Ah ! qu'il y a loin de tous ces hommes 
au véritable prêtre, au bon évêque, qui nous est figuré par 
le pélican : il tue ses petits; puis il répand sur eux le sang 
qu'il a tiré de son corps , et ils revivent. Ainsi le bon évêque 
frappe ses enfans avec la verge de la discipline ; il les tue 
avec le glaive de la parole menaçante; puis il verse sur eux 
les larmes , ce sang du cœur, et y fait germer le repentir et 
la pénitence , c'est-à-dire la vie de l'âme 2 . » 

Un des principaux caractères de la prédication de saint 
Antoine est la simplicité et la connaissance profonde de 
l'Écriture sainte. Comme ses sermons n'ont jamais été étu- 
diés , nous croyons rendre un véritable service à tous ceux 
qui aiment la littérature chrétienne de rapporter ici quelques 
passages de ce haut enseignement moral et théologique ôix 
treizième siècle. 

< L'âme de l'homme est une vigne; l'âme, pour produire 
des fruits de vertu , a besoin d'une culture attentive et con- 
tinuelle, comme la vigne pour pousser des fruits délicieux. 
L'homme , sans culture , sans cette éducation perpétuelle , 
retomberait dans l'état sauvage et barbare; la vigne aban- 
donnée, sans soin, est celui de tous les arbres qui retourne 
le plus vite à l'état sauvage. Le bois de la vigne ne peut 
servir à aucun usage ; de sorte que , s'il est inutile et des- 
séché, il n'est propre qu'à être brûlé; l'homme vide de 
bonnes pensées et de bonnes actions sera la proie du feu 
éternel. Il n'y a aucun fruit comparable au fruit d'une vigne 
bien soignée; qu'y a-t-il de comparable aux vertus des 
saints?.... La vigne est aussi l'image de l'Eglise; l'Église est 

non crederent , minime missam célébraient, et sic sacramenlum salutis 
verlunt in fimum cupiditatis. Pag. 355. Combien ma traduction affaiblit 
et tempère l'âcreté de l'original! Pour tous les autres passages, c'est en- 
core plus sensible; chacun pourra vérifier, toujours dans l'édition de Paris , 
1641, in-folio. 

1 S. Ant., pag. 24!. 

' Ibid., pag. 259. 



150 HISTOIRE 

une vraie vigne que Dieu a plantée avec un soin tout spécial. 
Le mur de la vigne c'est la force et la grandeur de la puis- 
sance. La tour est le symbole de la célébrité ; l'Église est vue 
de tous les peuples. Le pressoir est le symbole de la violence 
qu'on exerce envers les pauvres ; il sert à torturer les veuves 
et les orphelins, à exprimer leur sang 1 . Dans le camp de la 
vie humaine , il y a trois lits : le lit du trésor, c'est-à-dire de 
la mémoire , où s'est renfermé le souvenir de tous les bien- 
faits, véritables trésors confiés à l'homme; le lit du conseil, 
qui est le cœur, où tous les secrets de l'homme sont cachés ; 
le lit du repos , où ie roi seul peut s'asseoir pour manger 
avec ses princes , c'est-à-dire la volonté où Jésus-Christ , seul 
roi, nous fera goûter les doux mets de l'amour et de la man- 
suétude 2 .... Vous êtes les petites brebis de Dieu ; elles sont 
marquées de la croix , c'est-à-dire elles portent les rigueurs 
de la pénitence; elles ne revêtent jamais des toisons étran- 
gères et des peaux de loup ; elles ont le lait de la douceur et 
de la dévotion.... Le Christ, leur pasteur, ne les laisse pas 
errantes dans les bois ; mais , avec la verge de la discipline , 
il les conduit au bercail. Il a placé autour du troupeau des 
chiens vigilans, qui sont les prédicateurs 5 .... On peut com- 
parer la vie active et la vie contemplative à ces deux grandes 
créations du cinquième jour, les poissons de la mer et les oi- 
seaux du ciel. L'homme qui vit de la vie active marche dans 
les sentiers de la terre du dévouement charitable, de toutes 
les nécessités, comme le poisson parcourt les sentiers de la 
mer. L'homme contemplatif, semblable à l'oiseau, s'élève 
dans les airs ; plus un oiseau est petit et mince, plus son agi- 
lité est grande , plus son vol est rapide ; plus l'homme est 
débarrassé des affections de la terre et des pensées étran- 
gères, plus il s'élève, sur les ailes de la contemplation, vers 
la seule beauté , la seule vérité 4 .... Le démon étend sa toile 



• S. Ant., pag. 174. 
1 Ibid., pag. 180. 
3 Ibid., pag. 216. 
< Ibid., pag. 126. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 151 

comme l'araignée; l'araignée commence à tendre sa toile 
dans les extrémités qui correspondent au centre par des fiis 
nombreux : là elle prépare pour elle une place d'observation. 
Si une petite bête, une mouche, vient à y tomber, aussitôt 
l'araignée accourt; elle la lie , elle l'enveloppe dans ses filets, 
elle l'affaiblit , elle la porte dans un lieu de réserve , où elle 
suce son sang. Là est sa vie. Ainsi le démon , lorsqu'il veut 
surprendre l'homme, étend d'abord des fils subtils aux ex- 
trémités, c'est-à-dire dans les sens corporels; puis il met au 
centre, dans le cœur, des fils plus forts, des tentations plus 
grandes; il s'y prépare un lieu favorable à la chasse; et quel 
lieu plus convenable que le cœur, source de la vie?... Si 
quelque petite bête , une mouche , une affection de la chair, 
se fait sentir par un consentement du cœur, aussitôt il lie 
cette âme par diverses tentations, il l'enveloppe de ténèbres; 
puis il l'énervé, lui ôtesa vigueur et sa force '.... Dans un lys 
il y a trois choses : la propriété, la beauté et l'odeur. La 
propriété est dans la racine et la tige, la beauté et l'odeur 
dans la fleur. Ces trois choses sont le symbole des pénitens 
pauvres d'esprit , qui crucifient leurs membres avec leurs 
vices et leurs concupiscences , et qui au fond de leurs cœurs 
étouffent l'orgueil par une sincère humilité : la beauté, c'est 
la chasteté; l'odeur, c'est la bonne renommée. Ce sont les lys 
des champs, et non les lys du désert ou du jardin. Dans le 
champ, il y a deux choses : la solidité de la vie sainte et la 
perfection de la charité. Le champ , c'est le monde , où il est 
difficile et glorieux à une fleur de vivre. Les ermites fleuris- 
sent au désert, loin de toutes les tempêtes humaines; les 
moines fleurissent dans le jardin du cloître , à l'abri des ar- 
deurs dévorantes; mais l'homme voué à la pénitence fleurit 
avec gloire dans le champ du monde 2 . . . . » 

Saint Antonie emprunte toujours ses comparaisons à la na- 
ture, et à la nature aimée et connue des peuples auxquels 
ils s'adressent. Ainsi, en prêchant dans cette Italie supé- 

1 S. Ant., pag. 247. 
' Ibid-, pag. 581. 



152 HISTOIRE 

rieure, sur les bords de ces grands fleuves où vivent les 
cygnes, symbole du plus gracieux poète, il s'écrie : « mes 
frères ! imitons le cygne : il meurt enchantant; le cygne» 
par sa blancheur, est l'image du pécheur converti à la péni- 
tence et devenu plus blanc que la neige ; quand vient l'heure 
de sa mort , il laisse échapper de sa poitrine les accens har- 
monieux de ses joies souffrantes \ » Une autre fois il dit : 
« Soyons miséricordieux, à l'imitation des grues. Lorsqu'une 
bande de ces oiseaux se met en voyage pour une longue 
course, il y en a toujours un qui, s'élevant plus haut que les 
autres, dirige la troupe, et l'excite des ailes et de la voix. 
Quand le son de sa voix devient rauque et qu'il est fatigué» 
un autre va prendre cette place d'observation; enfin, si 
tous sont fatigués , ils s'entr'aident et se soutiennent mu- 
tuellement. Campées sur la terre, les grues ne sont pas 
moins charitables les unes pour les autres; elles se par- 
tagent les veilles de la nuit, et au moindre danger celle qui 
est de garde pousse un cri d'alarme. Soyons donc miséricor- 
dieux comme les grues : plaçons-nous bien haut dans la vie; 
soyons prévoyans pour nous et pour les autres ; montrons , 
par la voix de la prédication , la roule à ceux qui l'ignorent; 
corrigeons les tièdes et les lâches; succédons-nous alternati- 
vement dans le travail; portons les faibles et les malades qui 
tombent sur le chemin; employons les veilles du Seigneur à 
la prière et à la contemplation , repassant dans notre esprit 
l'humilité, la pauvreté et les souffrances du Sauveur 2 . » 

Lorsque saint Antoine s'élève à l'enseignement dogmati- 
que , sa parole devient comme un écho de la parole divine , 
et on entend les prophètes et les évangélistes eux-mêmes; 
pour s'en convaincre , il suffit d'ouvrir ses Sermons. 

Le premier but de la prédication était sans doute la gloire 
de Dieu dans le ciel et la sanctification des âmes ; mais un 
autre grand objet était la pacification du monde : voilà ce 
qui lui donnait une importance sociale qu'elle a perdue de- 

1 S. Ant., pag. 243. 
* Ibid., pag. o26. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 155 

puis deux siècles; nous avons la ferme confiance que la 
parole de Dieu redeviendra toute puissante sur le monde. 
Lorsqu'on ouvre les vieux historiens d'Italie, on suit avec 
effroi le développement d'un drame terrible ; les villes sont 
armées contre les villes ; les familles sont divisées en factions 
funestes; tous les ordres de citoyens combattent entre eux 
pour s'arracher mutuellement le pouvoir et la magistrature; 
les peuples se déchirent lorsqu'ils ne sont pas torturés par 
des tyrans sacrilèges. Un ancien auteur nous représente bien 
cette immense désolation : « L'Italie estoit toute sans dessus 
dessous dans la guerre, et mêlée de toute sorte de nations 
qui alloyent ensanglanter leurs barbares espées en son 
corps, combien qu'elles y fussent appelées par les Italiens 
mesmes, à ce que se pensant ruiner l'un l'autre, ils fussent 
par après leur proye comme ils furent. En tels troubles de 
guerres, les Italiens ne diminuèrent pas seulement leurs pre- 
mières vertus, qui les rendoient semblables à des anges ter- 
restres , et plus excellens que tous les autres étrangers en 
courtoisie et amour; mais ils diminuèrent aussi ceste foy, 
pour laquelle ils avoient renoncé à l'empire du monde, sous- 
mettant leur col au joug très doux de Jésus-Christ et de son 
immaculée et sainte Eglise catholique, apostolique et ro- 
maine , et outre cela ils burent de l'horrible calice d'hérésie 
et d'abomination , les hérétiques se mulliplians en Italie par 
la grande liberté de vie qui y estoit lors '. » Mais voilà que 
du pied de la croix partent deux grandes voix , deux milices 
puissantes, les Frères Prêcheurs et les Frères Mineurs; ils par- 
courent le monde avec un zèle ardent et prêchent au nom du 
Dieu de paix la réconciliation et le pardon des injures. Les 
populations haletantes se taisent et font cercle autour de ces 
apôtres. Alors plus de haines , plus de guerres ; on n'enten 
plus sur la terre que le solennel retentissement de ces paro- 
les : « Frères , que la paix soit avec vous ! La paix , c'est 
la justice ; la paix , c'est la liberté tranquille 2 ! > 



1 Crooiques des Frères MiDeurs, liv. V. 
1 S. Ant., pag. 383. 



154 HISTOIRE 

II ne nous reste aucun fragment de celte prédication so- 
ciale, dont les deux plus illustres organes sont saint Antoine 
et le bienheureux Jean de Vicence. Cherchons dans les récits 
contemporains quelques pâles reflets, quelques échos af- 
faiblis. 

Antoine prêchait dans la campagne à plus de trente mille 
hommes rassemblés. On y accourait de toutes parts. Les 
chemins étaient couverts pendant la nuit d'hommes et de 
femmes portant de grands flambeaux ; et afin d'arriver pour 
le sermon du matin , ils marchaient à l'envi les uns des au- 
tres '. Les chevaliers, les nobles dames, campaient avec les 
paysans et attendaient à l'endroit désigné dans un recueille- 
ment profond. Chacun se dépouillait de ses riches vêtemens 
et de tout ce qui pouvait blesser la sainte simplicité. Lors- 
qu'on voyait arriver le saint missionnaire accompagné de 
l'évêque de Padoue et de tout le clergé, il y avait dans la 
foule un frémissement inexprimable. Puis on se taisait, et 
chacun ouvrait son cœur à la douce rosée de la grâce 8 . Par 
respect pour un moment si solennel , les marchands de l'in- 
térieur de la ville fermaient leurs boutiques et cessaient leur 
négoce 3 . Le héraut de Jésus -Christ laissait tomber les 
sublimes enseignemens de son Maître ; sa parole , comme 
une flamme ardente , pénétrait jusque dans la moelle des 
âmes; bientôt les larmes tombaient en abondance, les gé- 
missemens, les sanglots, les cris de douleur et de repentir 
couvraient la voix du prédicateur 4 . Alors cette multitude, 
avec toute l'impétuosité de la foi et de l'amour , se précipi- 

» Surgebant intempesta nocle , et alii alios nitebanlur anteyertere; ac- 
censisque luminaribus, ad locum ubi erat facturus verbura virDei, summa 
conlentione properabant. Surius, pag. 616, juin. 

* Cernere illic erat milites, matronasnobiles. . . deponebant autem om- 
nés culliorem habilum... alque ita salutaris doctrinae pluvia de spiritus 
abundantia irrigare sitibundos. Surius, pag 616. 

3 Tabernas suas mercatores non volebant patere cuiquam ad emendas 
merces. Surius, 616. 

* Quando ad populum concionabalur eximius praeco Chrisli sermo ex il- 
lius ore, tanquam ex ardenti camino proficiscens , solebat mirabiliter mo- 
Tere audilores , ipsasque animorum penetrare medullas. Surius, pag. 620. 



DE SAINT FRANÇOIS DASSISE. 155 

tait sur Antoine , baisait ses pieds , ses mains , déchirait ses 
vêtemens. Plusieurs fois il aurait succombé sous le poids de 
cette incommensurable tendresse sans le secours d'hommes 
forts et armés qui l'accompagnaient jusque dans son cou- 
vent '. 

La cruauté de l'impie Eccelino désolait alors Vérone et Pa- 
doue ; car une fatale nécessité veut que toujours un ennemi 
de Dieu soit l'ennemi des hommes. Antoine, avec toute l'in- 
trépidité de son zèle, entre dans le palais, et lui dit en face : 
a Cruel tyran, monstre insatiable, le jugement de Dieu te 
menace. Quand cesseras-tu de répandre le sang des chré- 
tiens innocens et fidèles 2 ? » Les gardes n'attendaient 
que l'ordre de massacrer cet audacieux. Mais Eccelino, de- 
venant comme une douce brebis, mit sa ceinture sur son 
cou , se jeta aux pieds d'Antoine et lui promit de satisfaire à 
la justice. Les assistans furent aussi étonnés de ce change- 
ment subit que s'ils eussent vu ressusciter un mort \ Antoine 
obtint la liberté du comte de Saint-Boniface et de plusieurs 
chevaliers 4 . Plus tard, Eccelino continua ses ravages, et An- 
toine continua aussi à protester publiquement contre lui au 
nom de l'Église et de la liberté humaine. 

S'il est une existence utilement remplie et glorieusement 
sanctifiée, c'est celle de l'apôtre Franciscain. Il parcourut 
toute l'Italie du nord et la France méridionale , opposant un 
enseignement positif aux subtilités de l'erreur; aussi les 
peuples catholiques accouraient sur son passage et le sa- 
luaient comme l'infatigable marteau de l'hérésie 5 . Il prêche 
à Rome , et le miracle de la Pentecôte se renouvelle en sa 
faveur : chacun l'entend dans sa propre langue 6 . Il apaise 

1 Concione peracta, ab hominum irruentium vi defendi vix potuit, niai 
fortium virorum septus praesidiis. Surius, pag. 616. 

a Imminet cervicibus tuis, tyrannide salvissime, et rabide canis, hor- 
renda sententia Dei. Quousque non temperabis libi a fundendo insonlium 
bominum sanguine? Surius , pag. 620. 

3 Croniques , liv. V. 

* Rolandini de factis in marchia Tarvisina , ap. Muratori , t. Vili. 

5 Surius, juin, pag. 617. 

r ' ïbid., pag. 618. 



456 HISTOIRE 

les haines invétérées , les inimitiés profondes , et établit la 
paix et la concorde ; il délivre et console les captifs ; il force 
les usuriers à réparer leurs honteuses injustices; il fonde ces 
associations , ces confréries de pénitence qui ont si long- 
temps édifié le monde '. Son zèle ne connaissait pas de me- 
sure. Un an avant sa mort , épuisé et malade , il s'était re- 
tiré dans sa ville de Padoue pour y écrire ses sermons , que 
i'évêque d'Ostie lui demandait avec instance. Mais à l'appro- 
che du saint carême, il ne put résister au désir de prêcher 
encore au milieu de ce peuple altéré de sa parole, et pendant 
quarante jours on eut le bonheur de l'entendre. Souvent, au 
milieu de ses travaux apostoliques , il ne trouvait pas avant 
la nuit le moment de prendre sa nourriture : aussi son corps, 
naturellement lourd et gros , fut-il toujours languissant dans 
la douleur 2 ; mais Dieu soutenait et fortifiait intérieurement 
son serviteur; il se* communiquait à lui d'une manière inef- 
fable. « On vit un jour , sur un grand livre ouvert , un fort 
bel enfant, gracieux et brillant de lumière, lequel, se jetant 
au col d'Antoine , l'étreignait et embrassait , comme aussi 
faisait le saint , d'un façon amoureuse 5 . * Il fut convié de 
bonne heure aux noces éternelles : il mourut en 1231 , âgé 
de trente-six ans. Dieu fit proclamer son triomphe par l'in- 
nocence et la pureté; de petits enfans parcoururent le soir 
les rues de Padoue en criant : Mort est le père saint ! Saint 
Antoine est mort A ! 

Plusieurs années s'étaient écoulées lorsque saint Bonaven- 
lure , maître général de Tordre des Mineurs , ouvrit le tom- 
beau d'Antoine. Le corps était réduit en poussière, mais la 
langue , l'instrument de sa parole , était vive et vermeille. 
Le grand docteur la prit entre ses mains et la baisa, disant, 
avec une grande affection : « langue bénie, qui toujours as 
loué Dieu et l'as fait bénir par les hommes , combien tu es 

1 Surius, juin, pag. 616. 

3 Erat enim natura corpulentus , et ea causa perpetuo laborabat incom- 
moda valetudine. Surius, pag. 616. 

3 Croniques , liv. V, chap. xn. 

4 Vincent de Beauvais, Miroir historial, liv. XXXI. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 157 

précieuse devant Dieu ! » et elle fut déposée dans une châsse 
d'or. 

Frère Jean de Vicence , de l'ordre des Frères Prêcheurs , 
continua la prédication sociale de saint Antoine. Il prêcha 
la paix à Bologne; il apaisa toutes les haines, toutes les dis- 
cordes ; il ouvrit les prisons et délivra ceux que les usuriers 
y détenaient; et même, tout-à-fait contre sa volonté, un 
jour, après un sermon sur l'usure, le peuple, qui n'attend 
pas toujours le temps que Dieu s'est réservé pour exercer 
ses vengeances, se fit à lui-même une terrible justice; il 
renversa la maison de Landulph, usurier célèbre. Tous les 
habitans de la ville et des campagnes, les artisans et les che- 
valiers, le suivaient avec des étendards et des croix, pro- 
testant qu'ils ne connaissaient que lui pour maître. Jean 
profita de cet enthousiasme religieux pour établir de sages 
réglemens et réformer l'administration *. Le pape lui ayant 
ordonné par un bref de se rendre à Padoue, afin d'éteindre 
le feu de la guerre qui dévorait cette ville, fut obligé d'em- 
ployer les menaces et toute son autorité pour forcer les Bo- 
lonais à laisser partir un homme qui leur était aussi cher 
que son ministère leur était utile. Tout le peuple de Padoue 
sortit au-devant de lui et l'amena comme en triomphe dans 
la ville. Arrivé au Prato della Valle, une des plus grandes 
places qu'on puisse voir , il prêcha la paix. Pendant un mois, 
il continua ses travaux apostoliques et pacifia la ville. Il ob- 
tint les mêmes résultats heureux dans la Toscane, dans la 
Marche d'Ancone et dans la Marche Trevisane. Je laisse 
parler un auteur contemporain : 

t II parut en ce temps-là un religieux de l'ordre des Frères 
Prêcheurs , appelé Jean , fils d'un avocat de Vicence, homme 
d'une rare piété , dont je vais raconter des choses qui paraî- 
tront sans doute merveilleuses, mais qui n'en sont pas moins 
attestées. Car, pour établir une paix générale, il assembla 
un si grand nombre de seigneurs et de peuples, et les porta 
si efficacement à s'unir tous par les liens de la charité de 

1 Sigonius , de Episc. Bononiens., lib. II, in-4°. 



158 HISTOIRE 

Jésus Christ dont il leur faisait chanter les louanges, qu'on 
peut bien assurer que, depuis la naissance de l'Église, on 

n'avait encore rien vu de semblable Il pacifia les habitans 

de Bellune et de Feltre et un très grand nombre d'autres... 
Après avoir réconcilié entre eux les habitans des villes qu'il 
avait parcourues , il leur marqua à tous le jour et le lieu où 
tant de différens peuples devaient se réunir pour y signer 
une paix solide et durable. Dans cette belle et nombreuse 
assemblée , on vit non seulement les députés , mais la plu- 
part des citoyens de Brescia , de Mantoue , de Vérone , de 
Vicence, de Trévise, de Feltre, de Bellune, de Padoue et 
de plusieurs autres villes, avec leur Carrocio. Le patriarche 
d'Àquilée s'y rendit avec tous les évêques ses suffragans et 
un nombreux clergé. Le marquis d'Esté , une multitude de 
chevaliers , et d'autres personnes de toute condition , y pa- 
rurent sans armes, n'ayant tous pour étendard que la croix 
de Jésus-Christ , au nom duquel ils s'étaient réunis. Jean de 
Vicence prêcha , et ( ce qui ne paraît presque pas croyable ) 
tout le monde l'entendit très distinctement. Après son dis- 
cours, il publia le traité de la paix générale , menaçant ceux 
qui le violeraient de la colère de Dieu , de l'indignation de 
Jésus-Christ et de l'anathème de l'Église, promettant, au 
contraire, la bénédiction du ciel à tous ceux qui en seraient 
les religieux observateurs '. » Nous possédons encore ce 
traité de paix, qui sans contredit est un des monumens les 
plus glorieux de l'influence sociale de la prédication 2 . 

Cependant on avait travaillé au procès de la canonisation 
d'Antoine de Padoue ; Frère Jean de Vicence avait même été 



1 Gerardi Maurisii Vicentini historia , ap. Muratori , t. Vili, pag. 37; 
et Rolandini , lib. III, cap. vu. — Quelques auteurs ecclésiastiques ont, 
je le sais, attaqué le bienheureux Jean de Vicence; mais tout le monde 
sait aussi qu'il y a une certaine méchanceté hypocrite et voilée de dévotion, 
qui , dans tous les temps , hier comme aujourd'hui , s'est plu à calomnier 
les plus beaux caractères, à briser les âmes les plus énergiques et les plus 
dévouées. — Sur Jean de Vicence , voyez les Bollandistes , t. I , de juillet , 
pag. 463. 

* Muratori, Antiquitates medii sevi, t. IV, in-folio. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 151) 

nommé par le Pape un des commissaires. Grégoire IX, le 
cardinal Ugolini, eut la gloire de l'inscrire solennellement 
au catalogue des saints le jour de la Pentecôte 1252. Tout 
le peuple joignit sa voix à celle du Pontife suprême, et des 
chants sublimes s'élevèrent vers le ciel et portèrent aux pieds 
du Sauveur Jésus et d'Antoine glorifié l'expression de la re- 
connaissance et de l'amour \ 

Combien douces et pieuses sont les émotions du voyageur 
chrétien lorsque, après avoir traversé la place Salone, après 
avoir salué la grande , la magnifique église de Santa-Gius- 
lina , il entre dans l'église du Santo , du saint par excellence , 
où chaque siècle est venu déposer son offrande ! Ce riche et 
somptueux monument, qui, de la colline, apparaît comme 
un diadème oriental, avec ses dômes, ses grandes galeries, 
ses élégans campanilles, a été commencé en 1259 par l'ar- 
chitecte Nicolas Pisano. En 1307 , l'université de Padoue 
donna quatre mille livres pour des embellissemens; en 1424 , 
grâce aux dons des fidèles, on bâtit le grand dôme; en 1468, 
Laurentio Canotio de Lendenara sculpta les boiseries et les 
chaires du chœur; en 1482, on éleva le grand autel et on 
l'orna de statues et de bas-reliefs en bronze, ouvrage du Flo- 
rentin Donatello; en 1488, le sculpteur Bellano de Padoue 
décora le chœur de précieux bas-reliefs en bronze , repré- 
sentant différentes scènes prophétiques de l'histoire juive ; en 
1507, Andrea Riccio sculpta le magnifique candélabre d'ai- 
rain qui est dans le chœur, et coula en bronze les douze 
grands bas-reliefs qui sont de chaque côté. Quelques années 
plus tard, Vincentio Columbo et Vincentio Colonna placèrent 
les jeux d'orgue sur deux grandes voûtes à côté du chœur; en 
1532 , la république de Padoue fit construire la merveilleuse 
chapelle où est le tombeau de saint Antoine ; chacun des arcs 
est décoré d'un bas-relief en marbre. Dans le premier, Antonio 
Minello de Padoue a représenté Antoine recevant l'habit de 
saint François; dans le second, un artiste inconnu a repré- 
senté le saint rendant à une femme sa chevelure que son mari 

' Appendice , pag. cxxxyi. 



160 HISTOIRE DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 

furieux lui avait arrachée ; dans le troisième-, Hieronymo 
Campagna de Vérone a représenté Antoine délivrant son 
père faussement accusé d'un meurtre ; dans le quatrième , 
Jacobo Sansovino de Florence a représenté la résurrection 
d'une jeune fille noyée ; dans le cinquième, un artiste inconnu 
a représenté la résurrection d'un enfant; Tullio Lombardo a 
représenté dans le sixième et septième le cœur de l'usurier 
enseveli sous l'or, et Antoine guérissant le pied d'un enfant; 
dans le huitième , un auteur inconnu a représenté le saint 
traversant impassible une troupe d'impies et d'hérétiques 
qui lui jettent des pierres ; dans le neuvième , Antonio Lom- 
bardo a représenté le petit enfant au berceau proclamant 
l'innocence de sa mère. On me pardonnera sans doute la pro- 
lixité de ces détails; ils rappellent de doux souvenirs et of- 
frent une suite précieuse de noms d'artistes. Il y a à Padoue 
une ancienne tradition qui erre sur toutes les lèvres , et qui 
prouve combien grande et profonde est la vénération du 
peuple pour l'apôtre franciscain. Sous le pontificat de Nico- 
las IV, des maîtres mosaïstes placèrent dans une de leurs 
compositions saint Antoine et saint François au milieu des 
apôtres; Boniface VIII jugeant cela peu convenable, ordonna 
à un artiste d'effacer l'image de saint Antoine, et de la rem- 
placer par celle de saint Grégoire; mais au premier coup de 
marteau, une force invisible le repoussa rudement et ne lui 
permit pas de poursuivre une action qui apparaissait comme 
un sacrilège. Saint Antoine est la vie de Padoue, c'est sa force 
intime , c'est sa richesse ! ; lorsqu'au milieu d'une foule 
immense de pèlerins , on prie le soir dans le Santo, il s'élève 
de toutes parts un parfum adoucissant, et la vieille cité tres- 
saille de bonheur parce qu'elle possède un trésor : Gaude Fe- 
lix Padua qum thesaurum possides ! 

1 La mémoire de saint Antoine est en si grande vénération dans le Portu- 
gal , qu'il était regardé comme le général des armées de ce royaume , et ceux 
qui commandaient les troupes n'étaient que ses lieutenans. Delandine, Dic- 
tionnaire historique. 



Cljapitre x. 



1221. 



Etablissement du Tiers-Ordre. — Ses Constitutions. — Son Utilité politique au 
moyen âge. — Ses Destinées. - — Détails sur quelques Saints Personnages. 



Videtis quia miti! prcfìcimus? Ecce mundus 

totus post eum «but. 

S. Joannes , cap. XII. 

Et quicumque kanc regulam secuti fuerîtit , 
pas super ilîos. 

S. Paul, ad Galat. 



François parcourait les villes et les bourgs de l'Ombrie et de 
la Toscane, prêchant la pénitence et la paix; tel était l'objet 
de tout son zèle , de toute sa sollicitude. A Canara et dans 
plusieurs autres lieux, les habitans, par troupes immenses 
d'hommes et de femmes, quittèrent leurs maisons et leurs 
familles, et le suivirent dans ses courses apostoliques. Ce 
mouvement religieux croissait au-delà de ses espérances; il 
s'efforça de le modérer. Promettant à ces populations, dé- 
goûtées de la vie civile et effrayées de son anarchie, une rè- 
gle de conduite , une législation morale qui calmerait leurs 
douleurs , et au milieu du monde leur ferait goûter la paix 
delà vie religieuse, il les congédia. À Florence , on avait 
déjà commencé à bâtir une maison pour les gens mariés qui 
renonçaient au monde; ils se formèrent en deux congrega- 
li 



162 HISTOIRE 

tions, l'une d'hommes, l'autre de femmes; chacune avait 
son chef et s'appliquait aux exercices de piété et à la prati- 
que des œuvres de miséricorde avec un si grand dévoue- 
ment, qu'un auteur contemporain les compare aux pre- 
miers fidèles \ 

Passant à Poggi-Bonzi , en Toscane 2 , François trouva une 
des anciennes amitiés de sa jeunesse, le marchand Luchesio. 
Dieu venait de changer sa cupidité en dévouement et son 
avarice en sainte prodigalité : il faisait de grandes aumônes, 
soignait les malades dans les hôpitaux, remplissait tous les 
devoirs de la vie chrétienne , et tachait d'inspirer les mêmes 
sentimens à Bona-Donna , sa femme. Elle était à la vérité 
pieuse , mais pas assez détachée des biens et de la vanité du 
monde, ce qui la portait à blâmer les grandes aumônes de 
son mari. Un jour, Luchesio ayant distribué aux pauvres 
tout le pain qui était dans la maison, il pria Bona-Donna de 
donner encore quelque chose à d'autres qui survinrent; elle 
lui répondit irritée : « Tête sans cervelle et affaiblie par les 
veilles et les jeûnes , tu négligeras donc toujours les intérêts 
de ta famille 3 ? » Luchesio, aussi patient que charitable, ne 
s'émut point des injures, et pria sa femme de regarder dans 
l'endroit où l'on mettait le pain, en pensant à celui qui par 
sa puissance rassasia plusieurs milliers de personnes avec 
cinq pains et deux poissons. Bona-Donna y trouva une 
grande quantité de pains \ Dès ce jour, elle n'eut plus besoin 
d'être exhortée aux œuvres de miséricorde , et il y eut entre 
ces deux âmes compatissantes une pieuse émulation. Luche- 
sio supplia François de leur montrer une voie de sanctifica- 
tion qui leur convînt. François répondit : « J'ai pensé depuis 
peu à instituer un troisième Ordre où les gens mariés pour- 
ront servir Dieu parfaitement, et je crois que vous ne sauriez 

1 Mariana Florent., Chronic, cap. xx. 

a Bolland., iv oclob., p. 633. 

1 Illa indignata respoudit : sine mente caput, vigiliis et inedia multa 
exhaustum! o nimium, uimiumque oblile luorum! Bolland., aprii., t. Ili, 
p. G00. 

4 Bolland.. p. GOO. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 165 

mieux faire que d'y entrer. » Ils se jetèrent à ses pieds, de- 
mandant cette grâce avec instance. François leur fit prendre 
un habit simple et modeste d'une couleur grise, avec une 
corde à plusieurs nœuds pour ceinture , et quelques mois 
après il leur donna la règle suivante , qui , à cause de son 
extrême simplicité , est devenue une législation universelle 
et populaire. 

Tous ceux qui professent la foi catholique et l'obéissance 
à l'Église peuvent entrer dans l'Ordre et participer à ses 
avantages spirituels et temporels '. Mais il y a quatre condi- 
tions indispensables pour être admis : 1° restituer tout le 
bien injustement acquis; 2° se réconcilier absolument et 
franchement avec son prochain ; 3° observer les commande- 
mens de Dieu et de l'Église et la règle; 4° les femmes mariées 
ne pouvaient être associées qu'avec la permission expresse 
ou tacite de leurs maris 2 . Chacun, reçu librement, était 
bien averti qu'aucune des observances de la règle n'obligeait 
sous peine de péché mortel 3 . Ainsi , en excluant même le 
mobile si puissant de la crainte des peines éternelles, cette 
loi n'avait plus d'autre sanction que la bonne volonté et l'a- 
mour; et son immense et rapide propagation dans tous les 
pays et au milieu de tant de peuples divers , est une preuve 
invincible que l'Église est plus puissante dans le monde que 
tous les législateurs , que son amour est plus fort que le 
glaive, et qu'elle seule peut ouvrir devant les nations les 
voies de la vraie liberté et de la vie. 

François règle d'abord la vie intime , l'intérieur de la fa- 
mille, car toujours la réforme doit commencer par le cœur, 
parla famille; comment des hommes mauvais individuelle- 
ment pourraient-ils constituer une société parfaite et bien 
organisée? Les Frères et les Sœurs auront un habit spécial 
et pauvre; leur ameublement doit être simple et modeste; 
mais en cela rien d'absolu , chacun doit suivre les bien- 



1 S ..Francisci opera , pag. 58. Régula Fratrum de Pœnilentia , cip. i. 
■ Régula, cap. n. 
1 lbid., cap. \x. 



Ì64 HISTOIRE 

séances de sa condition sociale 1 ; seulement on doit s'efforcer 
de détruire au fond de son âme l'amour des richesses et du 
luxe , cette concupiscence des yeux qui avait tué les sociétés 
antiques de l'Orient, de la Grèce et de Rome , et qui ronge 
les sociétés modernes. Les Frères ne pourront pas fréquenter 
les théâtres, les festins et les divertissemens du monde : 
voilà toutes les lois somptuaires. La vie sera humble, morti- 
fiée par le jeûne, sanctifiée pur la prière : il y a de nombreu- 
ses exceptions en faveur des malades et surtout des classes 
laborieuses 2 , c'est-à-dire en faveur du plus grand nombre; 
on ne leur laisse que la prière , la plus douce des consola- 
tions. L'anarchie des intelligences et de l'administration avait 
amené un désordre effroyable dans les propriétés, aussi Fran- 
çois ordonna par un article spécial que tous ceux qui entre- 
raient clans l'Ordre de la Pénitence fassent leur testament, 
de crainte qu'ils ne meurent sans avoir fait un acte aussi 
important pour assurer la légitime transmission des proprié- 
tés 5 . Il détruisait ainsi une cause incessante de procès, que 
les Frères doivent par dessus tout éviter. S'il s'élève entre 
eux une contestation , ils feront en sorte de la terminer par 
accommodement ; s'ils n'y peuvent réussir, ils s'adresseront 
aux juges naturels et établis 4 , car, à tout prix, il faut réta- 
blir la paix ; et pour cela , les Frères ne feront aucun ser- 
ment : le serment, source de toute haine et d'esprit de ven- 
geance, qui jette l'âme de l'homme au service d'un parti et 
l'abaisse au dernier degré de l'esclavage. Sans doute François 
ne condamne pas la sainte et légitime fidélité aux intérêts de 
la patrie et aux lois. Les véritables intérêts de la patrie et les 
lois sages et justes seront toujours d'accord avec les intérêts 
et les lois de la grande, Téternelle patrie, l'Église de Jésus- 
Christ. Aussi l'homme, le jour où il vient dans ce monde, 
prête deux sermens solennels et irrévocables , son acte de 

1 Régula , cap. ili. 
» Ibid. , cap. v. 

1 Omnes faciant teslamenlum. . . . ne quemquam illorum conlingat 

decedere intestatura. Cap. ix. 
» Régula , cap. xyii et x. 



DE SAINT FRANCOIS D'ASSISE. 165 

naissance à la patrie , son acte de baptême à Dieu ; et il est 
traître s'il suit un drapeau où ne soient pas inscrits ces deux 
noms sacrés. Les Frères pourront prêter serment pour ré- 
tablir la paix, pour justifier leur foi , pour réfuter une ca- 
lomnie, pour confirmer un témoignage, pour autoriser un 
contrat de vente ou de donation '. A mesure que nous avan- 
çons , il est facile de voir combien cette Règle , cette loi de- 
vient positive , et s'applique aux actes de la vie civile. Enfin 
elle frappe le dernier coup par cet article : « Les Frères ne 
porteront aucune arme offensive, si ce n'est pour la défense de 
l'Église romaine, de la foi catholique et de leur pays 2 . » Pour 
comprendre toute l'importance sociale de cette prescription, 
il faut se transporter en esprit au milieu de cette époque , 
dans l'Italie surtout, déchirée intérieurement par les Guelfes 
et par les Gibelins. Mettant de côté la question théologique , 
et ne considérant ces choses que sous le point de vue politi- 
que, le parti gibelin était anti-national; il combattait pour 
l'asservissement de l'Italie à une puissance étrangère; il ap- 
pelait les Barbares, ces races blondes du Nord, qui jadis 
avaient épouvanté Rome, et qui étaient dans la main de 
Dieu une arme de vengeance terrible et implacable... Ils ont 
vaincu , les Gibelins , tu le sais , ô malheureuse Italie 3 ! Les 
Guelfes étaient au contraire le parti des véritables intérêts 
nationaux; ils repoussaient énergiquement l'intervention et 
la domination étrangère. Le premier qui entra dans l'Ordre 

' Régula , cap. xu. 

a Impugnalionis arma secum Fratres non déférant, nisi pro defensione 
romanae Ecclesi*, christianae fidëi , vel etiam terrœ ipsorura. Cap. vu. 
3 Italia mia ! . . . . 

.... Voi , cui fortuna lia posto in mano il freno 

De le belle contrade , 
Di che nulla pietà par che \i stringa ; 
Che fan qui tante pellegrine spade? 

Perche '1 verde terreno 
Del barbarico sangue si depinga ? 

Vano erro vi lusinga. . . 
.... Ben provide natura al nostro slato , 
Quando de l'Alpi schermo 



166 HISTOIRE 

de la Pénitence, Luchesio, était un guelfe passionné 1 , et tous 
ceux qui s'y associèrent dans la suite furent obligés d'aban- 
donner tout autre parti que celui de l'Eglise romaine , puis- 
qu'ils prenaient l'engagement solennel de ne porter les armes 
que pour sa défense et celle de leur pays. 

En même temps, saint Dominique établissait un Ordre 
pour les gens du monde, sur les mêmes bases, dans le même 
but, et sous le nom plus significatif encore de Milice de 
Jésus-Christ 2 . La bulle par laquelle Grégoire IX approuva 
en 4227 cette milice , ne laisse aucun doute sur l'importance 
politique qu'il attribuait à l'institution de ces Tiers-Ordres. 
Je crois servir l'histoire nationale de l'Italie et la cause de 
l'Église en rapportant ici cet acte à jamais glorieux de la 
puissance spirituelle. 

« Grégoire, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à 
ses chers fils, les frères de la milice de Jésus-Christ en Italie r 
salut et bénédiction apostolique. 

« Les perfides hérétiques , semblables aux enfansd'ïsmaël, 
se sont unis aux gentils, et abusant, pour faire le mal, de la 
puissance d'un roi superbe qui favorise leurs criminelles en- 
treprises, ils ont introduit un autre Antiochus dans le temple 
du Seigneur. Ils font consister leur gloire à mépriser le lieu 
saint, le centre de l'unité et le siège de la foi catholique; ils 
s'efforcent de dépouiller l'Église de Jésus-Christ de ses plus 
précieux ornemens ; ils veulent que les enfans de l'alliance 
demeurent incirconcis, comme ils le sont eux-mêmes, et 



Pose fra noi , e la Tedesca rabbia. . . 
.... Le Lagrime del popol doloroso , 

Che sol da voi riposo 

Dopo Dio spera. . . . 

.... Italia mia ! 

Petrarca , canzone xxix. 

1 Bolland., aprilis , t. HI, p. 598. 

* lì. Raymond de Capoue , \ ie de sainte Catherine de Sienne , part. i y 
cliap. vin. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 167 

comme ils cherchent à faire respecter leurs erreurs , ils ne 
permettent pas qu'on offre le sacrifice de louanges dans la 
maison de Dieu. 

« Pour vous, à qui le Seigneur a inspiré la généreuse réso- 
lution de vous exposer à la mort plutôt que de laisser im- 
punis les attentats de ces hommes sacrilèges , vous faites 
revivre le zèle des Machabées , lorsqu'en véritables chevaliers 
de Dominique, vous vous exposez avec courage aux efforts 
des hérétiques et de tous les ennemis de l'Église. Vous avez 
sagement préféré à la gloire de servir un prince mortel celle 
de combattre pour Jésus-Christ, rendant au siège aposto- 
lique et à vos propres évêques l'obéissance qui leur est due. 
Puisque vous vous êtes engages à suivre toujours nos ordres 
et ceux de nos successeurs pour défendre la liberté de 
l'Église, il est juste aussi que nous vous donnions des mar- 
ques de notre bienveillance : c'est pourquoi nous prenons 
sous la protection des bienheureux apôtres saint Pierre et 
saint Paul, et sous la nôtre , vos personnes, et tous les biens 
que les frères et les sœurs possèdent déjà ou qu'ils posséde- 
ront légitimement à l'avenir. Nous voulons que tous ceux qui 
s'uniront à vous dans le même dessein soient aussi sous la 
protection particulière du Saint-Siège. 

« Afin de pourvoir en même temps à votre repos et vous 
procurer une plus grande tranquillité, nous défendons, par 
notre autorité apostolique , à toutes sortes de personnes de 
vous inquiéter par des vexations ou des impôts injustes, 
d'exiger de vous des sermens illicites, ou de vous obliger de 
porter les armes contre les engagemens que vous avez pris, 
sauf en tout le droit des évêques et des Églises. Parce que les 
grâces du Saint-Siège doivent se répandre principalement 
sur ceux qui se dévouent à son service, par l'amour de celui 
qui a voulu se faire esclave pour le salut des hommes, nous 
accordons l'indulgence et la rémission des péchés à tous les 
fidèles qui embrasseront votre profession , et qui , dans les 
sentimens d'une véritable pénitence, exposeront leur vie 
pour la défense de la foi catholique et de la liberté. Donné à 



168 HISTOIRE 

Pérouse, le 11 des calendes de janvier, la première année de 
notre pontificat '. » 

Le chancelier de Frédéric H, Pierre de Vineis, ne se mé- 
prit pas sur le résultat de ce mouvement imprimé aux popu- 
lations italiennes par François et Dominique. Il écrit à son 
ami , à son maître : « Les Frères Mineurs et les Frères Prê- 
cheurs se sont élevés contre nous dans la haine ; ils ont ré- 
prouvé publiquement notre vie et notre conversation , ils ont 
brisé nos droits et nous ont réduit au néant.... Et voilà que, 
pour énerver encore plus notre puissance et nous priver du 
dévouement des peuples , ils ont créé deux nouvelles confré- 
ries qui embrassent universellement les hommes et les 
femmes. Tous y accourent, et à peine se trouve-t-il une per- 
sonne dont le nom n'y soit inscrit 2 . » 

Dans le midi de la France , les mêmes causes produisirent 
les mêmes effets : la puissance spirituelle , qui venait d'être 
menacée d'une manière si effrayante par l'anarchie albi- 
geoise, prit des mesures énergiques pour protéger et dé- 
fendre la dignité humaine, le droit contre la force brutale. 
L'Ordre militaire de la Foi et de la Paix fut érigé en 1229 , 
et confirmé en 1251 par Àmanève, archevêque d'Auch. Il est 
curieux d'étudier ses constitutions et de les rapprocher de 
celles des Tiers-Ordres. Comme toujours, le législateur 
commence par régler l'intérieur de la famille, la vie intime. 
Les Frères n'auront rien en propre et vivront dans une 
grande modestie; l'habitation des Frères sera séparée de celle 
des Sœurs, et ceux qui sont mariés pourront seuls aller dans 
la maison des femmes. Les enfans seront nourris aux frais de 
la communauté, les garçons jusqu'à quatorze ans, les filles 
jusqu'à douze. Alors ils se décideront à prendre un parti : 

1 Bullarium ord. Prœdicatorum , t. 1 , p. 25. L'original de celte bulle se 
conserve dans le couvent de Saint- Dominique, à Sienne. 

a Nunc autem ut jura nostra potenlius enervarent, et a nobis devotionem 
praeciderent singulorum , duas novas fraternitates creaverunt : ad quas sic 
generaliler mares et fœminas receperunt , quod vix unus et una remansit , 
cujus nomen in altera non sit scriptum. Pétri de Vineis, lib. I, epist. 37. 



HISTOIRE DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 160 

ceux qui ne resteront pas dans l'Ordre entreront dans le 
monde avec une dot '. Après des dispositions remplies de 
délicatesse sur les devoirs de piété , de charité , sur l'élection 
des supérieurs, se trouvent des régiemens spéciaux et d'une 
utilité toute politique. Les Frères et les Sœurs ne pourront 
porter que des vêtemens simples et modestes, d'une étoffe 
blanche appelée estamfort; en hiver, ces habits seront 
fourrés de peau d'agneau. Sur leur chappe, leur manteau et 
leur scapulaire seront brodées en laine rouge les armes de 
l'ordre, une crosse croisée d'une épée. La crosse était le 
symbole de leur respect et de leur soumission à l'autorité 
spirituelle; l'épée marquait qu'ils ne devaient prendre les 
armes que par les ordres de l'Église, des évêques , et pour la 
défense de la liberté chrétienne 2 . Ce signe devait être aussi 
gravé sur l'armure. Je pourrais étendre le parallèle, mais je 
m'éloignerais trop de mon but. En voilà assez pour prouver 
combien grande, au moyen âge, était l'utilité politique de 
ces Tiers-Ordres et de ces confréries. Saintes et innombra- 
bles chevaleries qui ont combaitu pour le droit contre le 
despotisme de la force, qui ont entretenu dans les peuples 
l'énergie morale, l'esprit de sacrifice et l'amour de la vérité, 
pendant qu'elles répandaient une grande douceur, une 
grande mansuétude dans ces âmes encore à demi barbares, 
dans ces mœurs rudes et voluptueuses, et qu'elles assuraient 
la propriété, la famille, toutes les relations de la vie civile. 
Sans doute qu'au milieu d'une telle entreprise il y a eu bien 
des souffrances, bien des calamités ; les passions des hommes 
n'y ont pas toujours été étrangères ; mais ces généreux ef- 
forts, ces durs et déchirans travaux d'une société qui enfante 
la civilisation, s'élèvent dans l'histoire et montent vers Dieu 
comme des actions saintes , et le chrétien s'incline avec un 
religieux respect devant cette pensée des vieux âges, cette 



1 Chapitres i , tu , iv. Celle règle a été publiée par D. Marlene , Voyage 
littéraire , l. 1 , 2 e partie, p. 25 et suiv., in-4°, d'après un manuscrit de la 
célèbre abbaye de Feuil'.enl. 

5 Cap. x, p. 29. 



170 HISTOIRE 

noble croisade intérieure pour la sanctification, la pacifica- 
tion de l'Europe. 

Lorsque les causes publiques du combat de l'Église et du 
siècle eurent disparu, ce qu'il y avait de militant dans les 
Tiers-Ordres disparut aussi , et ils restèrent seulement consa- 
crés aux progrès de l'homme intérieur sous le nom de Frères 
et de Sœurs de la Pénitence. « De même, dit un éloquent 
écrivain, qu'on appartenait à une famille par le sang, à une 
corporation par le service auquel on s'était voué , à un peu- 
ple par le sol, à l'Église par le baptême , on voulut apparte- 
nir par un dévouement de choix à l'une des glorieuses mi- 
lices qui servaient Jésus-Christ dans les sueurs de la parole 
et de la pénitence; on revêtait les livrées de saint Dominique 
et de saint François ; on se greffait sur l'un de ces deux 
troncs, pour vivre de leur sève, tout en conservant encore 
sa propre nature ; on fréquentait leurs églises , on partici- 
pait à leurs prières, on les assistait de son amitié, on suivait 
d'aussi près que possible la trace de leurs vertus; on ne 
croyait plus qu'il fallût fuir du monde pour s'élever à l'imi- 
tation des saints. Toute chambre pouvait devenir une cellule, 
et toute maison une Thébaïde '. » 

On se précipita dans le Tiers-Ordre avec un zèle qui n'a 
jamais diminué. Il se forma peu de temps après des congré- 
gations de Tierçaires , où l'on vivait en communauté de biens, 
faisant les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéis- 
sance, et qui furent érigées en corps de religion. Ainsi , 
outre le Tiers-Ordre séculier, il y en eut un régulier de l'un 
et de l'autre sexe, que Léon X confirma par une bulle en 
1521. Il abrégea la règle et la rendit conforme aux obser- 
vances de l'état religieux. Mais c'est le véritable Tiers-Ordre 
que nous étudions, et pour le faire mieux connaître, nous 
entrerons dans quelques détails sur plusieurs saints person- 
nages. Il en est qu'il suffit de nommer : saint Louis , roi de 
France; sainte Elisabeth de Hongrie; Bela IV, roi de Hon- 
grie, et encore dans ce pieux royaume, la princesse Zinga 

' Lacordaire, Vie de saint Dominique, chap. xvi. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 171 

et Charles Martel ; Charles II et Robert , rois de Sicile et de 
Jérusalem; Sancia, reine de Sicile; Amédée VII , duc de Sa- 
voie: Charles IV, roi de Bohême, empereur d'Occident, et 
Elisabeth, sa femme; Marguerite de Lorraine, duchesse 
d'Alençon , et un très grand nombre de rois, de grands sei- 
gneurs ont voulu ceindre la corde franciscaine en signe d'hu- 
milité. Le cardinal de Trejo nous paraît avoir admirablement 
exprimé les pieuses intentions de ces illustres personnages 
dans cette belle lettre qu'il écrivait, en 1623, au père 
Wadding : 

« Vous me louez avec admiration de ce qu'après avoir été 
revêtu de la pourpre du cardinalat, j'ai pris l'habit et fait 
solennellement profession de la règle du Tiers-Ordre de 
notre père saint François. Pouvais-je moins faire que de me 
dévouer entièrement à son ordre , moi qui reconnais que je 
lui dois tout ce que j'ai et tout ce que je suis? Est-ce que le 
cordon de saint François ne mérite pas de ceindre la pourpre, 
même royale? Saint Louis, roi de France , et sainte Elisabeth 
de Hongrie l'ont porté, aussi bien que plusieurs autres sou- 
verains et souveraines. De nos jours, Philippe III, roi d'Es- 
pagne, est mort avec l'habit de ce bienheureux père; la 
reine Elisabeth, femme de Philippe IV, et la princesse Marie, 
sœur de ce monarque , ont fait profession du Tiers-Ordre. 
Pourquoi vous étonnez-vous qu'un cardinal couvre sa 
pourpre d'un habit de couleur de cendre et se ceigne d'une 
corde? Si ce vêtement paraît vil, j'en ai d'autant plus besoin 
que, me trouvant élevé dans l'Église à un très haut degré 
d'honneur, je dois m'humilier davantage pour éviter l'or- 
gueil. Mais l'habit de saint François, qui est couleur de 
cendre, n'est-il pas une véritable pourpre qui peut orner la 
dignité des rois et des cardinaux? Oui , c'est une véritable 
pourpre teinte dans le sang de Jésus-Christ et dans le sang 
qui est sorti des stigmates de son serviteur; elle donne la di- 
gnité royale à tous ceux qui la portent. Qu'ai-je donc fait en 
me revêtant de ce saint habit? J'ai joint la pourpre à la 
pourpre, la pourpre de la royauté à la pourpre du cardi- 
nalat. Ainsi, bien loin de m'être humilié, j'ai lieu de craindre 



172 HISTOIRE 

que je me sois fait trop d'honneur et que je n'en lire trop de 
gloire. t> 

La science vint à son tour abaisser son front, aussi noble 
qu'un front royal , devant l'humilité de saint François : Ray- 
mond Lulle était du Tiers-Ordre, et plusieurs autres savans. 
Mais il est surtout curieux de contempler quelques âmes 
saintes et privilégiées, quelques unes de ces vies de femmes 
qui nous feront pénétrer bien avant dans l'intérieur du moyen 
âge ; on ne pourra réellement bien connaître la société de 
cette époque que par les vies de saintes qui renferment de 
profonds et d'intimes mystères d'amour, et c'est une des plus 
belles choses qu'on puisse lire , à ne la considérer même que 
sous le point de vue humain et artistique. Dans toutes les 
âmes de ces jeunes femmes, presque toujours enchaînées 
dès l'enfance à un joug qu'elles n'ont point souhaité, il y a 
une lutte perpétuelle entre leurs désirs , leurs espérances et 
la réalité de leur vie ; elles s'usent en d'incroyables efforts 
pour échapper à la tyrannie de leur position ; en elles , la 
grâce est plus forte que la nature ; elles éprouvent le besoin 
de la solitude et de la contemplation de cet Époux invisible 
qu'elles aiment uniquement. 

A Florence , c'était cette bienheureuse Umiliana Cerchi : 
mariée à seize ans, elle vécut avec une telle sainteté que 
Dieu lui envoyait des consolations célestes. Veuve à vingt-un 
ans , elle mit sous ses pieds tous les embarras de la vie ; elle 
prit cette bonne part qu'on n'enlève jamais aux âmes saintes. 
Elle fit d'une chambre de la maison paternelle un mystérieux 
sanctuaire, et se mit sous la conduite du frère Michel de 
Florence, qui lui donna l'habit du Tiers-Ordre. 

C'était, à Cortone, l'illustre pénitente Marguerite d'Al- 
viano. Cette pauvre jeune fille , d'une beauté remarquable 
d'âme et de corps , abusa étrangement de tous ces dons cé- 
lestes : elle aimait entre autres un chevalier de Monte- Poli- 
tiano , dont elle eut un fils. Un jour, après quelque temps 
d'absence , elle voit pénétrer dans son appartement un lé- 
vrier favori qui jamais n'abandonnait son maître. Il pousse 
de petits hurlemens plaintifs , i! lèche les mains de Margue- 



DE SAINT FRANCOIS D'ASSISE. 175 

rite , et mordant sa robe , semble vouloir se faire suivre. Elle 
le suit. De cruels pressentimens traversent son âme. Dans 
un bois peu distant de la ville , le chien s'arrête , et redouble 
ses cris lugubres près d'un monceau de branchages fanés, 
mais récemment détachés de leur tronc. Marguerite écarte 
le feuillage , et voit son amant assassiné et déjà la proie des 
vers ' ! Elle revint alors à la maison paternelle , qu'elle avait 
quittée comme un enfant prodigue; elle pleure, elle prie 
sans cesse; elle va sur les grandes routes demander aux pas- 
sans s'ils la croient tout-à-fait abandonnée de Dieu. Au milieu 
des offices solennels , elle entre dans l'église la corde au cou, 
elle se prosterne à la porte, demandant pardon à tous du 
scandale qu'elle a donné. Elle croyait vivre ainsi à l'abri de la 
protection de sa famille; mais Dieu permit que sa belle-mère 
déterminât son père à la chasser. Elle sortit avec son petit 
enfant. Dans ce dénuement absolu des choses de la terre , 
elle alla s'asseoir sous un figuier du jardin, et dans l'amer- 
tume de son cœur, elle rappelait les souvenirs de sa jeunesse ; 
peu habituée encore à ces épouvantemens intérieurs de la 
vie spirituelle, elle était , en face de l'innocence de ce mal- 
heureux enfant, sans consolation pour le passé, sans espé- 
rance pour l'avenir. Il se livrait dans son cœur comme un 
grand combat, lorsque Dieu fit descendre sur elle un rayon 
de miséricorde et de grâce 2 . Elle se lève, et oubliant ses 
chagrins et la fatigue, elle prend la route de Cortone. Là, 
agenouillée, elle reçut l'habit du Tiers-Ordre, et vécut d'au- 
mônes avec une incroyable rigueur. Les Frères Mineurs 
s'étaient chargés de l'éducation de son enfant : c'était la 
seule affection qui restât dans le cœur de Marguerite, et en- 
core l'avait-elle cachée au fond du sanctuaire. Elle lui écrivit 
cette louchante lettre : 



1 Ferrari, Catalogus sanctorum Italiœ. Milan, 1615, in-* . Wadding, 
an. 1277. 

* Nam cum in amaritudine cordis sub ficu in horto suam miseriatn de- 
plorarci.. . eam Dominus admonuit ut Cortonam pergeret, et pœnitenlis 
habilum assumerei. Wadding. 



174 HISTOIRE 

« mon fils , béni sois-tu du Seigneur , ton maître ! Si , 
pour son amour , tu combats vaillamment dans l'armée de 
ses chevaliers, mon cœur restera près du tien, et je serai 
ta mère si tu suis mes conseils. Je t'exhorterai avant toutes 
choses, pour l'amour de Jésus-Christ, à planter dans ton 
âme l'obéissance d'une profonde humilité. Sois soumis aux 
Frères de l'Ordre; rends à chacun ce qu'exige son rang, 
sans distinction d'amitié particulière. Sois toujours recon- 
naissant des bienfaits de Dieu ; ne murmure jamais contre 
tes frères. Selon la coutume de ton très saint Ordre, sois 
simple, évite les entretiens inutiles avec les personnes du 
monde, et fréquente les hommes pieux. mon fils, que tes 
prières soient ferventes et ta vigilance infatigable pour ne 
pas tomber dans les embûches sans nombre de l'ennemi î Que 
ton âme s'ouvre tout entière à ton confesseur; n'aie pour lui 
rien de caché : le malade ne peut être guéri qu'autant qu'il 
montre ses blessures. Reçois avec plaisir les bons avis ; ca- 
che-les au fond de ton cœur, pour les faire servir à ton avan- 
cement spirituel. Aux heures assignées par notre sainte mère 
l'Eglise, récite l'office avec un grand respect d'esprit et de 
corps. Quand un Frère t'aura averti de tes défauts , mets-loi 
de suite à genoux, la tête nue, et confesse ton péché. Dans 
toutes tes tribulations , réjouis-toi en pensant au Sauveur 
crucifié, et incline -toi devant la volonté de tes supérieurs, 
comme devant la volonté de Dieu. Que tes paroles soient 
toujours pures , pieuses et brèves. Examine soigneusement 
les mouvemens de ton âme, et dans toutes tes actions crains 
d'offenser Dieu... Lis souvent cette lettre; garde -la jusqu'à 
ta mort... Adieu , mon fils, pense à ta mère *. » 

Il profita des prières de sa mère et lui mérita des grâces 
par sa vie sainte et apostolique. Cependant Marguerite, mor- 
tifiée et pénitente , vivait dans la plus intime familiarité avec 
Dieu. Il lui dit un jour qu'elle priait dans une église : « Sou- 
viens-toi, pauvre femme, de tout ce que j'ai fait pour ton 
âme , moi, ton père, ton époux , ton Seigneur. Souviens-loi 

» Wadding. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 175 

que j'ai guéri les maladies de ton cœur en l'inspirant l'amour 
des privations et te donnant la grâce des larmes qui sont au- 
jourd'hui pour toi de bien douces jouissances '. Dieu lui avait 
surtout donné un grand amour pour les pauvres; elle les 
assistait du produit de son travail, et chaque année, le jour 
de la fête de saint Jean-Baptiste, elle les conviait à un solen- 
nel banquet. Dans les grandes tristesses de son âme , elle se 
réfugiait au pied de la croix, frappait son corps avec une 
rude discipline, disant : mon corps, pourquoi ne m'aides- 
tu pas à servir mon Sauveur? pourquoi ne mets-tu pas aux 
saints exercices de la pénitence la même ardeur que tu met- 
tais jadis à l'offenser 2 ! Sa chair, naturellement blanche et 
délicate, devint rouge et meurtrie. Mais lorsque la douleur 
surabondait, elle sortait et criait en pleurant : Lève-toi, lève- 
toi, peuple de Cortone , et chasse à coups de pierres cette 
malheureuse et indigne pécheresse. Des âmes charitables la 
calmaient un peu et la ramenaient dans sa petite maison, où 
elle tombait absorbée. Alors le Christ lui disait : Ne crains 
pas, ma bien-aimée fille Marguerite, je serai toujours avec 
toi 3 . En effet, son âme est avec Jésus-Christ dans le ciel, et 
son corps repose au milieu des prières et de l'amour des 
filles de Claire, dont le beau monastère, entouré de cyprès, 
occupe le sommet de la montagne de Cortone , semée de dé- 
bris romains. De la porte de l'antique église bâtie par Nicolas 
et Jean de Pise , la vue est ravissante , et dans l'intérieur, on 
aime à contempler les vieilles fresques , si gracieuses, si naï- 
ves, qui racontent la vie de la sainte pénitente. 

A Viterbe s'épanouissait dès l'aurore cette Rose si éclatante 
et si suave. Dans sa plus tendre enfance , elle levait ses 

1 Sed nec isiud desinas recordari , quod libi suavis exbibitur, luos ama- 
ros fletus in dulces lacrymas mirabili ter commutavi. Bolland., februarii , 
tom. 111 , p. 501. 

* corpus meum, cur me non adjuvas tuo Creatori et Redemptoii servire? 
cur non es forte ad ejus obsequium , sicut tueras oliai in ipsius praecepio- 
rum transgressione ? Bolland., pag. 309. 

3 Ne tinieas, filia Margarita, nec dubites quia semper tecum ero. Bol- 
land., p. 305. 



176 HISTOIRE 

yeux vers le ciel , et paraissait tout embrasée de l'amour di- 
vin. Ses premières paroles furent les noms de Jésus et de 
Marie; son premier mouvement libre fut d'aller s'agenouiller 
devant le crucifix et l'image de la Vierge. A l'âge de trois 
ans, elle supplia son père de lui permettre de vivre dans une 
petite cellule en priant et en travaillant. Souvent l'amour de 
Jésus-Christ consumait si fort son âme , que pendant la nuit 
elle était forcée de sortir de son lit et d'aller dans les rues et 
dans les places chanter d'une voix angélique les louanges de 
l'époux céleste '. Dieu, pour attacher plus fortement cette 
admirable créature à la croix de son Fils, lui envoya une 
violente maladie ; on croyait à chaque instant qu'elle allait 
expirer , lorsqu'on vit tout-à-coup une nuée brillante : la 
sainte vierge Marie, environnée d'anges et de saints, s'appro- 
cha du lit de Rose, la prit dans ses bras, la baisa avec une 
inexprimable tendresse , et lui commanda de prêcher la jus- 
tice , la pénitence et la paix aux habitans de Poggio et de 
Viterbe, après avoir revêtu l'habit du Tiers-Ordre de Saint- 
François. Cette pauvre et faible enfant, animée d'un courage 
surhumain, obéit aussitôt. Alors, comme les prophètes d'Is- 
raël, elle parcourt les. rues de Viterbe, prêchant la péni- 
tence et appelant les bénédictions du ciel sur les défenseurs 
de l'Église romaine. A neuf ans, elle a l'insigne honneur 
d'être exilée par Frédéric II. A douze ans, son âme retourna 
au ciel. En peu de jours elle avait fourni une longue car- 
rière ; et , comme un symbole de sa vie , sur son tombeau il 
poussa des roses d'une merveilleuse beauté. 

A Fuligno, était cette Angela dont nous avons les révéla- 
tions intimes dans sa vie écrite par le frère Arnaldo. Jeune 
femme, mariée et mère de plusieurs enfans, elle voit la mort 
lui arracher une à une toutes les joies de sa vie. Alors elle se 
tourne vers Dieu, demandant les consolations célestes; et 
cette nature, puissante et sensuelle lutte contre elle-même 

1 De lecitilo surgebat de nocte , et per vicos et plateas civitalem circuì - 
bal, laudes divinas moduialis vocibus decantando. Bolland., iv septemb., 
p ioli. 






DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 177 

avec une force de géant, et remporte une glorieuse victoire. 
Angela explique comment sa conversion arriva peu à peu 
par dix-huit degrés spirituels, commençant avec une crainte 
d'esclave, retenue par la pudeur, brisée par la contrition et 
le repentir, encouragée par la contemplation des miséricor- 
des de Dieu et soutenue par la prière dans ce chemin de la 
croix. Le démon la tourmentait en la poussant sans cesse de 
la présomption de l'orgueil à l'abattement du désespoir : tan- 
tôt il excite en elle de violens accès de colère qu'elle déchaî- 
nait quelquefois contre elle-même ; tantôt il allume dans son 
cœur le feu des désirs et la porte à des péchés qu'elle n'a 
jamais connus. A ces douleurs de l'âme se joignent les dou- 
leurs du corps : tous ses membres étaient cruellement tortu- 
rés ; elle fut toujours languissante '. Après de longues années 
de combat, après ce dur pèlerinage dans les angoisses inté- 
rieures , dans ces déserts sans eau , elle arrive enfin au but 
tant souhaité de l'union avec Dieu. Alors son âme déborde 
dans les transports du triomphe ; elle nous fait reposer dans 
les onze stations de ce chemin spirituel. Elle rapporte avec 
la naïveté d'une jeune fille les douces paroles qu'elle a en- 
tendues de la bouche de Dieu, les symboles et les nombreuses 
images qu'elle a contemplés; et son visage s'illuminait d'un 
éclat divin et surnaturel, ses yeux brillaient comme des 
flammes. Elle dictait au Frère Arnaldo ses révélations divi- 
nes, et il ne trouvait pas d'expressions, tant il était rempli de 
crainte et de respect. Un jour il lui lut ce qu'il avait écrit; 
elle répondit : Ces paroles réveillent bien en moi une légère 
réminiscence de ce que j'ai dit; mais dans cette écriture 
morte je ne reconnais pas ce que j'ai vu 2 . Il faut lire en en- 
tier cet admirable livre : la poésie du ciel ne s'analyse pas 
plus que la poésie de la terre. 

1 Et languore amori» ad suum Amalum effìciebalur tota languida, sicca 
et pallida, quod erat compassio ridere. Bolland., iv januar. , p. 187. 

a Per ista, inquit, verba, recordor illorum quae dixi; sed est obscura 
scriplura , quia ista qua; legis mihi , non explicant illa qua; cognovi. Boi- 
land., iv januar., p. 187. Jean-Baptiste Boccolini a publié à part cette belle 
*ie à Fuligno , 17H , in-4°. 

12 



178 HISTOIRE 

En Portugal, sur le trône, c'était cette pieuse Elisabeth , 
mariée dès l'âge de onze ans à Denis , roi de Portugal , être 
ignoble et débauché, qui, après l'avoir déshonorée par sa 
vie infâme , en vint jusqu'à soupçonner sa vertu. Elisabeth 
était tout occupée des oeuvres de charité. A Coïmbre, à 
côté de son palais, elle avait fait bâtir un hôpital; elle nour- 
rissait un très grand nombre de pauvres ; jamais elle n'a 
refusé une aumône. Elle pacifia les royaumes de Castille et 
d'Aragon avec des peines infinies; aussi les peuples pleins 
de reconnaissance la saluaient Dame de la paix , Mère de la 
Patrie 1 . Lorsque Denis tomba malade, elle oublia tous ses 
chagrins et le soigna avec une charité infatigable* Aussitôt 
qu'il fut mort, elle brisa les liens qui rattachaient au monde : 
elle se retira dans sa chambre, fit couper ses cheveux, revê- 
tit l'habit de Sainte-Claire , puis retourna prier et pleurer 
auprès du corps de son mari. Après bien des années, le long 
sacrifice de sa vie, au milieu de ses enfans et des Filles de 
Claire, fut consommé le quatrième jour de juillet 1332. 

En France , c'était Marie de Maillé , femme d'une admira- 
ble vertu. Dans son enfance , tout son bonheur était de réci- 
ter la salutation angélique , et d'aller cueillir des fleurs pour 
en faire des couronnes aux images des saints. Elle choisis- 
sait toujours pour compagnes les petites filles les plus pau- 
vres, afin que se revêtant de leurs haillons, elle s'accoutu- 
mât de bonne heure aux pratiques de l'abjection et de l'hu- 
milité. Mariée à Robert de Silly, ils pratiquèrent ensemble 
toutes les œuvres de miséricorde. Un jour Robert se prome- 
nant seul trouva trois petits orphelins; il les conduisit à 
Marie , disant : « Madame , Dieu ne nous donne point d'en- 
fans; en voici trois que je vous apporte. » Elle les éleva avec 
une grande sollicitude. Après la désastreuse journée de Poi- 
tiers, le château de Silly fut pris et dévasté par les Anglais; 
Robert mourut en 1362, au milieu de cette grande désolation 
du royaume de France. Marie revêtit alors l'habit du Tiers- 

1 In regum discordiis componendis admirabilis fuit. Breviarium Ro- 
raanum. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 179 

Ordre, édifia la ville de Tours pendant de longues années, 
et mourut saintement le 28 mars 1413 '. 

Ainsi ces fleurs merveilleuses croissaient et s'épanouis- 
saient sur le bord des grands chemins du monde. 



rv 



1 De Vernon, Annales Tertii-Ordims , p. 597, in-folio. Martyrologium 
Franciscanum, p. 120. 



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1221 — 1225. 



Sainte-Marie-des-Anges. — Indulgence de la Porziuncula. 



Orantes in loco isto, exaudî eos in cœlo, et di- 
mitte peccata servorum tuorum. 

III. Reg., cap. ni. 

Sacrosaucta synodus indulgentiarum usum 
Christiano populo maxime salutarem, et sacro - 
rum conciliorum auctoritate probatum, in Eccle- 
sia retinendum esse docet , et prœcipit; eosque 
anathemate damnât , qui aut inutiles esse asse- 
runt, vel eas concedendi in Ecclesia potestatem 
esse negant. 

Concilf. de Trente. 



Après avoir traversé Spello, le pèlerin découvre au milieu 
de la plaine une magnifique église et un vaste monastère , 
dont les proportions grandioses et pures rappellent le Bra- 
mante et Vignola. C'est Notre-Dame-des-Anges, non plus 
humble et pauvre, mais revêtue d'un manteau de reine. Sous 
le grand dôme, on retrouve la merveilleuse, la chère Porziun- 
cula encore toute parfumée de la présence de François. C'est 
là où il a prié , où il a pleuré , où il a reçu de Dieu la grâce 
de fonder un grand Ordre dans l'Église. En vérité, ce lieu est 



HISTOIRE DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 181 

saint ! Toutes les générations y ont passé , et elles ont senti 
descendre sur elles la force, la résignation, l'espérance. 
Notre Seigneur Jésus l'avait promis à son serviteur François, 
et sa parole est éternelle. 

C'était au mois d'octobre 1224. François, prosterné dans 
sa cellule , priait Dieu avec larmes pour la conversion des 
pécheurs, dont le malheureux état l'attristait profondément, 
lorsqu'il fut averti par un ange d'aller à l'église. Il y trouva 
notre Seigneur Jésus-Christ, sa très sainte Mère et une mul- 
titude d'esprits célestes. Le Christ lui dit : « François , vous 
et vos frères vous avez un grand zèle pour le salut des âmes ; 
en vérité , vous avez été placé comme un flambeau dans le 
monde et le soutien de l'Église. Demandez donc ce que vous 
voudrez pour le bien et la consolation des peuples et pour 
ma gloire 1 . » François fit cette prière -.Notre Père très saint, 
je vous supplie, quoique je ne sois qu'un misérable pécheur, 
d'avoir la bonté d'accorder aux hommes , que tous ceux qui 
visiteront cette église reçoivent une indulgence plénière de 
tous leurs péchés , après s'en être confessés à un prêtre ; et 
je prie la bienheureuse Vierge , votre Mère , l'avocate du 
genre humain , d'intercéder pour m'obtenir celte grâce. 
Marie inclina son cœur vers son Fils bien-aimé, et il se passa 
dans ce Paradis tout un mystère d'amour. Jésus dit à Fran- 
çois : t Cela est grand , mais vous recevrez des faveurs en- 
core plus grandes. Je vous accorde ce que vous demandez; 
mais que cela soit ratifié sur la terre par celui à qui j'ai donné 

1 Postula ergo quod vis circa salutem gentium, et consolationem anima- 
rum , et honorem deitatis, quia datus es in lucem gentium, et reparatio- 
nem Ecclesiae. Barthélémy de Pise, Liber aureus , lib. II , Fructus II. — 
Les mêmes détails se trouvent dans Mariana, lib. I, cap. xxn; Marc de 
Lisbonne, lib. II, cap. h; Petrus Rodulphius , Hist. Seraphic, pag. 231; 
Wadding , tom. II. Ces auteurs n'ont fait que recueillir ce qu'ils ont trouvé 
dans les archives de l'Ordre et les traditions antiques; car avant Barthé- 
lémy de Pise , en 1353 , Gerard Odo , général de l'Ordre , écrivant aux reli- 
gieux d'Assise à l'occasion de la grande procession du 2 août, ordonne que 
l'histoire de l'indulgence soit lue dans la communauté. Franc. Bartholi, ad 
Cale. Tract. — Voir pour la discussion et la valeur de toutes les autorités, 
l'histoire de la Porziuncula par le P. Grouwels. 



182 HISTOIRE 

le pouvoir de lier et de délier '. » Le lendemain , François , 
accompagné du frère Masseo de Marignan , partit pour Pé- 
rouse, où était le pape Honorius III. Il lui dit avec une grande 
simplicité de cœur : « Saint Père , il y a quelques années que 
j'ai réparé une petite église dans votre domaine; je vous 
supplie d'y accorder une indulgence qui soit libre , et sans 
obligation de faire aucune offrande 2 . » Cette chose parut 
difficile au pontife ; il présenta quelques observations à Fran- 
çois : « Mais , ajouta-t-il , pour combien d'années me deman- 
dez-vous cette indulgence? — Qu'il plaise à Votre Sainteté, 
répondit François, de me donner non pas tant des années 
que des âmes 3 . — En quelle manière voulez-vous des âmes? 
répliqua le pape. — Je souhaite, poursuivit François, que, 
sous le bon plaisir de Votre Sainteté, ceux qui entreront dans 
l'église de Sainte-Marie-des-Anges , contrits , confessés et ab- 
sous par un prêtre, reçoivent une entière rémission de leurs 
péchés pour ce monde et pour l'autre. — Le pape lui dit 
alors : François , vous demandez quelque chose de grand et 
tout-à-fait contre l'usage. — Saint Père, repartit François, 
je ne vous le demande pas en mon nom , mais au nom de 
Jésus-Christ , qui m'a envoyé. — Alors le pape , intérieure- 
ment inspiré , dit par trois fois : Qu'il soit fait selon votre 
désir. > Mais sur les observations de quelques cardinaux , il 
limita ainsi cette grande et inaccoutumée faveur : « Cette 
indulgence est pour tous les ans à perpétuité, mais seulement 
pendant un jour. » A ces paroles , François baissa humble- 
ment la tête. Comme il s'en allait, le pape lui demanda: 
« Où allez-vous, homme simple? quelle assurance avez-vous 



1 Salis grande est, quod petisti ; sed majoribus digaus es, frater Fran- 
cisée, et majora babebis. Barlh. de Pise. 

2 On n'accordait pas d'indulgence sans obligation de faire des aumônes 
pour la gagner. Ces aumônes étaient toujours pieusement employées : elles 
soutinrent les croisades et les guerres saintes; lorsqu'elles avaient le but 
artistique de réparer les églises qui tombaient en ruine, elles prenaient le 
nom de manus adjutrices. Michel de Medina, de Indulg.. cap. ult., edit. 
Venet, 1563. 

3 Placeat Sancitati Vestrae non dare annos , sed arrmas. Barlh. de Pise. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 183 

de ce que vous venez d'obtenir? — Saint Père, répondit-il , 
votre parole me suffît. Si cette indulgence est l'œuvre de 
Dieu, lui-même la manifestera. Que Jésus-Christ soit ie no- 
taire, la sainte Vierge la charte, et les anges les témoins : je 
ne demande point d'autre acte authentique *. > Et il revint 
à la Porziuncula , où il continua sa vie apostolique et mor- 
tifiée. 

Deux ans après (1223), pendant une de ces longues nuits 
d'hiver si propres à la contemplation , François priait dans 
sa cellule. Le démon, qui veille sans cesse , souffla dans son 
esprit des pensées de tristesse et de découragement; il le 
sollicitait avec complaisance à ne point tant veiller, parce 
qu'à l'âge où il se trouvait le sommeil était nécessaire. Aus- 
sitôt François se lève, sort dans la campagne, et se jette 
dans les ronces, les épines et la neige : « Il vaut mieux, di- 
sait-il à son corps déchiré et tout en sang, il vaut mieux 
souffrir ces douleurs avec Jésus-Christ , que de suivre les 
{ conseils du tentateur. » Une grande lumière l'environna ; il 
vit les buissons couverts de roses , et il entendit les anges 
prononcer ces paroles : « François , hâtez-vous d'aller à l'é- 
glise; Jésus-Chrit y est avec sa sainte Mère. > Son habit de- 
vint très blanc; il cueillit douze roses blanches et douze roses 
rouges , et alla à l'église , dont le chemin lui semblait riche- 
ment orné. Il se prosterna devant le Sauveur, et dit avec une 
grande expression de foi et de confiance : « Notre Père très 
saint , Seigneur du ciel et de la terre, Sauveur du genre hu- 
main , daignez , par votre grande miséricorde , déterminer 
le jour de l'indulgence que vous avez accordée pour ce saint 
lieu. » Jésus lui répondit qu'il voulait que ce fût depuis le 
soir du jour où l'apôtre saint Pierre se trouva délivré de ses 
liens jusqu'au soir du lendemain 2 . Et les choeurs des anges 



1 Ego autem nolo aliud instrumentum; sed tantum charla sit beata Maria, 
notarius sit Christus, et angeli sint testes. Barth. de Pise, fol. 198. 

3 Volo quod sitdies illa , in qua beatus Petrus fuit a vinculis absolutus; 
incipiendo a secundis vesperis ìli i us diei , usque ad vesperas sequentis diei 
includendo noctera. Bartb. de Pise , fol. 198. 



184 HISTOIRE 

chantèrent le Te Deum. François, suivant l'ordre de Jésus- 
Christ, prit, en l'honneur de la Sainte-Trinité, trois roses 
des deux couleurs , afin que ce fût un témoignage miracu- 
leux auprès du pape f . Dieu veut toujours que la nature par- 
ticipe à notre bonheur, et devienne le symbole, le signal des 
grâces spirituelles. Ainsi les reliques du premier martyr 
Etienne furent présentées à Lucien , prêtre de l'église de Jé- 
rusalem , sous la figure d'une corbeille d'or pleine de roses 
rouges ; et les reliques des autres saints ensevelis dans le 
même lieu sous la figure de deux corbeilles d'or remplies de 
roses blanches 2 . La plus touchante , la plus populaire des 
dévotions à la Vierge n'a-t-elle pas pour symbole une cou- 
ronne de roses , rosarium ? 

François partit pour Rome avec Bernard de Quintavalle , 
Pierre de Catane et Angelo de Rieti. Il raconta simplement 
au pape sa merveilleuse vision , et lui présenta les roses. Le 
pape ratifia cette indulgence , accordée aux prières d'un fils 
soumis de l'Eglise, et ordonna qu'elle fût solennellement 
publiée 3 . En effet la chose fut annoncée dans toute l'Italie , 
et même au-delà , et le deuxième jour d'août 1223, les évê- 
ques d'Assise, de Pérouse , de Todi , de Spolète , de Fuligno, 
de Nocera, de Gubbio, se rendirent à Sainte-Marie-des-An- 
ges 4 où était rassemblé un grand nombre de Frères Mineurs 
et une foule immense de fidèles , et du haut d'une tribune 
extérieure , ils publièrent l'indulgence plénière et perpé- 
tuelle. Nous possédons cet acte authentique. 

« Au nom du Seigneur. Amen. 

t Moi, frère Benoît d'Arezzo, qui ai été jadis avec le 
bienheureux François, pendant qu'il vivait, et que ce très 



1 De illis rosis quas detulerat de sylva accepit très rubeas et très albas , ad 
honorem sanclissimœ Trinilatis. Barth. de Pise. 

2 Epist. Lucian., n° 4, apud S. August., t. VIL Breviarium Romanum , 
5 août. 

3 Baiiliclemy de Pise. 

* Voir Ughelli , Italia sacra, cdil. de Rome , 1644, in-folio. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 185 

suint père a reçu dans son Ordre par l'opération de la grâce 
de Dieu; qui ai été le compagnon de ses compagnons, avec 
lesquels je me suis souvent entretenu durant la vie de notre 
père et depuis qu'il a quitté ce monde pour aller au Père cé- 
leste : je déclare avoir souvent entendu dire à un de ces com- 
pagnons nommé frère Masseo de Marignan , homme sincère 
et qui avait la confiance de tout le monde , qu'il se trouva à 
Pérouse à l'audience du pape Honorius , de sainte mémoire, 
lorsque le bienheureux François demanda une indulgence de 
tous les péchés pour ceux qui , étant contrits et confessés , 
viendraient à l'église de Sainte-Marie-des-Anges , autrement 
de la Porziuncula , depuis les vêpres du premier jour d'août 
jusqu'aux vêpres du jour suivant ; laquelle indulgence étant 
demandée avec autant d'humilité que d'instance, fut très 
libéralement et très gratuitement accordée par le souverain 
pontife , quoiqu'il dît que la coutume du siège apostolique 
n'était pas d'en accorder de semblables. 

« Moi , frère Rainerio de Mariano , d'Arezzo , compagnon 
du vénérable frère Benoît , je déclare avoir souvent entendu 
dire les mêmes choses au frère Masseo ,, dont j'ai été aussi le 
compagnon ordinaire ; de même , Pierre Calfano a dit dans 
le couvent de la Porziuncula , en présence du frère Angelo, 
ministre , du frère Boniface , gardien , du frère Bertolo de 
Pérouse, et des autres frères, qu'il s'était trouvé à la consé- 
cration de l'église de Sainte-Marie de la Porziuncula ; qu'alors 
il entendit le bienheureux François prêcher long-temps en 
présence des vénérables évêques, tenant un papier à la main, 
et disant : « Je veux vous faire aller tous en Paradis. Je vous 
« annonce une indulgence que je tiens de la bouche du sou- 
« verain pontife. Vous tous, qui êtes venus aujourd'hui avec 
< un cœur bien contrit, aurez la rémission de vos péchés; 
« et ceux qui viendront tous les ans à pareil jour avec la 
« même disposition, l'auront aussi. Je souhaitais que cela 
« durât huit jours, mais je n'ai pu l'obtenir 1 . » 

' Elien. Baluze , Miscellanea, t. IV, p. 490, in-8°. Cette pièce publiée 
d'après un manuscrit de Colbert (n° 3s7S), ayait déjà été publiée dans la 



186 HISTOIRE 

Saint Antonin rend à ce sujet un précieux témoignage avec 
toute l'autorité de son caractère ; il regarde même les stig- 
mates imprimées sur le corps de François comme une bulle 
du Roi très haut, qui autorise et l'institut franciscain et l'in- 
dulgence f . Bourdaloue, le plus grave et le plus savant des 
prédicateurs , résume ainsi la doctrine de Suarez et de Bel- 
larmin : « Je prétends que de toutes les indulgences, celle 
de Notre-Dame-des-Anges est une des plus assurées et des 
plus authentiques qu'il y ait dans l'Eglise : pourquoi? parce 
que c'est une indulgence accordée immédiatement par Jésus- 
Christ. Il est vrai que le vicaire de Jésus-Christ peut accorder 
une indulgence; mais quelque autorité qu'il ait pour dispen- 
ser aux fidèles les dons de Dieu , l'indulgence qu'il accorde 
peut quelquefois être de nulle vertu, parce qu'elle peut 
manquer ou d'une cause suffisante ou d'une autre condition 
essentiellement requise : ainsi le déclare la théologie. Mais 
une indulgence directement et spécialement accordée par 
Jésus-Christ doit être infaillible : car cet Homme-Dieu ne con- 
naît-il pas toute l'étendue de son pouvoir? n'agit-il pas tou- 
jours selon les règles de la sagesse éternelle? et d'ailleurs 
étant le maître absolu de ses grâces, n'est-il pas, dans la dis- 
tribution qu'il en fait, au-dessus de toute loi , et n'en peut-il 
pas disposer comme il lui plaît ^ ? » 

Aussi tous les peuples sont venus au jour fixé demander à 
Dieu le pardon et l'indulgence. Certainement peu l'ont ob- 
tenu , car selon l'enseignement invariable de l'Église, fondé 
sur ce principe de foi : que Dieu ne remet point la peine du 
péché tandis que l'affection au péché persévère dans une 
âme ; il est impossible de gagner une indulgence si l'on ne 
renonce non seulement au péché mortel, mais au véniel; non 
seulement à l'acte du péché, mais à toute affection au pé- 
ché. S'il reste dans le cœur le moindre désir, la moindre at- 



Chronique du frère mineur Mariana de Florence, d'après un manuscrit 
d'Italie. 

1 S. Antonin., Ghronicon , part. III , lit. xxiv, cap. vu , § 4. 

a Bourdaloue, sermon pour la fêle de Notre-Dame-des-Anges. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 187 

tache criminelle et volontaire , fût-on de toutes les sociétés , 
eût-on part à toutes les dévotions , jamais on ne recevra le 
fruit d'une indulgence plénière. Mais un pèlerinage est tou- 
jours un acte de foi agréable à Dieu et utile à l'âme, et celui 
de Notre-Dame de la Porziuncula est une invincible preuve 
historique de la vérité de l'indulgence et de la sainteté de 
François d'Assise. 

Il faut voir ces troupes de quinze mille , de vingt mille pè- 
lerins arrivant de toutes les parties du monde , et campant 
dans la plaine deux ou trois jours avant l'heure sainte. La 
journée est ordinairement consacrée à visiter la basilique 
d'Assise, le tombeau de sainte Claire, Saint-Damian, tous les 
sanctuaires vénérés de ce paradis de l'Apennin; mais les 
bandes pieuses, en chantant des cantiques, aiment surtout 
à aller prier un instant clans l'humble et très ancienne cha- 
pelle Delle Carceri. Pour arriver à cette solitude chérie de 
saint François, il faut suivre une petite route qui serpente 
sur le flanc du Monte-Soubazio. Le pauvre couvent occupé 
par les Riformati est en partie adossé à un énorme rocher 
qui fait un des côtés du cloître. Au milieu d'une nature si 
pittoresque, si grandiose, en face de ce monument des 
saintes douleurs de la pénitence, l'homme qui aime Dieu 
verse des larmes bien douces et des prières bien ferventes. 

Le soir, après que chacun a pris son repas en famille , car 
il y a des familles entières, ou avec des compagnons de 
route, les uns se reposent de leur long voyage, les autres 
racontent d'édifiantes histoires, quelques uns chantent en 
s'accompagnant des instrumens de leur pays. Sous ce ciel 
d'Italie, pendant ces nuits d'été si sereines, si calmes, les 
anges descendent sur la terre et recueillent , pour les pré- 
senter à Dieu , toutes ces joies confiantes et ces douleurs 
résignées. Les portes de l'église restent toujours ouvertes , 
et plus de trente confesseurs sont occupés à panser et à gué- 
rir les blessures de l'âme. 

L'intérieur du couvent présente l'aspect d'un grand cara- 
vansérail où se serait arrêté une nombreuse caravane. Tous 
les bons paysans des environs, qui, plus d'une fois dans 



188 HISTOIRE 

l'année, ont accueilli le frère quêteur, descendent de leurs 
montagnes et viennent demander à leur tour une hospitalité 
qu'ils n'ont jamais refusée. D'ailleurs le couvent est par ex- 
cellence la maison du peuple ; il s'y établit comme chez lui : 
dans la cour, il met son âne , son cheval , et il se couche 
tranquillement dans les corridors, dans les cloîtres et sur les 
marches des escaliers. Tout le long de la route , de Pérouse 
à Spolète, à plusieurs milles, des marchands dressent leurs 
boutiques ; on y vend des vivres , des étoffes et surtout des 
chapelets, des médailles et autres petits objets de dévotion; 
chacun veut emporter un souvenir, un gage qui doit char- 
mer les embrassemens du retour '. 

Ce pèlerinage , qui nous paraît encore si nombreux, n'est 
rien en comparaison de ce qu'il était dans les siècles de foi , 
alors qu'on ne pouvait rien lui opposer, et qu'il apparaissait 
aux peuples ennemis et en guerre , comme une véritable 
trêve de Dieu 2 . Bernabeo de Sienne, compagnon de saint 
Bernardin, raconte dans la touchante histoire qu'il nous a 
laissée, qu'étant venu à la Porziuncula pour gagner l'indul- 
gence avec son saint ami, ils y trouvèrent plus de deux cent 
mille pèlerins. « Quand je vis> dit-il , cette multitude innom- 
brable, je doutais qu'il restât autant de monde dans toute 
l'Italie 3 . » En 1457, il y eut cent mille personnes 4 ; troupe 
immense d'hommes , de femmes, d'enfans, et jusqu'au vieil- 
lard : 



1 Innocent VIII ordonna en 1491, à Leonardo Cibo, gouverneur d'Assise, 
par un bref confirmatif de ses brefs précédens , d'obliger les religieux à lais- 
ser percevoir, par un procureur nommé à cet effet, les deniers que l'on 
tirait des marchands qui s'assemblaient en grand nombre autour de la Por- 
ziuncula , pour être employés à la réparation de la fontaine, des canaux 
et des chemins, en faveur du grand concours qui s'y faisait. Wadding, 
t. VII. 

3 En 1321, Assise était assiégée par les troupes de Pérouse; le deuxième 
jour d'août on suspendit l'attaque , et les Frères Mineurs de Pérouse purent 
entrer dans la ville. L'acte de cettre trêve est dans Pompeo Pellini, Historia 
di Perugia, Venise, 1664, in-4°. 

3 Bolland., Acta sanct. maii , t. V, p. 281. 

k Donato Bossio , Chronic. Mediolan., in-folio, 1492 , Milan. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 189 

€ Tout blanc et chenu, il se sépare des lieux où il a fourni 
•« sa carrière, et de sa famille alarmée qui se voit privée d'un 
« père chéri. 

« Vieux, faible et sans haleine, il se traîne comme il peut, 
« s'aidant de bon vouloir, tout rompu qu'il est par les ans , 
« par la fatigue du chemin '. » 

En 1309, le bienheureux Jean de l'Alvernia se trouvant à 
la Porziuncula pour confesser dans le temps de l'indulgence, 
entendit la confession d'un homme âgé de plus de cent ans, 
portant l'habit du Tiers-Ordre , qui était venu à pied du lieu 
de sa demeure, entre Assise et Pérouse. Le confesseur ad- 
mirant son zèle, lui demanda comment il avait pu entre- 
prendre ce voyage dans une si grande vieillesse. « Mon révé- 
rend Père, répondit-il, si je ne pouvais venir à pied, je me 
ferais amener, et même traîner, pour ne pas perdre le 
profit de ce saint jour. » Le confesseur ayant voulu savoir 
d'où lui venait une telle confiance : « C'est, poursuivit le 
vieillard, que j'étais présent lorsque saint François qui lo- 
geait souvent chez mon père , y vint un jour en allant à Pé- 
rouse, et nous dit qu'il allait demander au pape la confirma- 
tion de l'indulgence qu'il avait obtenue du Seigneur. Depuis 
ce temps-là , je n'ai pas manqué chaque année à venir dans 
ce saint lieu le jour de la rémission , et je n'y manquerai pas 
tant que je vivrai 2 . » Des rois, des princesses, de nobles 
chevaliers se sont agenouillés dans la Porziuncula, avec leurs 
vassaux, avec leurs sujets ; ils ont confondu leurs larmes et 
leurs prières. 

Au milieu du quatorzième siècle, une femme illustre entre 
toutes priait pendant la nuit de la rémission dans la Porziun- 
cula ; elle disait à Dieu : « Je suis troublée intérieurement de 
ce que quelques uns prétendent que ces indulgences fausses 
ont été supposées par saint François. » Le Christ lui répon- 
dit : « Ma fille, le mensonge ne se trouve point où habitent 
la vérité et le feu de la charité divine. Mon ami avait en lui 

1 Petrarca, Sonn. 14. 

2 Wadding. 



190 HISTOIRE 

la vérité , et ce qu'il a dit est vrai. Voyant la tiédeur des hom- 
mes pour Dieu et leur cupidité pour le monde, il me demanda 
une marque d'amour pour éteindre en eux le feu de la cupi- 
dité et y allumer celui de la charité. La marque que je lui 
donnai , moi qui suis l'amour , fut que tous ceux qui vien- 
draient vides dans sa demeure seraient remplis de mes béné- 
dictions et recevraient la rémission entière de leurs péchés*. » 
Or cette femme était la glorieuse servante de Jésus-Christ 
Birgitte. 

Bien des peuples manquent maintenant à ce saint rendez- 
vous d'indulgence et d'amour, et ne viennent plus s'asseoir 
à ce banquet du père de famille ; mais les Italiens sont restés 
fidèles. C'est là où il faut les voir avec leurs costumes si 
gracieux et si variés. Ce sont les paysans de la Toscane , les 
plus propres , les plus élégans de tous, surtout les femmes 
avec leur vêtement court, toujours bleu ou écarlate, sans 
manches , leurs cheveux ordinairement blonds , nattés en 
rond derrière la tête , leurs chapeaux de paille , et les lon- 
gues touffes de rubans de diverses couleurs qui flottent au- 
tour d'elles. Ce sont les montagnards de l'Ombrie et des 
Abruzzes avec leurs brayes serrées, leurs justaucorps gris, 
leurs larges chapeaux et cette chaussure de grosse toile et 
de cuir liée avec des cordelettes; les femmes avec leur coiffure 
si riche, quoique grossière et simple, en toile blanche ou de 
couleur, leur corset de velours vert ou rouge, bordé de noir, 
leurs jupes larges à mille plis, et leur mantelette, longue 
pièce de drap ordinairement rouge ou bleu, bordée de quel- 
que couleur voyante , et dont elles se drappent d'une ma- 
nière pittoresque. C'est là, dans cette grande fêle populaire, 
que le peuple italien apparaît réellement peuple-roi , roi de 
la grâce, de la poésie, de l'art ; cette royauté vaut toutes les 
autres. 
Cependant la cloche du Sagro-Convento donne le signal 

1 Amiens meus habuit et dixit verilatem. . . Cui petenti ex charilale, ego 
qui su m ipsa ebaritas dedi signum , scilicet quod omnes qui venirenl ad lo- 
cum suum vacui , implerentur benedictione mea, et solverentur a peccatis 
suis. S. Birgilt., révélation, extravag., cap. xc. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 191 

solennel que la journée du pardon s'ouvre dans le ciel ei sur 
la terre ' ; tous les religieux de saint François, Conventuels, 
Observans, Riformati, Capucins, Tertiaires, qui s'étaient réu- 
nis dans le Sagro-Convenlo , défilent en longues processions 
sur la route d'Assise; l'évéque suit avec son clergé, tous les 
grands personnages ecclésiastiques et les magistrats. Les 
portes de Notre-Dame-des-Anges s'ouvrent avec cérémonie. 
On traverse la nef, on entre dans la Porziuncuîa, où l'on ne 
fait qu'une simple salutation ; puis sortant par la petite porte 
pratiquée à droite, on se retire dans le cloître intérieur. Alors 
le peuple se précipite avec une passion, un délire dont il est 
difficile de se faire une idée. Ce sont des cris , des invoca- 
tions, des cantiques : chacun, à sa manière, témoigne à Ma- 
rie, reine des anges et des hommes, son amour, son respect, 
sa reconnaissance. Le chrétien, en contemplant ces choses, 
bénit Dieu dans son cœur, et rend de sincères actions de 
grâces à son infinie miséricorde, qui remet ainsi aux pé- 
cheurs de longues et pénibles satisfactions, et attache cette 
indulgence aux exercices du christianisme les plus ordinaires 
et les plus faciles : il est impossible de ne pas être ému pro- 
fondément. Au milieu du chemin de la vie, quel est celui qui 
ne soupire pas après la source et le repos sous les grands 
arbres? quel est celui qui ne désire briser ses liens, s'affran- 
chir de l'influence des lieux , des habitudes, faire un pèleri- 
nage et orienter son âme à une vie nouvelle? Où est l'homme 

' Le magnifique clocher du Sagro-Convento renfermait entre autres deux 
cloches très anciennes; Tune était appelée la cloche de la Prédication, c'est 
celle qui sonnait l'indulgence ; elle portait cette inscription : 

3. B. mcatt'ix. £. Ije lias ferii fieri. 

j0artr)olomaeus JOtsanus me ferii nuit Cotertngo ftlio ejus, 

(£>ra pro nobte B. francisée : 

,2toe iHarta gratto piena , alleluia. 

L'autre était appelée cloche de Prime. Il y a quelques années les religieux 
ont fait fondre toutes leurs cloches. La sonnerie est magnifique et impo- 
sante, mais je regrette ma vieille cloche du frère Élie. Qui nous donnera 
une histoire de la cloche calholique et de ses mystérieuses harmonies? 



192 HISTOIRE DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 

qui ne voudrait pas , entre les regrets du passé et les espé- 
rances de l'avenir, pencher sa tête endolorie et son cœur 
malade sur le sein glorieux de la Vierge qui a enfanté au 
monde le salut et la vie? sainte Marie-des-Anges , refuge 
des pécheurs , priez pour nous ! 



Chapitre *tj. 

1208 — 1220. 

Amour de saint Francois d'Assise pour la nature. 



Quia et ipsa creatura liberabitur a servitute 
corruptionis , in lîbertatem gloria? fiîiorum 
Dei. Scimus enim quod omnis creatura inge- 
miscit , et parturit usque adbuc. 

S. Paul , Epître aux Romains , ch. vin. 

Si votre cœur était droit , toute créature se- 
rait pour vous un miroir de vie et un livre de 
sainte doctrine. 

Imitation de Jésus-Christ, liv. II, ch. iv. 

Vere hœc est quœ cunctas sibi creatura* 
confœderans valet ad omnia, promissionem 
babens vi tee, qua) nunc est, et futura?. 

S. Bonaventura. 



Béni soyez-vous , ô Jésus , qui avez racheté le monde ! 

Qu'elle était belle et harmonieuse la nature sortant des 
mains du Créateur ! C'était le grand poème de Dieu , dont 
l'action marchait d'une éternité à une éternité , emportant 
avec elle les siècles et les hommes. L'homme, créé à l'image 
et à la ressemblance de Dieu , comprenait naturellement la 
puissance de son auteur et les merveilles de la création, 

13 



494 HISTOIRE 

Dieu, dans son ineffable amour, lui avait dit : « Tu es mon 
fils, je t'ai engendré aujourd'hui. Demande-moi, et je te 
donnerai les nations pour héritage, et la terre pour em- 
pire '. » Et l'homme était le roi de la création ; tout lui était 
soumis, parce que lui-même était soumis à Dieu. Dans cet 
état de grâce sublime , il était destiné à s'élever de degré en 
degré jusqu'à la vision béatifique. Mais , comme la création 
tout entière, l'homme se trouvait placé sous l'empire de deux 
jois : la loi de Dieu, qui n'est autre chose que les rapports 
indispensables qui rattachent celui qui reçoit la vie à celui 
qui la donne, le rayon à la flamme, le fini à l'infini; et une 
loi individuelle, loi intérieure constituant son moi, renfermée 
dans les limites de l'être qu'elle déterminait, et subordonnée 
par les rapports nécessaires de la créature au Créateur, à la 
loi de Dieu , centre universel. La condition du bonheur était 
une obéissance harmonique à ces deux centrés d'attraction; 
et l'homme avec sa volonté libre devait se gouverner de ma- 
nière à ce que son obéissance au principe individuel ne de- 
vînt jamais une violation de l'obéissance au principe géné- 
ral , qu'en obéissant à lui-même, il obéît en même temps à 
Dieu, régulateur suprême. Or, l'homme accomplit, sous 
l'inspiration de la loi individuelle, un acte tel , qu'il ne pou- 
vait pas remonter jusqu'à la loi générale pour recevoir la 
sanction nécessaire à sa justice, et s'harmoniser avec elle. 
Ainsi, brisant avec Dieu , l'homme mourut à la vision béati- 
fique; et dès cet instant une substitution destructive de 
l'ordre de la création eut lieu ; le moi humain relatif s'était 
fait absolu : telle est la nature du mal, du péché. Alors 
l'homme se trouva isolé dans l'univers ; et la nature tout en- 
tière , n'ayant plus l'intelligence humaine pour l'élever vers 
Dieu, brisa l'harmonie de ses concerts, et ne laissa plus 
échapper de ses entrailles douloureuses qu'un gémissement 
immense 2 . 



» Psalm. 2. 

3 Scimus enim quod omuis creatura iogemiscit, el parturit usque adhuc. 
S. Paul. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 495 

Dieu eut pitié de son œuvre , de son poème; il annonça au 
monde le Christ , fils de son éternelle génération. Le Verbe, 
qui avait créé l'univers, s'incarna ; il combattit, il triompha , 
et le monde fut sauvé. « Dieu , dit saint Jean de la Croix , a 
t communiqué aussi aux créatures par son Fils l'être surna- 
« turel, lorsqu'il a gravé le caractère de son image dans 
« l'homme, qu'il a élevé jusqu'à sa ressemblance : car toutes 
t les créatures étant renfermées dans l'homme, partagent 
« avec lui cet honneur. C'est pourquoi Jésus-Christ dit que 
« lorsqu'il sera élevé de terre , il attirera toutes choses à lui. 
« De sorte que Dieu le Père a revêtu de gloire toutes les 
« créatures dans le mystère de l'Incarnation et de la résur- 
« rection de son Fils '. » Ainsi les créatures élèvent à Dieu 
ou elles en éloignent; elles sont soumises ou elles sont re- 
belles, suivant que l'homme est uni ou séparé de Dieu. 
L'homme charnel , l'homme animal , selon l'expression de 
saint Paul, ne comprend pas le monde; il ne voit dans les 
créatures que ce qui peut satisfaire ses sens; les créatures 
l'éloignent de Dieu. L'homme qui a tué la vie divine dans son 
ame, l'homme qui ne vit que rationnellement, qui ne va ja- 
mais au-delà de lui-même, ne comprend pas le monde; tou- 
tes les créatures sont la proie de sa curiosité et de son or- 
gueil; et, pour le dire en passant, combien ces animaux de 
gloire ont détourné de leur véritable but les sciences natu- 
relies! Un homme passera sa vie â dessécher une plante, à 
écorcher une fleur, et il appellera science botanique l'ana- 
lyse de cette matière informe, sans couleur et sans parfums : 
c'est que tout a été matérialisé, et long-temps l'étude de 
l'homme aussi n'a été que l'étude d'un squelette : assuré- 
ment , pour ceux-là , les créatures les éloignent de Dieu. 
L'homme purifié par les larmes de la pénitence , élevé au- 
dessus de la vie matérielle par la pratique humble et persé- 
vérante de toutes les vertus chrétiennes , élevé au-dessus de 

1 OEuvres Je saint Jean de la Croix , édition d'Avignon , 1828, in-12 , 
t. III, p. 172. Ses cantiques spirituels renferment les choses les plus élevées 
sur la beauté de la création. 



196 HISTOIRE 

la vie rationnelle par la contemplation; en un mot, l'homme 
saint, comprend excellemment ce que les créatures ont de 
beautés sensibles ou intellectuelles, et les contemplant dans 
le sein de Dieu , ii reprend sur elles son empire ; et Dieu per- 
met souvent que pour le juste la nature soit rétablie dans 
son harmonie primitive. Le saint se réjouit dans toutes les 
œuvres du Seigneur; par elles, il monte jusqu'à celui qui 
donne à tout la vie, le mouvement et l'être. Dans ce qu'il y 
a de beau ici-bas, il contemple celui qui est la beauté même, 
et aux vestiges qu'il a imprimés dans la nature, il suit par- 
tout le bien-aimé. Les saints ne voient pas la nature comme 
nous; ils la voient délivrée de la servitude de la corruption 
et dans la liberté de la gloire ' ; et cela est indubitable d'a- 
près nos simples observations. Nous mêlons toujours quel- 
que chose de nous aux lieux que nous voyons. Nous trans- 
formons au dedans de nous-mêmes l'impression physique re- 
çue par nos sens , et nous créons dans notre intelligence une 
nature idéale en harmonie avec tout notre être. Si deux 
artistes, par exemple, peignent d'après nature le même 
paysage, leurs œuvres seront matériellement exactes; mais 
pourtant il y aura une différence indéfinissable; chacune 
sera empreinte d'un caractère directement émané de l'ar- 
tiste, et c'est là ce qui les distingue entre elles. L'une nous 
laisse froids et insensibles; l'autre, imprégnée de poésie, 
nous attire irrésistiblement dans des espaces infinis, comme 
les œuvres de Claude Lorrain et de Salvator Rosa. 

Les païens n'ont pas connu, n'ont pas aimé la nature; 
plongés dans le sensualisme des doctrines matérialistes , leur 
cœur était dépravé et leur intelligence obscurcie 2 . Il n'y a 
eu que de rares exceptions en faveur de ces âmes d'élite qui, 
par la poésie , se rattachaient aux traditions primitives. Au 
milieu de la rudesse judaïque, on trouve de délicates pre- 
scriptions légales en faveur de la nature : « Durant six ans , 



1 Quia et ipsa creatura liberabitur a servitale corruptionis, in libertatem 
gloria? filiorum Dei. S. Paul. 

'■ Tenebris ohscuratum habentes intelleclum. S. Paul. 






DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 197 

tu sèmeras la terre, et en recueilleras les fruits ; mais à la 
septième année , tu la laisseras en repos , afin que les 
pauvres de ton peuple en mangent, et que les bêtes des 
champs trouvent ce qui reste : tu feras ainsi de ta vigne et 
de tes oliviers. — En six jours tu accompliras ton labeur; 
mais au septième jour, tu te reposeras, afin que ton bœuf, 
ton âne , le fils de ton esclave et l'étranger se reposent. — 
Tu ne lieras point la bouche du bœuf qui foule les moissons 
dans l'aire. — Lorsque le bœuf , l'agneau , la chèvre , seront 
nés , ils seront sept jours sous la mamelle de la mère , et au 
huitième jour et après, ils pourront être offerts au Seigneur. 
— Soit un bœuf ou une brebis, ils ne seront pas immolés le 
même jour avec leurs petits. — Vous ne cuirez point le che- 
vreau dans le lait de sa mère. — Si en marchant dans un che- 
min vous trouvez sur un arbre ou à terre le nid d'un oiseau, 
et la mère couchée sur ses petits ou sur ses œufs , vous ne 
retiendrez point la mère avec ses petits ; mais , ayant pris les 
petits, vous laisserez aller la mère , afin que vous soyez heu- 
reux et que vous viviez long-temps '. » 

Nourris dans cette loi , les prophètes et les patriarches ai- 
maient la nature avec transport; Job chanta ses merveil- 
les 2 . Daniel, dans la fosse aux lions, fit avec eux un traité, et 
il les reçut comme des esclaves éternels; il se joua d'eux 
comme d'un passereau, et il les lia pour amuser les jeunes 
filles de Babylone 3 . Azarias et ses frères , au milieu des flam- 
mes, se promenaient comme sous le vent du matin, et appe- 
laient la nature à la glorification de Dieu : 

€ Etoiles du ciel , bénissez le Seigneur ! 
• Pluie et rosée , bénissez le Seigneur ! 
t Vents et tempêtes , bénissez le Seigneur ! 
« Feux des étés , bénissez le Seigneur ! 

' Voir Exode, chap. xxm. — Lévilique, ch. xxn. — Deutéronome , 

cb. xxii, xxv, passim. 

3 Job., ch. xxxviii, xxxix, xl. , 

8 Numquid feriet tecum pactum , et accipies eum servum serapilernum ? 

Numquid illudes ei quasi avi, aut ligabis eum aucillis luis? Job., cap. xl. 



198 HISTOIRE 

« Froids des hivers, bénissez le Seigneur! 

« Montagnes et collines, bénissez le Seigneur! 

« Herbes et plantes qui germez dans la terre , bénissez le 
Seigneur ! 

« Sources et fontaines , bénissez le Seigneur ! 

« Poissons , qui respirez sous les eaux , bénissez le Sei- 
gneur ! 

« Oiseaux du ciel , bénissez le Seigneur ! 

« Animaux domestiques et sauvages, bénissez le Seigneur! 

« Œuvres de Dieu ! bénissez le Créateur; louez-le, exaltez- 
le dans tous les siècles ! Amen K » 

David , dans les joies et les douleurs de sa vie , aimait la 
nature comme une sœur , une mère , une épouse; et nous, 
dans cette vallée de larmes , assis sur les bords des fleuves 
étrangers, nous répétons incessamment cet épithalame divin : 

« mon Dieu, vous envoyez des fontaines dans les vallons; 
leurs eaux coulent à travers les montagnes. Elles désaltèrent 
les bêtes sauvages ; elles étanchent la soif de l'onagre. Sur 
leurs bords habitent les oiseaux du ciel ; ils font entendre 
leurs voix au milieu des feuillages. 

« Des hauteurs de votre séjour vous arrosez les monta- 
gnes; la terre est rassasiée des fruits que répandent vos 
mains. 

« Vous faites germer pour les troupeaux l'herbe de la 
prairie, les moissons pour l'homme; vous faites naîire de la 
terre le vin qui réjouit son cœur. Vous lui donnez les par- 
fums qui embellissent son visage, et le pain qui le nourrit. 

« Vous arrosez les arbres des forêts , les cèdres du Liban 
plantés par vos mains. Là sont les nids des oiseaux; là les sa- 
pins offrent un asile aux hérons; les sommets des montagnes 
sont les routes des chamois ; les trous tortueux des rochers , 
le refuge des animaux timides. 

« Voilà la mer qui s'étend au loin ; là se meuvent des ani- 

» Daniel , cap. m. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 199 

maux sans nombre, grands et petits; là se promènent les 
vaisseaux. 

« Toutes les créatures attendent de vous leur nourriture 
au jour marqué. Vous donnez, elles recueillent; vous ouvrez 
la main, elles sont rassasiées de vos dons. Vous voilez votre 
visage, elles se troublent; vous retirez votre souffle, elles 
expirent et rentrent dans leur poussière. Vous envoyez votre 
esprit, elles renaissent , et la face de la terre est renouvelée. 

« Louez le Seigneur, habitans de la terre; vous dragons; 
vous abîmes des eaux, feu, grêle, neige, glace, tourbillons et 
tempêtes, qui obéissez à sa parole; montagnes et collines, 
arbres fruitiers et cèdres, bêtes sauvages, troupeaux, rep- 
tiles, oiseaux du ciel, rois du monde, peuples, princes et 
juges de la terre, jeunes gens, vierges , enfans et vieillards , 
louez le nom du Seigneur : son nom seul est grand '. » 

Lorsque l'esprit vint remplacer la lettre, l'amour de la na- 
ture augmenta dans le cœur des croyans. Le sang des mar- 
tyrs apaisa la férocité des tigres et des léopards qui , au mi- 
lieu du cirque, montraient de la compassion, du respect, de 
la sympathie pour les saints de Dieu. Sous Diocîétien, dans 
la Palestine , les animaux les plus furieux n'osaient pas ap- 
procher les martyrs; si, excités par les bourreaux, ils es- 
sayaient de s'élancer sur les victimes, reconnaissant leurs 
maîtres et leurs frères , ils se retournaient irrésistiblement 
contre les païens 2 . On avait jeté dans l'amphithéâtre les 
précieux corps des martyrs Andronicus, Tarachus et Pro- 
bus; ils étaient brisés par les supplices et pouvaient à peine 
se tenir. On lâcha sur eux un ours sauvage et terrible; il 
avait déjà le même jour déchiré trois gladiateurs. Il vint 
s'asseoir à côté de saint Andronicus et il léchait ses plaies. 
Andronicus posa sa tête sur la tête de l'ours et l'excitait; ce- 
lui-ci le caressait doucement. Maximus, furieux de celte 

■ Psalm. 103 et 143. 

1 Verum in alios quidem qui a fide nostra alieni ipsas insligabant, ïm- 
petum suum converterunt. Acta Marlyrum sincera; édition Weslein , in- 
folio,. 1715, pag. 509. 



200 HISTOIRE 

amitié entre le martyr et la bête sauvage, fit tuer l'ours aux 
pieds d'Andronicus. On fit venir ensuite une lionne; ses ru- 
gissemens effrayaient les spectateurs ; mais elle vint se cou- 
cher comme une brebis aux pieds de Tarachus et semblait 
l'adorer. Maximus la fit exciter; alors, rugissant , elle brisa 
la barrière, et le peuple épouvanté s'écriait : Ouvrez à la 
lionne ' ! Non seulement les êtres animés , mais encore le feu 
et les autres élémens respectaient ces amans désespérés de 
la nature et de la mort 2 ; et quand les martyrs entraient 
dans les flammes , c'étaient comme des triomphateurs rece- 
vant les dons des vaincus 3 : c'était sainte Julitta montant sur 
le bûcher comme sur un lit nuptial 4 . Le marbre s'amollissait 
pour reprocher aux hommes leur dureté atroce , et la pierre 
pleurait la mort de ses amis les saints de Dieu s ; et lorsque 
Dieu s'était servi des animaux et des élémens pour consom- 
mer leur sacrifice , il envoyait les oiseaux du ciel protéger 
les reliques de leurs frères. Un corbeau , de la race de ceux 
qui nourrissaient le prophète Élie dans le désert , défendait 
le corps de saint Vincent , resté sans sépulture 6 . 

Dans les déserts, les saints moines entrèrent en communi- 
cation plus directe avec la nature; elle se montra plus obéis- 
sante , plus amie. Les lions vinrent pleurer la mort de saint 

* Êpx.eTat Tpoç tÒv p-a^aptov Tàpay^ov , xai xîupaaa t&ï; irocxtv owtoù 
7rpoaexûvy)aev. Acta martyrum, p. 446. 
a Acta martyrum, pag. 5S8, 419. 

3 Tune egressi ibant gaudentes ad flammam. Acta martyrum, p. 417. 
< Acta martyrum , p. 516. 

5 Et ad immiles ac barbaras hominum inentes con vincendas, lapides ip- 
sos resque anima carentes his quœ fièrent ingemuisse. Nec dubito quin hœc 
qua; dixi prò nugis quibusdam et fabulìs habituri sint posteri : at non 
ilidem illi quibus pressentis temporis fides veritalem rei continuavi!. Acta, 
martyrum , p. 328. 

6 Sed nulla dirarum famés , 
Aut bestiarum aut alitum 
Audet tropaeum gloria; 
Fœdare taclu squalido. 

Quin si qua clangens improbe , 
Circumvolarat eminus , 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 201 

Paul et assister à ses funérailles ; ils léchaient les pieds et les 
mains de leur frère Antoine , qui , rendant des louanges infi- 
nies à Jésus-Christ de ce que ces animaux avaient quelque sen- 
timent de sa divinité, dit : « Seigneur, sans la volonté duquel 
il ne tombe pas même une seule feuille des arbres, ni le moin- 
dre oiseau ne perd la vie , donnez à ces lions ce que vous 
savez leur être nécessaire ' ! » Et lorsque les bêtes sauvages 
gâtaient son petit jardin, en venant boire à sa fontaine, il leur 
disait doucement : « Pourquoi me faites-vous du mal , puis- 
que je ne vous en fais point? Retirez-vous, et au nom du 
Seigneur ne revenez jamais plus ici 2 . » Et elles ne revinrent 
plus. Quand saint Théon marchait la nuit dans le désert, il 
se faisait accompagner d'une troupe de buffles , de chèvres 
et d'ânes sauvages , et en récompense il leur donnait à boire 
l'eau de sa fontaine 5 . Pallade raconte cette touchante his- 
toire: « Un jour, saint Macarius d'Alexandrie étant assis dans 
sa cellule et s'entretenant avec Dieu , une hyène lui apporta 
son petit, qui était aveugle. Elle frappa de sa tête contre la 
porte qui s'ouvrit; elle entra et le jeta à ses pieds... Le saint 
fit sa prière et le petit loup fut guéri. La hyène lui donna 
à téter, et l'ayant repris elle s'en alla. Le lendemain, elle 
apporta à saint Macarius une grande peau de brebis. Le saint 
homme lui dit : Comment aurais-tu pu avoir cette peau , si 

Trucis volucris impetu 
Depulsa verlebat fugam. 

Nam corvus , Heîise dalus 
Olim ciborum portitor, 
Hoc munus implel sedule , 
Et irremotus excubat. 
Prudentius Peri Stephanôn, hymn. S, éd. EIzevir, 1667. 
Voir Acla martyrum , p. 371. 

1 Nec mora , in laudationem Cbristi effusus , quod muta quoque ammalia 
Deum esse sentirent. S. Hieron., Vita S. Pauli. 

2 S. Athanase, Vie de saint Antoine. 

s Dicebant autem quod et noctibus ad eremum progrediens , comitatu 
uteretur plurimo eremi bestiarum. Ipse vero hauriens aquaro de puteo suo. 
et praebens eis pocula , obsequii earum remunerabat laborem. Rufin. Aqui- 
leiensis , dans la collection Rosweide , p. 4S9. 



202 HISTOIRE 

tu n'avais dérobé une brebis à quelqu'un? Ainsi je ne veux 
pas recevoir de toi un présent que tu ne me ferais pas , si tu 
n'avais fait tort à personne. Alors la hyène, baissant la tête 
et pliant les genoux devant le saint, continuait de lui pré- 
senter cette peau. Sur quoi il lui dit : Je proteste que je ne 
la recevrai point, si tu ne me promets de ne plus faire à l'a- 
venir de tort aux pauvres en dévorant leurs brebis. A ces 
paroles , elle fit signe de la tête , comme si elle eût promis 
au saint d'obéir à ce qu'il lui commandait, et alors il accepta 
cette peau, que la bienheureuse servante de Jésus-Christ, 
Mélanie, m'a dit avoir reçue depuis en don de ce grand saint. 
Il la nommait le Présent de la hyène ! . » 

Sulpice-Sévère nous apprend que notre saint Martin avait 
un merveilleux empire sur tous les animaux. Un jour, se re- 
posant avec ses disciples sur le bord de la rivière , il vit un 
serpent qui la passait à la nage ; il lui commanda au nom de 
Dieu de la repasser : le serpent se tourna aussitôt, et on le 
vit se rendre vers l'endroit d'où il était parti , avec la même 
vitesse qu'il était venu. Aussi il avait coutume de dire en se 
plaignant de l'insensibilité des hommes : Ils ne m'écoutent 
pas, tandis que les serpens m'obéissent 2 . 

Saint Columban travaillant à civiliser les Vosges, adoucis- 
sait les animaux sauvages. Il fallait bien montrer aux peuples 
barbares l'action puissante de Dieu sur la nature ; la férocité 
des animaux vaincue et amollie , voilà le signe qui était donné 
au monde. Il commandait au corbeau , et à sa voix l'ours de 
la montagne lui apportait les peaux de cerfs nécessaires pour 
sa chaussure 3 . Une de ses grandes jouissances était d'aller 
seul dans les immenses forêts contempler Dieu dans les 
beautés de la nature ; il appelait tous les animaux ; il les ca- 
ressait avec une joie indicible ; les oiseaux venaient reposer 



1 Pallade , Vie de saint Macarius d'Alexandrie. Collection Rosweide , 
p. 725 , in-folio , Anvers , 1628. 

a Sulpice-Sévère , dialogue ni , n° 12. 

3 Vita S. Columbani abbatis. D. Mabillon, Acta sanct. ord. S. Benedict. 
sœcul. II , pag. 15 , 16. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 203 

sur ses épaules. Il affectionnait par dessus tout un petit écu- 
reuil qui descendait de ses grands arbres et venait se cacher 
dans le sein de son ami '. 

, Voilà la puissance que les saints avaient sur la nature. Au- 
cune hostilité n'existait plus contre eux dans le monde, par- 
ce qu'ils avaient vaincu le péché et rétabli leur âme dans la 
pureté de son origine; ils étaient en paix avec les animaux 
et avec les élémens , comme avec les hommes et avec eux- 
mêmes 3 . Et pendant que le sceau de l'anathème était par- 
tout brisé autour d'eux , les docteurs du christianisme, les 
Pères de l'Église , saint Basile et saint Ambroise avec leurs 
magnifiques commentaires sur l'œuvre des six jours , po- 
saient les bases de la véritable histoire naturelle ; et saint 
Grégoire de Nazianze , dans ses belles poésies inspirées par 
la solitude, s'élevait de toutes les créatures pour bénir 
Dieu. 

Notre saint François d'Assise se distingue entre tous les 
bienheureux amans de la nature ; il fut uni avec tout ce qui 
est innocent et pur. Dieu le revêtit d'une splendeur dont il 
n'avait pas voulu entourer son propre corps pendant son 
passage sur la terre, Après les traditions d'amour pour la 
nature que nous venons de dérouler, on ne trouvera rien de 
puéril , rien d'indigne dans la vie de saint François. Il était 
au milieu de la création ce qu'était Adam dans le paradis 
terrestre ; il jouissait pleinement de l'amour des êtres et des 
choses sur lesquels il régnait en paix \ Selon l'ordre donné 

' Ferusculam quaro vulgo homines squirium vocant saepe de arduis ar- 
borum culminibus arcessitam, manuque perceptam , suo collo impositam , 
sinumque ingredientem ac exeuntem sœpe vidisse supradictus vir testa- 
batur. Vita S. Columbaoi , § 30, p. 17. 

2 Demonstratum est posse homines bestiis etiam dominari , si subdant 
obedientiam Conditori. S. Augustin., serm. 46, de tempore, edit. Froben. 

3 Illustre exemplum, imo spéculum hujus bumilitatis fuit S. Franciscus, 
qui proinde per eam gratiam, et gloriam Dei angelorum ethominum est 
adeptus ; nam primo per eam adeo possedit terram cordis et corporis sui , 
ut î lia mansuetudine bac animi plane imbuta subjaceret se spiritui ad omnes 
labores, et pœnitentias. . . Secundo per eam accessit ad primevam innocen- 
tiam , quara habuit Adam in Paradiso , ut ammalia . ctiam fera eum quasi 



204 HISTOIRE 

par Jésus-Christ à ses apôtres et à ses disciples , François 
parcourut le monde, prêchant l'Évangile à toute créature , 
et toutes les créatures l'écoutèrent avec tendresse '. Par un 
admirable sentiment de piété, il les appelait toutes ses frères 
et ses sœurs. Remontant, dit saint Bonaventure, jusqu'à la 
première origine des choses, il considérait tous les êtres 
comme sortis du sein de la Divinité , et reconnaissait qu'ils 
avaient tous le même principe que lui 2 . Un jour, près de 
Bevagno, il vit un grand nombre d'oiseaux rassemblés sur 
des arbres. Tout joyeux, il dit à ses compagnons : « Atten- 
dez-moi ici sur le chemin , je vais prêcher mes frères les oi- 
seaux. » Tous les oiseaux s'approchèrent de lui ; il leur dit 
avec amour: « Mes petits frères, vous devez toujours louer 
votre Créateur et l'aimer toujours, lui qui vous a revêtus 
de plumes , qui vous a donné des ailes avec la liberté de vo- 
ler en tout lieu. II vous a fait avant toutes ses créatures; il a 
conservé votre espèce dans l'arche de Noé , il vous a assigné 
pour séjour les régions pures de l'air : sans que vous se- 
miez , sans que vous moissonniez , sans que vous ayez à vous 
en occuper jamais , il vous nourrit , il vous donne de grands 
arbres pour faire vos nids , et il veille sur vos petits. Ainsi 
donc, louez toujours le bon Dieu. » Et pendant ce discours 
les oiseaux ouvraient leurs yeux et leur bec, ils étendaient 
le cou et tenaient respectueusement leur tête baissée vers la 
terre, témoignant combien les paroles de leur frère saint 
François les avaient réjouis. Saint François admirait leur 
nombre, leur magnifique variété, leur attention, leur bonté; 
il leur donna sa bénédiction et ils s'envolèrent \ Et cet 



herura agnoscerent , imo ab eo mansuefieri sinerent, aves el agni eum 
quasi fratrem ambiebant, nec recedebant nisi accepta benedictione. Corné- 
lius à Lapide , Soc. Jesu, comment, in cap. ni Eccles., num. 3, édition 
d'Anvers , in-fol . 

1 Euntes in mundum universum predicate Evangelium omni creatura?. 
S. Marc , chap. xvi. 

a S. Bonaventura, cap. vm. 

3 Dicendo loro S. Francesco queste parole, tutti cominciarono ad aprir gli 
occhi, e'1 becco, e stendere i colli, e riverentemente inchinare i capi inaino- 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 205 

homme simple et pur , revenu vers ses disciples émerveillés , 
se faisait des reproches de n'avoir jamais jusqu'à ce jour 
prêché les petits oiseaux qui écoutent avec un si grand res- 
pect la parole de Dieu \ Son disciple, son ami, Antoine de 
Padoue , continua cette prédication aux bonnes créatures 
de Dieu; il appelait les animaux pour l'instruction de 
l'homme. Je vais laisser parler son naïf historien. « Un jour 
que dans la Romagne il prêchoit les hérétiques , eux ne vou- 
lant écouter, parce que disputant contre eux , il les confon- 
doit vivement, et estant hors la rive de la mer, près de 
l'embouchure de la rivière , il appela les poissons de la part 
de Dieu , à ce qu'ils vinssent ouïr sa sainte parole , puisque 
les hommes la refusoient, combien qu'il les eût rachetés par 
le sang précieux de Notre Seigneur Jésus-Christ, son fils 
unique. Ce fut une chose belle et admirable, qu'à ces paro- 
les, l'on vit aussitôt paroir sur l'eau une quantité presque 
infinie de poissons de la mer et de ladite rivière, lesquels, 
s'assemblant peu à peu , s'unissoient selon leurs espèces et 
qualités, s'agençant d'eux-mêmes d'un ordre admirable, en 
sorte que les petits s'approchèrent de la rive, et ainsi les 
plus grands et plus gros de main en main , tellement que 
c'estoit chose très agréable à voir. Après qu'ils se furent 
bien accommodés , le saint leur fit le sermon suivant: « Mes 
frères les poissons , qui estans créatures du commun Créa- 
teur comme nous , estes aussi obligés à le louer , attendu 
que vous avés reçu de lui l'estre et la vie , et qu'il vous 
a donné pour demeure le noble élément de l'eau douce 
ou salée selon votre naturelle nécessité et maintien. Il vous 
a puis après en icelle donné des cachots et retraictes pour 

a terra , e con riverenti alti dimostrare , che le parole del santo davano a 
loro gran diletto, e san Francesco insieme con loro rallegravasi molto di 
tanta moltitudine d'uccelli, e della loro bellisima varietà, e della loro at- 
tentione, e familiarità. Fioretti, di S. Francesco , cap. xv. S. Bonaventura, 
cap. m. 

1 Coepit se negligenti» incusare , quod olini non praedicaveril avibus, 
postquam audirent cum tanta reverenda verbum Dei. Thomas de Celano, 
lib. I, cap. vii. 



206 HISTOIRE 

vous garantir des aguets de vos poursuivans. Il lui a pieu 
aussi que cet élément fût transparent, diaphane et clair, 
afin que vous puissiez plus aisément cognoistre ce que vous 
devez embrasser ou fuir : pour quoi il vous donna pareille- 
ment des aislerons et la force pour vous conduire où vous 
voudriez; mais surtout lui estes-vous grandement obligés 
de ce que vous seuls de toutes les autres créatures fustes 
sauvés au déluge universel : pourquoi vous êtes creues en 
nombre sur toutes les autres. Vous fustes choisis pour sau- 
ver le prophète Jonas , et l'ayant gardé trois jours dans 
votre ventre, vous le rendistes vif sur terre. Vous avez payé 
le cens ettribut pour Notre Seigneur Jésus-Christ, et pourson 
premier apôtre saint Pierre. Vous avez aussi toujours été sa 
viande pendant sa vie et après sa mort, lorsqu'il ressuscita. 
Pour lesquelles raisons et autres dont je ne me souviens pas 
maintenant , vous estes extrêmement obligés à remercier 
Dieu. » Les poissons consentirent à ces paroles avec tous les 
gestes qu'ils peurent montrer, baissant leurs testes, re- 
muant leurs queues et faisant signe de le vouloir approcher. 
Pour lesquels signes le saint Père se retourna vers les cœurs 
rebelles et diamanlins des hérétiques, et leur dit en présence 
d'une grande multitude de peuple (qui s'estoit là assemblée 
pour la venue d'une telle quantité de poissons qui ne se 
bougeoient, attendant que le Saint les licenciât): « Dieu soit 
loué de ce que les poissons mesme oyent bien volontiers 
sa parole ! Mais vous qu'attendez-vous à vous convertir ? 
Quel autre témoignage voulez-vous plus évident de la parole 
de Dieu ? N'avez-vous point honte de vous cognoistre 
moindres que les poissons qui n'ont point de raison ? » Lors 
tous les hérétiques là présens, sans attendre davantage, se 
convertirent à la foy , et les catholiques se confirmèrent de 
tant plus. Or les poissons ne se bougeoient , ains leur 
nombre s'augmentoit toujours sans aucunement confondre 
leur ordre, jusqu'à ce qu'ils eussent tous eu la bénédiction 
du saint Père, après laquelle ils se séparèrent , et alla cha- 
cun d'eux où il s'adonna , et saint Antoine rentrant dans Ri- 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 207 

mini , y convertit le reste des hérétiques qui y estaient , les- 
quels ne s'estoient trouvés au miracle '. » 

Par dessus tous les oiseaux , saint François aimait 
les tourterelles. Un jour , il rencontra sur le chemin un jeune 
homme qui allait à Sienne vendre des tourterelles qu'il avait 
prises en vie. Le Saint lui dit: « bon jeune homme! voilà 
d'innocens oiseaux à qui l'on compare dans la sainte Écri- 
ture les âmes chastes et fidèles; je vous prie instamment 
de ne les point mettre en les mains de gens qui les 
tueraient, mais de me les donner. » Elles lui furent données ; 
il les mit aussitôt dans son sein , et il leur disait en les ca- 
ressant : Tourterelles innocentes et chastes, pourquoi vous 
êtes-vous laissé prendre? Je vous préparerai des nids, où 
vous pourrez croître et multiplier. Il les porta dans son cou- 
vent de Ravacciano; là elies étaient dans une grande pri- 
vauté avec leurs Frères les religieux; elles venaient comme 
des poules prendre à manger dans leurs mains 2 . Le jeune 
homme aussi eut sa récompense ; il entra dans l'ordre des 
Mineurs et y vécut saintement 5 . 

Saint François avait aussi une grande prédilection pour 
les alouettes. Il se plaisait à remarquer dans leur plumage 
la couleur grise et cendrée qu'il avait choisie pour son 
ordre, afin que l'on pensât souvent à la mort, à la cendre 
du tombeau. Montrant à ses disciples l'alouette s'élevant 
dans l'air et chantant dès qu'elle a pris sur la terre quel- 
ques grains : Voyez, disait-il avec joie, elies nous appren- 
nent à rendre grâces au Père commun qui nous donne la 
nourriture , à ne manger que pour sa gloire , à mépriser la 

1 Les Croniques des Frères Mineurs , liv. V, ch. xvni , in-8° , imprimées 
à Troyes, 1607. 

* buon giovane , io ti prego che tu mi dij quelli uccelli così innocenii , 
i quali nella Scrittura sono assimigliati alle anime caste, humili, e fideli, 
e non vengono alle mani de 1 crudeli, che le uccidano... ricevendole in 
grembo cominciò a parlar loro ; ò scioche mie tortore innocenti , e caste , 
perche vi lasciate pigliare ? ... e stando domesticamente con san Francesco, 
e con gli altri frati , come se fossero state galline. Fioretti , cap. xxi. 

3 Imperoche il detto giovane si fece poi frate, e visse in gran santità. 
Fioretti. 



208 HISTOIRE 

terre et à nous élever au ciel, où doit être notre conversa- 
tion. Près d'un couvent qui portait le doux nom de Mont- 
Colombe, il y avait un nid d'alouettes huppées ou crêtées, 
dont la mère venait tous les jours prendre à manger de la 
main du serviteur de Dieu, pour elle et pour ses petits; et 
quand ils furent un peu forts, elle les lui amena. Il s'aperçut 
que la plus forte des petites alouettes piquait les autres et 
les empêchait de prendre la becquée; cela lui fit une grande 
peine , et s'adressant à elle comme si elle eût pu l'entendre : 
Insatiable et cruelle, dit-il , tu mourras misérablement, et les 
plus avides animaux ne voudront point manger de ta chair. 
En effet, quelques jours après, elle se noya dans un vase où 
il leur mettait à boire; on la jeta aux chats et aux chiens, 
pour voir s'ils la mangeraient : pas un n'y toucha '. La 
vue des oiseaux engageait saint François à prier. Revenant 
de Syrie, il traversait les lagunes de Venise; il y avait une 
grande troupe d'oiseaux qui chantaient : Nos frères les 
oiseaux louent Dieu, dit-il à son compagnon, allons au mi- 
lieu d'eux réciter l'office divin. Mais le gazouillement les em- 
pêchant de s'entendre , saint François se tourna vers eux et 
leur dit : Mes frères les oiseaux , cessez de chanter, jusqu'à 
ce que nous ayons payé à Dieu notre dette de prières. Ils se 
turent et ne reprirent leur chant que lorsque le Saint leur en 
eut donné la permission 2 . En mémoire d'un si touchant mi- 
racle, il bâtit une humble petite chapelle, qui est devenue 
plus tard un magnifique couvent. 

Prêchant dans le bourg d'Alviano , et ne pouvant être en- 
tendu à cause du bruit des hirondelles qui avaient là leurs 
nids, il leur adressa ces paroles : Hirondelles mes sœurs, 
vous avez assez parlé ; il est bien temps que je parle à mon 
tour. Écoutez donc la parole de Dieu et gardez le silence 
pendant que je prêcherai. Elles ne dirent plus un seul petit 
mot , et ne bougèrent de l'endroit où elles étaient 5 . Saint 



1 Cbalippe, Vie de S. François , liv. V. 
* S. Bonaventura, cap. vm. 
3 S. Bonaventura , cap. xn. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE 209 

Bonaventure, qui raconte ce fait, ajoute qu'un bon étudiant 
de Paris se trouvant interrompu dans son étude par le ga- 
zouillement d'une hirondelle, dit à ses condisciples : En 
voici une de celles qui troublaient Se bienheureux François 
dans son sermon , et qu'il fit taire. Alors il dit à l'hirondelle : 
Au nom de François, serviteur de Dieu , je te commande de 
te taire et de venir à moi. Elle se tut dans le moment et vint 
à lui. Mais, dans la surprise qu'il en eut , il la lâcha , et n'en 
fut plus importuné. Cest ainsi qu'il plaisait à Dieu d'honorer 
le nom de son serviteur '. Un jour, comme saint François 
allait prendre son repas avec le Frère Léon , il se sentit inté- 
rieurement rempli de consolation au chant d'un rossignol. 
Il pria Léon de chanter alternativement les louanges de Dieu 
avec l'oiseau. Celui-ci s'en étant excusé sur sa mauvaise 
voix , le Saint se mit à répondre au rossignol , et continua 
jusqu'au soir, où il fut obligé de cesser, avouant avec une 
sainte envie que le petit oiseau l'avait vaincu. Il le fit venir 
sur sa main, le loua d'avoir si bien chanté , lui donna à man- 
ger, et ce ne fut que par son ordre, après avoir reçu sa bé- 
nédiction, que le rossignol s'envola 2 . 

Le long du lac de Rieti, un pêcheur lui donna un joli 
petit oiseau de rivière. Après l'avoir caressé, il l'excita à 
s'envoler ; mais ce fut inutilement. Alors levant les yeux au 
ciel pour louer Dieu dans ses créatures , il resta plus d'une 
heure dans ces oraisons extatiques qui lui étaient familières. 
Revenu à lui , il bénit l'oiseau en lui commandant d'aller 
chanter les louanges de Dieu , et tout joyeux il partit 3 . Dans 
sa première visite au mont Alvernia , saint François se vit 
environné d'une multitude d'oiseaux qui se mirent sur sa 
tête, sur ses épaules, sur sa poitrine et dans ses mains, 
battant des ailes et témoignant par le mouvement de leurs 



1 Et conversus ad hirundinem fiducialiler ait : In nomine servi Dei Fran- 
cisco praecipio libi, ut ad me veniens continuò conticescas. S. Bonaven- 
tura, cap. xii. 

" Fioretti di S. Francesco. 

3 S. Bonaventura, cap. vin. 

14 



210 HISTOIRE 

petites têtes tout le plaisir que leur causait l'arrivée de leur 
ami. « Je vois, dit-il à son compagnon , je vois qu'il faut 
rester ici, puisque mes petits frères les oiseaux se réjouis- 
sent 1 . » Pendant son séjour dans ces montagnes, un faucon , 
dont l'aire était voisine, le prit en grande amitié : par son 
cri , il annonçait au saint l'heure à laquelle il avait coutume 
de prier ; il chantait à une heure plus avancée pour le mé- 
nager lorsqu'il était malade; et si alors, vers le point du 
jour, sa voix, comme une cloche intelligente, sonnait au 
matin, il avait soin d'en modérer et d'en affaiblir le son 2 . 
C'était, dit saint Bonaventure, un divin présage des grandes 
faveurs qu'il devait recevoir dans ce lieu. 

Pendant qu'il était malade à Sienne, un chevalier lui en- 
voya un faisan. Dès que ce petit animal vit le saint et enten- 
dit sa voix, il s'affectionna tellement à lui qu'il ne pouvait 
plus en être séparé. Plusieurs fois on le porta dans les vignes 
pour lui donner la liberté; mais toujours d'un vol rapide il 
revenait au Père. On le donna à un homme de bien qui ve- 
nait souvent voir le malade; le faisan ne voulut plus man- 
ger ; mais rapporté à saint François , il donna des marques 
de joie et mangea avec avidité 5 . Ainsi François aimait les 
petits oiseaux et en était aimé. A sa mort , ils eurent une 
bien grande joie , et chantèrent son triomphe. « Particuliè- 
rement les alouettes , ses bien-aimées , et qui lui étaient fort 
familières , se réjouirent de sa gloire , paraissant le lende- 
main de grand matin bonne troupe sur le toit de la cel- 
lule où était mort saint François , gringnotant un chant fort 
doux et extraordinaire , voire comme miraculeux , qui dura 



1 Cerno, frater, voluntatis esse divinœ, quod hic aliquandiu commoremur, 
tantum sorores aviculee de nostra videnlur praesentia consolari. S. Bonaven- 
tura , cap. vin. 

2 Cum vero servus Christi infirmitate plus solito gravaretur, parcebat 
falco , nec tam teropestivas indicebat vigilias. Si quidem velut instructus a 
Deo , circa diluculum suée vocis campanaro levi tactu pulsabat. S. Bonaven- 
tura , cap. vin. 

3 Qui continuo ut virum sanctum audivit et vidit, tanta ei amicabilitate 
cohsesit ut nullo modo pateretur ab ipso sejungi. S. Bonaventura, cap. vm. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 211 

plusieurs heures, célébrant les louanges de leur glorieux 
saint et témoignant sa gloire '. » Entre tous les animaux, 
saint François aimait singulièrement ceux qui lui représen- 
taient la douceur de Jésus-Christ , ou qui étaient le symbole 
de quelque vertu. Les agneaux lui rappelaient ce très doux 
Agneau de Dieu qui s'est laissé conduire à la mort pour la 
rédemption des péchés du monde. Lorsqu'il passait le long 
des pâturages, il saluait amicalement les troupeaux qui ve- 
naient à lui et lui faisaient fête à leur manière 2 . Apercevant 
une pauvre petite brebis qui paissait seulette au milieu d'un 
troupeau de chèvres et de boucs , il fut ému de pitié et dit à 
ses frères : « Ainsi notre doux Sauveur Jésus était au milieu 
des Juifs et des Pharisiens. » Ils résolurent d'acheter la bre- 
bis ; mais ils ne possédaient rien au monde que leur manteau. 
Arriva un marchand qui leur demanda le sujet de leur dou- 
leur et paya la brebis. Saint François la mena avec lui chez 
l'évêque de la ville voisine , qui s'émerveillait fort de la sim- 
plicité du saint. Quelques jours après , il déposa cette brebis 
dans un couvent de pauvres filles , qui , par amour pour 
le saint, moult bien la gardèrent, et de sa laine firent 
une robe que François baisait avec tendresse et montrait 
souvent 5 . Étant à Rome en 4222 , il menait toujours avec 
lui un petit agneau. Lorsqu'il fut près de partir, il le confia 
à sa pieuse et illustre amie , Jacoba de Settesoli. Le petit 
animal , comme formé dans les exercices spirituels par notre 
saint , suivait cette dame à l'église , y demeurait et en reve- 
nait avec elle , sans jamais la quitter. Si elle était moins dili- 
gente à se lever, il allait à son lit, où , en bêlant, frappant 
de sa tête , et par d'autres petits mouvemens , il semblait 
l'avertir d'aller servir Dieu. Aussi la dame de Settesoli aimait 
et admirait ce petit agneau, et le conservait comme un dis- 
ciple de saint François , devenu pour elle un maître dans la 
dévotion \ 

1 Croniques des Frères Mineurs, liv. II, chap. lxxi. 
1 S. Bonaventura , cap. fin. 

Voir dans PAppendice !a vie Mss. , pag. Ixxxir. 
< Propter quod agnus Francisci discipulus, deyolionis jain magister ef- 



242 HISTOIRE 

Saint François ne pouvait pas voir conduire les agneaux à 
la boucherie ; il pleurait et donnait ses vêtemens pour les 
racheter de la mort *. A Sainte-Marie-des-Anges , on lui fit 
présent d'une brebis; il l'accepta avec bonheur. « Il l'admo- 
nestoit d'estre soigneuse de louer Pieu, et qu'elle se gardât 
d'offencer ou d'estre offencée des religieux : ce que ceste 
brebis gardoit et observoit à son possible : voire aussi cu- 
rieusement que s'elle eut eu de la discrétion pour obéir à 
son maître. Lorsque les religieux alloient chanter au chœur, 
cette bestiolle alloit aussi, et les suivoit à l'église , où, sans 
que personne lui enseignât , çlle s'agenouilloit ; puis, au lieu 
de chanter et prier, elle bêloit devant l'autel de la vierge" 
Marie et de son Fils , l'Agneau sans tache , comme les vou- 
lant saluer et louer. Et lorsqu'on eslevoit la sainte hostie à 
la messe , elle s'inclinoit , mettant les genoux contre terre , 
honorant et adorant son Créateur 2 . > Etant au monastère 
de Sainte-Véréconde, près de Gubbio, François maudit et 
voua à la mort une truie qui avait tué à coups de dents un 
pauvre petit agnelet presque au sortir du ventre de sa 
mère \ 

Pendant qu'il traitait bien amoureusement les agneaux et 
les brebis , il domptait la férocité des loups et faisait des 
pactes avec eux. Voyageant un jour entre Grecio et Cota- 
nello avec un paysan , les loups vinrent le caresser comme 
font les chiens. A cette nouvelle , les habitans du voisinage 
supplient fhomme de Dieu de les délivrer de deux grands 
fléaux qui les tourmentaient , les loups et la grêle. Saint 
François leur dit : « A l'honneur et à la gloire de Dieu tout- 
puissant, je vous engage ma parole que si vous voulez me 
croire et avoir pitié de vos âmes, en faisant une bonne con- 

feclus, ut mirabilis et amabilis a domina servabatur. S. Bonaventura , 
cap. vin. 

1 Redemit fréquenter agnos , qui ducebantur ad mortem. S. Bonaven- 
tura, cap. vin. 

' Croniques des Frères Mineurs , liv. II, chap. xxxvin. 

3 Heu me , frater agnicule , animal innocens ! . . . maledicta sit impia qua? 
te interfecit. S. Bonaventura, cap. vm. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 215 

fession et de dignes fruits de pénitence , ie Seigneur vous 
regardera d'un œil favorable , vous délivrera de vos cala- 
mités , et rendra votre pays abondant en toutes sortes de 
biens. Mais aussi je vous déclare que si vous êtes ingrats , 
si vous faites comme le chien qui retourne à ce qu'il a vomi, 
Dieu en sera plus irrité contre vous, et il doublera vos peines 
et vos tribulations. » Tant que les habitans de la vallée de 
Grecio demeurèrent fidèles à Dieu , les loups ne mangèrent 
pas leurs troupeaux , et la nuée grosse de grêle et d'orage 
se détournait de leur terre et allait fondre ailleurs '. 

Dans le temps que saint François demeurait dans la cité 
de Gubbio, un loup ravageait tout le territoire, et les ci- 
toyens armés marchaient contre lui comme contre un en- 
nemi. Saint François , malgré les prières de ses frères, vou- 
lut aller seul à la rencontre du loup. Dès qu'il l'aperçut, il 
lui commanda au nom de Dieu de ne plus faire aucun ra- 
vage, et cet animal féroce, devenu doux comme un agneau, 
vint se coucher aux pieds du saint , qui lui parla ainsi : « Mon 
frère le loup, tu vas dévastant et tuant les créatures de Dieu, 
tu es un homicide , et toute cette contrée t'a en horreur. 
Mais je veux, frère loup, que tu fasses la paix avec elle. 
Comme c'est la faim qui t'a porté au mal , je veux que tu 
me promettes de ne le plus faire si on te nourrit. » Le loup, 
en signe de consentement, inclina profondément la tête, 
t Donne-moi un gage de ta parole, » reprit le saint en lui 
tendant la main. Le loup leva familièrement une patte de 
devant et la posa dans la main de son ami et de son maître, 
et il le suivit dans la ville. Saint François dit au peuple as- 
semblé à cause d'une si grande merveille : « Entre autres 
choses , Dieu a permis ce fléau à cause des pécheurs; mais 
la flamme éternelle de l'enfer est plus redoutable aux dam- 
nés que la férocité d'un loup , qui ne peut tuer que le corps. 
Mes petits frères , tournez-vous vers Dieu et faites pénitence 
de vos péchés, et Dieu vous délivrera, dans le temps , du 
loup, et dans l'éternité , de l'enfer. Mon frère le loup, qui 

1 S. Bonaventura, cap. vin. 



214 HISTOIRE 

est ici , m'a promis de faire un pacte avec vous et de ne 
vous affliger en rien , si de votre côté vous promettez de lui 
donner chaque jour la nourriture nécessaire. » Le peuple 
s'engagea par acclamation. Le loup renouvela ses signes de 
consentement , et pendant deux années consécutives , il vint 
dans la ville demander sa nourriture à la manière des ani- 
maux domestiques; lorsqu'il mourut, les citoyens eurent 
une grande douleur, car il était pour eux un mémorial de 
la vertu et de la sainteté de François *. 

Un jour, à Grecio , un frère lui apporta un petit lièvre qu'il 
avait pris vivant dans un lacs. Saint François dit tout ému : 
« Mon petit frère le lièvre, viens avec moi ; pourquoi t'es-tu 
ainsi laissé attraper? » Et le petit lièvre courut vers le saint 
comme vers un gîte très sûr. Il le mit plusieurs fois à terre , 
afin qu'il pût retourner au bois ; mais toujours il revenait 
auprès du saint , qui fut obligé de le faire porter au loin 
dans la campagne 2 . Saint Bernard aimait aussi à délivrer 
dans les bois les lièvres que les chiens allaient prendre, et 
les petits oiseaux menacés par l'épervier 3 . Un pêcheur du 
lac de Rieti présenta à saint François un grand poisson que 
l'on venait de tirer des filets. Il le garda quelque temps 
entre ses mains; puis il le remit à l'eau. Le poisson de- 
meura au même endroit , jouant en sa présence, comme si 
par affection il n'eût pu le quitter 4 . Les plus petites choses 



' . . . E dopo il Lupo visse in Ugubio due anni , andando domestico per le 
case, essendo nodrito cortesemente, e dopo due anni mori, con gran dis- 
piacere de' cittadini , che lo vedevano così mansueto andar per la città , e si 
ricordavano meglio della virtù , e santità di S. Francesco. Fioretti di san 
Francesco , cap. xx. 

3 Vie Mss. dans L'Appendice, et Thomas de Celano , lib. I , cap. vii. 

3 Vita S. Bernardi auct. Gaufrid. Lib. Ili, cap. vu, édit. Mabillon. 

4 Dictus piscis juxta naviculam ludens in aqua , non recedebat de loco , in 
quo eum posuerat. Thomas de Celano, lib. I, cap. vu. Ce délicieux lac 
de Rieti, que l'on nomme maintenant il Lago di pie di luco , laisse de doux 
souvenirs dans l'âme du voyageur amant de saint François; ses rivages ont 
conservé les traces des miracles de l'homme de Dieu , et les collines qui 
l'entourent en forme de croix portent la couronne franciscaine des couvens de 
Grecio , de Mont-Colombe , de Sainte -Marie-aux-Bois , et de Pudo-Buscone. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 215 

élevaient à Dieu le cœur de saint François. « Il y avoil un 
figuier à Notre-Dame-des- Anges sur lequel estoit une cigale 
qui souvent par ses cris réveilloit les âmes pour louer Dieu. 
Un jour entre autres notre saint père rappela, et elle lui 
vola incontinent sur la main. Il lui commanda de louer Dieu 
par son chant; lors elle commença à chanter, et ne cessa 
qu'il ne lui eut commandé qu'elle se teut et qu'elle retournast 
à sa place. Estant retournée sur son figuier, elle venoit tous 
les jours voler sur les mains du saint à pareille heure. Il dit 
un jour à ses frères : Je veux que nous donnions congé à 
notre sœur la cigale; il y a assez long-temps que , nous ré- 
jouissant par ses chansons , elle nous excite à louer Dieu. — 
Alors elle s'envola et ne se vit plus depuis, comme bonne 
fille d'obédience '. » Comme il louait les petites alouettes de 
leur détachement de la terre, ainsi il blâmait les fourmis qui 
faisaient leurs provisions avec trop de soin 2 . Saint François, 
dans une pieuse simplicité , détournait avec amour le ver 
qui était sur le chemin , afin qu'il ne fût pas écrasé par les 
passans. N'élait-il pas dit du Christ : Je suis un ver et non 
pas un homme 3 ? Pendant l'hiver, il faisait porter aux abeil- 
les du miel ou du bon vin pour les nourrir et les réchauffer 4 . 
Il aimait l'eau, parce qu'elle est le symbole de la pénitence et 
qu'elle a lavé notre âme dans le baptême ; « pour ce , quand 
il se lavait le visage ou les mains, il cherchait toujours un 
lieu où l'eau tombant ne pût être trépignée et souillée. Il 
révérait aussi les pierres , de façon que quelquefois il trem- 
blait de marcher sur icelles, se souvenant de la pierre angu- 
laire de l'Evangile 8 .» Il recommandait aux frères qui allaient 
couper le bois dans la montagne de laisser de forts rejets en 
mémoire de Jésus-Christ, qui a voulu mourir pour notre 

1 Croniques des Frères Mineurs , liv. II , chap. xxxix. 

a Ibid., liv. II , chap. xliii. 

s pietas simplex, o simplicilas pia! circa vermiculos etiam nimio (la- 
grabat amore. Thomas de Celano , lib. I , cap. x. 

* Et apibus in hyeme, ne frigoris algore deficerent, mei , sire optimum 
". iuum, faceret exhiberi. Thomas de Celano, ibid. 

5 Croniques des Frères Mineurs, liv. II, chap. ih, 



216 HISTOIRE 

salut sur le bois de la croix ; il voulait que toujours le jardi- 
nier réservât au milieu du grand jardin un petit jardinet 
tout composé de fleurs suaves, odoriférantes et belles à voir, 
afin qu'elles invitassent un chacun à louer Dieu par leur 
beauté. Les fleurs élevaient son âme à cette fleur sortie de 
l'arbre de Jessé, et dont le parfum réjouit le monde '. Et 
comme il s'était donné à Dieu avec un dévouement sans 
bornes , les élémens, qui sont aussi les serviteurs, les agens 
de Dieu, devenaient les serviteurs de François. Un jour que 
les médecins allaient lui appliquer un fer rouge aux tempes, 
il le bénit d'abord et lui dit : « Feu , toi qui es mon frère , le 
Très-Haut t'a fait avant toutes choses , et t'a fait beau , utile 
et puissant ; sois-moi donc favorable aujourd'hui , et Dieu 
daigne adoucir ton ardeur de telle sorte que je la puisse 
supporter. » Le fer fut appliqué , et le saint s'écria : « Mes 
frères, louez avec moi le Très-Haut; le feu même ne brûle 
pas , et je ne sens aucune douleur 2 . » Un jour qu'il était 
à Gaëto sur le rivage de la mer, une grande multitude de 
peuple accourut pour le voir et l'entendre ; François entra 
dans une barque pour s'y cacher; la barque alors s'éloigna 
du bord et s'arrêta immobile à une petite distance. < Dont, 
connaissant la volonté de Dieu , se tournant vers le peuple 
qui était fort étonné , il leur fit une prédication très profi- 
table; puis il les bénit, comme ils désiraient, avec le signe 
de la croix , dont ils furent fort consolés. Lorsqu'ils se furent 
éloignés, la barque revint elle-même vers la terre , de façon 
que l'on pourrait dire que l'âme eût été bien obstinée , la- 
quelle eût refusé d'obéir à celui auquel le bois sec obéissait 3 .» 
Qui pourrait raconter toutes les merveilles de la vie de notre 

1 Cum florum venustatis cernerei formarci, et suavitatis olentiam persen- 
tiret slatini ad illius floris pulchritudinem consideralionis oculum deflecte- 
bat, qui lucidus in vernali tempore de radice Jesse progrediens, ad odo- 
rem suum suscitavi! innumera millia raortuorum. Thomas de Celano, lib. I, 
cap. x. 

2 Croniques des Frères Mineurs, liv. II, chap. xl. 

3 Croniques des Frères Mineurs, liv. II, chap. xxxv. — S. Bonaventura, 
cap. xii. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 217 

saint? qui pourrait dire tout son amour pour la nature? « S'il 
avait été le maître, il aurait commandé à tous les gouver- 
neurs des villes et bourgades qu'au jour de Noël iis fissent 
épandre et jeter du blé par les rues et par les champs, afin 
que les oiseaux eussent plus d'occasion de se réjouir en tel 
jour, ayant leur manger à souhait; et qu'en mémoire de ce 
que notre Rédempteur Jésus-Christ naquit entre un bœuf et 
un âne , ceux qui auraient de tels hôtes seraient contraints 
de leur donner 'ledit jour du foin et de l'avoine abondam- 
ment'. » Avant de mourir, saint François eut la consolation 
de donner une grande fête , à laquelle il convia les animaux. 
C'était à Grecio, le jour de Noël. Ce fut un triomphe de la 
simplicité , de la pauvreté, de l'humilité. Au milieu du bois, 
on avait préparé une étable ; il y avait du foin , un bœuf, un 
âne ; l'autel du sacrifice , c'était la crèche. Les Frères Mi- 
neurs d'un grand nombre de couvens voisins , suivis d'une 
foule de peuple portant des torches allumées et chantant des 
cantiques, descendirent des montagnes. Cette nuit quia 
éclairé le monde ne devait pas être obscure. Saint François, 
plein d'allégresse, fit diacre à la messe et chanta solennelle- 
ment l'évangile. Il prêcha le peuple sur la naissance du Christ 
et sur les grandes destinées de celte ville de Bethléem , pe- 
tite entre toutes les villes de Juda. Par une tendresse amou- 
reuse , il affectait d'appeler le Sauveur l'enfant de Bethléem, 
et en prononçant ce mot , il bêlait comme un mouton ; en 
prononçant le doux nom de Jésus, il léchait ses lèvres 
comme s'il eût mangé du miel; et un des assistans, dont 
l'âme était pure, Vélita, le grand ordonnateur de la fête , vit 
dans la crèche un enfant d'une ravissante beauté qui dor- 
mait , et que François embrassait tendrement comme pour 
l'éveiller. La paille sur laquelle l'enfant avait paru couché 
eut la propriété de guérir différentes maladies des animaux 2 . 
Lorsque l'amour débordait du cœur de François , il par- 
courait la campagne; il appelait les moissons, les vignes, les 

1 Croniques des Frères Mineurs, liv. II , chap. xli. 
1 Thomas de Celano, lib. I, cap. x. 



218 HISTOIRE 

arbres , les fleurs des champs , les étoiles du ciel , tous ses 
frères et ses sœurs de la nature à se joindre à lui pour bénir 
le Créateur , et sa tendresse radieuse et naïve s'élevant de 
degré en degré jusqu'au soleil, l'illuminateur et le féconda- 
teur m , un hymne s'élançait de son âme : 

< Seigneur très haut , très puissant et très bon , à vous 

* appartiennent la louange, la gloire , l'honneur et toute 

* bénédiction. 

« A vous seul elles sont dues, et nul homme n'est digne de 
t prononcer votre nom. 

« Loué soit Dieu mon Seigneur, ainsi que toutes les créa- 
i tures , spécialement notre frère le soleil , qui nous donne 
i le jour et la lumière : il est beau et rayonne avec une 

* grande splendeur; il est votre image, ô mon Dieu ! 

« Loué soit mon Seigneur pour notre sœur la lune et pour 
« les étoiles; il les a formées dans le ciel brillantes et 

< belles. 

€ Loué soit mon Seigneur pour notre frère le vent, pour 

* l'air, soit nuageux , soit serein , pour tous les temps par 

< lesquels il donne leur subsistance à toutes les créatures. 

« Loué soit mon Seigneur pour notre sœur l'eau , qui est 

< utile, humble, précieuse et chaste. 

« Loué soit mon Seigneur pour notre frère le feu , par le- 
« quel il illumine les ténèbres , et qui est beau , agréable , 
« fort et puissant. 

« Loué soit mon Seigneur pour notre mère la terre , qui 
t nous nourrit et nous soutient , qui produit les fruits, les 

* fleurs diaprées et les herbes \ » 

Ses disciples allaient partout , chantant ce beau cantique , 
et le frère Pacifique , qui avait été troubadour lauréat de 
l'empereur, le portait toujours sur ses lèvres comme une 
branche d'olivier. 

Saint François ayant appris que l'union était brisée entre 

1 Poesie» de saint François d'Assise , cantico primo , dans I'Appendice . 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 219 

i'évêque d'Assise et les magistrats de cette ville, ajouta ces 
paroles à son cantique : 

« Loué soit mon Seigneur dans ceux qui pardonnent pour 
« son amour, et supportent les souffrances et les tribula- 
« tions. 

« Heureux ceux qui persévèrent dans la paix; car ils se- 
« ront couronnés par le Très-Haut. j> 

Et il dit à ses compagnons : « Allez avec confiance chez 
les magistrats, et dites-leur de ma part de se rendre chez 
l'évêque. Quand ils seront en sa présence, ne craignez pas, 
chantres de Dieu , chantez à deux chœurs le cantique de 
mon frère le soleil. » Et ces paroles si simples rétablirent la 
paix : les ennemis s'embrassèrent et se demandèrent mu- 
tuellement pardon. Enfin le dernier degré de l'amour, il 
le monta; il aima la mort, il la salua avec tendresse. Dans 
le couvent de Sainte-Marie-des-Anges àFuligno, le vicaire- 
général, frère Élie , vit dans son sommeil un vénérable vieil- 
lard vêtu de blanc, avec des ornemens pontificaux, qui lui 
dit que François devait se disposer à souffrir avec patience 
encore deux ans; après quoi, la mort le délivrerait et le 
ferait passer à un parfait repos , exempt de toute douleur. 
Notre saint , qui avait eu la même révélation , fut rempli 
d'allégresse de ce qu'on lui promettait de nouveau un bon- 
heur éternel , de ce qu'on lui annonçait la fin de sa captivité 
sur la terre. Il ajouta cette strophe à son cantique de l'amour 
de la nature : 

< Loué soit mon Seigneur pour notre sœur la mort cor- 
« porelle, à laquelle nul homme vivant ne peut échapper. 
< Malheur à qui meurt dans le péché mortel ! 

« Bienheureux ceux qui se reposent dans ses très saintes 
t volontés : la seconde mort ne pourra les atteindre. 

c Louez et bénissez mon Seigneur, rendez-lui grâces , et 
« servez-le avec une grande humilité. » 

Depuis saint François, les touchantes traditions de l'a- 



220 HISTOIRE 

mour de la nature n'ont point été perdues dans le monde : 
Dieu les a conservées dans le cœur de ses élus, et nous 
pourrions en suivre les traces jusqu'à nos jours. Sainte Rose 
de Viterbe, cette héroïne qui, à peine âgée de dix ans, au 
moment où le pape fugitif ne possédait plus rien en Italie, 
descendit sur la place publique de sa ville natale pour y prê- 
cher les droits du pontife contre l'empereur, dont elle 
ébranla l'autorité; cette jeune fille si courageuse était la 
bonne amie de la nature , et les petits oiseaux venaient fa- 
milièrement prendre à manger dans sa main *. Le saint fon- 
dateur de la Compagnie de Jésus, Ignace de Loyola, admirait 
dans toutes les créatures la beauté, la sagesse, la puissance 
du Créateur; il entrait en contemplation devant un insecte, 
devant une fleur, devant un brin d'herbe; mais la vue du ciel 
surtout le ravissait en extase. Aussi ses regards y étaient 
presque toujours amoureusement fixés , et ceux qui ne sa- 
vaient pas son nom disaient pour le distinguer : « C'est cet 
homme qui lève à toute heure les yeux en haut et qui parle 
toujours de Dieu 2 . •» Un autre François, aussi grand et aussi 
admirable que celui dont nous écrivons la vie, saint François 
de Sales, comprit la nature et l'aima avec transport ; il se re- 
vêtit d'elle , et ses beaux livres sont comme le vieux voile 
d'Isis, où toute créature est brodée. J'ouvre au hasard et je 
lis : 

« Il avoit fort neigé et la cour étoit couverte d'un 

grand pied de neige. Jean vint au milieu, et balaya certaine 
petite place emmi la neige , et jeta là de la graine à manger 
pour les pigeons, qui vinrent tous ensemble en ce réfec- 
toire-là prendre la réfection , avec une paix et respect admi- 
rables, et je m'amusai à les regarder. Vous ne sauriez croire 
la grande édification que ces petits animaux me donnèrent; 
car ils ne dirent jamais un seul petit mot, et ceux qui eurent 
plutôt fait leur réfection s'envolèrent là auprès pour atten- 

' Ad infantile solaiium adeo habuit familiales aviculas , ut soli fréquen- 
ter applaudentes advolarent atque e manu gremioque cibum assumèrent. 
Wadding, ann. 1232. 

a Vie de saint Ignace , par le P. Bouhours , liv. vi . 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 221 

dre les autres. Et quand ils eurent vidé la moitié de la place , 
une quantité d'oisillons qui les regardoient vinrent là autour 
d'eux, et tous les pigeons qui mangeoient encore se retirèrent 
en un coin pour laisser la plus grande part de la place aux 
petits oiseaux , qui vinrent aussi se mettre à table et manger, 
sans que les pigeons s'en troublassent, 

« J'admirois la charité ; car les pauvres pigeons avoient si 
grand'peur de fâcher ces petits animaux auxquels ils don- 
noient l'aumône, qu'ils se tenoient tous rassemblés en un 
bout de la table. J'admirois la discrétion de ces mendians qui 
ne vinrent à l'aumône que quand ils virent que les pigeons 
étoient sur la fin du repas et qu'il y avoit encore des restes à 
suffisance. En somme, je ne sus m'empêcher de venir aux 
larmes de voir la charitable simplicité des colombes et la 
confiance des petits oiseaux en leur charité; je ne sais si une 
prédication m'eût touché si vivement. Cette image de vertu 
me fit grand bien tout le jour \ » 

mon Dieu ! ces exemples de vos saints amans de la nature 
me feront du bien toute ma vie ; il y a dans la nature des 



1 Lettre 324, à madame de Chantai , OEuvres de saint François de Sales, 
édition Biaise, in-8°. Avant la sensiblerie du dix-huitième siècle , on com- 
prenait, on aimait la nature. Lisez encore dans saint François de Sales 
cette jolie description du nid des oiseaux de mer; écrivant à madame de 
Chantai sur le repos de nos cœurs dans la volonté de Dieu , il dit : « Je con- 
sidérois l'autre jour ce que quelques auteurs disent des alcyons, petits oy- 
selets qui pondent sur la rade des mers; c'est qu'ils font des nids tout 
ronds , et si bien pressés que l'eau de la mer ne peut nullement les péné- 
trer; et seulement au-dessus, il y a un petit trou par lequel ils peuvent 
respirer et aspirer. Là dedans , ils logent leurs petits, afin que la mer les 
surprenant, ils puissent nager en assurance, et flotter sur les vagues sans 
se remplir et submerger , et Fair qui se prend par le petit trou sert de con- 
trepoids, et balance tellement ces petits pelotons et ces petites barquettes, 
que jamais elles ne se renversent. » Lisez les relations des missionnaires , 
lorsque le martyre ne les enlevait pas à la terre , et qu'ils avaient le temps 
de jeter un regard sur !a nature , ils en font des descriptions ravissantes. 
Je ne citerai qu'une phrase du P. Dutertre, l'historien des Antilles; il dit 
en parlant des oiseaux-mouches, qui vont boire la rosée dans le calice des 
fleurs : i On croirait que ce sont les fleurs du ciel qui viennent visiter les 
fleurs de la terre. » 



222 HISTOIRE DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 

harmonies divines que les chrétiens seuls peuvent sentir. 
Rappelez-vous cette belle légende de sainte Jeanne de Por- 
tugal : quand elle mourut, toutes les fleurs des environs se 
fanèrent en même temps et s'inclinèrent sur le passage de 
son cercueil. Et la terre donnait des roses et des anémones 
au lieu où l'homme versait son sang, et des lys là où il laissait 
tomber des larmes. Toutes les créatures gémissent ; elles at- 
tendent leur délivrance des fils de Dieu. Oh ! quand viendra 
pour elles le jour de la liberté et de la gloire ! Les savans 
tiennent captive la science de la nature ; ils ont enfermé la 
nature chrétienne dans les formes du paganisme : Jupiter et 
Mercure sont encore dans le ciel; les fleurs et les plantes, qui 
ne devraient exprimer que nos sentimens de tendresse pour 
Dieu et les saints de Dieu, se fanent et meurent au contact 
de leur main dure et glacée; les nomenclatures scientifiques 
ne devraient être que de pieuses et sublimes litanies, et voilà 
qu'elles nous révoltent par leur barbarie et nous dégoûtent à 
cause de leur impudiche. Oh! si nous, qui sommes les fils de 
Dieu, nous aimions un peu la nature, nous ferions une croi- 
sade contre les sciences impies, sacrilèges, athées! Dieu le 
veut, Dieu le veut!... 

Béni soyez-vous, ô Jésus qui avez racheté le monde ! 



Cljapitre m\. 



1223. 



Exposition de la Règle de saint Francois. — Propagation de l'Ordre. — Dé- 
tails sur les premières fondations. — Frère Elie. — Destinées de l'Ordre. — 
Ses diverses Réformes. 



ÎVimis honorifìcati sunt amici tui , Deus : 
nimis confortatus est prineipatus eorum. Di- 
numerabo eos, et super arenam muitiplica- 
buntur* 

Psalm. 138. 

Haec enim veluti iectissima miïitum manu» 
undique christianorum lustrât exercitum : 
nunc istam 7 nunc illam partem tuetur : areet 
insidias , impetum frangit hostium , semper 
armata, semper in vigili, semper in nego— 
tio , nobis ut otium pariât... tota christiani- 
tas bis piena est. 

Pu II. Epist. 412. 



Une nuit, François était en prière; il lui semblait avoir 
ramassé à terre de très petites miettes de pain pour les dis- 
tribuer à plusieurs Frères affamés qui étaient autour de lui ; 
et , comme il craignait qu'entre ses mains des miettes si me- 
nues ne s'échappassent , une voix céleste lui dit : « François, 
fais une hostie de toutes ces miettes , et en donne à ceux 






224 HISTOIRE 

qui en voudront manger*. » Il le fit; et tous ceux qui ne 
recevaient pas dévotement leur part ou la méprisaient après 
l'avoir reçue, paraissaient infectés de lèpre. Le matin, il ra- 
conta tout ceci à ses compagnons, et il était affligé de n'en 
pas comprendre le mystère. Le jour suivant, comme il 
priait , une voix, du ciel retentit dans son cœur : « François, 
les miettes de la nuit passée sont les paroles de l'Evangile; 
l'hostie est la règle , et la lèpre l'iniquité 2 . » Il comprit alors 
que la règle qu'il voulait faire approuver par le pape Hono- 
rius III, et qui n'était composée que des paroles de l'Evan- 
gile, devait être abrégée et mise dans un ordre plus précis. 
Il partit avec le Frère Léon et le Frère Bonzio , et se retira 
au couvent de Mont-Colombe. Là, dans le jeûne et la prière, 
il écouta les inspirations de l'Esprit saint, et fit écrire sa rè- 
gle , constitution vraiment évangélique, que nous allons étu- 
dier avec quelque détail. « La règle et la vie des Frères Mi- 
neurs consiste à observer le saint Évangile de Notre-Seigneur 
Jésus-Christ, vivant en obéissance, sans biens propres et dans 
la chasteté. Le Frère François promet obéissance et res- 
pect à notre saint Père le pape Honorius et à ses succes- 
seurs canoniquement élus , et à l'Église romaine. » Le pape 
avait ajouté : « Que les autres Frères soient tenus d'obéir au 
Frère François et à ses successeurs 5 . » Les seuls ministres 
provinciaux ont le pouvoir d'admettre les novices après un 
examen sur la foi catholique et les sacremens de l'Église. 
Les postulans doivent vendre leurs biens , et , s'ils le peu- 
vent, en distribuer le prix aux pauvres; mais, sous aucun 
prétexte , les ministres provinciaux ne doivent se charger 
de cette affaire. Après une année d'épreuve, pendant la- 
quelle les Frères s'exerceront à la pratique de toutes les 
vertus religieuses , et surtout à l'humilité, ne jugeant et ne 



1 Francisée, imam de micis omnibus hosliam facito, et manducare vo- 
lentibus tribue. S. Bonaventura , cap. iv. 

2 Micœ prseteritœ noctis , verba evangelica sunt : hoslia , régula ; lepra , 
iniquitas. S. Bonaventura , cap. iv. 

3 Régula S. Francisci , cap. i. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE- 225 

méprisant qu'eux-mêmes, ils seront admis à faire les vœux 1 . 
Après avoir recommandé le travail pour éviter l'oisiveté si 
pernicieuse à l'ame , de telle sorte néanmoins que l'esprit de 
la sainte oraison ne s'éteigne pas 2 ; fixé les pénitences pour 
les fautes graves 5 ; réglé les offices, les prières 4 , l'élection 
du ministre général , l'assemblée des chapitres tant généraux 
que provinciaux 5 , et les relations des Frères Mineurs avec 
les évêques pour l'exercice du saint ministère 6 ; après quel- 
ques instructions spéciales sur les rapports des Frères avec 
les Pauvres-Dames 7 , sur les missions étrangères 8 , et sur 
l'administration intérieure du couvent 9 , François pose la 
pierre angulaire de son Ordre. « J'ordonne aux frères de ne 
recevoir aucune monnaie , aucun argent , ou par eux ou par 
une personne intermédiaire. Cependant , pour les nécessités 
des malades et pour le vêtement des Frères , les ministres et 
gardiens y pourvoiront avec un soin vigilant , ainsi qu'ils le 
jugeront nécessaire, selon les temps, les lieux et les pays 
froids, sauf toujours ce qui a été dit, qu'ils ne reçoivent ni 
argent, ni aucune monnaie 10 .... Les Frères n'auront rien en 
propre , ni maison , ni champ , ni autre chose ; mais , se re- 
gardant comme des étrangers et des voyageurs dans ce 
monde , servant Dieu dans la pauvreté et dans l'humilité, ils 
iront avec confiance demander l'aumône; et qu'ils n'en 
rougissent point, puisque Jésus-Christ s'est fait pauvre 
pour nous. Voilà, ô mes très chers Frères, quelle est 
l'excellence de cette pauvreté sublime , qui vous fait héritiers 
du royaume des cieux , qui vous a dénués des biens de la 



1 Unus quisque judicet et despiciat scmelipsmn. Kegula , cap. n 

' Régula , cap. v: 

: Ibid . , cap. vu. 

* Ibid.. cap. in. 

5 Ibid. , cap. vin. 

' Ibid., cap. ix. 

' Ibid., cap. xi. 

8 Ibid . , cap. xii. 

' Ibid., cap. x. 

° Ibid. , cap. iv. 

15 



226 HISTOIRE 

terre , mais qui vous a faits grands en vertu î Que ce soit là 
votre partage et votre viatique pour la terre des vivans; at- 
tachez-vous-y donc entièrement , et pour le nom de Notre 
Seigneur Jésus-Christ ne désirez jamais de posséder autre 
chose sous le ciel. Partout où les Frères seront et se ren- 
contreront, qu'ils se montrent les serviteurs les uns des au- 
tres, et qu'ils se découvrent confidemment leurs besoins 
spirituels ; car si une mère aime et nourrit son fils selon la 
chair, avec combien plus d'affection chacun doit-il aimer et 
nourrir son frère selon l'esprit ! Et si quelqu'un d'eux tombe 
malade , il faut que les autres le servent comme ils voudraient 
eux-mêmes qu'on les servît*. » Enfin, il termine par ces 
belles paroles : « Toujours soumis à la sainte Église romaine, 
et abaissés à ses pieds, toujours inébranlables dans la foi ca- 
tholique , pratiquons la pauvreté et l'humilité , et observons 
le saint Evangile de Notre Seigneur Jésus-Christ comme nous 
l'avons fermement promis 2 . » Telle est la règle de saint 
François dans toute sa simplicité et sans glose aucune. « Je 
n'y ai rien mis de moi-même , disait-il souvent à ses Frères , 
j'ai fait tout écrire comme Dieu me l'a révélé. » Honorius III 
l'approuva solennellement le vingt-neuvième jour de novem- 
bre 42 w 23. Dieu, dans ses intimes communications avec la 
bienheureuse Birgitle, lui dit : « La règle de François n'a 
point été composée par l'esprit humain : c'est moi qui l'ai 
faite; elle ne contient pas un seul mot qui ne lui ait été ins- 
piré par mon Esprit, et il l'a ainsi donnée aux autres 5 . » Le 
pape Nicolas III, dans une de ses décisions canoniques, dit 
que la règle de François porte en elle-même le témoignage 
de la Trinité ; qu'elle est descendue du Père des lumières , 
qu'elle a été enseignée aux apôtres par les exemples et par 

" Régula, cap. vi. 

5 Ibid., cap. xii. 

3 Ipsius Francisci régula quam ipse incepit , non fuit dictala et composita 
ab ipsius humano intellectu et prudenlia , sed a me secundum voluolatem 
meam. Quodlibet enim verbum , quod in ea scriptum est a Spiritu meo fuit 
sihi aspiratimi , et poslea ipse aliis regulam illara prolulit , et porrexii. 
S. Birgitta, Révélation., lit». VII, cap. xx. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. È27 

la doctrine de son Fils *. François disait lui-même dans ses 
saintes instructions : « Mes Frères et mes chers enfans, on 
nous a fait une insigne faveur ^n nous donnant cette sainte 
règle; car c'est le livre de vie, l'espérance du salut, le gage 
de la gloire , la moelle de l'Evangile , le chemin de la croix , 
un état de perfection, la clef du paradis, le pacte d'une 
éternelle alliance. Personne de vous n'ignore combien la 
sainte religion nous est avantageuse : comme l'ennemi qui 
combat contre nous est extrêmement habile à inventer et à 
exécuter des malices , et qu'il nous tend toutes sortes de 
pièges pour nous perdre , il y en a beaucoup dont il aurait 
mis le salut en très grand danger , si la religion ne leur avait 
servi de défense. Sachez donc bien votre règle , vous tous , 
tant pour adoucir vos peines que pour vous ressouvenir du 
serment que vous avez fait de la garder. Il faut que vous 
vous en entreteniez vous-mêmes dans le fond de vos cœurs, 
que vous l'ayez toujours devant les yeux pour l'observer 
exactement , et que vous la teniez en mourant 2 . » 

Cependant , l'Ordre se répandait dans le monde avec une 
merveilleuse rapidité. En Italie , les Frères Mineurs étaient 
partout. A Rome , Jacoba de Settesoii leur obtint des Béné- 
dictins de l'abbaye de Saint-Côme, au-delà du Tibre, une par- 
tie de l'hôpital de Saint-Biaise , qui plus tard leur fut donné 
en entier, à la demande du pape Grégoire IX (1229). C'est 
aujourd'hui le couvent de San-Francesco-a-Ripa. La cellule 
occupée jadis par le saint fondateur a été changée en une 
chapelle où il fait bon prier. Encore quelques années, et nous 
verrons les Pauvres de Jésus -Christ monter au Capitole 
comme des triomphateurs et s'asseoir victorieux sur le trône 
de l'Eglise d'Ara-Cœli. Cette faveur leur fut accordée en 
1250 par Innocent IV. Sainte-Marie in Ara-Cœli, qui ra- 
contera toutes vos gloires? Que vous apparaissez belle au 
pèlerin qui vous contemple élevée sur cette échelle de Jacob 



1 In 6°, de Verb. signif. Exiit qui séminal. 

2 Barthélémy de Pise , lib. I , Conform. ix , part. vi. 



228 HISTOIRE 

composée de cent vingt-quatre degrés de marbre ' ! Sons 
vos pieds sont les dépouilles du paganisme et du mahomé- 
tisme vaincus 2 . Vous portez sur votre tête auguste le riche 
diadème des vingt-huit autels (ara) du Fils de Dieu : ainsi 
vous êtes couronnée reine de la prière , de la poésie et de 
l'art. Nous aimons à contempler vos belles peintures 5 , à 



1 Ce magnifique escalier a été construit en 1348 , comme ie prouve celle 
inscription lapidaire, à main droite de la porte principale : 

£fe MAGR. LAVRET.' SYMEONl 

ANDREOTII. ANDREE. KAROLI. FA 

BRICATOB. DE. ROMA. DE. RE 

GIONE. COLVPNE. FVDAVIT. 

PSECVT' E. ET COSVMAVIT. 

VT. PNC I PAL. MAGR. H. OPVS. 

SCALARV. INCEPT. ANNO. D. M. 

CCC. XLVHI. DIE 

XXV. OCTOBRIS. 

a Outre les bas-reliefs mythologiques , les marbres , les inscriptions , on 
lit ces mots sur une des magnifiques colonnes de la nef: 

A CVBICVLO AVGVSTORVM. 

Singulière destinée ! jadis ornement du repaire infâme de toutes les prostitu- 
tions, cette colonne est aujourd'hui consacrée à la Vierge très pure, au Lys 
d'Israël. C'est un symbole de l'histoire du monde. En mémoire de la célèbre 
victoire de Lépante, remportée sur les Turcs en lo71 , M. Ant. Colonna, 
commandant de la flotte pontificale, offrit au Christ vainqueur (Christo 
victori), dans l'église de Sainte-Marie in Ara Coeli, une colonne rostrale d'ar- 
gent doré (haute de cinq palmes). 

3 Parmi ces peintures, on remarque: 

Un de ces très anciens portraits de la Vierge attribués à saint Luc, peint 
sur une table de cyprès. (Voir Andrea Vit'orelli, Gloriose Memorie della 
B. V., p. 565.) 

Une Vierge de Raphael , avec l'enfant Jésus, saint Jean-Baptiste et sainte 
Elisabeth. (Vasari parle d'un autre tableau du même peintre fait pour Sainte- 
Marie in Ara Cœli , représentant a una nostra Donna in aria con un paese 
bellissimo , un S. Giovanni , e un S. Francesco , e S. Girolamo ritratto da 
cardinale (Sigismondo Conti.) » Anna Conti le fit transporter en 156» à Fo- 
ligno dans le couvent delle Contesse. 

Un Saint-Jérôme pénitent, dans la chapelle de ce saint docteur, par Gio- 
vanni de Vecchi. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 229 

parcourir vos livres de chœur ornés de miniatures si déli- 
cieuses ' , à voir tressaillir le peuple romain à la vue de 
l'image de Jésus enfant qui lui est présentée par de pauvres 
Frères Mineurs a . Nous aimons le soir entendre vos cloches 
sonner l'Ave Maria, lorsqu'en méditant les adorables des- 
seins de la Providence sur le monde, nous parcourons les ga- 
leries du cloître si plein de tristesse et de sainteté, de gran- 
deurs et de magnificences. Nous aimons surtout à entendre 
retentir sous les voûtes de votre église le chant des sibylles 
antiques qui annonçaient au monde la venue du Sauveur , et 
à Rome une gloire qui ferait pâlir sa gloire 3 . 

Bernard de Quintavalle , à la tête d'une sainte colonie , 
était allé s'établir en Espagne. Le premier couvent fut bâti 



Les fresques de la chapelle de Sainte-Anne, par Benozzo Gozzoli , de la 
divine école ombrienne, et par Giovanni da ïagliacozzo. 

Les fresques de la chapelle de Saint-Bernardin, par Pinturicchio. 

Dans la sacristie, on voit une très ancienne statue en bois, de saint Fran- 
çois recevant les stigmates. 

Un Saint-Jacques de la Marche et un Saint-François Solano par Odoardo 
Vicinelli. 

1 Faites sous le pontificat d'Alexandre VI , par le Frère Mineur Antonio 
deModoelia. 

2 Un Frère Mineur sculpta à Jérusalem, avec du bois d'olivier du jardin 
de Gethsemani , une petite statue de Jésus enfant , qui arriva à Borne après 
bien des aventures; elle est couverte d'or, de diamans, de saphir, d'éme- 
raudes, de topazes , et le jour de l'Epiphanie , on la montre au peuple après 
la solennelle procession del Bambino. 

3 Tous les soirs , après complies 7 les religieux viennent dans la chapelle 
de Sainte-Hélène , vulgairement appelée la Sainte-Chapelle. , et ils chantent : 

Stellato hic in circulo Sibyllae tune oraculo , le vidit rex in cœlo : o Mater 
Christi dirige nos , et ad bonum erige pulso maligno telo. 
V. Ora prò nobis scala tangens astra , 
B. Ne nos affliganl damnatorum castra. 



. 



OREMUS. 



Subveniat, queesumus Domine, plebi tose in periculis inclinai», tua ut 
ndiget miseralio copiosa; ad quod te moveant Dei virginis genitricis, et 
aliorum sanclorum in praesenti sarcophago sepultoruin , merita veneranda , 
quorum memoriam devolione, qua possumus, frequentamus. — Voir, sur 
celle liturgie et sur toutes les antiquités de Sainte-Marie in Ara Cceli, le 
Memorie isloriche dal P. Casimiro Bomano . Ord . Min . Roma , 1736 , in-4°. 



230 HISTOIRE 

à Lerida en Aragon en 1216; celui de Saragosse en 1219, et 
bientôt le nombre s'accrut prodigieusement, surtout après le 
voyage de saint François lui-même. Les Frères qui étaient 
venus à Tolède obtinrent de la charité publique une pauvre 
petite maison hors de la ville , où le peuple venait les visiter 
et s'édifier de leurs vertus. Un jour qu'ils étaient à mendier 
leur chétive nourriture quotidienne, ils rencontrèrent des 
gentilshommes qui, suivant la coutume espagnole, condui- 
saient avec pompe un taureau au combat du cirque. Un de 
ces gentilshommes cria aux Frères : « Si vous avez le cœur et 
la hardiesse de prendre ce taureau, je vous le donnerai pour 
l'amour de Dieu. — Et moi , dit un autre , je vous donnerai 
la terre où nous sommes pour y bâtir un couvent. » Les bons 
Frères , remplis de foi et de confiance en la force du Tout- 
Puissant , prirent le taureau , qui devint doux comme une 
brebis , et , le tenant par les cornes , ils le promenèrent de- 
vant tout le peuple émerveillé; ils dirent ensuite aux gen- 
tilshommes : Maîtres , vous êtes obligés à tenir votre pro- 
messe. Ainsi fut fondé en 1217 le saint couvent de Tolède '. 

En Portugal, les Frères Zacharie et Gualtero , avec la pro- 
tection d'Uraca , femme du roi Alfonse II , établirent les cou- 
vens de Saint-Antoine à Coïmbre, de Lisbonne et d'Alen- 
quer (1217) 2 . 

En Sicile , le premier couvent avait été bâti à Saint-Léon , 
près de Messine, par trois femmes illustres, Violanta 
de Polizzo , Eleonora de Procida , et Beatrice de Belfiore. 
C'est là où saint Antoine demeura quelque temps s . Le 
couvent de Nari fut bâti l'année même de la canonisation de 
saint François. Celui de Grateria existait à l'époque de saint 
Antoine; le couvent de Palerme fut construit d'après les 
ordres de Grégoire IX. Dans la province de Drepano , les 



1 Marc de Lisbonne , II e partie , li v. I , chap. xxi . 

2 Wadding. 

3 On voit dans le chœur de l'église de ce couvent un magniûque candé- 
labre d'airain, ouvrage de l'artiste Octaviano Prseconio de Messine. — Pe- 
trus Rodulpbius , Hist. Serapb . , p. 280. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 231 

couvens de Noti et de Leonlini sont du temps de saint Fran- 
çois. Tous les autres couvens ont été fondés dans les siècles 
suivans , surtout un très grand nombre datent du seizième 
siècle '. 

En France , le Frère Pacifique et ses compagnons établis- 
saient l'Ordre (1216). D'abord ils furent exposés à la faim , 
au froid , à toutes les autres incommodités que peuvent souf- 
frir, hors de leur pays, des hommes inconnus, dénués de 
tout, et d'une vie extraordinaire. Pendant la nuit, ils allaient 
à l'office dans les églises, leurs seuls abris. Ils passaient la 
matinée aux pieds des autels; après quoi, si personne ne 
leur offrait à manger, ils allaient demander l'aumône de 
porle en porte. Le reste du jour était employé dans les 
hôpitaux à faire les lits des lépreux et des autres malades , 
à panser leurs plaies et leur rendre tous les services d'humi- 
lité et de charité qu'ils avaient appris de l'exemple et des 
leçons de François leur père. Une conduite si sainte attira 
les regards de tout le monde, gagna les cœurs, fit embras- 
ser l'institut , et procura beaucoup d'établissemens. Le plus 
considérable fut celui de Paris. Là, ce sont encore les Béné- 
dictins qui reçoivent les Frères Mineurs comme des hôtes 
et qui leur donnèrent leur premier couvent 2 . Saint Louis, en 
1234, y fit construire des bûtimens considérables et surtout 
une église magnifique. Ce beau monument, contemporain et 
frère de la Sainte-Chapelle, fut en 1580 la proie d'un incen- 
die 3 . Ange de Pise a été le premier gardien du couvent de 
Paris, qui, par ses soins et sous l'influence de son esprit, 
devint une école si fameuse qu'elle rivalisa avec l'Université. 
Le Frère Christophe et ses compagnons travaillaient heureu- 
sement à la mission de Guienne , qu'ils commencèrent par le 
couvent de Mirepoix; en 1217, on fondait le couvent de 

• Petrus Rodulphius, p. 282. 

2 Ut ibi maneant tanquam hospites. — D. Bouillart , Hist. de l'abbaye de 
Saint Germain-des-Prez , p. 110 , in-folio. 

3 Dabreuil , Antiquités de Paris , liv. II. — La nouvelle église du cou- 
vent de l'Observance a été bâtie par les soins de Christophe et Jacques-Au- 
guste de Thou. 



252 HISTOIRE 

Villefranche ; dès lors le mouvement fut toujours ascen- 
sionnel , et les Frères Mineurs, après un siècle, instruisaient 
et sanctifiaient presque toutes les villes de notre France. 

Frère Pacifique, que François avait institué ministre 
provincial de la mission de France, après avoir établi et en- 
voyé des religieux en divers endroits du royaume, alla lui- 
même avec quelques compagnons dans le comté de Hainaut 
et en d'autres provinces des Pays-Bas , où , par les libérali- 
tés et sous la protection de Jeanne de Constantinople, il fit 
bâtir beaucoup de maisons. Celles de Lens en Artois, de 
Saint-ïron dans le pays de Liège , de Valenciennes , d'Arras, 
de Gand, de Bruges et d'Oudenarde , furent les premières. 
Ces fondations produisaient de merveilleux fruits de grâce 
et de sainteté. A Thorouth , ville de Flandre , un enfant de 
cinq ans, nommé Achaz, ayant vu, en 1219, l'habit des 
Frères Mineurs , pria ses parens de lui en donner un sem- 
blable. Ses instances et ses larmes les contraignirent de le 
satisfaire. Il fut donc vêtu en Frère Mineur, avec une grosse 
corde, les pieds nus, ne voulant point porter d'argent, pas 
même y toucher, pratiquant autant qu'il lui était possible les 
exercices des religieux. On le voyait faire parmi ses com- 
pagnons l'office de prédicateur , les détourner du mal , les 
exciter au bien par la crainte des peines de l'enfer, et par 
l'espérance de la gloire du ciel. Il leur apprenait à réciter 
l'Oraison dominicale et la Salutation angélique. Il reprenait 
ceux qui faisaient mal en sa présence. Lorsqu'il voyait 
son père boire outre mesure et qu'il l'entendait jurer, il lui 
disait , les larmes aux yeux : « Mon père , notre curé ne 
dit-il pas que ceux qui font de semblables choses ne possé- 
deront point le royaume de Dieu ? » Etant à l'église un jour 
de fête avec sa mère, qui avait un bel habit rouge, il lui 
montra le crucifix comme la condamnation de sa vanité , et 
l'avertit de prendre garde que cette couleur ne la fit tomber 
dans les flammes de l'enfer. Depuis ce jour, sa mère ne porta 
que des habits fort simples. On admirait, à un âge si tendre, 
tant d'ouverture d'esprit , de maturité, de sagesse, de piété : 
il n'y avait personne qui ne prît un singulier plaisir à voir et 






DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 235 

à entendre cet aimable enfant. Dieu le retira de ce monde 
avant qu'il eût sept ans accomplis. Dans sa maladie , il se 
confessa et demanda la communion avec instance. Le curé 
ne put le satisfaire à cause de la défense des conciles. Alors 
il leva les mains au ciel et dit avec une grâce charmante : 
« Mon Seigneur Jésus-Christ, vous savez que tout ce que je 
désire au monde est de vous recevoir. Je vous ai demandé , 
j'ai fait ce que j'ai pu; j'espère avec une ferme confiance 
que vous ne me priverez pas du bonheur de vous posséder f . » 
Il consola ensuite et exhorta ses parens et les autres, qui 
fondaient en larmes autour de lui, et il rendit à Dieu son 
àme toute pure. Après tous ces travaux , le bienheureux 
troubadour impérial, Pacifique, mourut dans l'humble et 
pauvre couvent de Lens 2 . 

En Angleterre, l'ordre se propagea par les soins des 
frères Ange et Albert de Pise, qui y vinrent après s'être ar- 
rêtés quelque temps à Paris. Etant arrivés dans une ferme 
de l'abbaye d'Abingdon, située au milieu d'un bois entre 
Cantorbery et Oxford , ils demandèrent aux religieux l'hos- 
pitalité. La pluie était froide et la faim les pressait. Un jeune 
moine les voyant si maigres , vêtus d'une façon si extraor- 
dinaire, et les entendant parler une langue douce et harmo- 
nieuse, les prit pour des jongleurs et des bouffons, et 
courut annoncer cette bonne fortune aux prieurs et aux au- 
tres dignitaires qui n'avaient rien de mieux à faire qu'à se 
divertir. Les Frères Mineurs furent introduits pour jouer et 
boire en leur présence. Mais ils firent entendre qu'ils étaient 
des religieux professant la vie évangélique 3 . Tout décon- 
certés, ces moines les firent mettre dehors avec des paroles 



Tu nosli, Domine Jesu Coriste, quod meum summum desiderium est le 
habere. Petivi te , feci quod debui ; et spero quod tui presentia non frustra- 
bor. Thomas de Cantiprato, lib. II, de Apibus, cap. xxvm. 

" Hors du chœur, sur un très ancien monument, on lisait : Sub hoc lapide 
recondita servantur ossa sacra beati Pacifici , ordinis Minorum , qui ipse 
primus fuit provincia? Francia; rainisler. — Molanus, Natales sanctorum 
Helgii, 10 julii. 

! Qui cum fuissent introducli ; ut biberent, et ludercnt coram eis , res- 



234 HISTOIRE 

méprisantes. Un des plus jeunes moines eut pitié d'eux; il 
obtint du portier qu'il leur ouvrirait, lorsque le prieur serait 
couché, et les ferait entrer dans une grange. Cela fut ainsi; 
et nos Frères Mineurs étaient couchés sur le foin , quand ce 
jeune moine leur apporta du pain et de la cervoise, se 
recommandant à leurs prières '. Revenu dans sa cellule , il 
s'endormit profondément et eut cette terrible vision. Jésus- 
Christ , assis sur un merveilleux trône , jugeait le monde. 
Dune voix foudroyante il dit : « Qu'on fasse venir les maîtres 
de ce lieu. » On amena tous les moines de l'abbaye. Mais voilà 
qu'un homme pauvre et petit portant l'habit de Frère 
Mineur accourut, s'écriant: « juge très juste ! vengez les 
Frères Mineurs qui ont failli succomber cette nuit par la 
cruauté de ces moines. Ils ont refusé à ceux qui ont tout 
quitté pour votre amour , et qui sont venus ici chercher les 
âmes rachetées par votre sang , le pain et l'hospitalité qu'ils 
n'auraient point refusé aux jongleurs et aux bouffons. » 
Alors le Christ dit au prieur: « De quel Ordre es-tu? De l'Ordre 
de saint Benoît, répondit-il. » Jésus se tournant du côté de 
saint Benoît , dit : « Est-il vraiment de votre Ordre ? » Le saint 
patriarche répondit: « Seigneur, cet homme et ses sembla- 
bles sont les destructeurs de mon Ordre. Car je veux dans la 
règle que la table de l'abbé soit la table des hôtes ; et ceux-ci 
refusent aux hôtes le nécessaire. » Jésus-Christ commanda 
aux exécuteurs de sa justice de pendre le prieur et ses 
moines au grand orme du cloître 2 . Se tournant ensuite vers 
le jeune moine qui avait exercé la miséricorde, il lui de- 
manda à quel Ordre il appartenait. Tout tremblant, et ef- 
frayé du mauvais sort des religieux de saint Benoît, il 
répondit: « Seigneur, je suis de l'ordre de ce pauvre 3 . » 

ponderunt Fratres se non esse joculalores, sed religiosos vitœ apostolica: 
professores. S. Antonin, Chronic, tit. XXIV, cap. vu , S 2. 

1 Introductis igitur fratribus ad dorraiendum super foenum , monachus 
ille panera et cervisiam eis apportavit. S. Antonin. 

2 Tune prœcepit Christus, ut in ulmo, quœ erat in claustro, statim suspen- 
deretur. S. Antonin. 

3 Considerane ille quomodo monachi Benedicti fuerant maie tractati, lotus 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 235 

c Est-il vrai , demanda Jésus-Christ à François ? » car c'était 
lui qui assistait à ce jugement. « Il est à moi , répondit-il , je 
le reçois dès aujourd'hui; i et il embrassa très tendrement 
ce jeune religieux. Aussitôt à son réveil , il court dans 
les cellules des moines , et il les trouve morts étouffés. II re- 
vint en toute hâte à l'abbaye où il raconta cette épouvantable 
histoire. Cependant les frères Ange et Albert de Pise et leurs 
compagnons étaient partis dès le matin; ils arrivèrent à 
Oxford où Henri III les établit avec une magnificence royale 1 ; 
à Cantorbery, ils avaient été reçus par les Frères Prêcheurs 
qui déjà y avaient un couvent 2 . Le jeune moine et l'abbé 
d'Abingdon entrèrent chez les Frères Mineurs, ainsi que 
Rodulph, évêque d'Hereford, et un grand nombre de per- 
sonnages de distinction. On vit ces hommes s'employer avec 
une profonde humilité aux plus vils travaux, et même porter 
les pierres pour la construction des couvens 3 . Le fameux 
docteur Robert Grosse-Tête forma l'école des Frères Mineurs 
d'Oxford d'où sortirent de savans hommes. Mais dès l'o- 
rigine on voit combien l'esprit de saint François et de ses 
enfans était antipathique à l'esprit contentieux des écoles. 
Frère Ange de Pise revenant à Oxford après une longue ab- 
sence, les frères avaient imaginé, afin de célébrer son retour, 
de faire en sa présence un combat scholastique , un de ces 
tournois spirituels, réjouissance obligée de cette époque. 
On disputa sur la valeur et la certitude de cette proposition : 
Dieu est 4 . Rempli d'indignation et de douleur, Ange s'écria : 



tremebuadus, el sibi pavens dixit Domino : Ego sum de ordine hujus pau- 
peris. S. Antonin. 

1 Oxoniam venientes a rege Henrico sunt honorifice recepti. S. An- 
tonin. 

a A Fratribus Praedicatoribos qui jam ibi receperant conventura caritativo 
sunt recepti. S. Antonin. 

3 Et tam humiliter conversati sunt, ut et ipse episcopus et abbas lapides 
portarent pro constructione conventus. S. Antonin. 

4 Fratribus gratulatorie ad ejus adventum scholaslicum cerlamen ineun- 
tibus. . . , de qualitate et certitudine hujus propositions : Deus est. — Wad- 
ding, 1220. 



256 HISTOIRE 

« Malheur à moi ! voilà que les simples , les pauvres igno- 
rons croient fermement en Dieu et l'aiment d'un grand 
amour; tandis que nos frères les savans , qui voient chaque 
jour les miracles de sa bonté et de sa puissance , posent en 
question : Dieu est-il? » Et il renvoya tous les livres '. Le 
couvent de Londres fut bâti en 1226. En Irlande , les Frères 
Mineurs étaient établis en 1230. 

Au chapitre général de 1221, François était assis aux 
pieds d'Elie, et comme ses maladies l'empêchaient de se 
faire entendre , ce fut par l'organe de son vicaire qu'il pro- 
posa tout ce qu'il voulait communiquer à l'assemblée- Il le 
lira par sa tunique, et lui dit tout bas le dessein qu'il avait 
d'envoyer de nouveau des frères en Allemagne. La première 
mission avait été malheureuse; les frères avec leur pauvre 
habit et leur langage étrange furent pris pour des héréti- 
ques , accablés de coups , de mauvais traitemens , et enfin 
chassés 2 . Il en avait été de même en Hongrie, où les bergers 
lancèrent leurs chiens sur les pauvres frères , et les pour- 
suivirent à coups de pierres et de houlettes 3 . Elie déclara 
publiquement les choses en ces termes : « Mes frères , voici 
ce que dit le frère ( François était ainsi nommé par excel- 
lence): il y a un pays, c'est l'Allemagne, dont les habitans 
sont chrétiens et remplis de dévotion. Ce sont eux que nous 
voyons passer dans notre pays sous l'ardeur du soleil , avec 
de longs bâtons et de larges bottes ; ils vont ainsi chantant 
les louanges de Dieu et des saints , visiter les lieux de 
pèlerinages. Déjà j'ai envoyé chez eux de nos frères , qui 
en sont revenus après avoir été maltraités. C'est pour- 
quoi je n'oblige personne à y aller; mais si quelqu'un est 
assez animé du zèle de la gloire de Dieu et du salut des 
âmes, pour entreprendre ce voyage, je lui promets le 
même mérite d'obéissance , et encore plus grand que s'il 



» Heu me ! siraplices et illiterati ad Deum rapiuntur ; et isti Htterati Deum 
esse ponunt in questione. Et ob hoc illud sludium revocavil, S. Antonin. 
■ Wadding, 1216, ix. 
3 Ib., 1219. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 237 

allait outre mer ! . » Quatre-vingt-dix frères vinrent se jeter 
aux pieds de François, demandant cette grâce; ils espé- 
raient le martyre. Gesarius, prêtre de Spire, que les sermons 
du frère Elie avaient attiré dans l'Ordre depuis quelque temps, 
et qui était lui-même un prédicateur célèbre , fut établi chef 
de la mission et ministre provincial d'Allemagne. Cesarius 
fit un choix entre ceux qui s'étaient offerts. S'approchant 
d'un pieux frère nommé Jordano , il eut une soudaine inspi- 
ration de l'emmener : « Jordano , dit-il , vous viendrez aussi 
avec nous. » « Moi , répondit Jordano , je ne suis point des 
vôtres; si je me suis levé, ce n'est pas pour partir, c'est 
pour embrasser ceux qui vont en Allemagne souffrir le mar- 
tyre. » Or il avait une si grande frayeur que les Allemands 
par leur cruauté, et les hérétiques de Lombardie par leurs 
artifices ne lui fissent perdre la foi , qu'il demandait tous 
les jours à Dieu dans ses prières la grâce d'être préservé 
des uns et des autres. Cesarius continuant à le presser pour 
le voyage, et lui ne voulant point y consentir , on alla au 
vicaire-général , qui dit à Jordano : Mon frère , je vous 
commande par la sainte obéissance de vous déterminer 
absolument pour aller en Allemagne , ou n'y aller point. Ce 
commandement mit sa conscience dans un grand embarras. 
D'une part, s'il n'allait pas en Allemagne il craignait le re- 
proche d'avoir suivi sa propre volonté, et de perdre une 
belle couronne; de l'autre, il était torturé par la peur des 
Allemands. Il consulta un frère qui avait beaucoup souffert 
dans la première mission en Hongrie. « Allez trouver le frère 
Elie , lui répondit-il , et témoignez-lui que vous ne voulez 
ni partir pour l'Allemagne, ni rester ici, mais que vous 
ferez tout ce qu'il ordonnera. Jordano suivit ce con- 
seil. Élie lui commanda d'aller avec le frère Cesarius. Il 

■ Est quœdam regio Teutonica , in qua sunt homines Chiistiani , et devoti 
qui , ut scitis , ssepe terrain nostrana cura longis baculis et largis ocreis sub 
rapidissimo sole sudoribus aestuantes , pertranseunt , ac limina sanctorum 
visilant, laudes Deo et sanctis ejus decantando. Wadding , t. n, p. 5. — 
Cette description est frappante pour quiconque a rencontré des pèlerins 
allemands. 



238 HISTOIRE 

obéit '. Cesarius choisit vingt-sept frères dévoués, douze 
clercs , et quinze laïques parmi lesquels il y avait des Alle- 
mands et des Hongrois. Ils partirent partagés en plusieurs 
petites troupes , et avant la fête de,saint Michel ils arrivè- 
rent tous successivement à Trente , où pendant quinze jours 
ils reçurent de l'évêque la plus généreuse hospitalité. Le 
jour de la fête , Cesarius prêcha au clergé , et frère Ber- 
nabeo au peuple. Un homme, nommé Pèlerin , fut si touché 
du discours de Bernabeo , qu'il fit habiller de neuf tous les 
frères , vendit son bien, en distribua le prix aux pauvres et 
revêtit l'habit des Mineurs. Cesarius laissa quelques uns des 
siens à Trente, les exhortant à la pratique de la patience et 
de l'humilité , et il continua sa mission avec les autres. 
L'évêque de Trente qu'ils trouvèrent à Botzen , les retint en- 
core quelques jours, et leur donna la permission de prêcher 
dans tout son diocèse. Pendant leur route , ils se mettaient 
bien plus en peine du spirituel que du temporel. Aussi , ils 
souffrirent beaucoup ; ceux qu'ils avaient chargés du soin de 
leur vie, ne savaient pas mendier, et le peuple était peu 
généreux à leur égard 2 . L'évêque de Brixen les reçut fort 
charitablement. Mais dans les montagnes du Tyrol, qui alors 
étaient encore plus sauvages qu'aujourd'hui , leurs souf- 
frances devinrent extrêmes. Après de longues journées de 
marches pénibles , ils étaient réduits à vivre de fruits sau- 
vages; encore se firent-ils un scrupule d'en manger un ven- 
dredi malin , parce que c'était un jour de jeûne selon la 
règle. Et pourtant ils avaient couché en plein air sur les 
bords d'un petit ruisseau , sans avoir presque rien mangé 3 . 
A Mittenwald , ils obtinrent à grand peine quelques pauvres 
morceaux de pain : Dieu les soutenait. Us arrivèrent à 
Augsbourg , où l'évêque les embrassa tous et leur donna 
des marques de singulière bienveillance. Son neveu leur céda 



• Wadding. 

a Et fratres mendicare nescirent. Wadding, t. II, p. 5. 
3 Peregerant eo die septem milliaria germanica, cumque de prœtereuntis 
rivuli aquis hausissent , quieti se dederunt. Wadding, t. H,p, 3. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 239 

sa maison qui devint un couvent. En 4221 , le seizième jour 
d'octobre, fête de saint Gali, Cesarius tint à Augsbourg le 
premier chapitre de l'Ordre en Allemagne avec environ 
trente de ses frères qu'il distribua en diverses provinces de 
ce vaste pays. Quelques uns allèrent à Mayence, à Worms, 
à Spire, à Cologne; ils y bâtirent des couvens, et firent 
beaucoup de fruit pour le salut des âmes. Jordano, que nous 
avons vu si timide et que Dieu avait fortifié d'un zèle im- 
mense, fut envoyé avec deux compagnons à Saitzbourg, où 
il fit grand bien sous la protection de l'archevêque. Trois 
autres allèrent s'établir à Ratisbonne. Cesarius presque tou- 
jours les suivait, les animant d'exemple et de parole. Étant 
à Wurtzbourg, il donna l'habit des Mineurs à un jeune 
homme de distinction nommé Hartmod, et le nomma André 
à cause de la fête de ce saint apôtre , qui se célébrait ce 
jour-là. Frère André, après avoir reçu les saints ordres, de- 
vint un grand prédicateur et fut le premier Custode de 
Saxe. 

Mais les Frères Mineurs trouvèrent surtout une profonde 
sympathie et de sincères encouragemens auprès de la jeune 
duchesse de Thuringe , la pieuse Elisabeth. Elle leur donna 
tout l'appui qui était en son pouvoir; elle fonda aussitôt un cou- 
vent àEisenach,et choisit pour confesseur le frère Rodinger, 
l'un des premiers Allemands qui eussent embrassé la règle 
séraphique ; religieux distingué par son zèle, et qui lui con- 
serva pendant toute sa vie un grand attachement. Par suite 
de ces relations nouvelles, tout ce qu'elle entendait raconter 
sur François lui-même enflamma son jeune cœur d'une ar- 
dente affection pour lui , et une sorte d'entraînement irré- 
sistible l'excitait à marcher sur les traces de ce modèle su- 
prême de toutes les vertus '. François eut une grande joie 
et une grande admiration en apprenant ces choses. 11 pre- 
nait plaisir à entretenir le cardinal Ugolini de l'austère et 

1 Ipsa sancta cujasdam sincerissiooœ dilectionis continua teneriludine 
trabebatur ad ipsura pauperem patrcm Franciscum. Wadding , t. 11 , 
p. 139. 



240 HISTOIRE 

fervente piété d'Elisabeth et de son amour pour la pau- 
vreté '. Un jour, le cardinal recommanda au saint de faire 
passer à la duchesse un gage de son affection et de son sou- 
venir ; et en même temps il lui enleva des épaules le pauvre 
vieux manteau dont il était couvert, en lui enjoignant de 
l'envoyer de suite à sa fille d'Allemagne, comme un tribut 
dû à l'humilité et à la pauvreté volontaire dont elle faisait 
profession , et en même temps comme un témoignage de re- 
connaissance pour les services que déjà elle avait rendus à 
l'Ordre 2 . Et Elisabeth reçut avec bonheur cette glorieuse 
bannière de la pauvreté 5 . 

En 1222 , les Frères Mineurs et les Frères Prêcheurs péné- 
trèrent ensemble dans le royaume de Suède et dans les autres 
pays du Nord. Un des premiers qui embrassèrent l'institut 
des Mineurs fut Laurent-Octave, homme très illustre. Le 
pauvre habit qu'il portait, et qu'il honorait par la pratique 
de toutes les vertus, particulièrement par l'amour des souf- 
frances, ne le rendait pas moins vénérable que son éloquence 
et sa doctrine ; il contribua beaucoup à l'affermissement du 
Christianisme dans ces contrées barbares 4 . Élu archevêque 
d'Upsal en 1245, il obéit à l'ordre formel d'Innocent IV; 
mais dans cette dignité il ne cessa point de vivre en vrai 
Frère Mineur. Il gouverna la Suède dans l'interrègne qui 
suivit la mort du roi Éric-Bald, et travailla à faire régner 
chrétiennement son successeur. Lorsque vint son dernier 
moment , il voulut reposer dans le couvent des Frères Mi- 
neurs (1267). Sa mémoire serait bénie du peuple suédois si 
l'hérésie n'avait pas arraché en lui jusqu'au dernier vestige 
de foi et tout véritable sentiment de grandeur nationale. 

En 1219, Benoît d'Arezzo s'embarqua avec ses compa- 

1 De ipsius famutae Dei Elisabeth» sanclitale tain famosa , paupertate 
tam strida, el Immilliate tam profonda familiariter conferebat. Wadding, 
1226. 

2 Voir le chapitre x de la délicieuse Histoire de sainte Elisabeth de Hon- 
grie, par le comte de Montalembert. 

3 Velut felicissimum paupertatis vexillum. Wadding, 1226. 

4 Hist. Upsal. , lib. II , sub fine. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. ni 

gnons pour ailer en Grèce. Là ils servirent le Christianisme 
par la sainteté de leur vie , les miracles et la prédication ; en 
peu de temps, les Frères Mineurs y eurent un grand nombre 
de maisons , et formèrent la province de Romanie. Électe , 
qui reçut plus tard la couronne du martyre , et le frère Egi- 
dius, furent les premiers apôtres franciscains de l'Afrique. 
Nous avons vu les heureux résultats de la mission de Fran_ 
çois en Orient, terre fertile, car elle était fécondée par 
le sang des martyrs. Après des siècles , lorsque Christophe 
Colomb aura doublé le monde , les Frères Mineurs aussi re- 
doubleront de zèle; ils iront civiliser ces peuples nouveaux, 
et sur les bords de ces grands fleuves sans nom , le vieux 
tronc franciscain retrouvant toute sa vigueur primitive , pro- 
duira saint François Solano. 

La propagation de l'Ordre de saint François continua à 
suivre cette merveilleuse marche ascensionnelle, et voilà 
qu'ils remplissent la chrétienté : on trouva partout les Frères 
Mineurs au service de l'Église de Jésus-Christ. Aussi un grand 
pape leur rend ce solennel témoignage : « Comme une troupe 
choisie de chevaliers, ils parcourent l'armée chrétienne; ils 
défendent toutes les parties de la cité de Dieu; ils dé- 
truisent les embûches et brisent le choc des ennemis; tou- 
jours armés, toujours dans le travail, ils préparent le repos 
du monde f . » 

bienheureux François d'Assise , le Seigneur a véritable- 
ment imprimé son alliance dans votre chair; il vous a donné 
la gloire en votre race; il a multiplié voire postérité comme 
la poussière de la terre; il a élevé votre famille comme les 
étoiles, et il a étendu votre héritage d'une mer à l'autre, 
depuis le fleuve jusqu'aux extrémités du monde 2 ! 

Celte rapide et merveilleuse propagation de l'Ordre des 
Pauvres de Jésus-Christ ne peut s'expliquer rationnellement 

• Pii II Epist. 412. 

» In carne ejus stare feoit testamcnlum. . ., dédit illi gloriam in gente sua, 
crescere illum quasi terree cumulum. Et ut steilas exaltare semen ejus, et 
heredilare illos a mari usque ad maro, et a llumine usque ad terniinos terr». 
Ecclesiestic, cap. xmv, 21. 

16 



242 HISTOIRE 

que par le vague besoin de changement, la soif ardente d'un 
avenir meilleur, le profond découragement qui s'était em- 
paré de la société entière; car il est des époques tristes pour 
l'espèce humaine déjà si malheureuse par sa nature. Des 
siècles ont passé derrière nous, durant lesquels la protection 
divine semblait s'être retirée des peuples. Ils s'agitaient alors 
dans les crises de la douleur et de l'effroi , pour retomber 
dans l'abattement du désespoir ou s'endormir dans un hon- 
teux sommeil de l'intelligence. Toutes les âmes qui cher- 
chaient à s'élever au-dessus de la terre et de ses vils intérêts 
par des élans sublimes de foi et d'amour aimèrent les pau- 
vres Mineurs. Cette noble génération les reconnut pour ses 
enfans , pour ses frères ; elle les abrita de sa tendresse ; elle 
les réchauffa sur son sein ; elle partagea avec eux le pain de 
chaque jour. Mais à fond de cale de l'humanité s'agitaient 
les passions viles et toujours égoïstes ; elles ne comprirent pas 
le dévouement ; elles maudirent les bénédictions et eurent de 
la haine pour la charité. Alors l'Église se leva de son trône 
éternel , et elle fit à la face du monde l'apologie des Pauvres 
(apologia Pauperum). Cette lutte entre l'esprit de sacrifice 
et l'égoïsme , entre la pauvreté et l'or; cette controverse 
entre la science orgueilleuse et la science selon l'esprit de 
Dieu , entre le dur et prosaïque Guillaume de Saint-Amour 
et saint Bonaventure, ie docteur séraphique, est assez im- 
portante dans l'histoire de l'esprit humain pour que nous 
nous arrêtions un instant à en esquisser les traits principaux. 
Elle est d'ailleurs toujours vivante; on en retrouve partout 
dans le monde les impérissables élémens. 

Pourquoi, au milieu d'un si grand nombre d'ordres mo- 
nastiques , saint François est-il venu établir une règle nou- 
velle, comme si les autres n'étaient pas suffisantes? — Dans son 
ardent amour pour Dieu , il fut enflammé d'un triple désir : 
être parfait imitateur de Jésus-Christ, s'unir à Dieu dans une 
contemplation continuelle, gagner au ciel un grand nombre 
d'âmes : c'est pour réaliser ce désir qu'il a établi un Ordre 
où la vie contemplative est unie à la vie active, car l'exercice 
fidèle des bonnes œuvres pacifie la conscience, et l'enivrant, 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 245 

la tient élevée aux choses d'en haut. Ainsi saint François 
n'a pas voulu que ses religieux fussent obligés au soin des 
âmes par la nécessité du devoir, mais par l'affection d'une 
charité libre \ Les Frères Mineurs ne possèdent rien sur la 
terre pour onze raisons principales : 1° afin que nous puis- 
sions plus parfaitement suivre les vestiges de Jésus-Christ; 
2° pour éviter les liens de l'avarice; 3° pour conserver la 
charité : les propriétés étant la source des procès, des divi- 
sions; 4° pour mériter le bonheur d'entendre au jour du ju- 
gement ces divines paroles : Bienheureux les pauvres; 5° pour 
avoir l'âme plus libre et plus légère dans les exercices spiri- 
rîtuels ; 6° afin de pouvoir plus entièrement nous livrer à la 
prédication; 7° pour annoncer à tous et sans crainte la pa- 
role de Dieu ; 8° pour que les peuples apprennent par là 
à se confier p!us vivement en Dieu; 9° afin qu'en sortant 
pour demander l'aumône nous ayons souvent l'occasion d'é- 
difier le prochain; 40 pour que ceux qui nous élargissent les 
biens temporels nous demandent aussi avec plus de foi les 
biens spirituels; 11° afin d'être avertis de ne jamais donner 
de scandale, puisque nous avons besoin de la providence 
quotidienne des autres 2 . Les Frères Mineurs habitent dans 
les villes pour édifier les peuples et être à portée de recevoir 
d'eux la nourriture et la défense 3 . Ils ne travaillent pas des 
mains , parce qu'il ne leur resterait plus de temps pour le 
ministère ecclésiastique. Lorsqu'on viendrait appeler un re- 
ligieux pour prêcher ou pour confesser , il serait obligé de 
répondre : Je n'ai pas encore achevé le travail qui doit me 
faire vivre aujourd'hui 4 . D'ailleurs, il n'y a pas un Frère oi- 



1 Noluit sanctus Franciscus esse fratres suos astrictos ad curam anima- 
rum ex debito necessitatis , sed ex liber» caritatis affectu. Quaestio i. — 
Determinaliones quaeslionum circa Regulam S. Francisci. S. Bonaventura} 
Opera, loin. VII, in-folio. C'est dans cet ouvrage que la controverse est le 
mieux présentée. 

* Quaest. iv. 
3 Quaest. v. 

* Opus meum quo victui meo hodie descrvire dcbeo , nondum cxplevL 
QurssI. xi . 



2M HISTOIRE 

sii', et tous travaillent à étudier et à enseigner les peuples , 
à faire l'office divin et à chercher la nourriture; et si un 
Frère est mauvais, nous le gardons dans l'espérance qu'il se 
corrigera. Est-ce qu'on jette à ia mer le malade du vaisseau 
tant qu'il y a espoir de guérison? Ne faut-il pas éviter le 
scandale? Dans le couvent, son péché n'est connu que des 
seuls religieux ; dans le monde , il serait connu de tous les 
passans. Notre Seigneur Jésus-Christ connaissait bien Judas, 
et pourtant il ne l'a pas chassé de sa compagnie '. En géné- 
ral, les gens du monde jugent fort mal les religieux , d'abord 
parce qu'ils en ont une idée fausse, ensuite parce qu'ils leur 
prêtent toujours, dans toutes leurs actions, les intentions 
qu'ils ont eux-mêmes en faisant les mêmes actions a . On nous 
demande pourquoi nous honorons pins les riches que les 
pauvres. Nous répondons : Devant Dieu , tous les hommes 
sont égaux; il les a tous créés pour le salut éternel. Ainsi 
nous devons également les aimer, également travailler à leur 
bonheur. Si le pauvre est meilleur que le riche, nous devons 
l'aimer davantage. Néanmoins, nous devons honorer le ri- 
che pour quatre raisons : 1° Dieu a fait le riche puissant en 
ce monde; dans la gloire temporelle il l'a préféré au pauvre : 
ainsi nous devons nous conformer à cet ordre de Dieu , qui 
en cela les honore ; 2° si nous ne les honorions pas , ils se- 
raient pires; ils troubleraient nous et les pauvres : nous 
sommes donc tenus en conscience à les amener à un état 
meilleur; 3° la conversion d'un riche est de beaucoup plus 
grand profit que celle de plusieurs pauvres. Le salut du 
pauvre ne sert qu'à lui ; mais l'amendement du riche est pro- 
fitable à plusieurs , tant pour l'édification qu'il donne aux 
autres par son bon exemple , les provoquant au bien et à la 
vertu , que pour tous les biens qui se font par les mains 
du riche ; la conversion du seul Constantin a plus servi 
PEglise que celle de plusieurs autres hommes ; 4° nousrece- 



' Quaest. xvu. 

» Cum aident nos aliquando faccre , sestimant quod tali animo facimus ni 
ipsi. Queest. xxi. 



DE SAINT FRANCOIS D'ASSISE. 245 

vons des riches de plus grands secours et de plus grandes 
uumônes corporelles ; il est raisonnable que nous soyons à 
leur égard plus disposés, plus prompts à leur élargir les biens 
spirituels. C'est une dette. Etant pris dans les filets du monde, 
attachés par des liens innombrables, ils ont besoin de plus di- 
ligens , de plus fréquens secours '. On demande pourquoi les 
prêtres séculiers n'aiment pas les Frères Mineurs. Rien ne 
doit moins étonner. Ils craignent que nous les reprenions vi- 
goureusement de leurs vices , de leurs excès , dont nous 
avons une pleine connaissance , voyant qu'ils ne sont pas tels 
qu'ils doivent être. Ils craignent que !e monde, en les compa- 
rant aux religieux , ne les trouve inférieurs dans leur vie et 
dans leur doctrine , et ne les méprise 2 . Ils craignent , par- 
dessus tout, que nous ne leur enlevions une aumône, un gain 
temporel qu'ils préfèrent à tout bien spirituel 3 . Et c'est 
aussi pour toutes ces raisons que les bons prêtres nous 
aiment et nous favorisent; nous sommes pour eux des en- 
fans et des compagnons dans l'administration de l'Église, 
nous partageons leur zèle et leur sollicitude des âmes; et 
nous sommes les coopérateurs de leur propre salut \ 

Mais c'est bien plutôt par la pratique de toutes les 
vertus, de tous les dévouemens, que par une contro- 
verse pleine de noblesse et de dignité , que les Frères 
Mineurs ont vaincu le monde. C'est la destinée des grandes 
choses de vivre pratiquement , de marcher toujours sans 
se perdre dans les stériles préoccupations de la métaphy- 
sique, sans s'arrêter à chaque pas pour se demander 
avec un orgueil insolent et timide : Pourquoi marches-tu? 
Suivons un instant cette marche providentielle des Frères 
Mineurs. Dès les commencemens on put remarquer dans 



1 QuaDsl. xxiii. 

a Et ipsi comparati nobis appareant in vita vel in scîentia viliores , vel 
eliam indoctiores in doclrina. S. Bonaventura , quaest. xxvn. 

3 El liœc videtur potior esse causa pluribus , qui nos odiuut, scilicet si 
plus inhiant lucris pecuniarum à suis subditis , quam fiuctui animarum. 
S. Bonaventura , quïest . xxvn . 

4 Qusest. xxvii. 



246 HISTOIRE 

l'Ordre deux tendances bien distinctes. Les uns, dans 
toute la ferveur de leur sacrifice, voulaient pratiquer la 
pauvreté absolue ; les autres moins fervens , mais peut-être 
plus judicieux, comprirent que cet état de pauvreté ne 
pouvait pas durer toujours ; que les liens nécessaires qui at- 
tachent l'homme à la vie ne pouvaient être entièrement 
brisés sur la terre ; que cet enthousiasme sublime ne vivrait 
pas long- temps dans notre faible nature : et certes l'histoire 
est là pour prouver qu'ils ont eu raison. Les imitateurs par- 
faits de la vie de saint François, les parfaits observateurs de 
la règle (et qu'on entende ici le mot parfait dans son accep- 
tion la plus stricte, la plus exacte), ont toujours été et 
sont encore d'honorables et saintes exceptions. Et la règle 
mal ou trop rigoureusement interprétée devenait imprati- 
cable dans d'autres pays que l'Italie , sous un autre ciel que 
le ciel méridional. 

Les vues et l'administration de frère Élie me paraissent 
étrangement dénaturées par la pieuse partialité des chro- 
niqueurs franciscains. Il faudrait rechercher dans les écri- 
vains tout-à-fait désintéressés et en dehors de ces que- 
relles monastiques le vrai côté de l'histoire. Nous jugeons 
les hommes et les événemens du point de vue catholique; 
ainsi nous sommes trop élevés pour descendre dans les 
petites passions humaines et en tenir un compte détaillé. 
Nous commençons à condamner dans la conduite person- 
nelle de frère Elie tout ce que les Souverains Pontifes et 
l'Eglise y ont condamné; nous croyons même qu'au trei- 
zième siècle ses iendances eussent pu arrêter un essor 
généreux et utile. Mais tout en faisant une large part 
aux circonstances et aux fautes de frère Elie, nous ne 
pouvons nous empêcher de reconnaître qu'il était à tout 
prendre un des hommes les plus remarquables du treizième 
siècle; et que c'est lui qui, humainement parlant, a or- 
ganisé les Frères Mineurs. Exposons tout simplement sa 
vie; nous laisserons au lecteur à appliquer le blâme et la 
louange. 

Elie était né à Cartone; d'abord simple frère, il fut fait, à 



DE SAINT FRANÇOIS D 1 ASSISE. 247 

eause de son mérite, ministre provincial de la Toscane 
Lorsque François écrivit sa règle , Elie, Jean de Strachia , 
ministre provincial de Bologne, et plusieurs autres sup- 
plièrent le cardinal Ugolini de lui faire à ce sujet quelques 
observations. François prit respectueusement le cardinal par 
ia main, le mena aux frères assemblés en chapitre, et leur 
dit: « Mes frères, mes frères, Dieu m'a appelé par la voix 
de la simplicité et de l'humilité , afin que je suive la folie de 
la Croix : c'est à sa gloire , à ma confusion et pour assurer 
vos consciences que je vais vous déclarer ce qu'il m'a dit : 
François , je veux que tu sois dans le monde un nouveau 
petit insensé , qui prêches par tes actions et par tes discours 
la folie de la Croix ; que toi et tes frères ne suivent que moi , 
que je sois leur seule forme de vie. » Et il se retira. Alors 
le Cardinal-protecteur admirant la sainteté, la simplicité de 
cet homme, dit aux frères: « Vous avez vu, ô mes bien 
chers, comment le Saint-Esprit a parlé par la bouche de cet 
homme apostolique ; sa parole est sortie comme une épée à 
deux tranchans, qui a pénétré jusqu'au fond du cœur; ne 
contristez pas l'Esprit de Dieu, ne soyez point ingrats des 
biens qu'il vous fait, il est véritablement en ce pauvre, et 
vous découvre par lui les merveilles de sa puissance. » Le 
frère Élie et les autres provinciaux furent touchés de ce dis- 
cours et obéirent à la sainte volonté de François. Lorsque 
François part pour sa mission de Syrie, c'est à Élie qu'il 
confie le gouvernement de l'Ordre '. Celui-ci modifia quelques 
unes des observances , qui paraissaient trop difficiles à gar- 
der, ainsi que des usages trop en dehors des mœurs et des 
habitudes du siècle ; il fit en même temps des réglemens très 
utiles pour l'administration des provinces 2 . Au chapitre 
général de 1220, François étant de retour en Italie , ôta aux 
frères Élie et Jean de Strachia toutes leurs charges dans l'Or- 
dre, afin de satisfaire à quelques réclamations. Ils se soumirent 
avec une profonde humilité. Pierre de Catane, après un an 



' Wadding. 



Bollami., iY oct.,p. 330 , «31. 



248 HISTOIRE 

de vicariat-général , reconnut que ce fardeau était trop pe- 
sant pour son caractère doux et sans énergie, il remit 
en plein chapitre ses pouvoirs , et frère É!ie fut de nouveau 
établi pour le gouvernement de tout l'Ordre. Dans cette cir- 
constance François agit d'après une révélation particulière 
de Dieu ' , et on trouve dans ses œuvres une pieuse lettre 
d'obédience donnée à Élie 2 . Nous verrons les soins affec- 
tueux prodigués avec un dévouement infatigable par frère 
Élie à François malade et mourant , et les grands travaux 
d'art exécutés à Assise par cet homme illustre. Comme sa vie 
n'a point encore été considérée sons ce rapport , nous aime- 
rons à nous arrêter sur ce sujet d'une façon toute spéciale 5 . 
Après la mort du saint fondateur, le chapitre s'assembla à 
Rome en 1227, sous la présidence du cardinal Ugolini, pape 
sous le nom de Grégoire IX , pour élire un ministre général. 
La majorité des frères porta Élie, donnant pour principale 
raison qu'ayant été choisi par le bienheureux François, 
il devait gouverner l'Ordre *. Elie s'excusa publiquement : 
« Mes bien chers frères, dit-il, ne m'imposez point cette 
charge, car il m'est impossible de suivre la vie commune , je 
ne puis pas marcher à cause de mes infirmités. » A ces mots 
plusieurs s'écrièrent : « Mangez de l'or , s'il le faut, et ayez 
un cheval, pourvu que vous gouverniez l'Ordre & . » D'autres 
à la vérité auraient voulu le frère Jean Parent pour ministre 
général. Mais Grégoire IX voyant que la plus grande partie 
du chapitre était pour frère Elie , confirma son élection. 
En conséquence Elie prit le gouvernement. Il envoya des 
visiteurs dans toutes les provinces pour s'assurer de l'état de 
la tête et des membres; il révoqua impitoyablement de 
leurs charges un grand nombre de ministres provinciaux et 



' CLalippe, liv. III. 

* S. Francisci opuscula , p. S. 

s Voir notre chap. xvi. 

4 Quem beatus Franciscus anle usorlem elegerat , esse gubernatorcm or- 
ciaia. S. Antonin, lit. XXIV, cap. ix , § 1. 

5 Clamarunt quod auruni comederet , si expediret, et equurn haberet, 
duramodo ordinem gubernaret. S. Antonin 



DE SA1JNT FRANÇOIS D'ASSISE. 249 

de gardiens. Il surveillait et prévoyait ù tout \ Sous une ad- 
ministration si ferme et si zélée les études devinrent flo- 
rissantes , et un très grand nombre d'hommes savans et de 
théologiens habiles entrèrent dans l'Ordre a . Et aussi beau- 
coup se sanctifiaient; après leur mort il se faisait des 
miracles à leur tombeau 5 . Dans le chapitre général de 1230, 
Grégoire IX, sur les plaintes de saint Antoine de Padoue et 
d'Adam de Marisco, déposa frère Elie. On lui reprochait 
deux grands crimes: contre la prescription formelle de la 
règle qui défend de recevoir de l'argent, ou par soi-même 
ou par des personnes interposées , il avait reçu et fait 
recueillir des aumônes considérables pour la construction de 
la basilique d'Assise ; dans ses voyages il se servait d'un 
grand cheval, et se faisait accompagner par deux serviteurs 4 . 
Voilà tout l'acte d'accusation ; aussi Grégoire qui connaissait 
l'intelligence élevée et les vues sages d'Élie, confirma avec 
plaisir sa nouvelle promotion à la dignité de ministre-géné- 
ral au chapitre de 1236. Le parti qui lui était opposé saisit 
dans sa conduite tout ce qu'on pouvait interpréter à son 
désavantage; et il ne faut pas croire que lui, ou ceux aux- 
quels il abandonnait une portion de son autorité, étaient irré- 
prochables. Les deux partis avec leurs tendances diverses 
se portaient réciproquement à d'énormes excès. L'historien 
qui donnerait à cette époque une teinte doucereuse , et aux 
hommes une mansuétude inaltérable, serait dans une étrange 
erreur. Les mœurs naturelles étaient au treizième siècle 
encore empreintes d'une barbarie rude et souvent cruelle : 



1 Hic missis visitaloribus fecit sub aretiludine magna provincia? 
esilari tain in capilibus quara in membris... Passim inslituebat et desìi- 
luebat piovinciales ministros el custodes. Et de aliis providebal, S. An- 
tonio. 

a Sub islo generali Fratre Helia, lam multi dodi viri ingressi sunt oidi 
nem Minorum. S. Antonin. 

3 Multi Fralres claruere miraculis ex magua eorum vitœsanclitale. S. An- 
tonin. 

4 Multas cnim eleemosynas prò ilia ecclesia conslruenda procura vit . . 
Et cœpit habere equum mngnum et domicellos. S. Antonin 



450 HISTOIRE 

et un des plus grands bienfaits , je dirai plus , un des plus 
grands miracles du Christianisme est d'avoir mis de la dou- 
ceur dans les relations sociales. Je me suis toujours repré- 
senté une âme profondement chrétienne du moyen âgecomme 
ces arbres déjà forts que l'on plie avec beaucoup de peine; si 
le lien se brise , l'arbre retourne à son premier état avec une 
force , une violence que rien ne peut arrêter. Au milieu 
de nos sociétés actuelles qui sont plus vieilles de cinq siècles 
il est rare de trouver dans les âmes cette énergie primitive 
et un peu sauvage; mais dans une longue et sainte exis- 
tence, la partie humaine ne prévaut-elle jamais sur la partie 
ùivine? Eh ! mon Dieu , demandez à tous ceux qui vous en- 
tourent. Or donc voici ce qui arriva. Un bien saint homme , 
d'une simplicité peut-être trop présomptueuse, crut qu'il 
devait réformer l'Ordre. Vivre parfaitement dans la règle, 
c'était un droit de chaque religieux et même un devoir ; 
mais vouloir se séparer , faire bande à part , se poser publi- 
quement comme plus parfait , c'est un abus dans une con- 
grégation , et il est du devoir des supérieurs de réprimer ces 
tendances dangereuses pour la vie une et forte de l'Ordre. 
Du reste, les Frères Mineurs étant encore dans toute la 
dévotion primitive n'avaient certes pas besoin de réforme , 
tl fallait au contraire modérer la ferveur indiscrète. C'est ce 
que frère Elie voulut faire en dispersant une association qui 
s'était formée sous la direction du frère Cesarius de Spire, 
très saint religieux, mais dont les actions n'étaient pas alors 
inspirées par la prudence. Elie prit les ordres de Gré- 
goire IX, qui lui donna à cet effet de très grands pouvoirs. 
11 dispersa les Césarins dans divers couvens , et comme Ce- 
sarius se montra opiniâtre, il le fit enfermer dans une pri- 
son. Un jour que le gardien de la prison était sorti, laissant 
les portes ouvertes, Cesarius qui souffrait avec une ad- 
mirable patience sortit dans une petite cour, afin de se 
réchauffer aux rayons du soleil. Lorsque le Frère chargé de 
la prison revint et qu'il aperçut Cesarius , il crut qu'il vou- 
lait prendre la fuite. Il se précipite et lui décharge sur la tête 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 251 

un coup de bâton si violent que Cesarius expira sur l'heure '. 
En 1239 , Elie lut déposé une seconde fois. Alors cet 
homme énergique ne put rester sans agir. Frédéric II le 
connaissant pour un des hommes les plus sages du monde et 
aussi des plus habiles, l'attira dans son parti 2 . Elie entrevit 
dans cette nouvelle position le moyen de servir l'Église , en 
ménageant un réconciliation entre le pape et l'empereur. 
Mais la malveillance ou d'autres causes firent que ses lettres 
ne furent point remises à Grégoire IX, qui mourut peu de 
temps après. Elie ne se découragea pas, et en 1244, après 
la mort de frère Haymon, il vint avec la permission d'Inno- 
cent IV au chapitre général. Le but avoué de ce voyage était 
la pacification des partis. Il devait présenter au pape des 
conditions de paix fort avantageuses; mais ses partisans 
ayant fait de grands efforts pour l'élire ministre-général une 
troisième fois , le parti opposé redoubla de zèle et ne trouva 
d'autre moyen de triomphe que de présenter, au pape, Élie 
comme un ambitieux, un fauteur du crime de Frédéric et 
un ennemi déclaré de l'Église. Innocent l'excommunia et lui 
ôta tout privilège clérical \ Ainsi humilié, Élie n'eut d'autre 
refuge que la protection de l'empereur, qui l'employa à plu- 
sieurs négociations importantes. Il fut chargé de faire un 
traité de paix et d'alliance entre Frédéric et l'empereur de 
Constantinople \ Au milieu de toutes les graves préoccupa- 
tions de la politique et de la diplomatie, Élie n'avait rien 
perdu de son amour pour les arts. Il saisit avec empresse- 
ment l'occasion d'aller visiter la seconde capitale du monde, 
où les empereurs chrétiens avaient amassé les trésors artis- 
tiques de l'Orient. Il en rapporta une croix merveilleuse , 

1 Dominic. de Gubernalis, orbis Seraphicus, t. I, lib. V, cap. iv. 
■ Fra Elia, il quale era riputato uno de' savi huomini del mondo, richiesto 
dal detto rè Federico. Fioretti, cap. xxxvn. 

3 S'accosto a lui. . . per la qual cosa fu scommunicato dal papa , e privalo 
dell' babilo di S. Fraucesco. Fioretti. — Cela lui attira aussi la haine de tous 
les historiens guelfes. 

4 Qui etiam imperator inisit Fratrem Heliam ad imperatorem Constanti- 
nopolitanum , ut inter eos imperatore^ tractarel pacem. S. Antonin , §3. 



25i HISTOIRE 

conservée encore au seizième siècle dans le couvent des 
Frères Mineurs de Corlone. On en admirait les caractères 
étranges et les filigranes délicats '. En 1250, après la mort 
de Frédéric, Élie vint demeurer à Cortone, sa patrie, où il 
partageait ses jours entre la prière et la pratique des arts. 
Il fit construire la grande et magnifique église des Frères 
Mineurs; car sa pensée unique, comme son seul amour sur 
la terre, était l'Ordre de saint François. J'aime à contempler 
la glorieuse et imposante figure de ce vieillard se reposant 
dans les divines contemplations de l'art d'une vie longue , 
agitée et remplie par les actes forts et généreux d'un ca- 
ractère énergique; il est beau de le voir au milieu du délais- 
sement des hommes imprimer dans un monument les saints 
et poétiques souvenirs de sa vie. Ses ennemis ont flétri sa 
mémoire , ont dénaturé ses actions , mais ils n'ont pas eu le 
courage de le damner. Ils croyaient simplement, d'après une 
tradition qui nous a été transmise, que saint François avait 
obtenu de Dieu le salut éternel d'Elie 2 ; aussi ils le font mou- 
rir comme un saint. 

En 1255, il fut attaqué d'une maladie grave. Un de ses 
frères, qui était de l'Ordre des Mineurs, vint le visiter et lui 
témoigna toute sa douleur de le voir mourir séparé de l'Or- 
dre et privé des grâces du Souverain Pontife. « Pour vous , 
disait-il, je m'exposerais à tous les dangers, je ne récuse- 
rais aucun sacrifice, aucune fatigue. » Élie répondit : « Je ne 
vois d'autre moyen que d'aller se jeter aux pieds du pape , 
le suppliant pour l'amour de Jésus-Christ de m'absoudre de 
mon excommunication publique et de me rendre le saint 
habit de l'Ordre \ » Le bon frère partit, et le pape se res- 

1 Ubi visitar hodie crux admiranda , quam ipsa Costantinopoli detolisse 
t'erta r cum quibusdam characleribus expressis,nobis prorsus ignotis. Petrus 
Rodulphius, Histoiïa Serapb., p. 177. 

1 Voir Marc de Lisbonne , Mariana de Florence , saint Antonin , Fioretti, 
cap. xxxvn. 

3 lo non vedo altro modo, se non che lu vadi al papa , e lo preghi per 
amor di Christo , che mi assolva dalla scommunica , e mi restituisca l'ha- 
bito della Religione. Fioretti. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 253 

souvenant des anciens mérites tVÉlie, lui pardonna tous 
ses péchés et consentit à ce que l'habit de l'Ordre lui fût 
rendu. Le frère revint en toute hâte exécuter les volontés 
du pontife et consoler Elie , qui s'endormit tranquillement 
dans le Seigneur, heureux d'aller rejoindre dans le ciel Fran- 
çois , en qui i) avait mis toute sa confiance et tout son amour 
sur la terre '. Après tout cela , il était naturel que frère Élie 
fût jugé fort diversement. Nous comptons pourtant en sa 
faveur les autorités les plus graves. Thomas de Celano en a 
parlé avec de très grands éloges ; ces éloges sont répétés 
dans la vie manuscrite de saint François en vers français , 
contemporaine d'Elie. La vie écrite par les trois compagnons 
et saint Bonaventure , qui avait à un si haut degré le senti- 
ment des convenances délicates et de la grandeur, ne par- 
lent pas une seule fois de frère Élie pour le blâmer 2 . Si nous 
écoutons un écho des écrivains étrangers à l'Italie et aux 
passions de l'esprit de parti, nous entendrons Lucas de Tuy 
saluer deux fois le frère Élie homme très saint et très véné- 
rable 5 . 

Saint Bonaventure peut être regardé comme le second 
fondateur de l'Ordre. Élu ministre-général en 1256, il fit 
dans les chapitres généraux de très sages constitutions. 
Ainsi , à Narbonne (1256), il ordonna de recueillir les consti- 
tutions de tous les chapitres généraux antérieurs; voici les 



' Nel quale Fra Elia haveva havuto gran speranza. Fioretti. 

* Pour donner une idée d'un mensonge de chroniqueur, je citerai cet 
exemple : François, après avoir écrit sa Régie, la communiqua à Frère Elie 
pour l'examiner et la faire examiner; elle s'égara par négligence involon- 
taire (servandam suo vicario commisisset , et ille , paucis elapsis diebus, 
assereret per incuriam'perditam. S. Bonaventura , cap. iv). Voilà le récit 
original et vrai. Barthélémy de Pise, ou son interpolateur (car d'après les 
observations des Bollandisles , p. 831, il est probable qu'on a ajouté plu- 
sieurs choses à ce livre), bâtissent là-dessus tout un récit malveillant pour 
Frère Elie, et sans aucun fondement réel. (Ea régula perlecta cum sibi non 
piacerei, ipsam destruxit , dicens se per incuriam eam perdidisse, seu 
amississe. Lib. I, Conform. ix.) 

3 Viro sancissimo Fratre Helia. Lib. III, cap. xiv. — Fratre Helia ve- 
nerabili viro. Cap. xv, ad versus Albigensium errores. 



254 HISTOIRE 

principales dispositions de l'ordonnance administrative qu'il 
y publia. 

Les gardiens auront dans leur couvent les "constitutions 
générales publiées d'après nos ordres; les anciennes non 
approuvées seront déchirées aussitôt \ Tous les religieux 
liront une fois par mois ces constitutions, principalement 
les sept premiers chapitres , qui traitent du commun bien de 
tous. Les ministres feront corriger avec soin les Bréviaires 
et les Missels , suivant un exemplaire corrigé et approuvé par 
l'Église 2 . Cette prescription toute liturgique a servi beau- 
coup à mettre dans les formes du culte de l'unité, de la pu- 
reté, età préparer la grande réforme liturgique de saint 
Pie V. On ne bâtira pas de dôme dans les églises sans 
la permission du ministre-général , excepté sur le grand 
autel. Que les clochers ne soient plus balis en forme de tour. 
Qu'il n'y ait plus dans les églises de verrières peintes et his- 
toriées , hormis celle du principal autel, où l'on pourra re- 
présenter l'image du crucifix , de la vierge Marie , de saint 
François et de saint Antoine de Padoue 3 . Les retables d'au- 
iel ne seront point somptueux. Les encensoirs , les croix , 
les images, tout ce qui est d'or et d'argent sera ôté par 
obédience , à moins que dans ces croix ne soient renfermées 
de précieuses et vénérables reliques , et que ces vases ne 
soient destinés à contenir le corps et le sang de Notre Sei- 
gneur Jésus-Christ. Les calices seront simples, sans orne- 
mens, et pèseront deux marcs et demi. Chaque autel aura 
son calice; mais il y en aura un particulier pour la messe 
conventuelle 4 . Ces lois somptuaires monastiques qui nous 



• Et islis publicatis veteres «ieslruanlur. Petrus Rodulph., Flist. Seraph., 
pag. 258. 

9 Studeant ministri , quod iitlera Breviariorum et Missaliura corrigalur 
ad esemplar unius, quod habere polerunt, juxta ecclesia^ conslilutiones. 
Petrus Rod., p. 238. 

3 Vitriuae quoque bisloriatœ vel picturatse de cablerò nusquam fiant. .., 
in principali vitrea post majus altare possinl haberi imagines CruciOxi, 
B. Virginis, B. Francisci , B. Aulonii. P. 238. 

■> Petrus Rodulpb., 230. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 255 

paraissent un peu sévères étaient urgentes au treizième 
siècle; une émulation , pieuse il est vrai , mais qui portait à 
enfreindre la règle fondamentale de la pauvreté, animait 
chaque couvent; ils rivalisaient entre eux : c'était donc un 
devoir à saint Bonaventure de faire régner la loi. Afin que 
le développement fut successif et providentiel , il fallait con- 
server pour l'avenir l'esprit religieux, qui devait être le prin- 
cipe générateur de la science et de l'art. 

L'ordre des Mineurs, par la seule raison qu'il présentait 
un idéal trop en dehors de la vie humaine, était déchu de sa 
première ferveur et tombé dans une sorte de découra- 
gement. Saint Bonaventure , par des livres presque divins , 
s'efforça de rallumer ou d'entretenir dans les âmes le feu 
sacré de la vie spirituelle. Il écrivit aux ministres provin- 
ciaux pour la réformation des religieux : 

« Quoique je connaisse clairement mon insuffisance à 
porter la charge qui m'est imposée , à cause de la faiblesse 
de mon corps , de l'imperfection de mon esprit , de mon 
inexpérience pour le gouvernement et des contradictions 
de ma volonté, ce serait néanmoins une chose indiscrète de 
résister au désir d'une si grande congrégation et aux ordres 
du Souverain Pontife et du Dieu très-haut ; c'est pour cela 
que j'ai baissé les épaules sous un si pesant fardeau , me 
confiant dans la force de Dieu et dans votre amour si plein 
de sollicitude. Ainsi donc je compte sur votre zèie et sur 
votre dévouement pour détruire le mai , fortifier le bien , 
réchauffer les faibles et animer les forts. Etabli spéculateur 
dans la maison d'Israël , afin qu'on ne me demande pas 
compte du sang des âmes , j'ai délibéré de vous écrire des 
choses que j'aurais exposées plus volontiers dans un chapitre 
général. Puisque les temps mauvais, la perte des consciences 
et les scandales du monde nous pressent , notre Ordre, qui 
devrait être un miroir de toute sainteté , étant devenu en 
divers lieux inutile et méprisable, je vous déclare, moi, 
nonce de la vérité, ce qui m'a paru mauvais d'après le con- 
seil des sages. Je ne dis pas même tout; je n'ordonne rien 
de nouveau; je ne veux imposer aucune obligation pesante. 



236 HISTOIRE 

Pourquoi la splendeur de l'Ordre s'est-elle obscurcie? pour- 
quoi la pureté ^de conscience a-t-elle été souillée? C'est à 
cause de cette multitude d'affaires que l'on traite avec l'or, 
que l'on garde, que l'on manie avec complaisance. Je vois 
l'oisiveté des frères qui est la sentine de tous les vices; ils 
•restent plongés dans un repos charnel, buvant le sang des 
âmes avec une cruauté monstrueuse. Je vois ce vagabondage 
presque général: pour le soulagement de leur corps, ils 
grèvent les lieux par où ils passent, et au lieu d'édifier, ils 
scandalisent les âmes. Je vois ces demandes importunes , 
cette rapacité qui fait craindre la rencontre des frères 
comme la rencontre des brigands. Je vois la construction 
somptueuse des bâtimens magnifiques; cela trouble la paix 
des religieux , charge les âmes , et fait que plusieurs jugent 
mal de nous. Je vois un grand nombre de ces familiarités 
coupables , défendues par notre règle , et qui font naître des 
soupçons, des infamies et des scandales. Je vois cette com- 
mission imprudente des offices qui impose à des frères peu 
mortifiés dans leur corps et ne connaissant pas la vie de 
l'âme, des charges qu'ils ne peuvent porter. Je vois cette 
invasion cupide sur les sépultures et les testamens; ce qui 
offense les prêtres. Je vois dans les couvens des mutations 
qui marquent l'inconstance et violent la sainte pauvreté. Je 
vois la superfluité des dépenses; les frères ne voulant plus se 
contenter de peu , comme la charité aussi s'est refroidie 
dans les peuples, nous leur sommes devenus onéreux, et 
nous le deviendrons chaque jour davantage si nous n'appor- 
tons un remède à ces abus. Et bien que tous ne soient 
pas coupables , cependant la malédiction les enveloppe 
tous Que le dévouement de nos cœurs soit donc ex- 
cité avec toute la ferveur de notre zèle; chassons les 
marchands de la maison du Père céleste , et enflammons 
les frères à la pratique de la vertu et à la prière. Gardez- 
vous de recevoir tant de personnes inutiles dans l'Ordre ; 
je veux que l'on observe étroitement la constitution faite 
à ce sujet. Brisez toutes les mauvaises coutumes , malgré 
toutes les résistances et les répugnances des frères à 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 257 

qui la chose peut paraître dure; mais sur la terre , la perfec- 
tion de notre état le demande, ainsi que le douloureux état 
présent, et même les gens du monde; et dans le ciel le bien- 
heureux François, le sang répandu de Jésus-Christ et Dieu 
nous l'ordonnent 1 . » 

Dans son sein, cette institution des Mineurs portait, à 
cause de la faiblesse inhérente aux hommes, un germe de 
division et de dépérissement. Peu d'années après saint Bona- 
venture, les réformes commencèrent. La plus considérable 
est celle de l'Observance. Un saint religieux, nommé Pao- 
luccio à cause de sa petite taille, en jeta les fondemens 
en 4568, dans l'ermitage de Bruliano, près de Fuligno. Ce 
religieux était fils de Vagnotio de Trinci , d'origine sué- 
doise 2 ; il eut pour son œuvre une autorisation spéciale du 
ministre-général, Thomas de Farignano. Les puissances spi- 
rituelles et temporelles soutinrent et encouragèrent cette 
réforme; aussi ses progrès furent rapides; elle s'étendit dans 
toute l'Italie, en France, en Espagne , en Portugal, en Alle- 
magne, et jusque dans le Levant. Elle produisit de saints et 
illustres personnages, et par-dessus tout, trois hommes qui 
seront à jamais une des grandes gloires de l'Église : saint 
Bernardin de Sienne , saint Jean Campistran et saint Jacques 
de la Marche. A côté de la sainteté croissait la science. 
Cette réforme fut considérée comme une institution si im- 
portante , que le concile de Constance l'approuva solennel- 
lement et la favorisa en toutes choses 5 ; elle eut même 
ses vicaires -généraux. Ainsi, de tous les membres qui 
composaient l'Ordre des Frères Mineurs, les uns modi- 
fiaient la pauvreté prescrite par la Règle, et prétendaient 
en avoir le privilège; les autres voulaient la garder exac- 
tement et à la letlre; mais aucun acte officiel ne por- 
tait atteinte à la pauvreté absolue; tous reconnaissaient 
pour supérieur le ministre-général , successeur de saint 



« Epistola de reformamlis Fralribus. S. Bonaventura, t. vu, p. 4(ï7. 
a Wadding, 1525, n° xxi. 
1 Concil. Constant., sess. 19. 

17 



258 HISTOIRE 

François. Il y avait une unité apparente, extérieure. En 1517, 
Léon X fit assembler à Rome un chapitre qu'il nomma Géné- 
ralissime. Il était divisé en deux camps : les Observans ', qui 
faisaient profession de garder la Règle à la lettre, auxquels 
se joignirent toutes les autres réformes de différens noms, et 
ceux qui gardaient la Règle avec de grandes modifications , 
et que l'on nommait Conventuels. Le projet du pape était 
d'établir une étroite union. Il fut impossible de s'entendre. 
Les Conventuels furent séparés par l'autorité du Souverain 
Pontife , et constitués en un corps particulier, sous le nom 
de Frères Mineurs Conventuels , dont le chef, appelé Maître 
général, serait confirmé dans son office par le ministre-géné- 
ral, successeur immédiat du saint fondateur. Il leur fut per- 
mis d'avoir des biens-fonds; ce qui a été autorisé par le 
concile de Trente 2 . Ainsi l'Ordre des Frères Mineurs se re- 
nouvela lui-même dans son propre sein, aux pieds du vicaire 
de Jésus-Christ. Mais cela n'arrêta que pour un instant les 
tendances diverses des esprits; l'Observance voulut avoir une 
étroite Observance , qui s'inaugura en Espagne sous la glo- 
rieuse protection de saint Pierre d'Alcantara ; les Frères de 
cette nouvelle famille prirent en Italie le nom de Riformali , 
et en France celui de Récollets 5 . En 1525, il se forma encore 
dans l'Observance une nouvelle transformation de l'Ordre de 
saint François : les Capucins 4 . Ce vieux tronc Franciscain a 
conservé toute sa vigueur ; il abritera encore de son ombre 
bien des générations faibles et souffrantes. Il a toute sa 
gloire ; et dans ces derniers temps il présente au monde avec 
orgueil deux hommes revêtus de la pourpre romaine, et qui 
résument l'histoire de l'Ordre : le cardinal Micara, héritier de 
cette éloquence populaire qui distinguait le moyen âge et qui 



' Connus autrefois en France sous le nom de Cordeliers. 
' Sess. xxv, cap. m. 

3 Ce nom vient des couvens de Récollection, que l'on donnait dans l'Ob- 
servance à ceux qui voulaient vivre plus parfaitement. 

4 Les Annales des Capucins , par Boverio , sont un des plus beaux livres 
qu'on puisse lire. 



DE SAINT FRANÇOIS D 1 ASSISE. 259 

est restée vivante en Italie , Capucin puissant par ses vertus 
et par sa science - y et ce cardinal Orioli, un des premiers théo- 
logiens de Rome, membre de plusieurs congrégations dont il 
est la lumière; intelligence vaste et forte, unie à un cœur 
simple et bon. 



Chapitre ri». 



1224. 



Le mont Alvernhi. — Saint Francois reçoit les stigmates. — Ses hymnes 

d'amour. 



Ego enim stigmata Domini Jesu in corpore 
meo porto. 

S. Paul , ad Galatas. 

Deus char i tas est : et qui manet in charitate, 
în Deo manet et Deus in eo. 

S. JOANNES, EpiSt. 



Un jour François , dans ses courses apostoliques , passait 
avec le frère Léon au pied du château de Montefeltro. Il y 
avait une afïïuence considérable de chevaliers, de marchands 
et de peuples des campagnes; la glorieuse bannière des 
comtes de Montefeltro flotte sur la grande porte , et du haut 
des remparts éclatent le son des trompettes et les cris de joie. 
La cour retentit sous les pas des coursiers , et dans les grandes 
salles gothiques les troubadours italiens et provençaux ac- 
cordent leurs luths pour chanter la valeur et la gloire. La 
veille des armes était finie, et un jeune comte de Montefeltro, 
au milieu de sa famille et de tous les chevaliers du voisinage, 
allait recevoir dans l'antique chapelle les ornemens symboli- 



HISTOIRE DE SA1JNT FRANÇOIS D'ASSISE. 261 

ques de la chevalerie ! , qui , dans son origine, était une in- 
stitution toute religieuse , une sanctification de l'art mili- 
taire 3 . François aimait naturellement ces sortes de fêtes; 
elles rappelaient dans son esprit ses plus douces, ses plus 
vives ambitions de jeunesse ; il dit à Léon : Allons à cette 
fête; nous y ferons, Dieu aidant, un chevalier spirituel 5 . 
Après l'office solennel , François monta sur un petit mur et 
commença à prêcher par ces paroles : È tanto il ben ch'as- 
petto che ogni pena m'è diletto (le bien que je désire est si 
grand, que toute peine m'est plaisir). Il cita l'exemple des 
apôtres, qui étaient pleins de joie d'avoir reçu des outrages 
pour le nom de Jésus-Christ, et celui des martyrs qui s'ex- 
posaient volontiers aux tourmens et à la mort pour conqué- 
rir le ciel. L'auditoire fut profondément ému, et tous les yeux 
étaient attachés sur le visage du prédicateur, comme s'il eût 
été un ange \ Parmi les chevaliers était Orlando de Chiusi 
di Casentino. Il avait entendu en Toscane raconter de Fran- 
çois des choses merveilleuses , ce qui lui avait, donné un grand 
désir de le voir. Aussitôt après la prédication , il l'aborde, et 
le tirant à l'écart, il lui dit : Père, je voudrais parler avec 
vous du salut de mon âme. François répondit : Cela me plaira 
beaucoup ; mais à présent faites honneur à vos amis qui vous 
ont invité à la fête; mangez avec eux, et après le repas 
nous converserons ensemble tant que vous voudrez s . En ef- 



1 Voirie Vrai Théâtre d'Honneur et de Chevalerie, ou le Miroir hé- 
roïque de la Noblesse, par La Colombière, t. I , p. 296; Paris, in-folio, 
1648. — Durand , dans son Rationale divinorurn officiorum , fait un curieux 
parallèle entre les omemens épiscopaux et les armes d'un chevalier. La 
similitude était plus grande encore avec le costume monacal. 

3 Voyez dans D. Marlene , de Antiquis ecclesiae ritibus, t. ÏIl , p. 251, 
in-4°, le Cérémonial liturgique de la bénédiction d'un nouveau chevalier. 

3 Andiamo qua su questa festa , peroche con l'aiuto di Dio noi faremo 
alcun frate spirituale. Fioretti , Consideratane intorno alle stimmate 
p. 1G7. 

1 Vitale, Chronic. monlis Alvernae, in-4°, p. 28. Les mêmes détails se 
trouvent aussi dans Wadding , dans les Bollaudisles , iv octob., p. 823 , e^ 
dans Fioretti , que je suis toujours de préférence. 

5 Piace mi molto; ma va questa mattina, e honora gli amici Juoi, che 



262 HISTOIRE 

fet , après le repas il vint à François, et à la fin d'une longue 
et abondante causerie sur les dispositions de son âme , Or- 
lando dit : J'ai en Toscane une montagne vraiment religieuse ; 
on l'appelle Monte-del-Alvernia ; elle est isolée , sauvage et 
très convenable à ceux qui voudraient faire pénitence loin 
du monde et mener la vie solitaire ; si elle vous plaît, je vous 
la donnerai volontiers et à vos compagnons pour le salut de 
mon âme. A ces paroles, François, tout joyeux, remercia 
Dieu dans son cœur, et dit à Orlando : Seigneur, quand vous 
serez retourné dans votre château , je vous enverrai quel- 
ques uns de mes disciples; ils visiteront la montagne, et si 
elle est propre à la vie religieuse , j'accepte votre charitable 
offrande. Puis il se leva et continua son voyage ; et le cheva- 
lier Orlando revint à Chiusi-Nuovo , dont le voyageur aper- 
çoit les murailles déchirées et les portes béantes sur les bords 
de la petite rivière de Rasina , à un mille de l'Alvernia. 

De retour à Sainte-Marie-des- Anges, François envoya deux 
frères à Chiusi; Orlando les reçut avec honneur et avec joie. 
Accompagnés de cinquante hommes armés à cause des bêtes 
sauvages et des brigands, ils visitèrent la montagne 1 . Ils 
choisirent, au-dessus d'immenses rochers, dans un lieu dé- 
couvert , entouré de hêtres énormes, une place propre à bâ- 
tir un couvent. Avec l'aide de leurs guides, ils y construisi- 
rent des logettes en bois , en terre et en pierre , et un petit 
oratoire où ils récitèrent le saint office de l'Église. Ainsi, les 
pauvres Frères Mineurs prirent possession de la montagne 
par la prière. Cette sainte retraite, si propre à la vie con- 
templative , fut bien chère à François ; il alla souvent y repo- 
ser son âme et son corps des fatigues de l'apostolat. Il y fit 
un premier voyage avec les Frères Léon , Angelo et Masseo, 
qui était le gardien ; car toujours il avait coutume de choisir 
parmi ceux qui l'accompagnaient un supérieur auquel il 
obéissait humblement. Il prêcha partout où il passa , et n'eut 

t'hanno invitato alla sua festa , e mangia con loro . e dopo mangiato parle- 
remo insieme. Fioretti , p. 169. 
' Chronica montis Alvernae, p. 30. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 265 

d'autres soins que l'office , la méditation et les entretiens 
pieux. La première nuit se passa dans un couvent de l'Ordre. 
La deuxième nuit, la fatigue et le mauvais temps les obligè- 
rent à chercher un abri dans une vieille église abandonnée. 
Les Frères s'endormirent profondément ; François resta en 
prière. Alors il fut tourmenté par les démons avec une ru- 
desse et une cruauté inouïes; ils se jetèrent sur lui pleins de 
fureur, le traînèrent sur le pavé, le brisèrent de coups. Au 
milieu des douleurs, il s'écriait : « mon Seigneur Jésus 
Christ , je vous rends grâces de tant d'amour et de tous vos 
bienfaits; celui-ci est une marque assurée de votre bonté 
pour moi ; vous punissez mes péchés en ce monde pour m'é- 
pargner dans l'autre ; je suis prêt, ô mon Dieu, à souffrir en- 
core davantage , si c'est votre sainte volonté '. > Saint Bona- 
venture nous apprend que François fut souvent tourmenté 
de cette sorte par les démons , mais que ces esprits orgueil- 
leux, ne pouvant vaincre sa constance, se retiraient confus 2 . 
Au matin, il se trouva dans une si extrême faiblesse, qu'il 
ne put continuer la route à pied; ses Frères allèrent au vil- 
lage voisin, où un bon laboureur offrit son àne, tout joyeux 
de faire quelque chose pour cet homme dont il avait entendu 
dire tant de bien. On se mit en marche, les Frères suivirent 
à quelque distance. François s'entretenait avec le paysan, 
qui lui dit dans toute sa franchise ombrienne : « Puisque 
vous êtes vraiment François d'Assise, appliquez-vous à être 
aussi bon que les gens le disent , afin qu'ils ne soient pas 
trompés dans leur confiance , je vous en avertis 3 . » François 
aussitôt se jette à terre , se met à genoux devant le paysan , 
baise ses pieds et le remercie de son bon et utile avis. En 
montant le sentier raide et abrupt qui conduit au sommet 
de l'Alvernia , par une de ces chaleurs étouffantes qu'on n'é- 

' Fioretti, pag. 173. 

» Quam mentis constantiam superbi daemones non ferentes, abscedebant 
confusi. S. Bonaventura, cap. x. 

3 Hor ingegnati, disse il Villano, dunque d'esser cosi buono, come sei 
tenuto dalla gente; percioche molti hanno in le gran fede ; e pero io ti am- 
monisco , che sij conforme a quello ch'in le si spera. Fioretti, p. 175. 



264 HISTOIRE 

prouve que dans les montagnes , le paysan s'écria : Je meurs , 
si je ne trouve à boire. François, après une courte prière, 
lui indiqua un peu d'eau dans un endroit où pourtant il n'y 
avait pas de fontaine. surprenante bonté de Dieu , qui s'in- 
cline avec une si paternelle condescendance aux désirs de ses 
serviteurs ■ ! Il s'assit un instant sous un grand chêne pour 
se reposer et contempler le magnifique paysage qui se déve- 
loppait sous ses yeux 2 . Orlando apprenant que François 
était à la montagne , y accourut avec des hommes qui por- 
taient des pains et autres provisions. 11 trouva nos pieux er- 
mites en prières. François se leva aussitôt et reçut avec une 
joie bien affectueuse Orlando et sa compagnie. Il le remercia 
de ce beau présent de la sainte montagne , et le pria de lui 
faire construire une petite cellule couverte au pied d'un très 
beau hêtre, situé à peu près à un jet de pierre de l'endroit 
où étaient les cellules des Frères. Cela fut immédiatement 
exécuté. Comme venait le soir et qu'il fallait repartir , Fran- 
çois dit quelques paroles et bénit cette petite troupe pieuse 
et dévouée, Au moment du dernier adieu, Orlando tira un 
peu à l'écart François et ses Frères et leur dit : Mes bien 
chers , je ne veux pas que , sur cette montagne sauvage , 
vous ayez aucune nécessité corporelle , afin que vous puissiez 
vous livrer entièrement à la contemplation; je veux, et je 
vous le dis à présent pour toujours , je veux que vous veniez 
chercher dans ma maison tout ce qui vous est nécessaire ; si 
vous faites autrement , j'en aurai beaucoup de peine 3 ; et il 
partit. François et ses compagnons s'assirent sur la mousse, 
et s'entretinrent des choses de l'âme. Le soleil avait dis- 
paru derrière les derniers sommets de l'Apennin , le ciel il- 
luminé des innombrables étoiles, réfléchissait surla terre une 
lueur douce et pacifiante qui permettait à l'œil de dessiner 
les contours indécis des grands arbres, et de plonger dans la 

1 Stupenda Dei dignatio, quœ servis suis tara facile se inclinât. S. Bona- 
ventura , cap. vu. 

' Eslando sotto una quercia comincio a considerare la disposinone del 
luogo , e del paese. Fioretti , pag. 176 

3 Fioretti, p. 178. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 265 

plaine qui s'étendait au-dessous d'eux à des profondeurs 
vagues, mystérieuses, infinies. A cette heure solennelle, au 
milieu de ce silence sublime, la parole chrétienne qui a civi- 
lisé le monde se fit entendre dans ce lieu pour la première 
fois. Écoutons-la avec un religieux respect : « Ne vous ap- 
puyez pas trop sur l'offre charitable du seigneur Orlando ; 
prenons garde de blesser notre profession de pauvreté. 
Soyez sûrs que si nous sommes de vrais pauvres , le monde 
aura compassion de nous ; si nous embrassons bien étroite- 
ment la pauvreté , il nous donnera libéralement tout ce qu'il 
faut pour vivre. Dieu ,"qui nous a appelés dans la sainte reli- 
gion pour le salut du monde, a fait ce pacte avec nous; nous 
devons donner au monde de bons exemples, et le monde 
doit fournir à toutes nos nécessités. Persévérons donc dans 
notre pauvreté, parce qu'elle est la voie de la perfection et le 
gage des richesses éternelles *. » Chacun se retira dans sa 
cellule. Le lendemain , François voulut seul , en méditant et 
priant, visiter la montagne , chercher les lieux les plus reti- 
rés et les plus secrets pour s'y cacher dans l'oraison, le jeûne 
et les larmes. 

Cependant, Orlando avait amené des environs quelques 
pieux ouvriers qui bâtirent une petite église et un couvent 
selon le plan tracé par François. Ces journées saintes et 
calmes furent troublées par un événement bizarre. Un Sar- 
mate , chassé de son pays à cause de ses crimes , avait 
cherché un refuge dans l'Apennin , qui alors surtout était 
le repaire de tous les hommes flétris par la société. Lors- 
qu'ils ne se mettaient pas au service d'un de ces ducs et 
comtes, brigands plus distingués dont on aperçoit encore 
les forteresses pendantes en ruines sur les rochers solitaires, 
ils parcouraient pour leur propre compte les vallées et les 
montagnes, rançonnant et pillant. Ce Sarmate , que ses ra- 
vages et sa cruauté avaient fait surnommer il Lupo , s'était 
établi au mont Alvernia. Entre les masses de rochers, il y en 
a une plus haute et plus énorme que les autres, dont elle est 

1 Fioretti , p. 179. 



266 HISTOIRE 

séparée par des abîmes ; on ne peut y parvenir que par un 
petit pont ; elle porte encore aujourd'hui le nom de Sasso di 
Fra Lupo (le rocher de Frère Loup). L'établissement des Frères 
Mineurs sur la montagne avait fort déplu à Lupo ; plusieurs 
fois il les avait menacés. Furieux , il vint un jour pour les 
chasser avec de terribles paroles. La patience et quelques 
mots de François le frappèrent ; sa fureur se calma , et pros- 
terné aux pieds des pauvres Mineurs , il leur demanda de 
rester avec eux. François , pleurant de joie , serra dans ses 
bras ce loup changé en agneau, lui donna l'habit de l'Ordre, 
et le doux nom de Frère Agnello '. Les historiens rappor- 
tent plusieurs exemples de la victorieuse puissance de Fran- 
çois sur la férocité des hommes, cent fois pire que la férocité 
des animaux 2 . 

Dans le cours de sa vie apostolique , François fit plusieurs 
voyages au mont Alvernia, et chaque fois il y eut avec Dieu 
d'intimes et inénarrables communications. Ame naturelle- 
ment triste et rêveuse , il aimait à déposer un instant sur le 
bord du chemin le fardeau de la vie active et à monter dans 
la solitude pour y prier, pour y répandre son âme devant 
Dieu. Ainsi , dans les premiers temps de sa vie religieuse, 
après avoir prêché pendant deux mois à Cortone, il bâtit, 
dans une humble et solitaire vallée, le couvent de Cella; et, 
se séparant encore davantage du monde , il se fit conduire 
par un brave batelier dans une île du lac de Pérouse , ce fa- 
meux Trasimène près duquel Annibal défit les Romains, 
commandés par le consul Flaminius. « Là il se fit lui-même 
une petite logette de rameaux d'arbres , où il demeura pen- 
dant le carême en continuelle et sainte conversation avec 
Dieu , les anges et les bienheureux saints... Comme une soi- 
gneuse abeille , il cueilloit les fruits et les fleurs de Dieu , par 
les moyens de l'oraison , pour en composer le doux miel des 
prédications, duquel il pût rassasier les enfans affamés de la 
parole sainte 3 . » Vers le milieu de l'année 1224 , il partit de 

: Vitale , Chronica mentis Alvernae , p. 49. 

a Fioretti , cap. xxv. 

3 Croniques des Frères Mineurs , H v. II, chap. lui. — On a bâti dans 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 267 

Cella avec le Frère Léon , traversa le comté d'Arezzo et vint 
au mont Alvernia; il avait comme un pressentiment des choses 
admirables qui devaient lui arriver sur cette sainte monta- 
gne , image du Calvaire , et que le peuple croyait encore por- 
ter les marques du frémissement universel de la nature à 
l'heure de la mort du Christ *. L'amour de la douleur , de la 
mort , de la passion , de la croix , consumait les âmes les plus 
saintes et les plus élevées du moyen âge. Tous les monumens 
littéraires et artistiques de cette époque sont formulés , sont 
bâtis sur la croix , et du fond de leurs entrailles sortaient 
sans cesse les gémissemens inénarrables de l'Église ; épouse 
éternelle de Dieu , elle languit d'amour au milieu de l'insen- 
sibilité des hommes. 

« Dès le commencement de ma conversion , disait saint 
Bernard à ses Frères, j'ai fait un bouquet de myrrhe, com- 
posé des amertumes et des souffrances de mon Sauveur, 
pour suppléer aux mérites que je n'avais pas. Je l'ai mis dans 
mon sein, et personne ne me l'arrachera. J'y établis toute 
ma perfection , toute ma science, toutes mes richesses, et j'y 
trouve toute ma consolation. C'est ce qui apaise mon juge et 
me fait imiter mon Dieu 2 Vous savez que je parle sou- 
cet endroit une égiise assez grande et un petit couvent occupé par les Ob- 
servans; délicieuse retraite au milieu des belles eaux du lac qui baignent 
les murs du cloître. Le paysage est vraiment merveilleux ; le lac, les bar- 
ques des pêcheurs, les montagnes couvertes de bois, ces jolis villages 
à mi-côte et dans les vallées... et le ciel!... L'île est plantée d'oliviers 
et ne peut produire que quelques légumes; dans une de ses extrémités, il 
y a un petit village habile par les pêcheurs. Il faut entendre le soir, en 
se promenant sur l'eau, la belle cloche du couvent, la cloche des pê- 
cheurs; c'est inexprimable. C'est de là aussi qu'il faut voir, la veille des 
fêtes populaires, celle de Saint-Pierre, par exemple, les grands feux de 
joie sur les montagnes. Chaque paysan, de chaque village, y apporte un 
fagot ; on y met le feu. Ces flammes qui se reflètent dans les eaux, ces cris, 
ces salutations pieuses de peuple à peuple , cette joie immense qui se con- 
fond comme le mugissement des grandes eaux; c'est ce qu'on ne pourra ja- 
mais raconter. Il faut le voir, il faut l'entendre. 

1 Tum quoque Alvernise moutem in Etruria, et Caietœ promontorium 
scissum traditione constat plurimorum. Baronius , ad ann. 54, n n 124. 

' S. Bernard, in Cant., serm. xiiiv. 



26S HISTOIRE 

vent de la passion de Jésus-Christ , et Dieu sait que je la porte- 
dans mon cœur. Ma plus haute philosophie est de savoir Jé- 
sus et Jésus crucifié. Tant que je vivrai , je rappellerai en 
mon esprit les outrages, les crachats, les soufflets, les dé- 
risions, les clous, toutes les douleurs qu'il a endurées, afin 
d'avoir le courage de marcher sur ses traces et de lui ressem- 
bler. Si j'y manque, on me redemandera le sang du Juste ré- 
pandu sur la terre, et je ne serai pas exempt de l'énorme 
crime des Juifs , pour avoir payé d'ingratitude une si grande 
charité, et pour avoir outragé l'esprit de la grâce. Quand je 
vivrais autant moi seul que tous les enfans d'Adam, et que je 
souffrirais toutes leurs peines , ce ne serait rien en compa- 
raison de ce que le Seigneur a souffert. Que rendrai-je à ce 
Dieu de bonté pour tous les biens que j'en ai reçus f ?... Mé- 
ditez souvent la passion de Jésus-Christ, et qu'elle soit tou- 
jours gravée dans votre cœur; par ce moyen, vous porterez 
aisément le joug de la pénitence. Y a-t-il rien qui puisse pa- 
raître amer ou qui ne s'adoucisse, quand vous vous repré- 
senterez bien l'amertume des souffrances de notre Sauveur, 
quand vous serez bien convaincus que vous lui êtes redevables 
de toute votre vie , parce qu'il a donné la sienne pour vous 
Taire vivre , et qu'il a enduré les plus rigoureux supplices 
pour vous en épargner d'éternels 2 ? » 

Notre François disait à ses disciples : « Considère, ô homme , 
(juel est le degré d'excellence que Dieu t'a donné; il t'a créé 
et formé selon le corps à l'image de son Fils bien-aimé, et 
selon l'âme à sa propre ressemblance. Toutes les créatures 
qui sont sous le ciel servent leur Créateur, le connaissent et 
lui obéissent mieux que toi. Les démons n'ont pas crucifié le 
Sauveur : c'est toi qui l'as crucifié à leur instigation „ et qui 
le crucifie encore en te délectant dans les vices et dans le 
péché. D'où peux-tu donc tirer sujet de gloire? Quand tu au- 
rais l'esprit assez étendu et assez pénétrant pour tout savoir, 
tu ne pourrais pas t'en glorifier; car un seul démon en sait 

• S. Bernard , serm. de Pass. Domini; fer. iv. hebdom. sancì., n° il. 
a S. Bernard , de divers- serin, xxn, n° S. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 269 

plus des choses du ciel et des choses de la terre que lous les 
hommes, quelque connaissance qu'ils aient reçue de Dieu. 
Quand tu aurais toute beauté et toute richesse, quand tu 
ferais des miracles, tu ne pourrais pas encore t'en glorifier, 
puisque tout cela ne regarde point ton salut et même y peut 
mettre obstacle. Nous ne pouvons donc nous glorifier que de 
la croix de notre Seigneur Jésus-Christ, en la portant tous 
les jours et en souffrant avec lui '. » Et son ûme était si pé- 
nétrée delà passion de Jésus-Christ, qu'il ne pouvait plus 
retenir ses plaintes et ses cris lamentables. Alors il fuyait la 
société des hommes ; il cherchait quelque profonde solitude, 
et il parlait avec Jésus-Christ comme s'il l'eût vu de ses yeux 
corporels : .... Quoi , mon Jésus , vous êtes en croix et je n'y 
suis pas ! Vous êtes l'innocence même et vous souffrez pour 
moi, criminel! Fallait-il tout cela pour expier la grandeur 
de mes crimes? Vois, ô mon âme, le ravage que tu as fait 
sur la personne de mon Sauveur!... Où mon cœur trouve- 
ra-t-il assez d'amour pour répondre à cet amour 2 ! Tantôt 
parcourant la campagne, il appelait toutes les créatures à 
l'amour du Créateur crucifié. Oiseaux du ciel, ne chantez 
plus , mais gémissez ; ne faites plus de concerts qui ne soient 
lugubres... Grands arbres, qui portez vos têtes si haut, 
abaissez-vous, rompez vos branches, et vous convertissez 

tous en des croix pour honorer celle de Jésus-Christ Et 

vous, rochers, brisez-vous, amollissez- vous, pleurez... Et 
voyant ces petits filets d'eau qui , après les grands orages, 
coulent sur les flancs des rochers de l'Alvernia , comme des 
larmes sur des joues flétries, il s'arrêtait, fondant en larmes. 
O mes frères les rochers , pleurons ! criait-il de toutes ses 
forces , et l'écho de la montagne lui renvoyait : — Pleurons ! 
Il redoublait plus fortement : Pleurons ! pleurons ! Et l'écho 
répondait avec une triple puissance : Pleurons ! pleurons ! 



1 S. Francisci , Verba sacrse admonitionis , cap. v. 

a Voyez de très belles et très pieuses considérations dans l'admirable livre 
du P. d'Argentan, capucin, Grandeur de Jésus-Christ, conférence xxvi , 
iii-4 . 



270 HISTOIRE 

Un chevalier l'aperçut une fois dans ce douloureux état ; 
il lui demanda ce qui l'affligeait de la sorte , et ce qu'il pour- 
rait faire pour le consoler. François répondit en sanglottant : 
Pour toute consolation, pleurons ensemble sur la doulou- 
reuse et très amoureuse passion de notre Sauveur '. 

A l'approche de la fête de l'archange saint Michel, que Fran- 
çois avait coutume de célébrer par un carême spécial , il dit 
au Frère Léon : Chère petite brebis de Dieu , va , ouvre trois 
fois sur l'autel , en l'honneur de la sainte Trinité , le livre des 
Évangiles. Et chaque fois , Frère Léon trouva la Passion de 
Jesus-Christ 2 . Il avait confiance dans ce simple présage qui 
fit dans son âme comme une impression divine. L'heure so- 
lennelle du sacrifice était arrivée. Son union avec Dieu devint 
plus intime , sa vie n'était qu'une longue extase. Ces opéra- 
tions intérieures , qui ravissaient son âme , élevaient son 
corps en l'air, plus ou moins haut , à proportion de leurs de- 
grés , comme si un extrême dégoût de la terre lui eût fait 
prendre l'essor vers la patrie céleste. Quand il n'était élevé 
qu'à la hauteur d'un homme , Frère Léon embrassait ses 
pieds et les mouillait de ses larmes , disant à Dieu du fond de 
son cœur : Mon Dieu , soyez propice à un pécheur comme 
moi par les mérites de ce saint homme , et daignez me don- 
ner quelque petite portion de votre grâce. Quand il ne pou- 
vait ni l'atteindre, ni l'apercevoir, il se prosternait et priait où 
il l'avait vu s'élever 3 . On l'entendait parler avec Dieu tantôt 
avec crainte et tremblement, tantôt comme un ami parle à son 
ami; plusieurs fois Frère Léon vit une lumière éclatante, sym- 
bole de la présence de Jésus-Christ dans l'humble cellule, et 
au milieu des soupirs de François il ne distinguait que ces pa- 
roles : Qui êtes-vous , Seigneur, et qui suis-je, moi 4 ? Un jour, 
après un de ces ravissemens, le Sauveur parut assis sur une 



1 D'Argentan. 

2 Vitale, Chronic. mentis Alvernae, p. 59. 

3 Chronica montis Alvernae, p. 71. Voir sur les ravissemens de saints 
Thérèse sa vie écrite par elle-même , chap. xx. 

4 Chi sei tu , o Dio mio dolcissimo, e chi son io. Fioretti , p. 192. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 271 

grande pierre plate qui servait de table à François. Il y eut 
une longue et intime communication; et François, se 
levant tout transporté , s'écria : Frère Léon , prépare des 
parfums et du baume pour consacrer cette pierre. Frère 
Léon lui apporta de l'huile qu'il versa sur la pierre, à l'exem- 
ple de Jacob, prononçant ces paroles : Cette pierre est l'au- 
tel de Dieu '. 

Le temps approche... Monte , monte toujours, ô François, 
tu n'es pas encore arrivé au sommet du Calvaire ! L'humilité, 
comme Véronique, essuie de son voile la poussière, la sueur 
et le sang sur sa face désolée ; l'amour, comme Simon le Cy- 
rénéen, veut porter sa part du fardeau; c'est en vain. Fran- 
çois , découragé et tremblant , retombe sur ses mains meur- 
tries; il s'écorche les genoux aux cailloux du torrent de Ce- 
dron; cette montée du Calvaire lui semble rude et longue; 
il appelle à grands cris la dissolution, la mort de son corps, 
afin d'être uni , d'être conforme à Jésus-Christ. La neuvième 

heure du jour va sonner sur le calvaire franciscain Il est 

des choses si pleines de mystères qu'il n'est pas permis à des 
pécheurs comme nous d'en parler. Écoutons saint Bonaven- 
ture : 

« François , le serviteur et le ministre vraiment fidèle de 
Jésus-Christ, étant en prière sur l'Alvernia, s'élevant à Dieu 
par la ferveur séraphique de ses désirs, et se transformant par 
les mouvemens d'une compassion tendre et affectueuse en ce- 
lui qui, par l'excès de sa charité, a voulu être crucifié pour 
nous, vit comme un séraphin, ayant six ailes éclatantes et tou- 
tes de feu, qui descendait vers lui du haut du ciel. Ce séraphin 
vint d'un vol très rapide en un lieu de l'air proche de Fran- 
çois , et alors parut entre ses ailes la figure d'un homme cru- 
cifié, qui avait les mains et les pieds étendus et attachés à 
une croix; deux ailes s'élevaient sur sa tête, deux étaient 

1 Celte pierre , recouverte d'une grille de fer, est conservée dans un des 
sanctuaires du mont Alvernia , avec celte incription : Mensa S. Francisci, 
super quam habuit mirabiles apparilioncs , sanctificansque ipsam , fudit 
oleum desuper, dicens : Haec est ara Dei. 



272 HISTOIRE 

étendues pour voler , et deux voilaient tout le corps. Voyant 
cela, François fut extraordinairement surpris; une joie mê- 
lée de tristesse et de douleur se répandit dans son âme. La 
présence de Jésus-Christ , qui se montrait à lui sous la figure 
d'un séraphin d'une manière si merveilleuse, si familière, lui 
causait un excès de plaisir; mais au douloureux spectacle 
de son crucifiement , son âme était transpercée de douleur 
comme d'un glaive. Il admirait profondément que l'infirmité 
des souffrances parût sous la figure d'un séraphin , sachant 
bien qu'elle ne s'accorde pas avec son état d'immortalité ; et 
il ne pouvait comprendre cette vision , lorsque Dieu lui 
apprit intérieurement, comme à son ami, qu'elle avait été 
présentée à ses yeux , afin de lui faire connaître que ce n'é- 
tait point par le martyre de la chair, mais par l'embrase- 
ment de l'âme, qu'il devait être transformé tout entier en 
une parfaite ressemblance avec Jésus-Christ crucifié. La vi- 
sion disparaissant, lui laissa dans l'âme une ardeur séraphi- 
que, et lui marqua le corps d'une figure conforme à celle du 
crucifix, comme si sa chair, semblable à de la cire amollie 
et fondue par le feu, avait reçu l'impression des caractères 
d'un cachet; car aussitôt les marques des clous commencè- 
rent à paraître dans ses mains et dans ses pieds, telles qu'il 
les avait vues dans l'image de l'Homme-Dieu crucifié. Ses 
mains et ses pieds étaient percés de clous dans le milieu; les 
têtes des clous , rondes et noires , étaient au dedans des 
mains et au-dessus des pieds; les pointes , qui étaient un peu 
longues et qui paraissaient de l'autre côté, se recourbaient et 
surmontaient le reste de la chair dont elles sortaient. II avait 
aussi à son côté droit une plaie rouge, comme s'il eût été 
percé d'une lance , et souvent elle jetait un sang sacré qui 
trempait sa tunique et ce qu'il portait sur les reins '. > 
« Le grand serviteur de Dieu, s'écrie, après plusieurs 



1 Consultez la grande légende de saint Donaventure , ch. xiu. La petite 
dans le Bréviaire franciscain et romain. — Thomas de Celano, lib. II, 
cap. iv. — Vita a Tribus sociis, cap. v, et tous les auteurs qui ont parlé de 
saint François. 



\ 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 275 

siècles un autre François, ce grand serviteur de Dieu, 
homme tout séraphique, voyant la vive image de son Sau- 
veur crucifié effigiée en un séraphin lumineux qui luy appa- 
rut sur le mont Alverne, s'attendrit plus qu'on ne sauroit 
imaginer, saisi d'une consolation et d'une compassion sou- 
veraines ; car regardant ce beau miroir d'amour que les anges 
ne se peuvent jamais assouvir de regarder, hélas ! il pasmoit 
de douceur et de contentement ! Mais , voyant aussi d'autre 
part la vive représentation des playes et blessures de son Sau- 
veur crucifié , il sentit dans son âme ce glaive impiteux qui 
transperça la sacrée poitrine de la Vierge mère , au jour de 
la Passion, avec autant de douleur intérieure que s'il eût été 
crucifié avec son cher Sauveur. Dieu ! Théotime, si l'image 
d'Abraham, enlevant le coup de la mort sur son cher unique 
pour le sacrifier, image faicte par un peintre mortel, eut bien 
le pouvoir toutefois d'attendrir et faire pleurer le grand saint 
Grégoire évêque de Nysse, toutes les fois qu'il la regardoit : 
eh ! combien fut extrême l'attendrissement du grand saint 
François, quand il vit l'image de Notre-Seigneur se sacrifiant 
soy-même sur la croix ! Image que non une main mortelle, 
mais la main maîtresse d'un séraphin céleste avoit tirée et 
effigiée sur son propre original , représentant si vivement et 
au naturel le divin Roy des anges, meurtri, blessé, percé, 
froissé, crucifié. 

« Cette ame doncques, ainsi amollie, attendrie et presque 
toute fondue en cette amoureuse douleur, se treuva par ce 
moyen extrêmement disposée à recevoir les impressions et 
marques de l'amour et douleur de son souverain amant; car 
la mémoire estoit toute destrempée en la souvenance de ce 
divin amour; l'imagination appliquée fortement à se représen- 
ter les blessures et meurtrisseures que les yeux regardoient 
alors si parfaictement bien imprimées en l'image présente; 
l'entendement recevoit les espèces infiniment vives que l'ima- 
gination lui fournissoit; et enfin l'amour employoit toutes les 
forces de la volonté pour se complaire et conformer à la 
passion du Bien-Aimé , dont l'âme sans doute se treuvait 
toute transformée en un second crucifix. Or, l'âme, comme 

48 



274 HISTOIRE 

forme et maîtresse du corps, usant de son pouvoir sur iceluy, 
imprima les douleurs des playesdont elle estoît blessée es en- 
droits correspondans à ceux esquels son amant les avoit en- 
durées. L'amour est admirable pour aiguiser l'imagination, 

afin qu'elle pénètre jusques à l'extérieur L'amour donc 

fit passer les tourmens intérieurs de ce grand amant sainct 
François jusques à l'extérieur, et blessa le corps d'un même 
dard de douleur duquel il avoit blessé le cœur. Mais de faire les 
ouvertures en la chair, par dehors, l'amour qui esloit dedans 
ne le pouvoit pas bonnement faire : c'est pourquoi l'ardent 
séraphin , venant au secours , darda des rayons d'une clarté 
si pénétrante, qu'elle fit réellement les playes extérieures du 
crucifix en la chair , que l'amour avoit imprimées intérieu- 
rement en l'âme. Ainsi le séraphin, voyant Isaïe n'oser en- 
treprendre de parler , d'autant qu'il sentoit ses lèvres souil- 
lées, vint au nom de Dieu luy toucher et espurer les lèvres 
avec un charbon pris sur l'autel , secondant en cette sorte le 
désir d'iceluy. La myrrhe produit sa stacte et première li- 
queuw comme par manière de sueur et de transpiration; mais 
afin qu'elle jette bien tout son suc, il la faut aider par l'inci- 
sion. De même, l'amour divin de saint François parut en 
toute sa vie comme par manière de sueur; car il ne respi- 
roit en toutes ses actions que cette sacrée dilection. Mais 
pour en faire paroistre tout-à-fait l'incomparable abondance , 
le céleste séraphin le vint inciser et blesser ; et afin que l'on 
sceut que ces playes estoient playes de l'amour du ciel , elles 
furent faictes, non avec le fer, mais avec des raïons de lu- 
mière. vrai Dieu ! Théotime , que de douleurs amoureuses 
et que d'amours douloureuses! Car non seulement alors, 
mais tout le reste de savie ce pauvre sainct alla toujours traî- 
nant et languissant comme bien malade d'amour *. » 

Cette passion , cette stigmatisation sur le mont Alvernia 
est le point culminant de l'histoire de saint François d'As- 
sise Tout est consommé!... Que tous les bruits de la terre 



Saint François de Sales , Traité de l'Amour de Dieu , liv. VI , ch. xy. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 275 

se taisent; élevons nos âmes et écoutons les chants d'amour 
qui s'échappent du cœur enflammé de François. 

« L'amour m'a mis dans un foyer; l'amour m'a mis dans un 
foyer, dans un foyer d'amour. 

« Mon nouvel époux , l'amoureux petit agneau m'a mis un an- 
neau au doigt , puis il m'a mis en prison , et m'a frappé d'un cou- 
teau qui m'a partagé le cœur. 

« Il m'a partagé le cœur, et mon corps est tombé par terre. Le 
carquois de l'amour décoche des flèches dont le coup est terrible : 
il a changé ma paix en guerre : je me meurs de délices. 

« Je me meurs de délices , ne vous en étonnez pas ; ces coups 
sont frappés par une lance amoureuse ; le fer est long et large ; ap- 
prenez qu'il m'a traversé de cent brasses. 

< Les traits sont tombés si épais , que j'en étais tout agonisant. 
J'ai pris un bouclier : ils ont redoublé et m'ont brisé les membres, 
tant leur force est grande ! 

« Il les a lancés si serrés , que j'ai voulu fuir pour échapper à la 
mort. Comme je lui criais : Tu abuses de ta force ! il s'est mis à 
m'accabler de nouveau. 

« Les traits qu'il lançait étaient de lourdes pierres dont chacune 
pesait mille livres : il les jetait en tel nombre , que je ne pouvais 
les compter, et aucune ne me manquait. 

a H ne me manquait jamais , tant il savait viser juste : j'étais ren- 
versé à terre , n'en pouvant plus : j'étais tout brisé et n'avais pas 
plus de sentiment qu'un homme trépassé. 

< J'étais terrassé , non par la mort , mais par la joie : puis , re- 
tourné dans mon corps , je me suis senti si fort , que j'ai pu suivre 
ses traces , qui m'ont guidé vers la cour céleste. 

« Après être revenu à moi , je me suis armé , et j'ai fait la guerre 
au Christ : j'ai chevauché sur son terrain , et me renconirant avec 
lui, je l'ai attaqué aussitôt pour me venger. 

« Après m'être vengé , j'ai fait un pacte avec lui , parce que ic 
Christ m'a aimé d'un amour sincère : je suis devenu capable de 



276 HISTOIRE 

contenir cet amour, et mon cœur, renouvelé , est consolé par le 
Christ. 

« L'amour m'a mis dans un foyer; l'amour m'a mis dans un 
foyer, dans un foyer d'amour. » 



« Amour de charité, pourquoi m'as-tu ainsi blessé? Mon cœur 
arraché de mon sein brûle et se consume : il ne trouve point d'asile : 
il ne peut fuir , parce qu'il est enchaîné : il se consume comme la 
cire dans le feu, il meurt lout vivant, il languit sans relâche : il veut 
fuir et se trouve au milieu d'une fournaise. Hélas ! où me conduira 
cette terrible défaillance ! C'est mourir que de vivre ainsi, tant l'ar- 
deur de ce feu est grande ! 

« Avant d'avoir fait cette épreuve , je demandais au Christ son 
amour. Pensant n'y trouver que délices , je croyais m'y complaire 
dans une douce paix, à une hauteur où aucune peine ne m'attein- 
drait ; mais j'éprouve un tourment que je ne pouvais m'imaginer : la 
chaleur fait fondre mon cœur : je ne puis exprimer tout ce que je 
souffre ; je meurs d'amour, et je vis privé de mon cœur. 

a Mon cœur, blessé par l'amour divin , n'est plus à moi : je n'ai 
plus ni jugement , ni volonté , ni faculté de jouir ou de sentir. Toute 
beauté me semble une boue infecte , les délices cl les richesses une 
perdition. Un arbre d'amour, chargé de fruit, est planté dans mon 
cœur, et me donne la nourriture ; il fait en moi un tel changement, 
qu'il rejette au dehors toul ce qu'il y avait de volonté , d'intelligence 
et de vigueur. 

« Pour acheter l'amour, j'ai donné le monde entier en échange : 
si tout ce qui est créé était à moi , je le donnerais sans balancer 
pour l'amour. Mais cet amour m'a trompé : car j'ai tout donné, et 
je ne sais où je suis entraîné. L'amour m'a anéanti : on m'a cru fou ; 
puisque je suis vendu, je n'ai plus aucun prix. 

« Le monde croyait me faire revenir; les amis qui sont hors de 
cette voie me rappelaient. Mais celui qui s'est donné ne peut plus 
se donner, ni l'esclave faire que sa servitude s'efface ; la pierre s'a- 
mollirait avant que l'amour cessât de régner en moi. Toute mon 
âme est si enflammée d'amour, si unie à lui, si transformée en lui, 
qu'elle se consume d'amour. 



DE SAINT FRANCOIS D'ASSISE. 277 

u Ni le leu , ni le fer ne l'en séparerait : la division ne peut en- 
trer dans une telle union : la souffrance et la mort ne peuvent at- 
teindre à la hauteur où elle est ravie : toutes les choses créées sont 
bien loin au-dessous d'elle, et elle est établie au-dessus de tout. 
mon âme , comment es-tu arrivée à posséder de tels biens? c'est du 
Christ qu'ils le viennent : embrasse-le donc avec délices. 

« Je n'ai plus d'yeux pour voir la créature; toute mon âme crie 
vers le Créateur ; ni le ciel ni la terre n'ont rien qui me soit 
doux : tout s'efface devant l'amour du Christ. La lumière du soleil 
me paraît obscure quand je vois celte face resplendissante; les ché- 
rubins et leur science , les séraphins et leur amour ne sont rien 
pour qui voit le Seigneur. 

t Que personne ne me fasse de reproches si un tel amour me 
rend insensé. Il n'y a point de cœur qui ne se défende , qui puisse 
fuir les chaînes de l'amour. Comment le cœur ne se consumerait-il 
point dans une telle fournaise? Oh! si je pouvais trouver une âme 
qui me comprît , qui eût pitié de mes angoisses ! 

« Le ciel et la terre me crient , toutes choses me crient que je 
dois aimer. Chacun me dit : Aime de tout ton cœur celui qui l'aime 
et te désire si ardemment , quii nous a tous faits pour l'attirer à 
lui. 

« Je voudrais aimer plus, si je pouvais plus; mais mon cœur ne 
peut trouver davantage. Je ne puis donner plus que moi-même ; je 
me suis donné tout entier pour posséder cet amant , qui fait de 
moi un homme nouveau depuis que je t'ai trouvé , ô beauté an- 
cienne et toujours nouvelle ! ô lumière immense dont l'éclat est 
doux ! 

< A la vue de tant de bonté , je suis entraîné hors de moi sans 
savoir où ; mon cœur s'amollit comme la cire , et on y trouve l'em- 
preinte du Christ. Jamais on ne vit une telle métamorphose : mon 
cœur transformé se dépouille de lui-même pour se revêtir du 
Christ. 

« Mon âme doucement enchaînée se précipite dans les embras- 
semens du bien-aimé : plus elle contemple sa beauté , plus elle est 
hors d'elle-même : riche du Christ , elle met tout en lui , et n'a plus 
aucun souvenir d'elle-même. 

« Transformée en lui, elle est presque le Christ lui-même! Unie 



278 HISTOIRE 

à Dieu, elle devient presque toute divine : ses richesses sont au-des- 
sus de toute grandeur : tout ce qui est au Christ est à elle ; elle 
est reine. Puis-je encore être triste en demandant la guérison de 
mes fautes? Il n'y a plus en moi de sentine où se trouve le péché; 
le vieil homme est mort et dépouillé de toutes ses souillures. 

« Une nouvelle créature est née dans le Christ : je suis dépouillé 
du vieil homme et devenu un homme nouveau ; mais l'amour est si 
ardent que mon cœur est fendu comme par un glaive , et que les 
flammes le consument. Je me jette dans les bras du Christ , et je 
lui crie : amour, faites moi mourir d'amour! 

« Je languis et brûle pour vous ; je soupire après vos embrasse- 
mens ; quand vous vous retirez , je me meurs : je gémis et pleure 
pour vous retrouver, et mon cœur se consume en efforts pour se 
transformer en vous. Ne lardez donc plus , venez à mon aide , te- 
nez-moi attaché à vous. 

« Voyez ma peine , ô mon amour ; je ne puis résister à de tels 
feux ; l'amour m'a pris , et je ne sais où je suis ; j<; marche comme 
un homme égaré dans sa route ; souvent la défaillance me prend ; 
je ne sais comment supporter un tel tourment. 

« Vous m'avez dérobé mon âme : je ne puis voir ce que je dois 
faire ; ceux qui me voient demandent si un amour qui n'agit plus plaît 
au Christ : mais s'il ne vous plaît pas , que puis-je faire ? L'amour 
qui me domine m'ôte l'action , la volonté ; je ne puis plus ni sentir 
ni agir. 

« Je savais parler, mais je suis devenu muet ; je voyais, et me 
voilà aveugle ; jamais il n'y eut plus mystérieux abîme. Je parle en 
me taisant; je fuis et je suis enchaîné; je tombe et je monte; je 
tiens et je suis tenu; je suis à la fois dedans et dehors; je poursuis 
et je suis poursuivi. O amour sans mesure , pourquoi me rends-tu 
fou et me fais-tu mourir dans une ardente fournaise? 



LE CHRIST. 

« Règle cet amour, toi qui m'aimes : il n'y a pas de vertus sans 
Règle : puisque tu désires tant me trouver, renouvelle ton âme par la 
vertu ; je veux que tu m'apportes un amour qui soit réglé ; l'arbre 
se juge par ses fruiss; c'est ainsi que se montre la valeur de toutes 
choses. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 279 

« Tout ce que j'ai créé est fait avec nombre et mesure , tout est 
ordonné pour sa fin. C'est par l'ordre que toutes les choses se con- 
servent ; et la charité , par sa nature , est encore plus ordonnée que 
le reste. Si l'ardeur de ton Ame va jusqu'à la folie, c'est qu'elle est 
sortie de l'ordre. 



FRAJNÇOIS. 

« Christ , tu m'as dérobé mon cœur, et tu me dis de régler 
mon âme pour aimer ; mais depuis que je suis transformé en toi , 
comment puis-je être resté maître de moi? Comme le fer rougi au 
feu , comme l'air pénétré des rayons du soleil perdent leur forme 
et leur premier aspect, ainsi mon âme est revêtue de toi par le pur 
amour. C'est donc à toi , non à moi , qu'il faut imputer l'état où je 
suis. 

« Pourquoi me mettais-tu dans un tel foyer, si tu voulais que je 
gardasse quelque modération ? Quand tu le donnais à moi sans me- 
sure , tu m'ôtais toute mesure à moi-même. Petit , tu me suffisais ; 
mais je n'ai pas le pouvoir de conlenir ta grandeur. S'il y a faute , 
6 amour, elle est tienne et non mienne, parce que tu m'as fait cette 
voie. 

< Tu n'as pas su te défendre de l'amour ; il t'a fait venir du ciel 
en terre. Par amour tu es descendu à cet abaissement; tu as che- 
miné par le monde comme un homme méprisé ; tu n'as voulu possé- 
der ni maison , ni champ ; mais tu as choisi la pauvreté pour nous 
enrichir. Dans ta vie et ta mort , tu as montré certainement un 
amour sans mesure. 

« L'amour était maître de loi comme d'un esclave; tu montrais 
toujours ton amour en toutes choses , toi qui criais dans le temple : 
Venez à moi, vous qui avez soif d'amour, je vous donnerai l'amour 
sans mesure, qui rassasie avec délices. 

« Tu ne t'es point retenu avec sagesse lorsque tu as épanché ton 
amour avec tant d'abondance ; tu es né de l'amour, non de la chair, 
amour fait homme pour nous sauver ; c'est pour nous embrasser 
que tu as désiré la croix. Tu n'as pas parlé et tu ne t'es pas défendu 
devant Filale pou accomplir cet échange sur la croix élevée par 
l'amour. 

« La sagesse alors se cachait et l'amour seul se laissait voir ; la 



280 HISTOIRE - 

puissance ne se montrait plus ; la vertu était opprimée ; il était grand 
cet amour qui se répandait ainsi ne cherchant que l'amour, et du 
haut de la croix embrassant l'homme avec tant d'amour. 

f Donc , Jésus , si je suis enivré d'amour, qui peut me reprocher 
d'être devenu fou , d'avoir perdu la raison et la force , puisque l'a- 
mour t'a enchaîné, t'a privé de toute grandeur? Comment aurais-je 
la force de lui résister ? 

« Cet amour qui me rend Insensé, t'a ôté la sagesse : cet amour 
qui me lait languir, t'a ravi pour moi ta puissance. Je ne veux plus ni 
ne puis plus faire résistance. Ma sentence est rendue ; je dois mou- 
rir d'amour, et je ne veux d'autres consolations que cette mort '. » 

Puis on n'entendait plus que le mot d' amour, mot éter- 
nel qui fait tressaillir la nature. Tout ce qu'on peut dire 
de cette magnifique poésie est contenu dans ces paroles de 
saint Bernard sur le Cantique des cantiques : «L'amour 
chante dans ce cantique, et si quelqu'un veut le comprendre, 
il faut qu'il aime. En vain celui qui n'aime pas écoutera ce 
cantique d'amour : ces discours enflammés ne peuvent être 
compris par une âme froide; cette langue est étrangère et 
barbare pour ceux qui n'aiment pas , et frappe leurs oreilles 
d'un son vain et stérile 2 . > 

c Ah! maintenant, brave chevalier de Jésus-Christ, s'écrie 
saint Bonaventure, portez les armes de votre invincible chef; 
elles vous donneront la force de vaincre tous vos ennemis. 
Portez l'étendard du grand roi , dont la seule vue doit 
inspirer du courage à tous ceux qui combattent dans ses 
divines armées; portez le sceau du grand pontife, qui 
fasse respecter de tout le monde vos actions et vos paroles , 
comme étant irréprochables et authentiques. A présent, per- 
sonne ne doit vous faire de peine, puisque vous portez en 
votre corps les stigmates du Sauveur Jésus; il faut, au con- 
traire, que tous ses serviteurs aient pour vous une singulière 
dévotion. Les glorieuses marques que vous avez reçues très 



1 Voir le texte dans ['Appendice , p. xxxij et suivantes. 
a S. Bernard, in Cant. serm. 79. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 281 

certainement, suivant le témoignage, non de deux ou trois 
personnes, ce qui aurait suffi, mais d'un très grand nombre 
par surabondance , donnent sensiblement en vous et par 
vous une nouvelle preuve des vérités divines; elles ôtentaux 
infidèles tout prétexte d'incrédulité, pendant qu'elles affer- 
missent la foi des chrétiens , animent leur espérance et les 
embrasent du feu de la charité. 

t C'est l'accomplissement de la première vision, où vous ap- 
prîtes qu'en qualité de chef dans la milice de Jésus-Christ, 
vous seriez revêtu d'armures célestes et honoré du signe de 
la croix. Au commencement de votre conversion, la vue 
de Jésus-Christ crucifié, qui vous apparut, vous pénétra de 
compassion , et vous eûtes l'âme transpercée d'un glaive de 
douleur. Dans une autre occasion, vous entendîtes une voix 
qui sortait de la croix, comme du trône et du propitiatoire 
de Jésus-Christ. Le frère Sylvestre vit une croix merveilleuse 
sortir de votre bouche; le bienheureux Pacifique vit deux 
épées lumineuses en forme de croix , dont l'une traversait 
votre poitrine; et Monaldo, cet homme angélique, vous vit 
vous-même en l'air comme en croix , pendant que saint An- 
toine prêchait sur l'inscription de la croix du Sauveur; et 
voilà qu'à la fin de votre vie on vous montre la figure su- 
blime d'un séraphin jointe à l'humble image du Crucifié, qui 
vous embrase au dedans et vous marque au dehors. Vous êtes 
cet ange de l'Apocalypse qui montait d'où le soleil se lève, 
et qui tenait à la main la marque du Dieu vivant *. » 

François d'Assise portant réellement et visiblement dans son 
corps les marques, les stigmates du corps de Notre-Seigneur 
Jésus-Christ, voilà un des plus grands miracles de l'amour de 
Dieu , et en même temps un des faits historiques les plus cer- 
tains. Pour le contester, il faudrait renoncer à toute créance 
humaine. Au-dessus de toutes les preuves historiques est 
l'autorité de l'Église : elle a jugé ce fait constant et indubi- 
table, puisqu'elle a établi une fête annuelle pour en con- 

1 S. Bonaventura, cap. xnt. 



-282 HISTOIRE 

server le souvenir (17 septembre). Ainsi un chrétien ne peut 
plus, selon sa volonté, le rejeter ou l'admettre; car saint 
Thomas et tous les théologiens assurent que le doute sur un 
fait canonisé serait téméraire, scandaleux et suspect d'hé- 
résie ' ; et tout homme raisonnable ne peut rejeter ce fait 
comme faux qu'après avoir anéanti les témoignages; car, je 
ie répète , un fait ne se prouve pas par des raisonnemens 
métaphysiques , mais il se prouve par des témoignages logi- 
ques et positifs. Pendant les deux dernières années de la vie 
de François , les plaies qu'il portait furent vues et touchées 
de plusieurs personnes; après sa mort, les populations en- 
tières les ont vues et baisées avec respect. Ces preuves res- 
sortiront de la suite de notre récit. En 1226, le frère Élie, 
dans sa lettre-circulaire à l'occasion de la mort de François, 
s'exprime ainsi : « On a vu François , notre frère et notre 
père, quelque temps avant sa mort, dans un état de cru- 
cifié , ayant sur son corps cinq plaies semblables à celles de 
Jésus-Christ; des clous, de la couleur des clous de fer, per- 
çant ses pieds et ses mains; son côté étant ouvert comme par 
un coup de lance, d'où souvent il sortait du sang 2 .» En 
1227, il arriva à Assise un pèlerin d'une grande distinction 5 , 
Luc de Tuy, venant de Rome, de Constantinople et de Jéru- 
salem. Il eut de longs entretiens avec le frère Élie sur la vie , 
les souffrances et la mort de saint François 4 ; il recueillit 
tous les témoignages, et s'en servit, quelques années plus 
lard , dans son livre contre les Albigeois. Voulant prouver 
que Jésus-Christ a été attaché sur la croix avec quatre clous, 



1 S. Thomas, quodlibet ix, quicsi. 8, ari. 1. — Sylvius in opuscul. con- 
trov., lib. IV, qusest. 2, art. 14. 

* Cette lettre était autrefois conservée en original dans les archives du 
couvent des Récollets de Valenciennes. 

H Voir les éloges donnés à Luc de Tuy par Mariana , Hist. Hisp., lib. XII, 
cap. i et xii , et dans la préface des OEuvres de Luc de Tuy , dont il est édi- 
teur. Biblioth. Patrum, Lyon, t. XXV, et édition in A , Ingolstadl, 
1612. 

4 Qurcdam quae narrante viro sanciissirao Fralre Helia. Lucas Tudensis, 
advers Albig., lib. Ili ? cap. xiv. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 283 

et qu'il a reçu le coup de lance au côté droit , il s'exprime 
ainsi : 

«Produisons, pour mieux éclaircir cette vérité, les stig- 
mates du bienheureux père François. On y voyait les marques 
des quatre clous de Notre-Seigneur, ainsi que la sainte lé- 
gende le porte et que l'assurent beaucoup de religieux et de 
séculiers 4 de clercs et de laïques , qui ont eu le bonheur, il y 
a cinq ans , de les voir de leurs yeux et de les toucher de 
leurs mains. On lit aussi dans cette sainte légende, qu'après 
l'heureuse vision d'un séraphin crucifié, les marques des 
clous commencèrent à paraître dans les mains et dans les 
pieds du saint homme, conformément à ce qu'il avait vu. Ce 
n'était pas seulement des ouvertures faites par des clous, 
mais c'étaient des clous mêmes , formés de sa chair; et pour 
lui donner une parfaite ressemblance avec Jésus-Christ cru- 
cifié, son côté droit avait une plaie rouge, comme s'il eût 
été percé d'une lance , et il en coulait souvent un sang sacré 
qui trempait.sa tunique avec ce qu'il portait sur les reins; en 
sorte qu'à sa mort les clous qui perçaient ses mains et ses 
pieds , et l'ouverture de son côté sanglant , le firent paraître 
comme s'il venait d'être détaché de la croix, représentant au 
naturel le crucifiement de l'Agneau sans tache qui lave les 
péchés du monde. Il est bien juste que la créature publie les 
louanges d'un saint que le Créateur a honoré de nos jours , 
entre tous les autres saints , par l'éminente prérogative de 
porter en son corps les marques des plaies que l'Homme- 
Dieu a reçues dans sa Passion *. » 

En 1257, le cardinal Ugolini, Grégoire IX, ayant appris 
que par un faux zèle l'évêque d'Olmutz (en Bohême) avait 
défendu aux Frères Mineurs et aux fidèles de son diocèse de 
vénérer et de représenter saint François avec les stigmates , 
et qu'un Frère Prêcheur avait eu la hardiesse de dire publi - 
quement à Oppaw (en Moravie) que saint François n'avait 



1 Decenter et pulchre a creatura laudatur. quem creator nostris tempo- 
ribus tanta excellentia decoravi!. Prae ceteris enim sanctis signis Passioni* 
Dei et hominis antonomasia sublimalus. Luc Tudcnsis , lib. II , cap. xi. 



284 HISTOIRE 

point porté les stigmates en son corps , publia à ce sujet les 
trois bulles que nous insérons ici comme des témoignages de 
la plus grande valeur. 

* Grégoire , évêque , serviteur des serviteurs de Dieu , à tous 
les fidèles de Jésus-Christ qui verront ces lettres , salut et 
bénédiction apostolique. 

c Nous croyons inutile de vous exposer dans ces lettres les 
grands mérites qui ont conduit à la céleste patrie le glorieux 
confesseur saint François , puisqu'il n'y a guère de fidèles 
qui n'en soient informés; mais nous avons jugé qu'il conve- 
nait de vous instruire tous plus particulièrement de la mer- 
veilleuse et singulière faveur dont il a été honoré par Notre- 
Seigneur Jésus-Christ , qui est la gloire et la splendeur des 
saints. C'est qu'il a reçu, par une vertu divine, pendant sa 
vie , des stigmates aux mains , aux pieds et au côté , lesquels 
y sont demeurés après sa mort. La connaissance. certaine que 
nous et nos frères les cardinaux en avons eue , aussi bien 
que de ses autres miracles, certifiés authentiquement par des 
témoins très dignes de foi , a été le principal motif qui nous 
ait portés à le mettre au catalogue des saints, de l'avis de 
nos frères les cardinaux et de tous les prélats qui étaient 
alors auprès de nous. Comme donc nous souhaitons fort que 
cela soit cru de tous les fidèles , nous prions et exhortons 
votre piété en Notre-Seigneur Jésus-Christ, vous l'enjoignant 
pour la rémission de vos péchés, de fermer les oreilles à tout 
ce qu'on pourrait vous dire de contraire, et d'avoir pour ce 
saint confesseur une vénération et une dévotion qui vous le 
rendent favorable auprès de Dieu, afin que, par ses mérites 
et par ses prières , le Seigneur vous fasse la grâce de pros- 
pérer en ce monde et d'être éternellement heureux en 
l'autre. 

« Donné à Viterbe le deuxième jour d'avril , l'an onzième 
de notre pontificat V. » 

1 Raynaldi , aon. 1237, n" 60. — Wadding , 1237. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 285 

c Grégoire, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, pour 
être de mémoire perpétuelle, à notre vénérable frère 
l'évêque d'Olmutz, salut et bénédiction apostolique. 

« Vous avez eu l'imprudence de confier à un homme sans 
modération, et malheureusement porté au blasphème, des 
lettres patentes que vous adressez à tous les fidèles de Jésus- 
Christ, exposant par ce moyen, aux yeux de toute la terre, 
les marques de votre présomption. Parmi quelques bonnes 
choses qui se trouvent dans ces letttres , nous en avons vu 
de fort mauvaises, comme celle-ci : « Que ni saint François, 
ni aucun autre saint , ne doit être peint dans l'église avec les 
stigmates; que quiconque soutient le contraire pèche et ne 
mérite point de créance, comme étant ennemi d<î la foi, 
parce que le Fils du Père éternel ayant été seul crucifié pour 
le salut des hommes, ce n'est aussi qu'à ses plaies qu'il faut 
rendre hommage, suivant la religion chrétienne. » 

« Nous voulons bien examiner les raisons que vous pouvez 
avoir pour soutenir votre sentiment , afin de vous faire voir 
qu'elles ne sauraient être bonnes et de vous porter à les 
abandonner. Vous vous fondez peut-être sur ce que , dans le 
corps mystique, il ne sied pas à un membre de s'attribuer les 
marques d'honneur qui appartiennent au chef. Il fallait 
ajouter : A moins que, par une grâce spéciale, elles ne lui 
soient accordées pour ses mérites*. Sur quoi nous disons que 
Dieu, dont la sagesse est infinie, n'ayant pas dédaigné de 
former l'homme du limon de la terre, à son image et à sa 
ressemblance , et de se rendre , par le mystère de l'Incarna- 
tion , semblable à l'homme pour le racheter de la mort , a 
voulu aussi honorer de l'impression des stigmates le bien- 
heureux François qu'il chérissait. Quelle témérité y a-t-il et 
quel péché commet on de représenter aux yeux des fidèles 
dans des tableaux un privilège si singulier, à la gloire de 
celui qui en est l'auteur? Sans parler de plusieurs autres 
peintures, ne représente-t-on pas le prince des apôtres at- 
taché en croix, quoique d'une manière différente de Jésus- 






28G HISTOIRE 

Christ? C'est, dites- vous, parce que ia vérité même ayant 
prédit ce qui arriverait à cet apôtre, et sa prédiction n'ayant 
pu manquer de s'accomplir, on a raison de dire qu'il a été 
crucifié et de le représenter sur la croix. 

« Mais quelles preuves n'a-t-on pas que saint François , 
après avoir revêtu Thabit de pénitence, a crucifié sa chair 
par la pratique continuelle des vertus, et que les stigmates y 
ont été véritablement imprimés? Beaucoup de personnes très 
dignes de foi , qu'il a plu à la bonté divine de rendre témoins 
de cette grande merveille , en certifient la vérité, et elle est 
autorisée par l'Église , qui a tiré de là et d'un grand nombre 
d'autres miracles très authentiques le principal motif de la 
canonisation du bienheureux Confesseur. Que répondre à ces 
choses qui sont publiques, et que par conséquent vous 
n'ignorez pas , sinon que vous préférez votre propre senti- 
ment à tout ce que dicte la raison? En quoi vous nous of- 
fensez , ou plutôt Dieu même , sans qu'il vous en revienne 
aucun bien , et par une extrême imprudence, vous troublez 
l'Ordre des Frères Mineurs , qui nous est fort cher, et ceux 
qui lui sont affectionnés. Rentrez donc en vous-même inces- 
samment, vous qui avez ouvert votre bouche contre le ciel; 
ne tenez plus un pareil langage , prenez des sentimens de pé- 
nitence pour apaiser la colère du souverain Juge; hâtez-vous 
de faire vos efforts pour réparer, s'il est possible, le scandale 
que vous avez donné à tous les fidèles par vos lettres autant 
qu'il était en vous, et pour faire respecter, comme aupara- 
vant, les couvens des Frères Mineurs qui sont en Alle- 
magne. 

« Or, afin qu'une chose si conforme à la piété s'exécute 
ponctuellement par ia grâce de Dieu et vous devienne salu- 
taire , nous vous ordonnons et mandons , en vertu d'obéis- 
sance, par ces lettres apostoliques, que vous mettiez bien 
dans votre cœur de ne rien entreprendre désormais qui puisse 
irriter la majesté divine et déplaire au Saint-Siège. N'ayez 
pas la hardiesse de répandre davantage des faussetés contre 
le privilège des stigmates, accordé par la bonté de Dieu 
pouria gloire de son serviteur; mais, au contraire, appli- 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 287 

quez-vous soigneusement à le rendre célèbre en Allemagne 
comme il l'est dans les autres pays, vous persuadant bien 
que le saint homme a été honoré de ces stigmates pendant 
qu'il vivait, que plusieurs personnes les ont vus, quoiqu'il 
s'efforçât toujours de les cacher par le mépris qu'il faisait des 
louanges humaines et par son attention à contempler les 
choses célestes , et qu'enfin , lorsqu'il quitta cette vie pour- 
aller au ciel, ils furent exposés à la vue de tout le monde. 

t Donné à Viterbe , le trente-unième de mars, Tan on- 
zième de notre pontificat '. » 

« Grégoire, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, aux 
prieurs et provinciaux de l'Ordre des Frères Prêcheurs. 

« Nous avons appris, avec autant de douleur que de sur- 
prise, qu'un frère de votre Ordre, nommé Evechard, étant 
venu prêcher à Oppaw, ville de Moravie, et oubliant qu'il 
doit toujours y avoir dans les pnroles des prédicateurs une 
certaine grâce et un sel qui les assaisonne, est devenu blas- 
phémateur en prêchant, et a. osé dire en public que saint 
François n'a point porté les stigmates de Jésus-Christ sur son 
corps , et que ce que ses disciples en disent doit être regardé 
comme une imposture. Que dirai-je de plus? Ne croyant en 
ce point ni Jésus-Christ, qui a honoré le saint homme du pri- 
vilège des stigmates aux mains, aux pieds et au côté, ni 
Nous qui l'avons mis au catalogue des saints, y étant princi- 
palement porté par ce grand miracle , authenliquement vé- 
rifié avec tous les autres, il a été assez insensé dans son 
orgueil pour avoir l'imprudence de traiter les disciples de 
saint François d'hommes intéressés et de faux prédicateurs, 
assurant qu'il avait par notre autorité le pouvoir de les ex- 
communier, eux et leurs semblables. Comme il n'a pas seule- 
ment proféré ces paroles pleines de méchanceté, mais qu'il 
y en a encore ajouté plusieurs autres aussi mauvaises, sans 



1 Wadding a publié cette bulle que liaronius avait vue dans les archives 
iu Vatican, Martyrologium romanum, n septembre, Anvers. 1613, in-folio. 



288 HISTOIRE 

se mettre en peine ni de son salut ni du trouble qu'il causait 
parmi les fidèles, Nous vous ordonnons et mandons expres- 
sément, en vertu de l'obéissance, par ces lettres apostoli- 
ques, si votre prudence juge que la chose soit véritable, de 
suspendre ce religieux de la prédication, et de nous l'en- 
voyer pour être puni comme il le mérite. 

« Donné le trente-unième jour de mars, l'an onzième de 
notre pontificat \ » 

En 1254, le souverain pontife Alexandre IV prêchant au 
peuple en présence de plusieurs frères et de saint Bonaven- 
ture, assura que pendant la vie de saint François il avait vu 
les sacrés stigmates de ses propres yeux 2 . 

En 1255, le même pape Alexandre IV, dans une bulle 
adressée à tous les évêques sur la sainteté et les miracles de 
François, s'exprime ainsi au sujet des stigmates : 

« . . . . Comme toutes ces merveilles seraient d'un long 
détail, quand on n'en ferait qu'une relation abrégée, nous 
voulons seulement vous remettre devant les yeux ces admi- 
rables marques de la Passion du Sauveur qu'une main céleste 
imprima sur le corps du saint homme pendant qu'il vivait. 
Des yeux fort attentifs ont vu et des mains fort sûres de tou- 
cher ont senti que dans ses mains et dans ses pieds il y avait 
très certainement des clous bien formés, ou de sa propre 
chair ou d'une autre matière nouvellement produite; et il 
s'efforçait de les cacher pour éviter la gloire qui lui en serait 
revenue de la part des hommes. Après sa mort , on vit ou- 
vertement ■> son côté une plaie qu'une main d'homme n'avait 
point faite et qui ressemblait à celle du Sauveur, d'où sortit 
le prix de notre rédemption et le symbole de nos sacre- 
mens. Des marques si belles et si merveilleuses doivent 
être une riche source de dévotion pour les chrétiens et de 
délices ineffables pour les âmes religieuses dans les ban- 
quets spirituels de l'Église catholique , puisque la foi sincère 



' Wadding, 1237. 

7 S. Bonaventura , cap. xin. 



DE SAINT FRANCOIS D'ASSISE. 281) 

en Jésus-Christ nous fait comprendre par là que ceux qui , 
volontairement pour son amour, crucifient leur chair avec les 
vices et les convoitises peuvent participer à ses souffrances, 
quoiqu'il n'y ait point de tyrans qui les persécutent. 

« Au reste, ce n'est point en nous conduisant par des 
fables et par des chimères que nous vous assurons des stig- 
mates de saint François ; car il y a long-temps que nous en 
avons une parfaite connaissance, Dieu nous ayant fait la 
grâce d'avoir une étroite liaison avec le saint homme lorsque 
nous étions de la maison du pape Grégoire IX, notre prédé- 
cesseur. C'est pourquoi , comme il faut bien prendre garde 
de ne pas recevoir en vain une si grande marque de protec- 
tion que le ciel a donnée au monde , en la personne de ce 
saint Confesseur, par une faveur si extraordinaire, nous vous 
prions tous , vous avertissons , vous exhortons sérieusement 
et vous mandons par ces lettres apostoliques de solenniser 
tous les ans , au jour de sa fête , la mémoire de ces précieux 
mérites, et d'annoncer publiquement à ceux qui vous sont 
soumis la merveille de ses stigmates , leur inspirant de la vé- 
nération et de la dévotion pour ce divin privilège, afin que 
le saint Confesseur, implorant la miséricorde de Dieu surtout 
le peuple chrétien, et particulièrement sur ceux qui l'invo- 
queront , son intercession leur obtienne à tous les grâces 
qu'ils ne peuvent obtenir par eux-mêmes. 

« Ainsi , que Ton ne fasse plus de peine à saint François , 
puisqu'il porte en son corps les marques du triomphe de 
Jésus-Christ. Si quelqu'un , agité de l'esprit insensé d'une 
présomption téméraire ou envieux de la libéralité divine, ose 
entreprendre de combattre d'une bouche sacrilège cette dé- 
termination du Siège apostolique, ou d'attaquer par des 
discours malins et mordans le miracle des stigmates ou les 
autres , qui font éclater dans l'Église la sainteté du bienheu- 
reux Confesseur, Nous voulons et ordonnons que son prélat 
le punisse avec rigueur pour le faire revenir à son bon sens , 
en sorte que la sévérité du châtiment lui apprenne à ne plus 
blasphémer contre les œuvres de Dieu. Qu'aucun homme 
ne soit assez hardi et asse/ téméraire pour violer ou pour 

19 



290 HISTOIRE 

contredire cel écrit , qui contient ce que nous défendons , ce 
que nous confirmons et ce que nous voulons. Si quelqu'un 
présume d'y donner atteinte, qu'il sache qu'il encourra l'in- 
dignation de Dieu tout-puissant , et de ses bienheureux 
apôtres saint Pierre et saint Paul. 

« Donné à Agnani le vingt-neuvième de novembre, l'an 
premier de notre pontificat '. » 

En 1259, Alexandre IV adressa encore une autre bulle 
aux évêques sur la vérité des stigmates, qui était contestée 
dans les royaumes de Castiile et de Léon' 2 . 

En 1261, saint Bonaventure écrivait à la face du soleil le 
récit que nous avons rapporté, et qui est l'abrégé , l'écho 
fidèle des monumens originaux. 

En 1279, le pape Nicolas III , dans sa lettre au chapitre gé- 
néral assemblé à Assise , dit que l'Ordre des Frères Mineurs 
est une source de science , qu'il est scellé des marques de la 
pauvreté et honoré des stigmates de Jésus-Christ, dans la 
personne de François s . 

En 1450, saint Antonin rend témoignage à la vérité des 
stigmates avec toute l'autorité de son caractère et de son 
talent 4 . 

A tous ces témoignages historiques il faut joindre la preuve 
des miracles faits à l'occasion des stigmates et rapportés par 
tous les historiens de l'époque , surtout par saint Bonaven- 
ture , qui termine son récit par ces paroles : « Ces miracles 
éclatans , et les témoignages constans de ceux qui ont vu et 
touché les stigmates , donnent à cette prodigieuse merveille 
un tel degré de certitude, qu'il ne doit rester dans les esprits 
aucun nuage de doute. Ainsi , qu'à cet égard personne n'ait 
l'œil malin , parce que Dieu est bon ; comme s'il ne conve- 
nait pas à sa bonté infinie de faire une telle faveur. Il n'y a 

' Cherubini, Bullarium Romanura , t. I , p. 83, in-folio. 
2 Wadding, 1239. 

1 Wadding , 1279. le P. Chalippe , dans sa yie de saint François , a fort 
bien traité la question des stigmates. 
4 Cbronic., lit. xxiv, cap. h. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 291 

personne de bon sens qui ne doive convenir que ce serait à la 
gloire de Jésus-Christ si , dans le corps mystique de l'Eglise, 
il se trouvait plusieurs membres qui fussent unis à leur chef 
par le même amour séraphique que saint François, qui fus- 
sent revêtus des mêmes armes dans la chevalerie spirituelle, 
et qui dussent être élevés à la même gloire dans le royaume 
des cieux '. » 

Mais le témoignage authentique par excellence est le mont 
Alvernia : jusqu'alors tout-à-fait oublié dans l'histoire , il de- 
vient , aussitôt après le miracle des stigmates , un lieu im- 
portant et sacré aux yeux des puissances de la terre et des 
simples fidèles. En 1255 , Alexandre IV adressa à tous les 
Frères Mineurs la bulle suivante : 

« Si nous considérons attentivement tout ce qui se publie 
dans l'Eglise militante à la gloire de saint François, qui porte 
les marques des victoires de Jésus-Christ , et si nous nous 
représentons bien la joie qu'en reçoit l'Eglise triomphante, 
nous devons nous sentir animés à rechercher autant qu'il est 
possible tous les vestiges de ce grand saint , les antres des 
montagnes et les cavernes de la terre qu'il a consacrés par 
sa présence, pour les honorer avec un profond respect. 
C'est pourquoi, nos chers enfans, nous affectionnons de tout 
notre cœur la célèbre et florissante montagne d'Alvernia , 
nous ressouvenant que c'est le lieu où l'amour dont son 
cœur était embrasé s'enflammant encore davantage à la vue 
du séraphin , et éclatant au dehors, il reçut ces merveilleu- 
ses plaies qui le firent paraître crucifié , et donnèrent à son 
corps , qu'elles ornaient comme autant de pierres pré- 
cieuses , une dignité proportionnée à l'élévation de son 
âme. 

« Qui peut aimer son salut éternel sans se plaire extrême- 
ment en ce lieu , où le Roi des rois , par un excès de bonté , 
a voulu, dans la décadence des siècles, honorer son chevalier 



1 De sacris ergo stigmatibus nullus sit ambiguitali locus,,. S. Bonaven- 
tura, cap. xti. 



292 HISTOIRE 

des marques royales , afin qu'il ranimât les troupes timides 
qui fuyaient devant l'ennemi , et que , par ses actions comme 
par ses paroles, il annonçât sa victoire en combattant sous 
les étendards de celui qui est venu d'en haut vaincre et 
triompher? Oh! combien de tristes soupirs et de sanglots 
amers saint François a-t-il tiré du fond de son cœur sur cette 
montagne? Oh ! combien de fois prosterné sur sa bienheu- 
reuse poitrine a-t-il mouillé cette heureuse terre de ses lar- 
mes , quoiqu'il y fût quelquefois consolé par la présence des 
esprits célestes, et que souvent il y reçût de Dieu de hautes 
révélations sur l'Eglise militante? Nous qui mettons notre 
confiance dans les prières d'un si grand patriarche , prenons 
le mont Alvernia sous notre spéciale protection et employons 
tout notre pouvoir à le défendre. C'est pourquoi nous 
vous prions tous , vous avertissons, vous exhortons sérieuse- 
ment, vous ordonnons et mandons expressément , en vertu 
d'obéissance , par ces lettres apostoliques , de destiner quel- 
ques uns des frères pour servir Dieu continuellement sur cette 
sainte montagne, ne voulant pas que cet établissement soit 
jamais détruit ni abandonné de l'Ordre pour quelque raison 
que ce puisse être. 

c Donné à Naples le vingt-deuxième jour de mai , l'an on- 
zième de notre pontificat '. » 

En 1256, Guillaume, évêque d'Arezzo, qui, dans son dio- 
cèse , a l'honneur de posséder l'Alvernia , publiant la bulle 
d'Alexandre IV, y ajouta un mandement exprès , où il ac- 
corde de grandes grâces spirituelles à ceux qui visiteront la 
sainte montagne 2 . 

En 1260, il y eut au mont Alvernia une fête solennelle et 
imposante : c'était le vingtième jour d'août. La montagne 
était parée de son riche vêtement de verdure et de fleurs ; 
de chaque fente du rocher l'Impériale s'élançait sur sa tige 
élégante 3 . Une foule innombrable de pèlerins se pressait dans 

' Waddinj; , 1231Î. 

1 Waddiog, 1236, n* 10. 

3 Une tradition populaire veut qu'un ange ail indiqué cette plante à l'oni. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 293 

les raides sentiers et encombrait les cours et les porliques. 
Saint Bonaventura, alors maître général de l'Ordre, reve- 
nant du chapitra de Narbonne, était à l'Alvernia à ia tête 
de près de mille religieux. Les évêques d'Arezzo, de Flo- 
rence, de Fiesole, de Perouse, d'Assise, d'Urbino et de 
Citta di Castello , consacrèrent avec le beau cérémonial d'u- 
sage la principale église, sous le titre de Sainte-Marie-des- 
Anges et de Saint-François. Ensuite ils montèrent à cheval , 
et précédés du peuple portant des croix et des bannières , 
des religieux portant des cierges et chantant des hymnes et 
des psaumes, ils descendirent la montagne et en firent pro- 
cessionnellement le tour, la bénissant sous le nom de mon* 
lagne Séraphique \ Depuis ce moment à jamais mémorable , 
tous les chrétiens ont désiré venir se reposer et prier un in- 
stant dans ce saint lieu. 

L'empereur Henri VII passa en 1312 plusieurs jours sur la 
séraphique montagne , s'entretenant des choses du ciel avec 
le bienheureux Jean de Fermo , et il déclara par un acte 
public qu'il prenait l'Alvernia sous sa protection spéciale 2 . 
Jeanne, impératrice des Grecs, vint aussi à l'Alvernia, et 
ordonna par son testament que son corps y serait porté, 
c Quel est donc le fidèle, s'écriait sur la montagne Séraphi- 
que le cardinal Napoleo, légat du Saint-Siège, quel est donc 
le fidèle qui ne veuille visiter ce lieu consacré par de si grands 
témoignages? Ni la difficulté du chemin, ni la rigueur des 
saisons ne doit empêcher personne de monter à l'Alvernia, 
non seulement sans se plaindre , mais en volant avec une 
ardeur séraphique 3 . > 



pereur Cbarlemagne pour guérir son année de la peste. Mattinole , sur 
Dioscoride, liv. HI, eh. ix , Venise, 1S48, in-4°. En jargon scientifique , 
c'est le chamaeleon blanc. 

' Vitale, Chronica Serapbici montis , p. 188, in-4°. En 1498, l'église et 
le couvent de l'Alvernia furent indignement profanés par les armées véni- 
tiennes , dans la guerre delli Marchescbi. Ces saints lieux furent réconciliés 
quelque temps après. Vitale , p. 194. 

» Wadding, 1311. 

3 Ibid., 1260, n" 83. 



294 HISTOIRE 

L'Alvernia domine toute cette chaîne de l'Apennin , et à 
plusieurs milles on voit son imposante masse de rochers cou- 
ronnés de hêtres immenses. Après quatre heures de montée 
dans des chemins raides, étroits, bordés de précipices pro- 
fonds ou de quelques champs dont la glèbe blanchâtre at- 
teste l'infécondité, on arrive sur le plateau incliné du som- 
met. Le couvent est irrégulier comme le sol ; la porte basse 
et massive, posée sur des rocs, rappelle la porte des ma- 
noirs féodaux. Vous êtes dans une petite cour carrée; en 
face est un portique soutenu de deux colonnes : c'est l'en- 
trée de l'église ( minore ) , le plus ancien monument de l'AI- 
vernia; sur la porte à plein cintre est un bas-relief antique 
représentant la stigmatisation de saint François; de chaque 
côté sont les armes du comte Orlando : une croix et trois 
fleurs de lys, glorieux souvenirs pour un Français. A droite 
est la porte du couvent , surmontée des armes de Florence , 
du pape Eugène IV et de cette puissante confrérie des arti- 
sans en laine, berceau des Médicis. Dans une partie du cou- 
vent sont les hospices des nombreux pèlerins qui chaque 
jour viennent vénérer la mémoire de la grande , l'incompa- 
rable merveille des stigmates. Personne n'a frappé à la porte 
sans être reçu. Noble et généreuse hospitalité, où l'on par- 
tage les aumônes des frères, où l'on est servi par des mains 
sacerdotales avec un dévouement qu'il est impossible de re- 
connaître. L'hospice des femmes est à un demi-mille au-des- 
sous du couvent, à Val-Sainte f . 

L'église (minore) est basse , simple, divisée en trois parties 
par une forf belle grille en fer. Le maître-autel est décoré 
d'une magnifique Assomption en terre cuite émaillée, un des 
ouvrages les plus complets du célèbre Andrea della Robbia ; 
sur l'autel , à gauche, il y a une Nativité en terre cuite, et 



1 On consomme par année mille moutons, des bœufs et des veaux en 
proportion. Le blé, le vin, l'huile se mesurent en quantités effrayantes. 
L'hospice des paysans est servi par des frères lais. Les différens hospices 
ont été construits par les soins et d'après les plans de frère Grégoire de 
Rasina. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 295 

aussi sur l'autel , à droite , une Descente de croix \ On entre 
de là dans l'église principale. Commencée en 1348 par Tarlat, 
comte de Chiusi et de Petremale , et par sa femme, Joanna , 
comtesse de Santa-Fiore ; elle ne fut terminée qu'un siècle 
après par le sénat de Florence , que le pape Eugène IV avait 
établi conservateur du mont Alvernia. Elle est éclairée , 
spacieuse, flanquée d'une tour bâtie en 4489, et entourée 
d'un portique d'où l'on découvre le plus immense paysage 
dont il soit possible de se faire une idée. D'un côté , ce por- 
tique se prolonge jusqu'à l'église des Stigmates, dont la voûte 
est tout azurée avec des étoiles d'or, et d'où pendent cinq 
lampes d'argent offertes en 1609 par le cardinal Montalto. 
Au milieu, sous une grille, est le lieu à jamais béni où Fran- 
çois était agenouillé pendant sa stigmatisation. De chaque 
côté il y a vingt-quatre stalles en bois sculpté. Cette église a 
été bâtie en 1264 par Simon , comte de Battifolio et de Pup- 

1 On lit dans Vasari : Ancora che gli invetriati nelle figure di terra cotta 
non siano in islima grandissima , son molto utili e perpetui e necessarii : 
atteso che dove non possono reggere le pitture , o per gli ghiacci , o per gli 
umidi, o per i luoghi acquidosi, questa specie di figure serve come s'è 
visto al Sasso della Vernia in Casentino , che per tal colpa altro che gli 
invetriati non restano. Pag. 231, Vita di Luca della Robbia. — Luca et sa 
nombreuse famille répandirent beaucoup ces terres cuites, vernies ou 
plutôt émaillées. La renaissance de la peinture en émail date du quator- 
zième siècle, comme le prouve le magnifique reliquaire de la cathédrale 
d'Orvieto, œuvre admirable de l'orfèvre Ugolino Vieri de Sienne (1338). 
Ce n'est que sous François I er qu'on vit paraître en France les émaux de 
Limoges, qui se rattachent à l'histoire de la peinture, tandis que les œuvres 
de la famille della Robbia se rattachent à la sculpture , n'étani pas peintes 
en couleur, mais revêtues seulement d'un émail blanc sur un fond bleu. 
Luca paraît avoir concouru à l'exécution des bas-reliefs des fameuses portes 
du baptistère de Florence. A San-Miniato, près de Florence , on voit de lui 
une Vierge tenant l'enfant Jésus ; on ne pourrait assez louer la grâce de ce 
travail, non plus que les petites figures d'anges en demi-relief, exécutés par 
Andrea sous le portique de l'hôpital des Innocens, à Florence ; et au Louvre, 
celte délicieuse image de la Vierge adorant Jésus. Luca , dit Vasari , fu 
molto costamenta e savia persona, e alla religione Christiana mirabilmente 
devoto. On voit dans leurs œuvres si naïves que la piété fut héréditaire 
dans cette famille ; deux des fils d'Andrea embrassèrent la vie monastique 
dans le couvent de Saint-Marc , à Florence. 



296 HISTOIRE 

pio *, et consacrée en 1510 sous le titre de la Sainte-Croix, 
des Saints-Anges et de Saint-François, par Renaldi, arche- 
vêque de Ravenne , et Aldobrandini , évêque d'Arezzo. Tous 
les jours après complies et toutes les nuits après matines, 
les religieux vont en procession de l'église principale à l'é- 
glise des Stigmates. On reste profondément ému et sincère- 
ment convaincu de la vérité de ce miracle quand on voit ces 
religieux avec leurs grands manteaux bruns défiler deux à 
deux sous les arceaux du portique, chantant des hymnes 
entrecoupés de repos , pendant lesquels on n'entend que le 
bruit des pas sur les dalles, le son de la cloche 2 et le mur- 
mure du vent , tantôt harmonieux et doux, tantôt violent et 
impétueux dans le feuillage des hêtres. A cette procession se 
rattachent de pieuses légendes. Un jour les frères aperçurent 
sur un hêtre la sainte Vierge les bénissant à mesure qu'ils 
passaient. Une autre fois, n'ayant pu faire la procession à 
cause d'une grande quantité de neige , des animaux de diffé- 
rentes espèces furent vus allant deux à deux de l'ancienne 
église à celle des Stigmates, comme pour reprocher aux re- 
ligieux de n'y avoir pas été; ce qui les détermina à bâtir 
une galerie pour n'y jamais manquer 5 . Pendant l'office, lors- 
qu'on entend les divines harmonies de l'orgue, l'âme monte 
vers Dieu ; les bruits de la terre se taisent , et il n'y a plus 
que le retentissement infini de ces concerts célestes, de ces 



1 On lit celte inscription sur une table de marbre attachée au mur : 

Anno Domini 1264, feria 5, post festum Assumptionis gloriosa? virginia 
Maria 1 ; cornes Simon fìlius illustri* viri comitis Guidonis, Dei gratia in 
Thuscia Palalinus, fecit fundari istmi oratorium , ad honorem beati Fran- 
cisco, ut ipse cui in loco isto seraph apparuit, sub anno Domini 1223, infra 
octavam Nativitatis ejusdem virginis , et corpori ejus impressit stigmata 
Jesu Christi , consignet eum gratia Spiritus Sancii. 

3 Quand on se promène en rêvant dans tous les replis de PAlvernia , on 
aime à entendre les cloches du couvent dont mille échos renvoient les sons 
argentins. La principale cloche a été apportée , en 1486, du château de 
Chiusi , où elle était dans la tour de la grande porte. Une plus petite a été 
fondue en 1494. 

3 François de Gonzague , de Origin. Seraph. Relig., part. Il , Provine. 
Tusc. Conv. 17, p. 236. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 297 

harpes étemelles des anges consolant et réjouissant François 
dans la solitude '. Chaque partie de la montagne est consa- 
crée par une tradition vénérable : là priait et méditait saint 
Bonaventure ; là , dans la petite chapelle de saint Sébastien , 
le démon voulait précipiter François dans l'abîme 3 ; là est 
l'oratoire où le bienheureux Jean d'Alvernia conversait fami- 
lièrement avec Jésus; là sont des hêtres contemporains de 
saint François; il aimait à se retirer dans cette grotte pour 
y contempler les adorables grandeurs du Christ... mon 
Dieu! cette montagne est grasse et fertile... C'est la [mon- 
tagne que vous avez choisie pour y établir votre demeure... 
mon Dieu ! vous y demeurerez à jamais 3 ! 

1 Nocte etenim quadam vigilante ipso et meditante de Domino, repente 
insonuit cilbara quaedam harmonise mirabilis et suavissiroae melodia 1 . 
S. Bonaventura, cap. v. — L'orgue de l'Alvernia, si admirablement touché 
et dompté par un des Frères , a été d'abord construit par les soins de Frère 
Eusèbe de IVIignano , gardien, en 1386. 

2 Dans celte petite et humble chapelle , on a transporté les corps d'un 
grand nombre des anciens Frères. Précieuses reliques! 

3 Mons coagulatus , Mons pinguis ! . . . Mons in quo bene placitum est Deo 
habilare in eo : etenim Dominus habitabit in fìnem. Psalm. 67. 



1224 — 1226. 



Dernières années de la vie de saint Francois. — Ses Souffrances. — Son 
Testament. — Sa Mort. — Ses Obsèques. 



Effundo in conspectu ejus orationem rueam, 
et tribulatsonem meam ante ipsum pronuntio. .. 
£duc de custodia animam meam ad confitendum 
nomini tuo : me expectant justi , donec rétri- 
buas mihi. 

Psalm. CXI.l. 



François descendit de TAlvernia portant avec lui l'image 
de Jésus-Christ crucifié, non tracée par la main d'un artiste 
sur des tables de pierre ou de bois , mais gravée sur sa 
propre chair par le doigt du Dieu vivant 1 . A Monte-Acutio 
il laissa au pieux comte, en mémoire de leur amitié, le pauvre 
habit dont il était revêtu. De là il alla à Monte-Casale par 
le bourg de San-Sepolcro ; partout il faisait d'éclatans mira- 
cles. Enfin, après un mois de séjour à Castello, il revint à 
Sainte-Marie-des-Anges. François étant crucifié avec Jésus- 
Christ en esprit et de corps , non seulement il brûlait pour 
Dieu d'un amour de séraphin , mais il participait encore à la 

1 Non in labulis lapideis vel lignei» manu figuralam artificis , sed in car- 
nets membris descriptarn digito Dei vivi. S. Bonaventura, cap. xiii. 



HISTOIRE DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 299 

soif du salut des âmes que le Fils de Dieu avait sur la croix. 
Comme il ne pouvait aller à son ordinaire à cause des clous 
qu'il avait aux pieds, il se faisait conduire tout languissant 
et à demi-mort, et répétait sans cesse ces paroles : « Jésus- 
Christ , mon amour , a été crucifié. » Souvent il parcourait 
ainsi en un seul jour quatre ou cinq des petites villes de 
l'Ombrie; son seul aspect était une éloquente prédication '. 
Dans la ferveur de son âme, il disait à ses frères : « Commen- 
çons à servir le Seigneur notre Dieu , car, en vérité , jusqu'à 
présent nous avons fait peu de progrès 2 . » Il désirait avec 
une incroyable ferveur revenir à ses premières pratiques 
d'humilité , servir les lépreux et réduire son corps en servi- 
tude , comme il avait fait au commencement de sa conver- 
sion 3 . Ses membres abattus par les travaux et les douleurs 
n'empêchaient pas qu'avec un esprit toujours fort et vigou- 
reux , il n'espérât combattre encore et triompher de son 
ennemi. Sous la conduite de Jésus-Christ , il se proposait de 
faire des choses extraordinaires ; car l'amour, quand il sert 
d'aiguillon , ne laisse ni négligence , ni lenteur ; il presse 
toujours d'entreprendre quelque chose de plus grand. Arrê- 
tons-nous un instant à contempler sur l'arbre de la vie ce 
fruit mûr pour le ciel. François était de petite taille ; il avait 
la tête ronde , le visage un peu allongé , le front petit et uni , 
les yeux de médiocre grandeur, noirs et modestes , les che- 
veux bruns , les sourcils droits , le nez droit et fin , les oreil- 
les petites et élevées , les tempes aplaties , la langue aiguë 
et ardente , la voix véhémente , douce et sonore , les dents 
serrées , blanches , égales , les lèvres fines et minces , la 
barbe noire et rare, le cou grêle, les épaules droites , les 
bras courts , les mains petites , les doigts effilés et les ongles 

« Ita ut uno die quatuor aut quinque castella , Tel etiam civitates, saepius 
circuirei evangelizans unicuique regnum Dei, et non minus exemplo, quam 
verbo, aedificans audientes. Thomas de Celano, lib. II , cap. u. 

a Incipiamus , Fratres , servire Domino Deo nostro , quia usque nunc pa- 
rum profecimus. S. Bonaventura , cap. xiv. 

* Flagrabat desiderio magno valde ad humilitalii; reverti primordia. Tho- 
mas de Celano, lib. II , cap. il. 



300 HISTOIRE 

longs , la jambe maigre , le pied petit , tout le corps d'une 
excessive maigreur \ Ainsi sa chair était parfaitement d'ac- 
cord avec son âme; elle était si soumise, si parfaitement 
obéissante, que, bien loin de lui résister, elle le prévenait 
en quelque manière et courait comme d'elle-même à la 
haute sainteté où il s'élevait. Oh ! combien beau , combien 
splendide, combien glorieux apparaissait-il dans l'innocence 
de sa vie , dans la simplicité de ses paroles , dans la pureté 
de son cœur, dans son ardent amour pour Dieu et ses frères ! 
Sa présence était angélique et pacifiante 2 . Dieu voulant qu'il 
eût ce comble de mérite qui ne vient que de la patience , le 
travailla par plusieurs sortes de maladies si graves, qu'à 
peine y avait-il une partie de son corps où il ne sentît de 
violentes douleurs. Elles le réduisirent à un tel état , qu'il 
n'avait plus que la peau collée sur les os; presque toute la 
chair était consumée; et ses souffrances les plus vives , il les 
appelait ses sœurs, pour montrer combien elles lui étaient 
chères z . 

François cédant enfin aux pressantes sollicitations du car- 
dinal Ugolini et de frère Elie, qui avait pour lui l'affectueuse 
tendresse d'une mère , consentit à se reposer *. On le trans- 
porta dans une cellule très pauvre, proche de Saint-Damian, 
pour être plus à portée de faire préparer les remèdes par 
Claire et par ses sœurs. Il y demeura quarante jours avec les 
frères Masseo , Rufin , Léon et Angelo de Rieti. Le mal qu'il 
avait aux yeux devint si cuisant, qu'il ne pouvait prendre 
de repos ni jour ni nuit. Mais son âme restait toujours 
unie à Dieu , et il recevait de grandes consolations intérieu- 

« Thomas de Celano, lib. I, cap. x. Le portrait par Giunta Pisano, que 
nous avons fait mettre à la tête de cette histoire , est exactement conforme 
à celte description. 

a quam pulcher, quam splendidus , quam gloriosus , apparebat in vit» 
innocentia, et in simplicitate verborum , in puritate cordis, in dilectione 
Dei , in caritate fraterna ! Thomas de Celano , lib. I , cap. x. 

3 Cumque duris corporis angeretur doloribus , illas suas angustias non 
poenarum censebat nomine, sed sororum. S. Bonaventura, cap. xiv. 

* Frater Elias quem loco malris elegerat sibi . Thomas de Celano, p. 711, 
apud Bollami. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 501 

res. Ses souffrances ayant un peu diminué , on le ramena à 
Sainte-Marie-des-Anges , où ii fut languissant et malade pen- 
dant toute Tannée 4225. Vers l'automne, on le conduisit 
près de Rieti à San-Fabiano, croyant que l'air des vendan- 
ges lui serait favorable. De là on le porta à Mont-Colombe , 
où les médecins lui firent avec un fer rouge une douloureuse 
opération pour tenter de guérir ses yeux. Ce mal incurable 
était le fruit de ses larmes continuelles. Le médecin lui disait 
un jour qu'il fallait les retenir, s'il ne voulait perdre entière- 
ment la vue. François répondit : « Mon frère le médecin , 
pour l'amour de la vue corporelle qui nous est commune 
avec les mouches, il ne faut pas éloigner un seul moment les 
illustrations divines : car l'esprit n'a pas reçu celte faveur à 
cause du corps , mais le corps à cause de l'esprit. » Il aimait 
mieux purifier l'œil intérieur de son âme , qui doit contem- 
pler un Dieu très pur, que ée conserver les yeux de son 
corps '. Il profila d'un court intervalle de convalescence 
pour se faire mener en divers endroits de l'Ombrie , du 
royaume de Naples et des provinces voisines, afin d'y ga- 
gner encore à Dieu quelques âmes. C'est dans cette course 
qu'il guérit un petit enfant de Bagnara. Cet enfant fut saint 
Bonaventure. L'évêque d'Assise fit amener l'homme de Dieu 
dans son palais , et l'y garda jusqu'au printemps de l'année 
4226, le soignant avec une piété filiale. Mais comme son état 
devenait plus inquiétant, le frère Elie le fit transporter à 
Sienne dans les premiers jours d'avril ; l'air y était plus doux 
qu'à Assise, et il y avait plus de facilité pour les médecins. 
Les douleurs ce François augmentèrent encore; il eut pen- 
dant une nuit un vomissement de sang qui le réduisit à une 
telle faiblesse , qu'on crut qu'il allait rendre l'àme. Ses en- 
fans désolés fondaient en larmes à genoux autour de son lit. 
François les regardait avec tendresse; il fit approcher frère 
Benedict de Piratro , son infirmier, qui, pendant sa maladie, 
disait la messe dans sa chambre. < Prêtre de Dieu, lui dit-il, 
écrivez la bénédiction que je donne à tous mes frères, tant 

1 S. Bonaventura, cap. y. 



302 HISTOIRE 

à ceux qui sont présentement dans l'Ordre , qu'aux autres 
qui y entreront jusqu'à îa fin du monde. Que tous s'aiment 
toujours les uns les autres, comme je les ai aimés et comme 
je les aime. Qu'ils aiment et qu'ils gardent toujours ma dame 
et maîtresse la pauvreté. Qu'ils ne cessent jamais d'être sou- 
mis et fidèlement attachés aux évêques. Que le Père , le Fils 
et le Saint-Esprit les bénissent et les protègent. Amen. » 
Lorsque sa faiblesse ne fut plus aussi grande, il fit écrire une 
humble et touchante lettre à tous ses frères absens '. Elie , 
qui avait sa famille à Cortone , lui proposa de le faire trans- 
porter au couvent de Celles , afin qu'il ne manquât de rien ; 
mais après quelques jours, François demanda lui-même à 
retourner à Assise , où l'évêque voulut l'avoir dans son pa- 
lais. Au milieu du redoublement de ses douleurs, il disait à 
ses frères : « Mes chers enfans , ne vous ennuyez point de la 
peine que vous prenez pour moi; car notre Seigneur vous 
récompensera en cette vie et en l'autre de tout ce que vous 
faites pour son petit serviteur. » Il trouva encore assez de 
force pour écrire une longue lettre à Claire et à ses filles. 
Dès qu'on sut dans Assise que le saint homme était près de 
mourir, les magistrats mirent des gardes autour du palais 
épiscopal, et veillèrent jour et nuit, de peur qu'on n'enle- 
vât son corps dès qu'il aurait expiré , et que la ville ne fût 
privée d'un trésor si précieux. 

Jean del Buono , médecin d'Arezzo , qui ne le quittait pas, 
l'avertit que la mort approchait. Son visage alors devint ra- 
dieux , et il chanta les louanges de sa sœur la mort. Comme 
le patriarche Jacob, il fit venir ses enfans et il les bénit , les 
bras étendus l'un sur l'autre en forme de croix. Il demanda 
sur qui était sa main droite , car il ne voyait plus du tout ; 
on lui répondit qu'elle était sur le frère Elie. « Cela est bien, 
dit-il ; mon fils , je vous bénis en tout et par dessus tous. De 
même que sous votre main le Très-Haut a augmenté le nom- 
bre de mes frères et de mes enfans, ainsi je les bénis tous 
sur vous et en vous. Que Dieu , le souverain Seigneur de 

1 S. Francisci Opuscula , p. 8. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 505 

toutes choses, vous bénisse dans le ciel et sur la terre. Pour 
moi , je vous bénis autant et plus que je ne puis; mais que 
celui qui peut tout fasse en vous ce que je ne puis. Je prie 
Dieu qu'il se souvienne de votre travail et de vos œuvres, 
et qu'il vous donne part à la récompense des justes; que 
vous trouviez toutes les bénédictions que vous souhaitez , et 
que ce que vous demandez dignement s'accomplisse ', » 

Voyant venir le jour où la tente de son corps devait être 
repliée, il demanda à être porté à Sainte-Marie-des-Anges 
pour rendre l'esprit qui avait animé sa vie dans le lieu où 
il avait reçu l'esprit de la grâce 2 . Quand on fut dans la 
plaine : « Tournez-moi, dit-il , du côté de la ville. » Et se sou- 
levant de sa couche de douleur, il prononça ces solennelles 
paroles : « Soyez bénie du Seigneur, ville fidèle à Dieu , parce 
que beaucoup d'âmes seront sauvées en vous et par vous. Un 
grand nombre de serviteurs du Très-Haut demeureront dans 
l'enceinte de vos murailles et plusieurs de vos citoyens seront 
choisis pour la vie éternelle 5 . » Et il pleurait amèrement. 
Aussitôt qu'il fut arrivé à Sainte-Marie-des-Anges , il dicta la 
lettre suivante pour son illustre amie Jacoba de Settesoli : 

« Vous saurez, ma bien chère, que Jésus-Christ, béni à 
jamais , m'a fait la grâce de me révéler la fin de ma vie : elle 
est fort proche. C'est pourquoi , si vous voulez me voir en- 
core , partez dès que vous aurez reçu cette lettre, et hâtez- 
vous de venir à Sainte-Marie-des-Anges. Si vous arrivez plus 
tard que samedi , vous me trouverez mort. Apportez avec 
vous de l'étoffe, ou plutôt un cilice pour ensevelir mon corps 
et de la cire pour mon enterrement. Je vous prie aussi d'ap- 
porter de ces pâtes que vous me faisiez prendre à Rome 
quand j'étais malade *....» Aces mots, il s'arrêta, comme 

' Super quem . inquit, teneo dextram meara ? Super Fratrem Eliam. Et 
ego sic volo , ait ; te , fili , in omnibus et per omnia benedico. Thomas de 
Celano , lib. II , cap. ni. 

* Quatenus ubi acceperat spiritum gratiae , ibi reciderei spirilum vita;. 
S. Bonaventura, cap. xiv. 

{ Ad planiliem sub civitatis declivio... Benedicta tu a Domino, civitas 
Deo fidelis. Barthélémy de Pise, lib. I, Conform. 6. 

" S. Francisci Opuscwla, p. 12. 



304 HISTOIRE 

préoccupé d'une pensée étrangère, et il dit : «Il est inutile 
d'envoyer cette lettre; la dame de Setlesoli est en route \ » 
En effet, elle arriva peu de temps après, apportant tout ce 
que François désirait. Le vendredi, troisième jour d'octobre, 
il fit assembler ses frères , les bénit une seconde fois, fit un 
signe de croix sur un pain qu'il partagea à tous, comme un 
symbole d'union et de concorde fraternelle ; il appela Ber- 
nard de Quinavalle, son fils aîné, et le frère iEgidius, disant : 
« Venez, mes fils, que je vous bénisse avant de mourir. » 
Tous les frères fondaient en larmes. Après un instant de 
repos, il dicta son testament , sa dernière instruction de pé- 
nitence et de paix. 

« Le Seigneur m'a fait la grâce, à moi frère François, de 
commencer ainsi à faire pénitence. Lorsque j'étais dans l'état 
du péché, il me semblait fort amer de voiries lépreux; mais 
le Seigneur lui-même m'ayant amené parmi eux, j'exerçai la 
miséricorde à leur égard , et en les quittant , je sentis que ce 
qui m'avait paru si amer s'était changé en douceur pour mon 
âme et pour mon corps. Après cela , je demeurai peu dans 
le siècle; j'en sortis, et Notre-Seigneur me donna une telle 
foi dans les églises où il réside, que je l'y adorais simplement 
en disant : « Nous vous adorons , ô très saint Seigneur Jésus- 
Christ! ici et dans toutes vos églises qui sont par toute la 
terre, et nous vous bénissons d'avoir racheté le monde par 
votre sainte croix. » 11 me donna aussi et me donne encore 
tant de foi aux prêtres qui vivent selon la forme de la sainte 
Église romaine , à cause de leur caractère , que s'ils venaient 
à me persécuter, ce serait à eux-mêmes que je voudrais 
avoir recours, et quand j'aurais autant de sagesse que Sa- 
lomon en a eu , si je trouvais des prêtres pauvres selon le 
monde, je ne voudrais pas contre leur volonté prêcher dans 
les églises où ils demeurent. Je veux les craindre, les aimer, 
les honorer, eux et tous les autres, comme mes maîtres. Je 
ne veux point considérer en eux de péché, parce qu'en eux 

1 Disse al Frate che scriveva la lettera, che non scrivesse più oltra, per- 
cioche non bisognava. Fioretti ? p. 2! 8. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 305 

je vois le Fils de Dieu , et par là ils sont mes maîtres. Ce qui 
fait que j'en use ainsi , c'est qu'en ce monde je ne vois rien 
de sensible du même Fils de Dieu le Très-Haut, que son très 
saint corps et son très saint sang qu'ils reçoivent, et qu'eux 
seuls administrent aux autres. 

« Or, je veux que ces très saints mystères soient honorés 
et révérés par-dessus toutes choses , et qu'ils soient précieu- 
sement conservés. Partout où je trouverai en des lieux indé- 
cens les très saints noms et les très saintes paroles du Fils de 
Dieu , je veux les en ôter, et je prie qu'on les en ôte pour les 
placer en quelque endroit honnête. Nous devons encore res- 
pecter tous les théologiens et ceux qui nous dispensent la très 
sainte parole de Dieu , comme des ministres qui nous donnent 
l'esprit et la vie. Après que le Seigneur m'eut chargé de la 
conduite des frères, personne ne m'enseigna ce qu'il fal- 
lait que je fisse; mais le Très Haut lui-même me révéla 
que je devais vivre selon la forme du saint Évangile. Je la 
fis écrire en peu de paroles simples , et notre Saint-Père le 
pape me la confirma. Ceux qui venaient pour embrasser ce 
genre de vie donnaient aux pauvres tout ce qu'ils pouvaient 
avoir; ils se contentaient d'une seule tunique, rapiécée 
(rapeciata) en dedans et en dehors, avec une ceinture de 
corde et desbrayes; et nous ne voulions rien davantage. 
Nous, qui sommes clercs , disions l'office comme les autres 
clercs; les lais disaient le Pater noster. Nous demeurions 
fort volontiers dans les églises pauvres et abandonnées; nous 
étions des gens simples et soumis à tout le monde. Je tra- 
vaillais de mes mains, et je veux travailler; je veux, ferme- 
ment aussi que tous les autres frères s'appliquent à quelque 
travail honnête. Ceux qui ne savent point travailler, qu'ils 
apprennent , non par le désir d'être récompensés de ce qu'ils 
feront , mais pour le bon exemple et pour fuir l'oisiveté. Si 
l'on ne nous récompense point de notre travail , ayons re - 
cours à la table du Seigneur, demandant l'aumône de porte 
en porte. 11 m'a révélé que nous devions nous servir de cette 
manière de saluer : c Le Seigneur vous donne sa paix!» Que 
les frères prennent bien garde à ne recevoir, en aucune ma- 

20 



306 HISTOIRE 

nière, ni églises, ni maisons, ni tout ce que l'on bâtit pour 
eux , si cela n'est conforme à la sainte pauvreté que nous 
avons promise dans la règle, et que toujours ils demeurent là 
comme hôtes, étrangers et voyageurs. Je défends étroite- 
ment par obéissance à tous les frères , quelque part qu'ils se 
trouvent, d'avoir la hardiesse de demander aucune lettre en 
cour de Rome, par eux-mêmes ou par une personne inter- 
posée, ni pour une église, ni pour un autre bien, ni sous 
prétexte de prédication , même pour la sûreté de leurs per- 
sonnes en cas de persécution ; mais quand ils ne seront pas 
reçus dans un endroit, qu'ils s'enfuient dans un autre pour y 
faire pénitence avec la bénédiction de Dieu. Je veux absolu- 
ment obéir au ministre général de cette Fraternité et au gar- 
dien qu'il lui plaira de me donner, et je veux être tellement 
lié entre ses mains que je ne puisse ni aller, ni rien faire con- 
tre sa volonté , parce qu'il est mon maître. Bien que je sois 
simple et infirme, je veux pourtant avoir toujours un clerc 
qui me dise l'office, comme il est marqué dans la règle ; que 
tous les autres frères soient tenus de même d'obéir à leurs 
gardiens et de faire l'office, selon la règle. S'il s'en trou- 
vait quelques uns qui ne fissent pas l'office, ou qui voulussent 
y faire des changemens, ou qui ne fussent pas catholiques, 
que tous les frères , quelque part qu'ils soient et qu'ils en 
trouvent un de ceux-là , soient tenus par obéissance de le 
mener au gardien le plus proche du lieu où ils l'auront 
trouvé, et que le gardien soit tenu par obéissance de le 
garder nuit et jour comme un prisonnier; en sorte qu'on ne 
puisse le lui enlever, jusqu'à ce qu'il le remette, en propre 
personne, entre les mains de son ministre; que le ministre 
soit tenu étroitement par obéissance de le faire conduire par 
des frères qui soient en état de le garder nuit et jour comme 
un prisonnier, jusqu'à ce qu'ils le présentent au cardinal 
d'Ostie , qui est maître , protecteur et correcteur de cette 
Fraternité. 

« Que les Frères ne disent point : C'est ici une autre 
règle; car c'est un mémorial , un avertissement, une exhor 
tation , et mon testament, que moi, Frère François, votre 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 307 

très petit serviteur, j'adresse à vous, mes Frères, qui êtes 
bénis de Dieu , afin que nous observions mieux , d'une ma- 
nière catholique , la règle que nous avons promis au Sei- 
gneur de garder. Que le ministre générai et tous les autres 
ministres et custodes soient tenus, par obéissance, de ne 
rien ajouter à ces paroles et de ne rien retrancher. Qu'ils aient 
toujours avec eux cet écrit joint à la règle, et que dans tous 
les chapitres qu'ils tiendront, lorsqu'ils liront la règle, ils 
lisent aussi ces paroles. Je défends encore absolument, par 
obéissance, à tous mes Frères clercs et lais, de mettre des 
glos'es à la règle et à cet écrit , en disant : C'est ainsi qu'on 
les doit entendre. Mais comme le Seigneur m'a fait la grâce 
de les dicter purement et simplement , entendez-les de 
même purement et simplement, et sans glose, et les met- 
tez en pratique jusqu'à la fin par de saintes actions. Qui- 
conque observera ces choses, soit rempli au ciel de la béné- 
diction du Père céleste, le Très-Haut, et sur la terre, de la 
bénédiction de son Fiis bien-aimé , et du très Saint-Esprit 
consolateur, avec l'assistance de toutes les Vertus célestes et 
de lous les Saints; et moi, Frère François, votre très petit 
serviteur en Notre-Seigneur, je vous confirme tout autant 
que je puis cette très sainte bénédiction , au-dedans et au- 
dehors. Ainsi soit-il '. » 

« testament de paix, s'écrie un pieux auteur, testa- 
ment qu'on ne doit jamais oublier, qui doit être respecté en 
toute manière, contre lequel il ne faut rien établir de nou- 
veau ; testament valable non par la mort du testateur, mais 
par la gloire immortelle qui a été sa sanction. Heureux qui 
ne méprise point et ne rejette point ce testament incorrupti- 
ble de charité, ce glorieux fief d'humilité, ce désirable tré- 
sor de pauvreté , héritage d'un père illustre 2 ! » 

François voulut être mis sur la terre nue, et croisant ses 

1 S. Francisci Opuscula , p. 20. 

1 Beatus qui non spernit vel abjicit charitalis incorruptible testaraen- 
lum , fertile humilitalis feudum, desiderabilem paupertatis thesaurum , 
tanti patris sibi traditone legatura. Bibliotheca yeter. Palrum , t. V, ad 
finem. 



508 HISTOIRE 

bras, il dit : « Adieu , mes enfans; je vous dis adieu à tous; 
je vous laisse dans la crainte dn Seigneur, demeurez-y tou- 
jours. Le temps de l'épreuve et de la tribulation approche : 
heureux ceux qui persévéreront dans le bien qu'ils ont com- 
mencé ! Pour moi je vais à Dieu avec un grand empressement, 
et je vous recommande tous à sa grâce \ »> Frère Léon et 
Frère Angelo vinrent, suivant son désir, chanter en choeur le 
cantique du soleil et de sa sœur la mort , puis il se fit lire la 
Passion de notre Seigneur Jésus-Christ , selon saint Jean. 
Après cette lecture, il commença lui-même à réciter d'une 
voix affaiblie cette hymne des tristesses du roi-prophète : 

« Ma voix a crié vers le Seigneur ; je lui ai adressé mes 
vœux! 

« Je répands mes prières en sa présence ; je lui dis mes 
douleurs , et mon esprit est près de défaillir. 

« Seigneur, vous avez connu mes sentiers î 

« Je regardais à ma droite, et je ne voyais personne qui 
me connût; la fuite m'était fermée, et nul ne défendait ma 
vie. 

« C'est vous que j'implore, ô mon Dieu; et j'ai dit : Vous 
êtes mon espérance et mon partage dans la terre des vi- 
vans. 

« Ecoutez ma prière, car je suis profondément humilié; 
délivrez-moi de ceux qui me poursuivent, car ils se sont for- 
tifiés contre moi. 

« Délivrez mon âme de sa prison afin que je puisse vous 
glorifier; voilà que les justes attendent votre jugement sur 
moi 2 ! * 

Et sa v bouche se ferma pour toujours; le mystère de la 
grâce était accompli. Or il avait quarante-cinq ans; c'était 
un samedi , quatrième jour d'octobre, dans une de ces soi- 
rées d'automne d'Italie, si parfaitement calmes, si paci- 



1 Ego vero ad Deum propero , cujus gratiœ vos omnes commendo. S. Bo- 
naventura , cap. xiv. 

» Psnlm. 141. ,4 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 309 

fiantes , si embaumées. Un Frère vit une âme sous la figure 
d'une étoile fort brillante s'élever dans le ciel sur une nuée 
blanche et lumineuse \ Jacoba de Settesoli, aidée des Frères, 
lava le saint corps, le revêtit d'une tunique neuve ouverte 
au côté du cœur, et le plaça sur de riches tapis. Chacun put 
alors le contempler suivant sa dévotion. On voyait dans ses 
mains et dans ses pieds des clous noirs comme du fer, mer- 
veilleusement formés de sa chair par une vertu divine ; ils y 
étaient tellement adhérens, que quand on les poussait d'un 
côté , ils avançaient de l'autre , ainsi que des nerfs durs , et 
d'une seule pièce. Rien n'empêchait de voir la plaie de son 
côté, qu'il cachait avec tant de soin pendant sa vie; cette 
plaie que la main de l'homme n'avait point faite, et qui 
ressemblait à l'ouverture du côté du Sauveur d'où sortit le 
sacrement de notre rédemption, de notre régénération. Sa 
couleur rouge et ses bords repliés la faisaient paraître comme 
une très belle rose 2 . Sa chair, qui était naturellement brune, 
et que les maladies et les fatigues avaient rendue très basa- 
née , devint blanche comme les robes blanchies dans le sang 
de l'Agneau que revêtent les saints dans le ciel ; ses membres 
étaient flexibles et maniables comme ceux d'un petit enfant. 
Entre tous les fidèles qui vinrent baiser les pieds et les mains 
de François , on remarqua un chevalier de grande réputa- 
tion , nommé Jérôme, incrédule comme le Thomas de l'É- 
vangile ; il toucha et examina , plus curieusement, plus har- 
diment que les autres, chacune des plaies du corps saint, et 
en fut depuis un témoin très zélé 3 . Pendant toute la nuit , 
les Frères Mineurs chantèrent autour du corps des psaumes 
et des hymnes avec une si grande jubilation d'amour, qu'on 
aurait cru assister à une fête angélique dans le ciel plutôt 
qu'aux funérailles d'un homme 4 . Le lendemain dimanche fut 

1 S. Bonaventura , cap. xiv. 

1 Rosa quœdam pulcherrima videbatur. S. Bonaventura, cap. xv. 

i Incredulus quasi Thomas, fervenlius et audacius movebat clavos. 8. Bo- 
naventura , cap. xv. 

< Ita ut prae jubilationum charitate fore angelorum cxcubiœ viderentur. 
Thomas de Celano (témoin oculair^, lib. 11, cap. iv. 



310 HISTOIRE 

le jour du triomphe '. Dès le matin , le clergé et les magis- 
trats d'Assise vinrent à Sainte- Marie-des-Anges, où s'était 
réuni une foule immense des populations ombriennes. Les 
Frères Mineurs des couvens voisins étaient venus toute la 
nuit. Le convoi se mit en marche ; le peuple portait des 
branches d'olivier; les Frères, sur deux longues lignes, 
tenaient des cierges allumés. Le saint corps , placé sur de 
riches tapis, était porté par deux magistrats et deux Frères 
Mineurs; le clergé fermait le cortège. Le chant des psaumes, 
des hymnes et des cantiques en langue vulgaire , chantés 
par tous les Frères et le peuple , n'était interrompu que par 
les sons éclatàns des grandes trompettes guerrières, placées 
de distance en distance. On déposa le corps dans l'église de 
Saint-Damian, afin que les Pauvres-Dames eussent le bonheur 
de contempler une dernière fois les traits vénérés de leur 
Père. Ces pauvres orphelines laissèrent alors tomber, avec 
leurs larmes , ces tristes et touchantes paroles: 

« Hélas ! hélas ! que ferons-nous? Père! à qui nous lais- 
sez-vous en garde? — Hélas! qui nous conseillera dans nos 
grandes tribulations? dans la tentation , qui nous soutien- 
dra? — Hélas! maudit soit ce jour rempli de tristesse et 
d'obscurité , qui enlève au monde le flambeau qui l'éclairaitl 
Non jamais jour plus funeste ne se lèvera sur le monde! — 
François ! très honoré Père , pourquoi nous laissez-vous 
faibles et chéti ves, ensevelies seules dans ces murailles? — 
Hélas ! nous étions si heureuses quand vous veniez au milieu 
de nous ! Nous préférions votre pauvreté à toutes les riches- 
ses ; votre douceur nous fortifiait , ô Père vénéré ! — Hé- 
las ! nous avons tout perdu ; mieux vaudrait la mort que la 
vie, puisque tout bonheur nous est arraché. — Doux Jésus, 
Fils de Marie, pourquoi donc nous avez-vous oublié? — O 
mon Dieu! pourquoi nous avez-vous ôté notre force? — 
O bon Jésus ! cette douleur est plus forte que la mort ! — O 



1 J 'emprunte le récit des obsèques à la Vie inédite , en vers français. 
Cette partie est fort belle; elle complète le récit de Thomas de Celano» 
Voir Appendice, p. xciij. 






DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 511 

François! vous, notre Père! vous, notre maître! vous au- 
riez dû nous envoyer devant, c'eût été pour nous une grande 
joie ; car, ô bon Père ! nous aurions mieux aimé mourir que 
de vous voir ainsi étendu, sans pouvoir, comme de coutume, 
nous adresser quelques paroles de consolation. — O maître 
débonnaire ! nous sommes abattues de douleur ! Cette porte 
va se fermer pour toujours. — Hélas! nos péchés ont mérité 
Ce malheur. — Vous nous quittez, ô Père! et vous ne re- 
viendrez plus nous visiter comme autrefois. — Hélas ! que ce 
départ est triste et douloureux ! — Bonne vierge Marie , 
avez-vous donc oublié vos humbles servantes? — O François ! 
nous devons maudire la mort ; elle nous a fait trop grand 
tort, en vous enlevant le premier, ô très doux François! » 

Ce disant, elles baisaient avec une inexprimable tendresse 
les pieds, les mains et les vêtemens du saint patriarche; 
Claire s'efforça même de tirer le clou d'une de ses mains. 
Devant cette scène de douleur, le peuple était profondément 
ému. Et aussi , à cinq siècles de distance , lorsque le voya- 
geur chrétien s'arrête dans l'église haute d'Assise , en face 
de la fresque pieuse où le vieux Giotto nous en a conservé 
fidèlement les détails , il sent son âme tressaillir et ses yeux 
se mouiller de douces larmes de dévotion et d'amour. 

Le convoi traversa lentement les rues de la glorieuse cité 
d'Assise, décorées de draperies et de branches d'arbre jus- 
qu'à l'église Saint-George, où le corps de François fut déposé 
après l'office solennel. Là où il avait commencé à étudier 
dans son enfance, là où il avait fait sa première prédication, 
là aussi devait être son premier lieu de repos '. 

1 In eo siquidem loco puerulus litteras didicit, ibique poslmodum prae- 
dicavil, postremo ibidem locum primum quietis accepit. S. Bonaventura , 
cap. xv. 



Cljapttri *»j. 

1229. 



Canonisation du bienheureux patriarche. — Magnificences de l'église d'Assise 
— L'an et la poésie rayonnent autour du tombeau de saint François. 



Gloriosa dicta sunt de te , civitas Dei ! 

PSALM. 86. 

Et erit sepulcrum ejus gîoriosum. 

ÏSAIAS , 10. 



Honorius ÏII ne survéeut pas long-temps au saint patriarche; 
H mourut le 18 marò Ì227. Dès le lendemain, les cardinaux 
s'assemblèrent , et élurent tout d'une voix le cardinal Ugo- 
lini, qui, montant sur la chaire éternelle, prit le nom de 
Grégoire IX. A lui appartenait de proclamer la sainteté et le 
triomphe de François. Les commencemens de ce nouveau 
pontificat furent troublés par une sédition excitée dans Rome 
par les émissaires de l'empereur. L'aristocratie romaine, 
rêvant toujours une grandeur chimérique , avait conservé un 
instinct haineux contre la puissance des papes; incapable 
d'agir par elle-même, elle recevait presque toujours l'impul- 
sion des empereurs , et la communiquait avec de l'or à une 
foule affamée et oisive au milieu des ruines glorieuses d'une 
génération forte et puissante. Le pape , forcé d'abandonner 



HISTOIRE DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 315 

Rome, vintà Assise, comme dans un refuge, après avoir 
habité quelque temps Rieti et Spolète. Il donna à tous les 
évêques de l'Ombrie la commission spéciale de faire dans 
toute l'étendue de leur juridiction des enquêtes sévères et 
détaillées sur la vie merveilleuse de François, et il nomma 
une commission de cardinaux qui devait soigneusement exa- 
miner tous ces rapports, sous la présidence du cardinal 
Raynaldi, son neveu, à qui il avait confié la charge, si chère 
à son cœur, de protéger l'Ordre des Pauvres de Jésus-Christ. 
Grégoire, pour se conformer aux usages de l'Église catho- 
lique , qui a toujours agi avec une si grande sagesse dans la 
canonisation des saints , voulut examiner lui-même en plein 
consistoire la validité de la procédure : il fixa la solennité de 
la canonisation pour le dimanche, seizième jour de juillet. 
Dès la veille, il arriva de Pérouse avec sa cour; de toutes les 
parties de l'Italie s'était assemblé une grande multitude de 
prélats , de seigneurs et de peuple ; jamais la vieille cité d'As- 
sise n'avait ouvert ses portes à tant d'empressement et 
d'amour. 

Combien glorieux , au dimanche matin , se leva le soleil 
pour éclairer le triomphe de son frère François ! La petite 
église de Saint-Georges , où tout enfant il avait appris à bé- 
gayer le nom de Dieu, dilata ses entrailles maternelles pour 
une si auguste solennité. Le tombeau étant ouvert, le pape, 
après une fervente prière , monta sur le trône qui lui avait 
été préparé , et dans l'ivresse de sa reconnaissance , sa parole 
s'élança comme une hymne ! : 

« Comme l'étoile du matin dans le milieu des nuages, 
comme la lune dans son plein, comme le soleil dans tout son 
éclat, ainsi il a brillé dans le temple de Dieu 2 . 

« La dernière tête du dragon , portant le glaive des ven- 



1 Praedicat priiuitus populo universo papa Gregorius , et affeclu mellifluo, 
voce sonora, nuntiat praeconia Dei; sanctum quoque Franciscum palrcm 
nobilissimo sermone collaudat. . ., totus lacrymis madidatur. Thomas d<> 
Celano , lib. III , cap. i. 

2 Ecclesiastic, l, vers. 6. 



3U HISTOIRE 

geances , agite le septième étendard ; il s'élève contre le ciel 
et cherche à attirer une grande panie des astres au nombre 
des réprouvés. 

« Mais voilà que du côté du Christ un nouveau légat est 
envoyé; sur son corps béni brille l'image de la croix. 

« François , noble prince, porte un signe royal; il ras- 
semble les peuples dans tous les pays du monde; contre la 
haine schismatique du dragon il organise trois milices de 
chevaliers armés à la légère pour disperser les hordes infer- 
nales sur lesquelles s'appuyait le dragon * !... 

« Quoique le grand éclat de la sainteté de François suffise 
pour faire croire qu'il est dans TÉglise triomphante , néan- 
moins l'Église militante ne l'aurait point encore déclaré 
saint , parce qu'elle ne juge point de ce qui n'est pas de son 
ressort; mais Dieu ayant honoré de plusieurs grands mira- 
cles, dont nous sommes pleinement informés, une vie si 
notoirement sainte, et qui nous est si bien connue par les 
liaisons intimes qu'il avait avec nous lorsque nous étions dans 
un moindre rang ; de l'avis et du consentement de nos frères, 
Nous avons résolu de le mettre au catalogue des saints, 
ayant cette confiance que , par la miséricorde de Dieu , Nous 
et le troupeau qui nous est confié serons aidés par ses suf- 
frages , et que nous aurons au ciel pour protecteur celui que 
nous avions pour ami sur la terre 2 . » 

Alors le cardinal Octavian, cousin d'Innocent III, lut pu- 
bliquement la relation des miracles examinés. La plupart de 
ceux sur qui ces miracles avaient été opérés se trouvaient 
présens; ils s'écriaient : « C'est à moi que cela est arrivé ! » 
Le cardinal Rainerio Capoccio , qui avait eu des liaisons in- 
times avec Dominique et avec François , raconta ensuite tout 
ce qu'il savait de cet homme admirable. Sa voix était entre- 
coupée de vifs transports de tendresse; l'auditoire était ému 



1 Appendice , p. cxix. 

* Nos et gregeio Nobis commissum ejus suffragiis adjuvari , et quem 
familiareui babuitnus in terri» , babere palronum in cœlis. Bulla caoonisa- 
tionis Celle bulle fut publiée à Pérouse , le 19 juillet. 



DE SAUNT FRANÇOIS D'ASSISE. 315 

jusqu'aux larmes '. Enfin le souverain pontife se lève au mi- 
lieu de l'attente silencieuse, et, les bras étendus, il prononce 
ces solennelles paroles : 

c A la gloire de Dieu tout-puissant, le Père, le Fils et le 
Saint-Esprit, de la glorieuse vierge Marie, et des bienheu- 
reux apôtres saint Pierre et saint Paul, et à l'honneur de 
l'Église romaine , Nous avons résolu , du conseil de nos frères 
et des autres prélats, d'inscrire au catalogue des saints le 
bienheureux père François, que Dieu a glorifié dans le ciel et 
que nous vénérons sur la terre. Sa fête sera célébrée le jour 
de sa mort 2 .» Les cardinaux et les Frères Mineurs chantè- 
rent le Te Deum; le peuple répondit par de grandes accla- 
mations , et les trompettes guerrières , placées à l'extérieur 
de l'église, sonnèrent le triomphe. Descendu de son trône, 
Grégoire DL était prosterné devant le tombeau et y déposait 
son offrande. Tous les cardinaux et les chevaliers l'imitèrent, 
et le cercueil découvert fut placé au milieu du sanctuaire, 
décoré avec la plus somptueuse magnificence 5 . Le pape 
commença la messe. Tous les Frères Mineurs, portant des 
flambeaux et des branches d'olivier, formaient une couronne 
autour de l'autel 4 . 

Cependant frère Elie, pour accomplir la dernière et 
prophétique volonté de François , avait obtenu , à l'orient 
d'Assise, le rocher appelé la Colline d'Enfer : c'était le lieu 
où l'on exécutait les arrêts de la justice humaine. Lorsqu'il 
fit cette proposition à l'assemblée des citoyens, il s'éleva 
une réclamation générale; on trouvait ce lieu trop vil 
pour y déposer un si grand trésor. « Choisissez plutôt , lui 
disait-on, une place honorable dans la cité; nous sommes 
prêts pour cela à vous céder nos propres maisons 5 . » Mais 



1 Thomas de Celano, lib. III, cap. i. 

2 Ibid. 

3 Albert, abb. Slad. Chronicon ad ann. 1228. 

* Celebrai mysteria, stai circa illuni corona Fralrum. Thomas de Celano. 

5 Sed expedire polun nobiliorem tutioremque civilatis parlem ad id eli - 

gère; rati omnes plateas, domos, el quidquid propriuni vel commune ad 



316 HISTOIRE 

tous, sur les observations du ministre général, déclarèrent la 
Colline d'Enfer fief du Saint-Siège \ Aussitôt frère Elie ouvrit 
un concours entre tous les artistes italiens et étrangers , et 
après avoir examiné les plans, il choisit Jacques, célèbre 
entre tous les architectes d'Allemagne. Il avait amené avec 
lui un enfant qu'il initiait aux études artistiques, et qui de- 
vint plus tard le frère Filippo da Campello, dont nous appré- 
cierons les œuvres. Le quinzième jour de mai 1228, on 
commença les travaux. Presque chaque vilie de l'Ombrie 
avait envoyé des ouvriers; les Frères Mineurs eux-mêmes, 
encouragés par frère Elie, se mirent au travail avec une in- 
croyable ardeur. On nivela d'abord le rocher, et on forma 
une immense surface propre à recevoir les constructions. 
Or, au moment de la canonisation , tous ces premiers pré- 
paratifs étaient achevés , et le lendemain du jour de la solen- 
nité, le pape, revêtu des ornemens pontificaux, suivi de 
toute sa cour et entouré d'une foule innombrable, vint bénir 
la première pierre de l'édifice et la montagne , qu'il nomma 
admirablement Colline du Paradis. Après avoir examiné les 
plans, Grégoire IX autorisa frère Elie à recevoir des au- 
mônes extraordinaires : il accorda des indulgences à tous 
ceux qui contribueraient à ce monument , ou de leurs bras 
ou de leurs richesses. Presque tous les princes du monde 
envoyèrent leur offrande; les Allemands surtout se distin- 
guèrent par leurs libéralités ; la cité d'Assise donna de ma- 
gnifiques carrières de marbre, d'où on tira une grande 
partie des matériaux. C'était un beau spectacle que celui de 
cette troupe immense d'ouvriers : les uns taillent les pierres; 
les autres les chargent sur les chariots, traînés par des 
bœufs; d'autres polissent le marbre, ajustent les pierres et 

rem essel, se quam libentissime donaluros. Collis Paradisi amaenilas, seu 
sacri convenais Assisiensis historiae libri II , a P. Francisco Maria Angelo a 
Rivo-Torto. Montefalisco , 1704, in-4. Mon bien-aimé Frère Lacordaire m'a 
envoyé ce livre de Rome; ainsi j'ai pu vérifier l'exactitude de mes an- 
ciennes observations. 

« L'acte est du 50 mars 1228, signé du magistrat Simone Puzarelii. Ar- 
chives d'Assise. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 317 

les ornent de sculptures délicates; d'autres élèvent les mu- 
railles; et au milieu de tout cela dominent les deux impo- 
santes figures de frère Elie et de Jacques Allemand. C'est 
ce travail de la forme, ce sont ces poèmes en pierre élevés 
par tout un peuple , que célébrait le chantre italien par ex- 
cellence , Virgile , surnommé par Dante le maître de ceux 
qui savent : 

« On presse les travaux : les uns continuent l'enceinte 
des murs et roulent de grosses pierres à force de bras; 
d'autres jettent les fondemens et taillent dans les carrières 
d'énormes colonnes. . . . Telles , au retour du printemps , 
les abeilles dans les campagnes fleuries exercent leur la- 
beur sous le soleil, elles font sortir des ruches les essaims 
qu'elles ont nourris, elles forment leur miel liquide et 
remplissent leurs cellules de ce doux nectar, elles re- 
çoivent les fardeaux de celles qui arrivent. ... On travaille 

avec ardeur Heureux peuple qui voit déjà ses murs 

s'élever ' ! > 

Au commencement du mois de mai 1230, une grande 
partie du couvent et l'église inférieure étaient entièrement 
achevés. Frère Élie y convoqua le chapitre-général pour la 
fête de la Pentecôte, et après avoir pris les ordres de Gré- 
goire IX, il fit annoncer partout que le saint corps du 
patriarche serait à la même époque porté dans la nouvelle 
église. Le nombre des pèlerins fut si considérable qu'ils cam- 



Instant ardentes. . . pars ducere muros , 

. . . . Et manibus subvolvere saxa ;. . . . 

Fundamenta locant alii, immanesque columnas 

Kupibus excidunt , . . . . 

Qualis apes sostate nova per florea rura 

Exercet sub sole labor, quum gentis adultos 

Educunt fétus , aut quum liquentia mella 

Stipant, et dulci distendunt nectare cellas , 

Aut onera accipiunt venientum,. . . 

Fervei opus;. . . . 

fortunali, quorum jam mœnia surgunl! 

Virgilii , iEneis, lib. i. 



318 HISTOIRE 

pèrent en plein air dans toute la plaine et sur le penchant de 
la colline d'Assise. Grégoire IX fut privé d'assister à cette 
fête, à cause de la gravité des événemens politiques; il 
envoya trois légats pour le représenter et porter en offrande 
sur ce glorieux tombeau une croix d'or ornée de pierreries , 
renfermant un morceau de la croix de Jésus-Christ; des vases 
sacrés en or et en argent; un retable d'autel en or, semé de 
pierres précieuses ; des ornemens sacerdotaux d'une grande 
richesse, et une somme d'argent considérable pour l'achève- 
ment de l'édifice \ Le 25 mai, veille de la Pentecôte, la 
cérémonie commença. Frère Élie lut publiquement au peuple 
les lettres apostoliques données à cette occasion. Grégoire IX 
y laissait parler son cœur : 

« Au milieu des maux dont nous sommes accablés, nous 
trouvons un sujet de joie et d'actions de grâces dans la gloire 
que Dieu répand sur le bienheureux François, notre père et 
le vôtre , et peut-être plus le nôtre que de vous tous. Outre 
les merveilles éclatantes dont il a été l'instrument, nous 
avons des preuves authentiques que , depuis peu , un mort 
est ressuscité en Allemagne par son intercession. C'est ce qui 
nous anime de plus en plus à publier de toutes nos forces les 
louanges de ce grand saint, avec cette confiance que, nous 
ayant si tendrement aimés lorsqu'il était dans le monde, où 
il vivait comme hors du monde, il nous aime encore davan- 
tage maintenant qu'il est plus uni à Jésus-Christ , qui est 
amour, et ne cesse point d'intercéder pour nous. Espérant 
aussi que vous, qu'il a engendrés en Jésus-Christ et qu'il a 
laissés héritiers des richesses de son extrême pauvreté, vous 
que nous portons dans les entrailles de notre amour avec un 
désir ardent de procurer le bien de votre Ordre , emploierez 
vos prières pour obtenir de Dieu que nos tribulations soient 
utiles à notre salut 2 . » 

Ensuite le saint corps fut levé de terre, au bruit des trom- 



1 CoriTentus Assis, hist., p. 11. 

' Wadiling. Cette bulle est datée de Saint-Jean de-Latran, 17 des kalen- 
des de juin , 1230. 



J 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 319 

pettes et des acclamations du peuple, et porté, par les trois 
légats et frère Élie, sur un char décoré avec une variété 
merveilleuse , et traîné par des bœufs couverts de caparaçons 
d'écarlate , sur lesquels étaient brodés en or des plantes et 
des oiseaux. Toutes ces draperies avaient été envoyées , 
l'année précédente, par l'empereur des Grecs; on en fit plus 
tard des ornemens sacrés '. Les Frères Mineurs marchaient 
sur deux longues files , portant des palmes et des flambeaux. 
Autour du char étaient les trois légats, frère Elie, les évê- 
ques, le clergé et ceux des frères spécialement désignés pal- 
le pape pour être ses vicaires apostoliques dans cette glo- 
rieuse circonstance. Les magistrats, suivis d'une troupe 
de citoyens armés, fermaient la marche, et comprimaient 
les flots du peuple qui se pressait de toutes parts. On 
chanta des psaumes et des hymnes composés par le pape 
lui-même. 

«Une race est sortie du ciel, faisant de nouveaux pro- 
diges; elle découvre le soleil aux aveugles, elle ouvre des 
chemins dans la mer desséchée. 

« Les Egyptiens sont dépouillés ; le riche devient pauvre , 
sans perdre ses biens et son nom; il est heureux dans le mal- 
heur. 

« François avec ses apôtres monte, comme le Christ, sur 
la montagne de la lumière nouvelle dans les richesses de la 
pauvreté. 

« Suivant le vœu de Simon , faites trois tentes où résidera 
éternellement le Très-Haut. 

« A la loi , au prophète , à la grâce, rendant un hommage 
de reconnaissance dans une fête solennelle , il célèbre l'office 
de la Trinité. 

« Tandis que l'hôte , par ses vertus , répare le triple hos- 
pice, et consacre au Christ le temple des esprits bienheu- 
reux. 

« François î notre père, visitez la maison , la porte et le 

Archives d'Assise. 



520 HISTOIRE 

tombeau , et arrachez au sommeil de la mort l'infortunée race 
d'Eve. 

< Saint François, hâtez-vous! venez, ô Père! venez se- 
courir ce peuple qui gémit sous le fardeau et est accablé par 
la boue, la paille et la brique; ensevelissez l'Egypte sous le 
sable, amortissez nos vices et délivrez-nous '. » 

Dans ces dernières lignes se reflète tout entière l'âme 
triste et mélancolique de Grégoire IX, qui avait survécu à ses 
deux saints amis pour porter, presque centenaire, au milieu 
des tribulations , le pesant fardeau de la sollicitude de toutes 
les Eglises. 

Arrivés à la Colline du Paradis, les habitans d'Assise virent 
un mouvement, un empressement de la foule; ils crurent 
qu'on allait enlever leur trésor. Ils se précipitèrent sur le 
char, prirent tumultuairement le saint corps, entrèrent dans 
l'église, fermèrent les portes, et placèrent ce sacré dépôt 
dans le lieu où il devait être, sans qu'il fût permis aux 
prêtres , aux frères et au peuple de lui rendre aucun hon- 
neur. Le pape, informé de ce grave désordre, fut doulou- 
reusement irrité; il écrivit aux évêques de Pérouse et de 
Spolète : « J'ai comblé les habitans d'Assise de bienfaits ; ils 
devaient en avoir de la reconnaissance, surtout dans une 
occasion qui m'était si sensible ; et les ingrats m'ont outragé ! 
Sachant qu'après avoir canonisé saint François, je fais bâtir 
en son honneur une église dont j'ai mis la première pierre de 
mes propres mains ; que je l'ai illustrée de plusieurs titres 
qui honorent leur ville; que j'y fais transporter, par l'auto- 
rité apostolique, le corps du Saint; que j'ai établi mes vi- 
caires à cet effet , le ministre général des Frères Mineurs , et 
d'autres bons religieux du même Ordre; et que j'y ai attaché 
de grandes indulgences. Comme Oza, ils ont été assez 
insensés pour mettre leurs mains profanes et sacrilèges sur 
ce qui ne pouvait être touché que par des ministres sacrés; 
ils ont empêché de rendre au Saint l'honneur qui lui est dû; 

' Appendice , p. cvij et cxv. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 321 

ils ont troublé toute la fêle '. » La ville d'Assise envoya aus- 
sitôt des députés à Rome pour faire satisfaction , et tout fut 
pardonné. 

Cet événement, peu important par lui-même, a jeté un 
voile mystérieux et impénétrable sur la vraie position du 
corps de saint François d'Assise. Le moyen âge avait bâti là- 
dessus de belles légendes, consacrées par la peinture : 
François , les bras étendus vers le ciel , était debout au fond 
d'un riche sanctuaire, souterrain 2 . Ce n'est que dans notre 
siècle qu'on a connu l'exacte vérité : c'est Pie VII, en 1818, 
qui a comblé la basilique d'Assise de cette splendeur de gloire 
et de dignité qui paraissait manquer encore à son entière et 
parfaite illustration. Il permit au frère de Bonis, ministre 
général de l'Ordre des Mineurs conventuels , de faire des 
recherches sous le maître-autel. Paul V l'avait autrefois dé- 
fendu expressément. Le travail fut entrepris en secret, 
prolongé pendant cinquante-deux nuits, et poussé avec une 
vigueur incroyable. Après avoir brisé et rompu des roches , 
des massifs, des murs, on trouva une grille en fer qui renfer- 
mait un squelette humain, couché dans un cercueil de 
pierre ; et il s'exhalait une odeur très suave. Le souverain 
pontife délégua les évêques d'Assise, de Nocera, de Spolète, 
de Pérouse et de Foligno, pour en faire l'examen juridique 
et en constater l'authenticité; et ensuite, conformément au 
décret du concile de Trente , il nomma une commission de 
cardinaux et de théologiens, et le 5 septembre 1820, du 
haut de la chaire de toute vérité, il déclara dans un Bref 
solennel : 

« Bénissant le Père de toute consolation , et animés de 
la vive confiance que la merveilleuse découverte du corps 
de saint François Nous est un éclatant témoignage et une 
nouvelle assurance de la protection et de l'assistance salu- 
taire que ce grand saint Nous accordera dans des circon- 
stances aussi difficiles : de notre autorité apostolique , nous 



1 Wadding. 

■ Convenlus Assis, taiil., p. 8. 

21 



322 HISTOIRE 

déclarons, par la teneur de ces présentes, qu'il conste 
de l'identité du corps récemment trouvé sous le maître- 
autel de la basilique inférieure d'Assise, que ce corps est 
véritablement celui de saint François, fondateur de l'Ordre 
des Frères -Mineurs. » 

Au moment où nous écrivons ces lignes, nous apprenons 
que le successeur de Grégoire IX, le vénérable et à jamais 
bien-aimé pontife qui gouverne l'Eglise, se dispose à faire un 
pèlerinage dans les sanctuaires de l'Ombrie, et à déposer sur 
le tombeau de saint François ses ferventes prières et ses 
vœux pour le salut et la paix de la chrétienté. 

Frère Elie , au milieu de toutes les vicissitudes de son 
existence, avait cependant terminé son poème, le couvent 
et la double église de la Colline du Paradis, et même il avait 
ordonné à Jacques Allemand de dresser les plans pour la 
reconstruction de l'église de Saint-Georges, qu'après de 
grandes difficultés il avait obtenue des chanoines d'Assise , et 
que le pape avait donnée à sainte Claire et à ses filles. Ce pro- 
jet fut exécuté, et cette belle église gothique prit plus tard le 
nom de Sainte-Claire. Elle était ornée des plus ravissantes 
compositions de l'art et des fresques de Giotto; mais elle n'a 
pas trouvé grâce devant les vandales du dix-septième siècle. 

Innocent IV voulut lui-même consacrer l'église et le cou- 
vent de Saint-François. 

« Mes frères, disait saint Pierre Damian, à l'approche d'une 
semblable fête, je vous annonce une grande joie. La maison 
du Seigneur est édifiée; le moment est venu où l'arche sainte 
ne résidera plus sous les tabernacles du désert. Que chacun 
donc se prépare à la solennité de la dédicace; ils seront 
grands et sublimes les mystères de ce jour. Effrayé de leur 
profondeur immense , je me trouve contraint de m'écrier, 
comme un docte évêque des temps anciens : Quel homme , 
de sa faible et vacillante parole, osera jamais tenter d'éclairer 
les ténèbres sacrées qui recouvrent tant d'ineffables mer- 
Veilles * ? » 

1 Io Dedicatione ecclesia?, serra, un 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 525 

Le pape arriva à Assise dans les premiers jours d'avril 
1245; il habitait la partie septentrionale du couvent. Après 
tous les préparatifs de cette grande cérémonie liturgique, le 
dimanche 25 mai , le souverain pontife', au milieu d'une foule 
immense de pèlerins , assisté de ses cardinaux , de plusieurs 
évêques et des ministres provinciaux des Frères Mineurs, 
rassemblés en chapitre , fit le tour de l'édifice à l'intérieur et 
à l'extérieur, jetant de l'eau bénite, brûlant de l'encens, et 
prononçant ces paroles : 

« Arrosez-moi avec l'hysope, et je serai purifié; lavez-moi, 
et je deviendrai plus blanc que la neige. » « 

Les frères chantaient : 

« La maison du Seigneur a été bâtie sur le sommet des 
montagnes ; elle a été élevée sur les collines. Tous les peuples 
viendront et ils diront : Gloire à vous, ô mon Dieu ! Ils vien- 
dront , portant les gerbes de l'abondance. 

« Voilà la maison de Dieu solidement bâtie et bien fondée 
sur la pierre ferme. 

t Je me suis réjoui dans cette parole qui m'a été dite : 
Nous irons dans la maison du Seigneur. 

c Nous nous sommes arrêtés dans tes parvis , ô Jérusalem ! 
Jérusalem , toi qui es bâtie comme une ville dont les diverses 
parties forment un admirable ensemble. 

< Là monteront les tribus , les tribus du Seigneur; témoi- 
gnage d'Israël pour louer le nom du Seigneur, 

t Demandez la paix pour Jérusalem. O cité sainte! que 
ceux qui te chérissent goûtent les douceurs de la paix. 

< Que la paix règne sur tes remparts , et la félicité dans tes 
palais. 

« Patrie de mes frères et de mes amis , mes paroles sur toi 
sont des paroles de paix. 

« Quand vous reposerez dans votre héritage , vous serez 
comme la colombe aux ailes argentées dont les plumes réflé- 
chissent l'éclat de l'or. 

« Bénissez le Seigneur, vous qui descendez des sources 



324 HISTOIRE 

d'Israël ; son temple va s'élever dans Jérusalem. Les rois de 
la terre vous apporteront des présens, ô mon Dieu. Là les 
pauvres auront une demeure; ils obtiendront un héritage. 

« Vous aimez la justice et vous haïssez l'iniquité. C'est 
pourquoi votre Dieu vous a sacré d'une onction de joie. La 
myrrhe , l'ambre , le sandal s'exhalent de vos vêtemens et 
de vos palais d'ivoire. 

« Les filles de Tyr viendront vous offrir des présens, et 
les grands de la terre imploreront vos regards. 

« Toute la gloire de la fille du roi vient de son cœur; ses 
vêtemens sont resplendissans d'or et de broderie. 

f il vous est né des enfans; vous les établirez princes sur 
toute la terre ; ils perpétueront le souvenir de votre nom 
dans toute la suite des âges , et les peuples vous glorifieront 
dans tous les siècles et dans l'éternité. 

« Les murs et les tours de Jérusalem sont bâtis de pierres 
précieuses. 

«Voilà Jérusalem, cette grande et céleste cité, parée 
comme l'épouse de l'Agneau; elle est le tabernacle de l'al- 
liance. Alleluia ! alleluia ! » 

Le souverain pontife rentra ensuite dans l'église haute, 
marquant les magnifiques portes de bois sculptées, avec ces 
paroles : «Voilà le signe de la croix que toutes les mauvaises 
visions fuient ! Paix à cette maison ! 

« Que la croix victorieuse demeure sur le seuil avec les 
marques de votre grâce ; que votre clémence, ô mon Dieu ! 
donne à tous ceux qui visiteront cette maison la paix avec 
l'abondance, la sobriété avec la modestie, la richesse et la 
miséricorde; que tout malheur et toute inquiétude s'éloi- 
gnent, à cause de votre visite, avec la famine, la peste, les 
maladies et les ravages des esprits mauvais; que la grâce de 
votre visite s'étende dans les cloîtres, dans les parvis et 
partout; que la purification par l'eau pénètre dans les coins 
les plus obscurs; que toujours ici soient la joie du repos, la 
grâce de l'hospitalité, l'abondance des biens, le respect de la 
religion et la plénitude du salut ; que nous méritions d'avoir 



DE SAINT FRANÇOIS D ASSISE. 52 5 

avec nous l'ange de la paix, de la pureté, de la vérité, de 
l'amour, pour nous garder, nous protéger et nous défendre. 
Amen. » (Pontificale Romanum.) 

Les frères chantaient : 

« Ouvrez-vous, ô portes éternelles! et le roi de gloire en- 
trera. Paix éternelle à cette maison ; que la paix éternelle, 
le Verbe du Père , soit la paix de cette maison ; que l'Esprit 
consolateur donne la paix à cette maison.» 

Le pontile s'arrêta à la croisée, et, les bras étendus vers la 
porte, il chanta : 

« Il est digne, juste et salutaire que nous vous rendions 
des actions de grâces, Seigneur très saint, Père tout puis- 
sant, Dieu éternel. Soyez présent à nos prières et à nos tra- 
vaux; que votre miséricorde descende dans cette maison et 
dans ce temple que nous consacrons sous l'invocation de 
votre nom sacré , en l'honneur de la sainte croix sur laquelle 
votre Fils coéternel, Notre-Seigneur Jésus-Christ, a voulu 
souffrir pour la rédemption du monde , et à la mémoire de 
saint François ; qu'elle regorge de l'abondance de la grâce 
septiforme de votre esprit ; que chaque fois que votre saint 
nom y sera invoqué on soit exaucé. O bienheureuse et sainte 
Trinité qui purifiez et ornez toutes choses! ô sainte majesté 
de Dieu qui remplit , qui contient et qui dispose tout ! ô bien- 
heureuse main de Dieu qui sanctifiez, qui bénissez, qui 
enrichissez toutes choses, nous vous supplions, ô Dieu! 
saint des saints , nous vous supplions très humblement de pu- 
rifier, de bénir, de consacrer à jamais ce temple , par notre 
ministère, en l'honneur de la croix sainte et victorieuse, et 
à la mémoire de saint François. Ici les prêtres offriront le 
sacrifice de louanges; ici le peuple fidèle remplira ses vœux; 
ici les pécheurs déposeront leur fardeau et répareront leur 
chute. Dans cette maison, par la grâce de votre Saint-Es- 
prit, ô Seigneur! les malades seront guéris, les boiteux 
marcheront droit, les lépreux seront purifiés, les aveugles 



326 HISTOIRE 

seront illuminés et les démons chassés, et chacun se réjouira 
dans les dons de votre miséricorde. » 

Après avoir consacré l'autel avec les belles prières d'usage, 
le pape y déposa des reliques précieuses; et ensuite, précédé 
de la croix et de ses assistans, il marqua les murs, comme 
on marque un front royal , des onctions du saint chrême , en 
prononçant ces paroles saintes : « Que ce temple soit sanc- 
tifié et consacré , au nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit, 
en l'honneur de Dieu , de la glorieuse vierge Marie et de tous 
les saints, sous le nom et à la mémoire de saint François. 
Paix à toi ! > Et il brûla trois fois de l'encens. Le couvent 
entier fut consacré par la même cérémonie, et on voit en- 
core sur ses vieilles murailles le reste des grandes croix 
rouges de l'onction sainte. Dès ce jour, il fut appelé par ex- 
cellence le Sagro-Convento, et l'église eut le titre de Chapelle 
papale. Aussi dans le fond du sanctuaire s'élève, sur six 
degrés de marbre de Paros , où sont admirablement sculptés 
le lion , le dragon , l'aspic et le basilic , le trône en porphyre 
de celui qui marche sur l'aspic et le basilic, et foule aux 
pieds le lion et le dragon. C'est de ce trône qu'Innocent IV 
proclama, en 1252, la sainteté du martyr Stanislas, évêque 
de Cracovie; c'est sur le tombeau de François que devait 
être célébré un des plus beaux triomphes de la Pologne. 

Arrêtons-nous maintenant à contempler les magnificences 
de ce glorieux tombeau , autour duquel ont rayonné l'art et 
la poésie des siècles de foi. Frère Elie, est le fondateur de ce 
monument, construit, sous sa direction, par l'architecte 
allemand Jacques. L'Italie, préoccupée des souvenirs clas- 
siques de l'antiquité , et ayant sans cesse sous les yeux ces 
admirables édifices de l'art grec , n'entra jamais complète- 
ment dans les voies nouvelles ouvertes par le Christianisme : 
elle consacra au vrai Dieu les temples du paganisme, et con- 
serva dans ses mœurs un élément païen qui s'est dilaté dans 
une immense extension sous la domination à jamais déplo- 
rable des Médicis. Qu'on ne se méprenne pas sur la valeur de 
notre pensée : nous croyons que la Renaissance a arrêté le 
développement harmonique de toutes les parties de l'esprit 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 327 

chrétien dans la littérature, dans l'art, dans l'économie poli- 
tique. Le Christianisme , après une lutte longue et acharnée 
avec les puissances mauvaises de ce monde , avait remporté 
une grande et solennelle victoire; il régnait complètement 
sur l'esprit humain et en sanctifiait tous les produits. La Re- 
naissance a brisé la croix au sommet des intelligences; elle a 
comprimé les forces vitales du Christianisme en les enfer- 
mant dans les formes froides et impures du paganisme; elle a 
repoussé la société quinze siècles en arrière; caria Rome des 
Césars apparut comme le type de toute civilisation, tandis 
que saint Léon et les Pères de l'Eglise n'avaient considéré 
l'antiquité tout entière que comme une préparation évangé- 
lique, et la gloire de la Rome impériale comme le crépuscule 
du jour glorieux de la Rome éternelle. 

L'an 1000 est une grande époque de l'histoire du monde. 
Il y avait une immense douleur cachée au fond de l'âme des 
peuples; les troubles qui agitaient l'Europe avaient produit 
une sourde fermentation : on trouvait partout un vague be- 
soin de changement. L'univers s'ébranlait; ce grand édifice 
où l'humanité s'était cru établie pour toujours se mit à 
chanceler; enfin tout présageait une de ces crises violentes 
qui renouvellent soudainement la face des empires. « Le 
monde , dit Guillaume de Tyr, paraissait décliner vers le soir, 
le second avènement du Fils de l'Homme était proche , et la 
création entière allait rentrer dans le chaos antique '. » Le 
Christianisme, établi socialement par Grégoire-le-Grand et 
par ses illustres successeurs, qui donnèrent aux peuples nou- 
veaux tout ce qui leur manquait , allait faire à la face des 
nations l'acte de foi des croisades, et en même temps allai? 
surgir radieuse la première forme de l'art chrétien, l'archi- 
tecture. 



1 Videbaiur sane inundus declinasse ad vesperam, et Filli hominis seéun- 
dus advenlus fore vicinior. . . , et in chaos pristinum iuundus videbatur re 
dire velie. Will. Tir., Hist. Hierosolym., lit». I, cap. vm. — Un grand nom- 
bre d'actes de ce temps commencent par la formule : Appropinquante mundi 
termino. 



328 HISTOIRE 

« Trois ans après l'an 1000 de la Passion, dit Radulph 
Glaber, les basiliques furent renouvelées dans l'univers, sur- 
tout en Italie et dans les Gaules, quoique la plupart fussent 
assez bien conservées pour ne point exiger de réparations; 
mais les peuples chrétiens semblaient rivaliser pour élever 
des églises plus élégantes et plus magnifiques les unes que 
les autres : on eût dit que le monde entier, par un seul mou- 
vement , avait secoué les haillons de sa vétusté pour revêtir 
la robe blanche des églises. Les fidèles ne se contentèrent 
pas de reconstruire en entier presque toutes les églises épi- 
scopales; ils embellirent aussi les monastères dédiés aux 
saints , et jusqu'aux chapelles de village reçurent de nou- 
veaux ornemens l . » Pour exécuter ces immenses travaux , il 
se forma une société d'hommes de tous états qui , par dé- 
vouement , se firent ouvriers , artistes ; ils parcouraient 
l'Europe en compagnies, sous la direction d'un chef qui lais- 
sait le nom de sa famille pour le nom symbolique de Maître 
des pierres vives 2 . C'est par un de ces maîtres, Jacques 
Allemand , que l'église d'Assise a été bâtie ; c'est aussi l'Alle- 
mand Arnolf qui a été l'architecte de Santa-Maria-del-Fiore 
de Florence ; et après trois siècles, Ludovic Sforza deman- 
dera encore à l'Allemagne des architectes pour fermer les 
voûtes de la cathédrale de Milan. 

Assise est le premier monument gothique de l'Italie ; on y 
retrouve le symbolisme profond des églises du Nord. Elle 
est double : dans le bas , la tristesse , la pénitence , les 
larmes ; et les délicieuses petites chapelles bâties plus tard 
par l'architecte franciscain Frère Filippo da Campello ; dans 
le haut, la jubilation, la transfiguration et la gloire. Bâtie 

1 Erat enim instar ac si mundus ipse excutiendo semel rejecta vetustate 
passim candidato ecclesiarum vestem indueret. Radulp. Glaber, lib. III , 
cap. iv. 

3 Magister de vivis lapidibus. Storia e descrizione del duomo di Milano , 
da Gaetano Franchelti , in-folio , 1821. — Voir, sur la confrérie des Maîtres- 
Maçons, des détails intéressans dans une lettre d'Haymon, abbé de Saint- 
Pierre-sur-Di ve, aux moines de Tewksbury en Angleterre. Historiens de 
France , t. xiv, p. 518. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 329 

sur la croix, elle offre de plus dans sa partie inférieure la 
figure mystérieuse du Tau imprimé sur le front de saint 
François. Dédiée à Marie, reine des anges, et aux saints 
apôtres , elle a ses murs de marbre blanc , pour signifier la 
pureté de Marie et des anges , et ses douze tourelles de 
marbre rouge en mémoire du sang répandu des apôtres '. 
L'esprit chrétien qui avait animé, qui avait creusé la figure 
de François , qui avait courbé son corps sous le poids de la 
vie intérieure , prit peine aussi à façonner son tombeau ; il y 
dit son histoire; il raconta toute sa vie dans de merveil- 
leuses fresques; rien n'y manqua : ses souffrances, ses joies, 
ses miracles et son amour. L'église basse représente Fran- 
çois souffrant et dans l'âme et dans le corps ; l'église haute 
est le symbole de François éternellement glorifié dans le 
ciel 2 . 

Ce n'est pas sans une disposition spéciale de la Providence, 
que la peinture chrétienne commença à prendre son véri- 
table caractère au treizième siècle , sous l'influence immé- 
diate du renouvellement des institutions monastiques par 
saint Dominique et saint François d'Assise. L'Italie si infé- 
rieure aux autres pays du Nord dans l'architecture, sur- 
passa toutes les autres nations dans la peinture chrétienne 
à laquelle elle a su donner un charme ineffable. Sans la 
Renaissance , sans la malheureuse invasion du naturalisme , 
nous croyons que l'art chrétien aurait surpassé la merveil- 
leuse beauté de l'art antique : car il faut toujours juger 
l'art , la littérature , la poésie , dans leurs rapports avec la 
foi, avec les croyances. Ainsi l'art chrétien avait sur l'art 
païen toute la supériorité du Christ sur Jupiter. Mais qu'on 
y prenne garde, l'art ne peut plus remonter au moyen 
âge , sa destinée n'est pas une imitation servile de ce qu'ont 
fait nos aïeux. Ce serait alors une fausseté et un mensonge. 



1 Ob id albo marmore structos parietes, et rubeo duodecimi ejus referunt 
turres ; quod candor virginalem, el angelicam prae se ferat puritatem , ru- 
bedo sanguinem apostolicum. Hist. sacri conv. Assis., p. 26. 

■ Voir au Musée du Luxembourg le bel intérieur do M. Granet. 



330 HISTOIRE 

Les artistes chrétiens exprimaient simplement ce qu'ils sen- 
taient, ce qu'ils éprouvaient au milieu de la société où se 
développait leur génie. Nous, ne vivant plus dans le même 
monde, nous n'éprouvons plus les mêmes -émotions; après 
la rude et malheureuse éducation des deux siècles incré- 
dules qui nous ont précédés, nous ne pouvons plus avoir 
îa naïveté de l'enfance ; nous sommes entrés dans la sévérité 
grave et forte de l'âge viril ; et nous ne pourrons travailler 
à la régénération de fart chrétien qu'enjoignant une étude 
approfondie de la forme , une grande perfection du dehors , 
à la sainte illumination du dedans, à l'incessante contem- 
plation de nos vieux maîtres catholiques. 

Le sanctuaire d'Assise devint un centre d'inspirations et 
de pèlerinage; là, tous les artistes de quelque renom se sont 
prosternés l'un après l'autre , et ont tracé sur les murs 
du temple le pieux hommage de leur pinceau. Loin de la 
multitude, loin des pas tumultueux du vulgaire, ils sont 
venus demander la paix à la solitude sainte qui est l'ange 
inspirateur de tout génie humain. Courbés sur leur pinceau , 
ils ont sué bien des jours. Quand ils ont vu tomber la nuit 
sur leur palette, ils ont croisé les deux bras, ils se sont 
étendus dans la couche sculptée du tombeau; ils ont fermé 
gravement 1 leurs yeux mélancoliques et se sont endormis 
dans le Seigneur, en pensant que la gloire éternelle de 
François d'Assise rejaillirait sur leurs œuvres. 

Evoquons les apparitions de ces pieux artistes. 

Au treizième siècle , c'est Giunta Pisano , l'ami du frère 
Elie qu'il représenta à genoux au pied d'un grand crucifix '. 

1 On lisait cette inscription : 

£. Cjelias fart ferit, 

3e$n (Erjnste pte, 

Jfltserere preranttô ijelt». 

(fttunta JJtôamtô me ptmrit. 

3mto JD. 1236. motet, VLana. 

Cette peinture n'existe plus. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 331 

Giunta est le premier peintre italien qui brisa les formes 
raides et froides des Grecs , et lança l'art dans une voie de 
régénération et de progrès, comme le prouve le magnifique 
portrait du saint patriarche peint d'après les souvenirs des 
premiers disciples et de Frère Elie sur la porle de la grande 
sacristie. Le style grec se retrouve encore dans les fresques 
du Franciscain Mino da Turrita et de cet artiste qui s'est 
efforcé de joindre , à la gravité un peu rude des maîtres 
grecs , la grâce ineffable de Guido de Sienne dans la vie de 
Jésus-Christ , qu'il avait représentée sur tout un coté de l'é- 
glise basse. Frère Mino da Turrita avait peint du côté gau- 
che la vie de saint François *. Ainsi, l'art traça la première 
esquisse du livre des Conformités, que Barthélémy de Pise 
devait si magnifiquement compléter et élever à la dignité de 
l'histoire. 

Cimabue vint à Assise vers Tan 1550. Il y trouva les artis- 
tes grecs appelés par Innocent IV; ils eurent sur sa manière 
une influence marquée; il peignit dans l'église supérieure les 
quatre docteurs saint Ambroise , saint Augustin , saint Gré- 
goire et saint Jérôme enseignant le peuple, et les grandes 
fresques de l'Ancien et du Nouveau-Testament 2 . Mais « ne 
crois pas, ô Cimabue, tenir le sceptre de la peinture ! 3 » Ta 
grande gloire est d'avoir amené dans le sanctuaire d'Assise 
celui qui devait être le peintre Franciscain par excellence et 
le véritable régénérateur de l'art. Ce pauvre petit berger, que 
tu trouvas un jour dans la plaine de Vespigniano, dessinant 
sur une pierre plate une brebis de son troupeau , eh bien ! il 

1 Comme les chapelles ont été ouvertes depuis , il ne reste que quelques 
fragmens de ces peintures de chaque côté de l'entrée des chapelles. 

' A Rumohr, Ttaliœnische Forschungen, t. I, § 8, et Rio, Poésie chré- 
tienne, p. 61, n'apportent aucun fait positif pour soutenir leur opinion, 
qui me paraît complètement fausse. Pour ce qui regarde Giotto, elle est 
encore plus insoutenable. Voir l'excellent livre de Rosini, Storia della pit- 
tura Italiana , t. I , p. 191, Pise , 1859. 

3 Credette Cimabue nella pittura 

Tener lo campo. 

Dantb , Purgai, li. 



332 HISTOIRE 

changera l'art de fond en comble en le faisant latin de grec 
qu'il était '. Il sera l'ami de Dante , les poètes le célébreront 
avec orgueil, et Pétrarque mourant , léguera au seigneur de 
Padoue, comme l'objet le plus digne de lui être offert , une 
madone de Giotto , devant laquelle les maîtres de l'art res- 
taient muet d'étonnement 9 . Giotto a peint dans l'église su- 
périeure, au-dessous des fresques deCimabue, toutes les scè- 
nes de la vie de saint François. Dans l'église inférieure, dans 
de grandes fresques symboliques et idéales il a représenté 
les vertus chrétiennes et monastiques : la sainte Obéissance, 
la sainte Prudence, la sainte Humilité, la sainte Pauvreté , la 
sainte Chasteté, et dans le fond la Glorification de François, 
assis sur un trône d'or, rayonnant de lumière , revêtu de la 
riche tunique de diacre et entouré des chœurs des anges qui 
célèbrent et chantent son triomphe. En un mot, la vie de saint 
François d'Assise a été la matière , le fond de tous les tra- 
vaux de Giotto ; c'était un type qu'il portait avec amour dans 
son cœur et qu'il se plaisait à reproduire , à répandre avec 
profusion, chez les Franciscains de Vérone, de Ravenne et de 
Rimini , à Florence dans une chapelle de Santa-Croce et 
jusque sur les armoires de la sacristie 5 . Nous possédons au 
Louvre un beau tableau de Giotto , représentant la stigmati- 
sation de saint François. Dans le gradin, il y a trois compar- 
timens vraiment merveilleux, dont l'un représente François 
prêchant aux petits oiseaux. Il appartenait à un pauvre ber- 
ger de comprendre et d'exprimer par l'art la vie du Pauvre 
de Jésus-Christ. Loin de restreindre le nombre de ses ou- 
vrages à Assise, nous pensons que les vitraux représentant les 
grandes figures des patriarches , des prophètes et des apô- 
tres ont été faits d'après les dessins de Giotto et de Cima- 
bue, et dans nos Monumens, nous espérons prouver cela jus- 
qu'à l'évidence \ Le maître verrier Bonino était d'Assise ; 

* Lasciò la rossezza de' greci , rimutò P arte del dipignere di greco in 
latino. Ghiberti. 

* Magistri autem artis stupent. Petrarcb. testera. 
3 Vasari , Vie de Giotto. • 

* Dans Péglise inférieure , il est impossible de douter que les vilrau* 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 333 

c'est sur le tombeau de saint François qu'il forma une société 
d'artistes auxquels se joignirent plus tard Angeletto et Pietro 
da Gubbio , qui composèrent les grandes verrières du dôme 
d'Orviéto et de celui de Sienne. Les vitraux des chapelles 
de l'église inférieure ont été faits d'après les dessins des dif- 
lerens artistes qui étaient chargés de la décoration de ces 
chapelles. 

Simon Memmi , l'élève de Giotto , que Pétrarque place à 
côté du maître, et une des gloires de l'école Siennoise, vint à 
Assise pour y peindre dans la chapelle de Saint-Martin quel- 
ques scènes de la vie de ce saint moine , protecteur de la 
France. Dans le grand réfectoire il peignit une madone en- 
tourée de quatre saints , et un tableau pour l'autel de sainte 
Elisabeth de Hongrie '. Margaritone et Pietro Cavallini vin- 
rent à leur tour s'agenouiller et payer le tribut de leur art. 
On attribue au premier les gigantesques figures que l'on voit 
dans l'église supérieure sur les côtés d'une fenêtre; le second 
peignit ce magnifique crucifiement de l'église inférieure. Ces 
deux ouvrages sont là comme une énergique protestation des 
vieux types byzantins en face des innovations progressives 
de Giotto. Le romain Cavallini était d'une piété si fervente 
qu'il fut presque regardé comme un saint ; et c'est un de 
ses crucifix qui parla à sainte Birgitte dans l'église de Saint- 
Paul-hors-des-Murs. Margaritone mourut de dégoût et de 
chagrin en voyant les types grecs dédaignés et les honneurs 
rendus aux peintres de la nouvelle école 2 . Enfin , pour que 
rien ne manquât, la sculpture eut aussi au treizième siècle un 
illustre représentant à Assise : le Florentin Fuccio sculpta le 
tombeau d'une fille de la France, Hécube de Lusignan. 



représentant les miracles de saint Antoine de Padoue niaient été dessinés 
par Giotto. — Hist. convent. Assis., p. 38. 
1 Cet autel n'existe plus. 

3 Infastidito d'esser tanto vissuto, vedendo varialo Pela e gli onori ne 
gli artefici nuovi. Vasari. On lisait cette inscription dans le vieux dôme 
d'Arezzo : 

Hic jacel i lie bonus , piclura Margaritonus , 
Cui requiem Dominus tradat ubique pius. 



334 HISTOIRE 

Au quatorzième siècle , Puccio Capanna , de l'école de 
Giotto, peignit dans l'église basse une déposition de la 
croix, le tombeau de Jésus-Christ et divers traits de la vie 
du Sauveur. Puccio ne pouvait plus quitter le sanctuaire 
d'Assise ; il se maria dans la cité séraphique, et au seizième 
siècle , la famille des Puccini existait encore honorablement. 
Il décora de peintures la petite chapelle de la Porziuncuia et 
presque toutes les églises d'Assise : aussi il y vécut entoure 
de la vénération et de l'amour de ses concitoyens ! . Giottino, 
qui pour la forme nous paraît bien supérieur à Giotto , avait 
peint la vie de saint Antoine de Padoue dans la chapelle qui 
lui est dédiée, mais le temps a entièrement effacé cette œuvre. 
Au fond de la croisée droite de l'église inférieure, il pei- 
gnit la chapelle de saint Nicolas de Bari. Dans la salle du 
chapitre, au-dessous des appartemens pontificaux , il a peint 
un Crucifix entouré d'anges et de saints tristes et pleurant; 
saint François et sainte Claire sont prosternés de chaque 
côté et adorent. C'est dans ces peintures d'Assise et dans les 
belles fresques deSanta-Croce, à Florence, qu'on peut réelle- 
ment apprécier la parfaite harmonie des couleurs, qui est son 
caractère distinctif et le sentiment admirable qu'il donne à 
la figure humaine 2 . Giottino cultiva la peinture avec un 
grand désintéressement; un tableau était pour lui un acte de 
foi. Il chérissait la solitude et mourut de tristesse à la fleur 
de son âge. Taddeo Gaddi a admirablement peint dans la 
croisée droite de l'église inférieure l'histoire de Jésus-Christ 
et de la très sainte Vierge : la Visitation, la Nativité , l'Epi- 
phanie, la Purification, le Massacre deslnnocens, la Fuite en 
Egypte, le Voyage à Jérusalem, Jésus au milieu des docteurs; 
et un Crucifix au pied duquel François est prosterné avec 
ses disciples. Ces fresques sont très belles et très louchantes. 
En 1320 , Pontani , évêque d'Assise, appela Buonamico Buf- 
falmacco pour peindre dans l'église basse la première cha- 
pelle à droite dédiée à sainte Marie-Magdeleine. « Nous au- 

1 Conv. Assis, hist.. p. 34. 

' L'unione dei colori eia il proprio di questo pittore. Vasari. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 335 

très peintres , disait-il, en travaillant dans ce sanctuaire des 
beaux arts, nous ne nous occupons d'autre chose que de 
faire des saints et des saintes sur les murs et sur les autels , 
afin que par ce moyen, les hommes, au grand dépit des dé- 
mons, soient plus portés à la vertu et à la piété \ » Stefano 
Fiorentino, après une longue maladie, vint déposer l'offrande 
de sa reconnaissance sur le tombeau de saint François; il 
peignit avec un grand soin , et avec un amour tout parti- 
culier, une fresque, ou pour parler dans le style du temps, 
une histoire (una storia) qui , bien que non achevée, était 
de tous ses ouvrages celui que Vasari admirait le plus >. 
Jean de Melano peignit dans l'église basse quelques scènes 
de la jeunesse de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ce peinire 
vraiment religieux, dédaigné par Vasari et que Rumohr a 
.réhabilité, est sans contredit, de tous les artistes de cette 
époque, celui qui a apporté la plus grande , la plus agréable 
amélioration des formes. 

Cependant l'école mystique, née dans les montagnes de 
l'Ombrie , poursuivait sans relâche le but transcendental de 
l'art chrétien, l'idéalisation des types; œuvre grave et diffi- 
cile au milieu du développement progressif du naturalisme \ 
li semblait qu'une bénédiction spéciale fût attachée aux lieux 
particulièrement sanctifiés par le bienheureux François d'As- 
sise et que le parfum de sa sainteté préservât les beaux arts 
de la corruption dans le voisinage de la Colline du Paradis. De 
là s'étaient élevées, comme un encens suave vers le ciel, des 
prières ferventes et efficaces ; de là étaient descendues , 
comme une rosée bienfaisante, sur les villes plus corrompues 
de la plaine, des inspirations de pénitence qui avaient gagné 
de proche en proche le reste de l'Italie *. L'ami , le condis- 
ciple de Raphaël, Aluigi d'Assise, connu dans l'histoire de la 

1 Rio, p. 8tf. 

2 La quale lavorò con somma dili^enzia , e con sommo amore. Vasari, 
Vita di Stefano. 

J Rio , chap. vu. 

- Neil' anno 5260, una subita compunzione invase prima i Perugini, v. 
poi quasi tulli i popoli dell' Italia. Osservatore Fiorentino. I. V, p. 83. 



336 HISTOIRE 

peinture sous le nom d'Ingegno, peignit avec une grâce mer- 
veilleuse les quatre prophètes et les quatre sibylles , dans la 
chapelle des saints Louis, roi de France, et Louis, évêque de 
Toulouse, bâtie aux frais du cardinal Gentile. Nicolas de Fo- 
ligno, le véritable peintre élégiaque et pathétique de l'école 
Ombrienne , peignit dans l'église basse ces belles scènes de 
la Passion , dont Vasari admirait tant les anges en pleurs, 
qu'il défiait les premiers maîtres de l'art d'en surpasser l'ex- 
pression. Foligno envoya à Assise un second missionnaire de 
l'art, le religieux Pierre Antoine, qui peignit dans la chapelle 
de l'hôpital un trait miraculeux de la vie de saint Jacques. 
Mais nous devons le dire , c'est avec peine que nous n'avons 
trouvé dans le sanctuaire d'Assise aucun hommage artistique 
du Pérugin et de Raphaël. C'est de la même époque que da- 
tent les admirables chaires du chœur de l'église haute , au 
nombre de cent deux, sculptées par Dominichino de San-Se- 
verino (Ombrie), d'après les ordres du Frère Sanson de Bres- 
cia, ministre général \ 

Combien pieuse et touchante était la dévotion des peintres 
d'Assise, qui tous ont voulu puiser des inspirations et dépo- 
ser une offrande dans le sanctuaire protecteur de leur cité ! 
François Vagnutio peignit la chapelle de saint Antoine , 
abbé, bâtie par les ducs de Spolète 2 . Martelli d'Assise pei- 
gnit dans la croisée droite, à côté de la chapelle des saints 
Louis , un Père éternel , des anges et une Crucifixion. 
Giorgetto d'Assise peignit le martyre de saint Sébastien dans 
la chapelle qui lui est dédiée, et dans la sacristie, la Foi, 
l'Espérance, la Charité et la Prudence. Martinelli d'Assise 
peignit de petites fresques dans la chapelle de saint Antoine 
de Padoue. Cesare Sermei d'Assise peignit les fresques de 
cette même chapelle : les immenses travaux deGiollino ayant 
été effacés par le temps et l'humidité. A l'entrée de l'église 
inférieure, il peignit d'un côté l'Annonciation de la sainte 
Vierge et la Naissance du Christ ; de l'autre, un Ange annon- 



1 Petrus Rodulphius, p. 249. 

2 Ces peiutures ont entièrement disparu à cause de l'humidité. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 537 

çant à Picca la naissance de son fils, et François naissant dans 
une étable; dans le chœur, il a représenté la Divine Comédie 
de Dante , le Paradis , l'Enfer et le Purgatoire. Certainement 
ces œuvres sont inférieures à celles des grands maîtres, et ne 
portent point l'empreinte du génie ; mais elles sont un té- 
moignage de la piété, de la reconnaissance de ces artistes. 
Adone Doni d'Assise peignit les actes du premier martyr 
saint Etienne. Dans le double cloître gothique bâti par 
Sixte IV, il a peint toute la vie du saint patriarche, et les 
magnifiques grisailles représentant les personnages illus- 
tres de l'Ordre des Mineurs. Dans le grand réfectoire , il a 
peint une Crucifixion ; dans le fond , on voit Jérusalem et 
Assise, et au pied de la croix saint François et sainte Claire ; 
et dans le petit réfectoire la Cène. Ce même sujet a été 
traité par Solimene, dans le grand réfectoire. C'est sans con- 
tredit un de ses plus éiégans et rapides ouvrages. Lamparelli 
de Spello fit dans l'église haute, au-dessus du trône papal, 
le tableau assez médiocre de l'Assomption de la Vierge. Be- 
nedetto Forgnoni d'Imola peignit le retable de la chapelle 
de saint IVicolas de Bari. Au seizième siècle , Giulio Dante de 
Pérouse , très habile élève d'Antoine de Saint-Gaîl , cisela en 
cuivre argenté et doré l'incomparable ciborium du grand- 
autel de l'église basse. 

Ainsi, le tombeau de saint François d'Assise apparaissait 
aux populations du moyen âge comme le plus glorieux , le 
premier, après celui de Jésus-Christ 1 , et tandis que les ar- 
tistes y apportaient le tribut sacré de leurs pinceaux , la 
poésie, sœur aînée de l'art , venait y puiser de pures et 
nobles inspirations : elle voulut refléter les saintes illumina- 
lions de ce soleil fécondateur que Dante salua à son lever. 
Déjà nous avons entendu l'épithalame incomparable du ma- 
riage mystique avec la dame Pauvreté, chanté par le vieux 
poète de Florence, errant et exilé dans les montagnes de 
rOmbrie. Entre tous les poêles qui ont célébré saint Fran- 
çois, nous en choisirons deux seulement : B. Jacopone de 

1 Saclietti, Novel. 207. 

22 



338 HISTOIRE 

Todi et Lope de Vega. Nous aurions eu pourtant de bie». 
douces jouissances à faire entendre à nos frères tant de ra- 
vissantes mélodies , et surtout les douces et pieuses canzone 
du Tasse \ 

Dieu avait préparé à Todi , dans les montagnes saintes 
de l'Ombrie , un poète fransciscain. Jacopone de Bene- 
dictis s'adonna d'abord à l'étude de la jurisprudence, et de- 
vint un avocat fort habile. Il prit une femme très vertueuse. 
Un jour qu'elle était allé avec quelques unes de ses amies à 
un spectacle public , la galerie où elle se trouvait assise s'é- 
croula , et elle fut tuée. Jacopone vit ainsi son existence à ja- 
mais malheureuse dans le monde. Il quitta tout pour suivre 
la folie sublime de la croix. En effet, dans les premiers 
temps de sa conversion, il donna des marques d'une exalta- 
tion morale bien extraordinaire. Au milieu d'une grande 
multitude de peuples venus à Todi pour une fête , il parut 
tout-à-coup marchant sur ses pieds et sur ses mains , portant 
un bât et ayant un mors dans la bouche. N'était-il pas écrit : 
« Voilà , ô Seigneur, que je suis comme une bête de somme 
devant vous 2 ! » Une autre fois, dans un grand repas de noces, 
il apparut couvert de plumes de différens oiseaux. Un jour, 
rencontrant un de ses amis qui portait une paire de poulets, 
Jacopone lui dit : « Fiez-vous à moi , je vais les porter dans 
votre maison. » Son ami les lui cède. Jacopone va droit à l'é- 
glise de San-Fortunato , où était le tombeau de la famille de 
cet ami, et cache les poulets dans le monument; puis prenant 
son ami , inquiet à cause de la préparation d'un repas, il le 
conduit auprès du sépulcre : « N'est-ce pas là votre maison? 
dit-il. » Ces choses ne me paraissent pas plus extravagantes 
que les actions symboliques des prophètes juifs. Bientôt celte 
effervescence se calma , et Jacopone entra dans l'Ordre des 
Frères Mineurs, où il s'appliqua tout entier à la pratique de 
l'humilité. Il s'employait aux plus vils offices du couvent. Ja- 



' Sonnets xin et xx , troisième partie de IUine. 

2 Psalm. 72. On trouve de curieux détails sur ie B. Jacopone dans le Vi- 
ïidarium Sancîorum du jésuite Raderu?. 






DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 339 

mais il ne voulut être élevé au sacerdoce. Par sa simplicité, il 
fut un bien digne fils de François. Comme lui, il avait de ces 
impétueuses ivresses d'amour : son ame paraissait hors de ses 
sens corporels. Ilchantait, il pleurait, il poussait de profonds 
soupirs ; quelquefois s'éloignant de tout contact avec les 
hommes, il entrait en communication directe avec la nature, 
et dans la solitude il embrassait un arbre , fondant en larmes 
ets'écriant : « Jésus très doux ! ô Jésus très aimant ! » C'est 
dans ces ravissemens que l'hymne s'élançait de son âme ar- 
dente avec une grandeur et une magnificence dont il est dif- 
ficile de se faire une idée. Il chanta sa maîtresse, la dame 
Pauvreté , avec une prédilection toute spéciale. 

Doux amour de Pauvreté , 
Combien nous devons t'aimer ! 

Pauvre petite Pauvreté ! 
L'Humilité est ta sœur : 
Il vous suffit d'une écuelle 
Pour boire et pour manger. 

La Pauvreté veut seulement 

Du pain , de l'eau , des racines , 

Et s'il lui vient quelque chose du dehors, 

Ce sera d'y joindre un peu de sel. 

La Pauvreté marche tranquille ; 
Elle n'a aucune inquiétude ; 
Elle n'a pas peur que les voleurs 
La puissent dépouiller. 

La Pauvreté frappe à la porte ; 
Elle n'a ni sac ni bourse ; 
Elle ne porte avec elle aucune chose , 
Sinon la nourriture qu'on lui donne. 

La Pauvreté n'a pas de lit , 
INi de maison , ni d'abri ; 
Elle n'a ni manteau , ni table : 
Elle s'assied à terre pour manger. 

La Pauvreté meurt en paix ; 
Elle ne fait pas de testament ; 



540 HISTOIRE 

Ni amis , ni parens 

Ne se disputent son héritage. 

La Pauvreté a un amour joyeux 
Qui méprise tout le monde ; 
Elle ne va pas autour de ses amis 
Pour avoir leur héritage. 

Pauvre petite Pauvreté , 
Citadine du ciel , 
Aucune chose de la terre 
Tu ne peux désirer. 

La Pauvreté marche triste 
Si elle désire les richesses ; 
Elle vit toujours affligée , 
Et ne se peut jamais consoler. 

La Pauvreté fait l'homme parfait ; 
Elle vit toujours avec son bien-aimé. 
Tout ce qui pourrait la rendre esclave , 
Elle le méprise. 

La Pauvreté ne gagne rien ; 

De tout son temps elle est prodigue ; 

Elle ne garde rien 

Pour le soir ou pour le lendemain. 

La Pauvreté s'en va légère ; 
Elle vit joyeuse , sans arrogance , 
Et pour tout viatique 
Elle ne veut rien porter. 

La Pauvreté , qui n'est point trompeuse , 
A coutume de toujours faire le bien , 
Et dans le ciel elle attend le moment 
De redemander son avoir. 

Pauvreté ! grande monarchie , 
Tu as tout le monde sous ton autorité , 
Tu as la haute seigneurie ' 

Sur toutes les choses que tu as méprisées. 

Pauvreté! haut savoir 
De mépriser les richesses , 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 341 

Autant tu abaisses ta volonté , 
Autant lu t'élèves dans la liberté. 

Au vrai pauvre de profession , 
Le grand royaume est promis ; 
C'est la parole même du Christ ! 
Qui ne peut jamais tromper. 

Pauvreté! haute perfection , 
D'autant plus croît ta raison , 
Que déjà lu as en possession 
Le gage de la vie éternelle. 

Pauvreté gracieuse , 

Toujours abondante et joyeuse , 

Qui peut dire que ce soit chose indigne 

D'aimer toujours la Pauvreté ? 

Pauvreté ! plus celui qui t'aime 
Te goûte , plus il te désire ; 
Car tu es cette fontaine 
Qui ne diminue jamais. 

Pauvreté ! tu vas criant , 
Et à haute voix prêchant : 
« Mettez de côté les richesses , 
« Que nous devons abandonner. 

« Méprisez les richesses , 
i Et les honneurs, et les grandeurs. 
« Oh ! dites : Où sont les richesses 
« De ceux qui sont passés? » 

Que celui qui veut la Pauvreté 
Laisse le monde et ses folies , 
Et au dedans comme au dehors , 
Qu'il se méprise lui-même. 

La Pauvreté n'a aucun avoir ; 
Elle ne possède rien ; 
Elle se méprise elle-même ; 
Mais elle régnera avec le Christ. 

pauvre François ! 
Patriarche nouveau , 



342 HISTOIRE 

Tu portes l'étendard nouveau 
Marqué au signe de la croix '. 

Jacopone chanta tuutes les vertus religieuses dont Fran- 
çois avait été le modèle. 11 fut aussi le chantre vraiment in- 
spiré de Marie, reine et princesse de toutes les verlus et de 
l'Ordre séraphique. Il a composé le Stabat mater. Il était 
bien digne de comprendre et d'exprimer la plus sainte des 
douleurs. Ami et contemporain de Dante, il eut la même in- 
dépendance de caractère. Tous deux ils pleurèrent sur les 
malheurs de l'Italie et le triste état de l'Eglise 2 . L'admirable 
liberté de Jacopone déplut à la rudesse de Boniface VIII , qui 
le fit mettre en prison. Son âme ne fut point captive; il con- 
tinua à donner au pape de sévères leçons. Il se félicitait d'a- 
voir gagné en cour de Rome un si bon bénéfice 3 . Boniface 
lui demanda un jour : Quand veux-tu donc sortir de pri- 
son? — Quand tu y entreras, répondit le Franciscain. En 
effet , lorsque le pape fut pris à Agnani , Jacopone s'évada \ 
Il mourut saintement , après avoir reçu les derniers secours 
de la religion des mains du bienheureux Jean d'Alvernia , et 
l'Eglise a permis qu'il soit appelé le Bienheureux. Ses reli- 
ques sont vénérées dans l'église des Frères Mineurs de San- 
Fortunato à Todi. 

Saint François eut en Espagne un fils bien -aimé qui 
chanta les gloires de son père : Lope de Vega était du Tiers- 
Ordre. Après une vie bien troublée , bien calamiteuse , il se 
reposa dans l'humilité et la prière. C'est assurément une 
des plus curieuses biographies qu'on puisse étudier que celle 
de ce grand poète s . Je me suis plu à en suivre les traces 

1 Voir I'Appendicb , p. xlvj , où nous avons publié plusieurs chants do 
Jacopone. 

3 Lib. III , cantic. Ili et iv. 

6 En corte Roma ho guadagnato 

Così buon benefìcione. 

Lib. I , Sat. xvi et xvu. 

* Martyrologium Franciscanum , p. 590. 

5 Voir pour tous les détails les recherches de Fauriel et de lord Holland. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 343 

dans cette espèce de drame en cinq actes , la Dorothée, (ie 
sont ses mémoires, ou plutôt ses confessions; le poète y met 
à nu les égaremens de son cœur, qu'il devait racheter par 
l'expiation du repentir et du génie. Mais c'est surtout dans 
ses poésies lyriques qu'on retrouve la physionomie morale de 
Lope; c'est là qu'il a retracé jour par jour ses pensées, ses 
joies et ses douleurs , ses souvenirs et ses espérances : c'est 
comme un écho fidèle de tous les événemens de sa vie. Dans 
une âme aussi naturellement poétique que celle de Lope, 
toutes les impressions qui l'agitaient devaient se manifester 
subitement et comme d'elles-mêmes sous la forme sensible 
d'un hymne, d'une exclamation, d'un soupir, d'une prière. 
Sur le revers septentrional des monts Asluriens s'ouvre la 
magnifique vallée de Carriedo , arrosée par la Pisuerga et 
peuplée de quinze villages, au nombre desquels est celui de 
la Vega, patrie de Lope; le fief antique de ses nobles ancê- 
tres. Là il passa son enfance , là se développa son génie 
précoce. Avant de savoir écrire, il dictait à ses camarades 
plus âgés des vers , qu'il compare aux piaulemens des petits 
oiseaux. A dix ans , il commença ses études universitaires à 
Alcala de Henarès; il ne les avait pas encore terminées, lors- 
qu'il perdit son père et sa mère. Un créancier impitoyable 
ruina ce pauvre orphelin. Que faire? Tout simplement le 
tour du monde avec un enfant de son âge. Mais le monde 
s'allongeait démesurément devant eux; ils se découragèrent 
à Astorga, et revinrent à Madrid. Lope trouva, pour son 
malheur, un asile chez une de ses parentes. Sa jeunesse fut 
violemment agitée par les passions et assombrie par la mi- 
sère. Il se mit au service du duc d'Albe, le petit-fils du 
fameux gouverneur des Pays-Bas; il y était encore en Ì584, 
lorsqu'il se maria. Veuf après peu de temps, ses goûts reli- 
gieux et chevaleresques l'engagèrent dans la fameuse Ar- 
mada. Le spectacle des préparatifs de l'expédition, le 
mouvement de cette flotte de sept cent trente voiles, les 
émotions et la majestueuse beauté du départ firent sur Fame 
poétique de Lope une vive et durable impression; et pour 
que la tristesse de son âme fut complète , il revint à Cadix 



3Ì4 HISTOIRE 

avec les débris de la flotte invincibie. Alors il mena pendant 
quelque temps une vie errante : il parcourut les différentes 
contrées de l'Espagne pour récolter en chemin des images, 
des impressions, des tableaux. Ce temps de course et de vie 
sauvage fut pour son génie comme une époque de retraite, 
pendant laquelle il se prépara à la mission poétique qu'il de- 
vait accomplir. A Madrid, il fut obligé de recommencer la 
vie insipide de favori et de secrétaire de grand seigneur. La 
noblesse de son esprit avait en horreur ce servage intellec- 
tuel : aussi, devenu indépendant par le travail, il ne remit 
plus jamais le pied dans le palais des grands-, il savait trop 
combien ils méprisent ce qu'ils appellent le reste de l'es- 
pèce humaine. « Si je n'avais été bien convaincu , dit-il, que 
les personnages des tapisseries qui décorent les murailles des 
palais sont complètement privés de sentiment , j'en aurais eu 
une pitié bien sincère. » 

C'est vers cette époque qu'il épousa Juana, sage et dis- 
crète personne qui lui promettait un tranquille bonheur. En 
effet, comme époux et comme père, il fut heureux. Cette 
félicité domestique l'eleva, le purifia, le rendit plus sérieux 
et plus grave ; et en Î600 s'ouvre sa grande renommée dra- 
matique. Mais ce bonheur tenait à quatre vies fragiles que le 
moindre choc pouvait briser. ... La mort vint. Son fils aîné, 
le bien aimé San-Carlos , mourut , et emporta les riches es- 
pérances que l'imagination du poète et le cœur du père 
avaient conçues. Dona Juana mourut. . . . Et Lope, accablé, 
reconnut dans son malheur le châtiment providentiel de ses 
désordres passés. Les sentimens religieux, qui n'avaient 
jamais été effacés en lui, se réveillèrent tout-à-coup dans ce 
cœur souffrant , et tout en pleurant comme homme le mal- 
heur qui le frappait, il bénit comme chrétien la main sévè- 
rement miséricordieuse qui châtie ceux qu'elle veut sauver. 
Eût-il jamais songé, au milieu de son bonheur, qu'il avait un 
passé de désordres à expier, des fautes sans nombre et mor- 
telles pour l'âme à racheter par la pénitence? Lope fut péni- 
tent; pénitent, il fut prêtre et se consacra tout entier à faire 
le bien, à édifier les hommes. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE 345 

Ce changement de vie se refléta dans ses œuvres, et on 
remarque que sa passion dramatique devint plus vive à me- 
sure que son cœur se purifiait et que son âme s'élevait dans 
les mystérieuses profondeurs de la foi. Il vivait calme et pai- 
sible dans sa maison de Madrid , située près d'une porte de la 
ville et entourée d'un petit jardin, où il y avait deux arbres, 
un peu d'eau dans une rigole, et huit fleurs. Ses mœurs 
étaient simples et ses besoins modestes; ses plus grandes 
jouissances, il les demandait à la prière et à la nature, aune 
journée de campagne, à l'eau pure de la source, au parfum 
d'une fleur, à la forme d'un nuage. Il aimait les arts, les 
beaux livres, et par-dessus tout les prodigalités de la bienfai- 
sance. Chapelain d'une confrérie qui avait pour but le soula- 
gement matériel et moral des patres indigens, on vit plus 
d'une fois l'illustre poète ensevelir les pauvres. Il remplissait 
tous ses devoirs de prêtre avec le zèle le plus scrupuleux ; 
ceux de ses amis qui assistaient ordinairement à sa messe 
racontent avec émotion ses élans, ses larmes, sa ferveur. 
Enrôlé dans la victorieuse milice des Pauvres de Jésus-Christ, 
il porta toujours le saint habit franciscain et la corde de la 
pénitence. Il aima saint François d'Assise avec transport ; il 
chanta les merveilles de sa vie, et pour cela, il retrouva dans 
son âme toute la pureté de l'innocence, et son mâle génie, 
éprouvé par tant de tristesse, eut des accens d'une ineffable 
douceur. 

AU SÉRAPHIQUE PÈRE SAINT FRANÇOIS. 

Un jeune marchand voulut se marier en son pays; on lui propose 
deux belles demoiselles. 

L'une se nomme l'Humilité , l'autre la Pauvreté , dames que Dieu 
a tant aimées, qu'il naquit et mourut avec elles. 

L'Humilité lui a promis le siège que par orgueil Luzbel a perdu 
dans le ciel. 

L'autre lui promet en dot la vie éternelle ; après que Dieu s'est 
donné lui-même , peut-elle offrir un plus grand trésor ? 



346 HISTOIRE 

Il les épouse toutes deux ; l'entremetteuse de cet heureux mariage 
est la Chasteté , à laquelle il est voué. 

C'est le Christ qui est le parrain ; pour gage de la dot , il donne 
à François ses cinq plaies ; c'est tout ce qu'il a gagné sur la terre. 

On passe le contrat; Dieu lui-même écrit sur les pieds, le côté 
et les mains du marié tout ce qu'il aura de sa fortune. 

Oh ! qu'il est riche ce jeune marchand, puisque le Christ lui- 
même atteste par cinq signatures de sang qu'il a payé sa dette ! 

A la noce , à la noce , ô belles vertus ! François se marie , il y a 
de grandes fêtes ! 



. A l'heure où l'Aube pleure sur les muguets et les lis , où elle 
écrit en lettres de diamant sur les feuilles de l'hyacinthe ; 

Dans les montagnes que l'Alvernia couronne d'âpres rochers, for- 
mant pour arriver jusqu'au ciel des obélisques de neige ; 

Sur les rameaux et dans leurs nids les oiseaux faisant silen ce ; 
et les fontaines faisant taire leur bruissement sonore : 

François brûlant d'amour pour le Christ , demandait au Christ , 
comme c'est l'office de celui qui aime , de lui donner des peines. 

Alors rompant les airs , un séraphin crucifié , percé de cinq plaies 
et voilé de six ailes , s'approcha de sa poitrine ; 

François quittant le sol, tout ravi dans une divine extase, livre ses 
cinq sens à cinq flèches d'amour. 

Embrasé , dans son être infini , d'un feu ardent , le séraphin se 
faisant tout entier comme un sceau , 

Imprima sur cette page qu'il voyait si pure une divine estampe ; 
il imprima sur son corps le Christ mort , et dans son âme le Christ 
vivant. 

Telle la cire obéissante montre à son maître l'antique écusson 
gravé en un instant sur l'enveloppe flottante '. 

' L'on se servait anciennement d'un fil pour lier les lettres : le sceau était 
appose sur ce fil. 






DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 347 

François demeura consacré comme ce voile divin sur lequel le 
Christ imprima son sang ; mais ici il a imprimé ses douleurs mêmes. 

Le Christ reçut ses plaies de la main de l'homme ; par une faveur 
plus grande, comblé de plus d'honneur dans son martyre, François 
a reçu les siennes de Dieu lui-même. 

sublime Séraphin ! ô François, vous êtes glorifié avant de mou- 
rir, car le Christ ne reçut la plaie du côté qu'après sa mort. 

Et s'il montra , vivant , toutes ses blessures , ce ne fut que lors- 
que glorieux et triomphant de la mort , il revint avec les dépouilles 
du limbe. 

Vous êtes monté par l'humilité sur le trône que Lucifer perdit 
par orgueil dans le ciel ; ainsi vous êtes la lumière du ciel empyrée. 

Vous-même, vous vous êtes fait petit ; mais Dieu vous a rendu si 
grand , que le sol foulé par vos pieds croit se sentir foulé par le 
Christ lui-même. 

Dieu s'ajustant avec vous, comme autrefois Élie avec l'enfant 
mort , a ressuscité l'humilité que vos fils professent. 

Quels exemples qu'un Bonaventure , un Antoine, un Bernardin , 
un Diego , un Julien , et tant de pontifes et d'archevêques ! 

Votre Ordre est un ciel dont vous avez été le soleil ; et vous 
voulez que ce soleil ait une lumineuse compagne, Claire, plus claire 
encore que son nom. 

Des martyrs sans nombre sont ses étoiles innombrables. 

Comme les plaies , il semble que vous ayez partagé l'empire ; et 
c'est pourquoi tant de rois ont mis votre bure, comme un vêtement 
plus précieux , par-dessus leurs riches brocarts. 

Votre cordon , ô François ! est l'échelle de Jacob ; ses nœuds 
sont des degrés par lesquels nous avons vu monter jusqu'au ciel 
empyrée , 

Non les géans , mais les humbles ; car le divin bras élève les 
cœurs abaissés , et humilie les poitrines superbes. 



548 HISTOIRE 

Lorsque le grand précurseur, vêtu de peaux rudes , les cheveux 
en désordre et hérissés , parut sur les bords du Jourdain sacré , on 
lui demanda s'il était le Christ promis. 

Comme lui. ò François, vous êtes ceint d'une peau sauvage, mais 
vous êtes blessé aux mains , au côté et aux pieds ; vous êtes trans- 
formé dans le Christ par l'amour, vous êtes semblable au Christ par 
votre corps et par votre sang. 

De quel nom , en vous voyant, Israël vous aurait-il nommé? Et 
vous, pour ne point démentir votre humilité, quelle réponse lui 
auriez-vous faite? 

Qui peut douter que François n'eût répondu : « Je ne suis point 
le Christ, mais il s'est imprimé en moi, et ce n'est plus moi qui vis, 
mais c'est le Christ qui vit en moi ! » 



Ce chérubin aussi beau que le cèdre et le palmier, qu'il tombe ! 
Qu'il tombe celui dont la naissance se confondit avec celle de l'Au- 
rore , celui qui eut de l'audace là où tout pouvoir s'abaisse et s'a- 
néantit. 

Qu'il tombe , perdant la victoire et la palme ! qu'il soit renversé 
du mont sublime où il porlait témognage , et qu'à cette même place 
l'humilité vous élève , humble François , en corps et en âme. 

Lorsqu'au divin séraphin crucifié vous renvoyez les rayons dont il 
vous perce , vous êtes un clair miroir dans lequel il se contemple ; 

Il trouve en vous son image ; il voit un nouveau séraphin s'élevant 
pour remplacer celui qui est tombé. Si vous n'étiez qu'un ange, il ne 
s'étonnerait point ; mais il considère vos plaies , et il s'émerveille * î 

François était devenu le séraphique inspirateur de la poésie 
de Lope, il était son seul amour... J'oubliais sa fille Marcella, 
enfant de génie, auquel le poète dédiait ses chefs-d'œuvre, 
que Guilhem de Castro prenait pour l'ange tutélaire de son 
premier volume, que le père aimait avec une tendresse in- 

' Voir le texle dans PAppendice , p. Un. 



DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 349 

exprimable, que le prêtre franciscain vénérait comme une 
sainte. A quinze ans, cette fleur alla s'épanouir clans les soli- 
tudes du Carmel. 

Ainsi l'art et la poésie rayonnent autour du tombeau de 
saint François d'Assise ; et lorsque le pieux pèlerin arrivant 
de Pérouse s'arrête sur le pont de San-Vittorino , saisi d'ad- 
miration à la vue du colossal édifice, de l'imposant ensemble 
du Sagro-Convento , tous les souvenirs du moyen âge , de 
l'art, de la poésie, de l'histoire surgissent dans son âme; il 
monte la Colline du Paradis , il entre dans l'église inférieure, 
après avoir traversé les immenses galeries gothiques : le fré- 
missement de l'esprit est inexprimable. Ce lieu est véritable- 
ment la porte du ciel; il s'en exhale un parfum de Christia- 
nisme, une odeur de pénitence et de componction, qui vous 
saisit, vous pénètre, vous imprègne en quelque sorte. Les 
murs racontent les magnifiques histoires de Jésus-Christ et 
de son serviteur François. Les rayons du soleil n'y descen- 
dent qu'à travers l'auréole des vitraux aux mille couleurs. 
La voix puissante de l'orgue, qui tantôt mugit, tantôt sou- 
pire et prie dans une religieuse extase , vous ébranle jusqu'au 
fond de l'âme. Du sanctuaire retentissent , en l'honneur de 
François , les chants liturgiques dans les graves modulations 
grégoriennes; vous êtes sous un charme divin. Si les beautés 
de ces chants sont généralement ignorées ou méconnues , si 
des hommes heureusement doués y demeurent insensibles , 
c'est qu'il ne suffît pas pour les comprendre d'une organisa- 
tion musicale et d'un goût exercé; il est encore une autre 
condition. ... il faut retrouver au fond de son âme au moins 
quelques vestiges de la loi chrétienne. Ici l'harmonie vient 
du dedans; car le rhythme y est si vague, si indistinct, si 
confus, qu'il disparaît presque entièrement à l'oreille. C'est 
pour celte raison que ces mélodies prédisposent si puissam- 
ment à la méditation et à la prière. Presque toutes écrites 
dans une tonalité indécise et flottante, elles n'apportent à 
l'âme que de plaintives et douloureuses inflexions ; ajoutées 
les unes aux autres dans une succession capricieuse, comme 



350 HISTOIRE 

des soupi; , des sanglots , des élans de cœur, c'est quelque 
chose d'inférieur, qui n'a pas de formes ni de contours , qui 
traverse les organes, pour ainsi dire, sans les toucher, et 
dégage l'âme de tout lien. Alors, oublieuse des temps et 
des lieux, elle se plonge dans des contemplations infinies. 
C'est quelque chose de fluide, d'élhéré, de vaporeux, de 
transparent, comme la fumée de l'encensoir que le lévite 
balance devant l'Hostie qui a sauvé le monde. La voix de 
l'homme ne s'élève plus seule et timide; ma prière ne se 
perdra pas dans l'espace immense qui sépare le ciel de la 
terre : escortée de toute la communion des saints , elle péné- 
trera les cieux pour se consommer dans l'Unité de la prière 
divine du Sauveur. 

Au fond de la chapelle du Crucifix deux portes s'ouvrent 
dans un double cloître gothique : c'est le cimetière, le 
Campo-Santo de la basilique franciscaine. C'est là où Ton 
retrouve le respect et l'antique affection pour les morts : des 
mains fraternelles y roulent le linceul ; la tombe a sa place 
dans la demeure , au sein des habitudes de la vie. C'est un 
avertissement continuel. Les vivans viennent prier et pleurer 
dans les galeries de ce cloître, dont les nombreuses inscrip- 
tions sont comme un écho de l'autre monde; ils saluent les 
morts comme on salue les vivans. La règle protège le sou- 
venir du mort et perpétue l'hommage qu'on lui doit. Le nom 
inscrit sur la dalle est religieusement répété dans le Memento 
de la messe. C'est là où l'on comprend l'égalité de la tombe; 
elle est solennelle, complète.... Qui oserait, après cela, 
aspirer à la vanité du tombeau? 

Les quatre cloîtres sont grandioses et d'un aspect impo- 
sant. La partie occidentale du couvent plonge dans un rapide 
et abrupt précipice, au fond duquel roule un torrent. Les re- 
ligieux ont ménagé sur toute la pente de la colline de déli- 
cieuses promenades dans un taillis. Mais ce qu'il y a d'incom- 
parable, c'est la galerie gothique du midi. De là on voit 
toute la vallée de l'Ombrie , avec l'horizon bleu des hautes 
montagnes de l'Apennin. La plaine est admirablement cul- 
tivée; elle apparaît comme un jardin séparé du monde, et 



DE SAINT FRAlNÇOIS D'ASSISE. 551 

prépare pour le bonheur de ceux qui l'habitent, .a vigne est 
suspendue en guirlandes au tronc des ormeaux. Le pale oli- 
vier adoucit partout les teintes; son feuillage léger donne à 
la campagne quelque chose de transparent , d'aérien. Autour 
des habitations champêtres, des bouquets de peupliers et de 
cyprès. L'eau des petites rivières qui tombent des montagnes 
coule rapide dans son lit. Sur la même ligne qu'Assise s'élè- 
vent en amphithéâtre les villes pittoresques de Spello et de 
Trévi; çà et là, dans les renfoncemens de la montagne, 
d'antiques châteaux ruinés. Au milieu de la plaine, sur un 
mamelon isolé, Monte-Falco dessine ses tours sur l'azur du 
ciel; au fond, Spolète et sa forteresse; Pérouse, à l'extré- 
mité opposée. . . . L'aspect général est si singulièrement pit- 
toresque qu'il ne peut être comparé qu'au paysage idéal des 
vieux tableaux catholiques. 

La physionomie de la ville d'Assise est toute religieuse : à 
chaque pas vous trouvez un sanctuaire. C'est l'église de 
Sainte-Claire; c'est l'église de la Minerve; c'est la cathédrale 
de San-Rufino, avec sa grande tour et son curieux portail; 
c'est l'église Neuve , bâtie sur l'emplacement de la maison 
paternelle de saint François. A l'extrémité orientale, près 
des vieilles murailles flanquées de tours crénelées, c'est 
l'humble couvent des Capucins. Les rues sont silencieuses, 
et bordées de maisons des quatorzième et quinzième siècles, 
peintes à l'extérieur. Il y a des morceaux d'architecture 
d'une grande beauté; les Madones surtout sont remarqua- 
bles. C'est une perpétuelle prédication, un sujet d'étude très 
curieux. Et le grand débris féodal de la citadelle.... vieille 
cité d'Assise! très douce, très calme, le voyageur racontera 
de vous des choses glorieuses ! 

« bienheureux François d'Assise! que ceux qui sortent 
d'Egypte vous suivent donc avec assurance; ils diviseront 
les eaux de la mer Rouge avec le bâton de la croix de Jésus- 
Christ, ils traverseront les déserts, et après avoir passé le 
fleuve du Jourdain par la mort , la merveilleuse puissance de 
la croix les fera entrer dans la terre de promission , dans la 



352 



HISTOIRE 



terre des vivans , où nous introduise le véritable conducteur 
du peuple de Dieu , Jésus-Christ crucifié , notre Sauveur, par 
les mérites de son serviteur François , à la louange et à la 
gloire d'un seul Dieu en trois personnes , qui vit et règne 
dans tous les siècles des siècles \ » Amen. 

1 S. Bonaventura , cap. xvi. 



FIN. 



NOTES 



ET 



MONUMENS HISTORIQUES. 



Apparuit gratia Dei Salvatoris nostri diebiis istis novissimis in servo suo 
Francisco omnibus vere humilibus, et sanclae paupertatis amicis, qui super 
affluentem in eo Dei misericordiam vénérantes, ipsius erudiuntur exemplo, 
impietatem et secularia desideria fnnditus abnegare Christo conformiter vivere, 
et ad beatam spem desiderio indefesso sitire. In ipsum namqne ut vere pauper- 
culum et contritutn , tanta Deus excelsus benignitatis condescensione respexit, 
quod non solum de mundialisconversationispulvere suscitavit egenum , verum 
etiam Evangelica? perfectionis professèrent, ducem , atque praeconem effecturn, 
in luceni ded : t credentium : ut lestimonium perhibendo de lumine, viani lucis 
et pacis ad corda fidelium Domiuo praepararet. Hic etenim quasi stella matulina 
in medio nebula? , claris vitae micans et doctrinae fulgoribus , sedenles in tene- 
bris et umbra mortis irradiatione praefulgida direxit in lucem , et tanquam 
arcus refulgens inter nebulas gloria; signum in se Dominici feederis repraesen- 
tans , pacetn et salutem evangelizavit hominibus , existens et ipse angelus verse 
pacis, secundum imitatoriam quoque similitudinem praecursoris destinatus à 
Deo, ut viam parans in deserto altissima? paupertatis, tam exemplo quam 

verbo pœnitentiam pradicaret Hune Dei nuntium, amabilem Christo, imi- 

tabilem nobis, et admirabilem mundo, servum Dei fuisse Franciscum , indubi- 
tabili fide colligimus, si culmen in eo eximiae sanctitatis advertimus, qui inter 
homines vivens imilator fuit puritatis angelica?, qui et positus est perfectis 
Christi sectatoribus in exemplum. 

S. Bonaventura, Prologvs. 




:apl)it. 



La bibliographie est une véritable science. Les Allemands, depuis 
les Fabricius, ont cultivé cette science avec ardeur, et dans plu- 
sieurs parties ils lui ont fait faire d'immenses progrès. Les Italiens 
et les Espagnols ne sont pas restés en arrière ; les noms du P. Au- 
dififredi, de Gamba, de Barbosa, sont devenus des noms classiques. 
La France a commencé par un pas de géant dans la Bibliohèque 
historique du V. Lelong, et depuis, elle a eu ses chefs-d'œuvre. 
Mais tout cela , soit pour les simples indications , soit pour les juge- 
mens et les appréciations, ne constitue pas une science bibliogra- 
phique chrétienne. Les grandes collections publiées en France sont 
remplies d'indications le plus souvent matériellement exactes, 
quelquefois tronquées, mais^où toujours perce le mépris et le dé- 
dain de la littérature chrétienne. Pour tous ces hommes que l'on est 
convenu d'appeler savans, érudils, le moyen âge est encore une 
époque de ténèbres et de barbarie ; et ils l'étudient minutieusement 






iv NOTES 

comme une variété curieuse de l'esprit humain. Ainsi, pour ne 
citer qu'un exemple, YHistoire littéraire , commencée dans le dix- 
huitième siècle, par les Bénédictins de Saint -Maur, qui n'avaient 
déjà plus cet antique esprit chrétien de Mabillon, et continuée par 
des hommes laborieux, mais imprégnés jusqu'à la moelle des os de ce 
qu'on a si bien appelé le voltairianisme, sera dans cinquante ans une 
collection entièrement à refaire, car la vérité historique et religieuse 
s'y trouve perpétuellement méconnue. L'Histoire littéraire, comme 
la véritable bibliographie chrétienne, se trouve dans ces nom- 
breuses bibliothèques monastiques , inépuisables trésors de labeur 
grave et consciencieux , d'appréciations sages et justes , de piété 
sincère et affectueuse. Si, dès aujourd'hui , tout homme qui traite 
avec amour un sujet de l'histoire chrétienne, prenait la résolution 
de donner à la tête de son livre une indication judicieuse des 
sources historiques , de tous ces fragmens épars , il est vrai , mais 
soigneusement élaborés , il serait facile de construire une bibliogra- 
phie du moyen âge. 

En offrant cette notice des monumens de YHistoire de saint Fran- 
çois d'Assise, nous n'avons point la prétention de donner un mo- 
dèle ; notre travail est trop incomplet : mais nous espérons que tous 
nos lecteurs y verront une marque du zèle infatigable , patient et 
judicieux que nous avons mis à suivre, dans les livres et les monu- 
mens de tous genres , les traces vénérées d'un grand homme ; et 
nos frères y verront de plus le témoignage authentique de notre 
foi , de notre amour pour l'Église de Jésus-Christ , et de la pieuse 
exactitude avec laquelle nous avons recueilli tous les vestiges laissés 
sur la terre par un grand serviteur de Dieu. 

1. Opervsancti patris nostri Seraphici Francisci, édition don- 
née par le P. de la Haye , Franciscain. Paris , Charles Rouillard , 
4641, in-folio. C'est l'édition dont je me suis habituellement servi. Elle 
est la plus récente et la plus correcte. Elle est divisée en quatre parties. 
La première contient : Docta et devota Nicolai de Lyra Contemplatio ; 
c'est une pieuse exposition de la vie de saint François dans les com- 
mentaires sur dix psaumes commençant par les dix lettres de son 
nom. Viennent ensuite les lettres, les exhortations, des prières et 



ET MOiNUMENS HISTORIQUES. v 

lé testament de saint François. La seconde partie contieni : la pre- 
mière règle , la seconde règle , la première règle des religieuses de 
Sainte-Claire, la règle du Tiers-Ordre. La troisième partie contient : 
vingt-huit conférences monastiques, l'office de la Passion, des sen- 
tences et des paraboles y et les poésies de saint François , que nous 
avons fait imprimer entièrement dans cet appendice. Ces poèmes , 
qu'on pourrait appeler les Poèmes de C amour , sont au nombre de 
trois. Le premier, Caniicum solis, a été publié pour la première fois 
par Barthélémy de Pise , et ensuite par Marc de Lisbonne , dans sa 
chronique. 11 a été traduit en latin par Jean de la Haye , et en es- 
pagnol par Cornejo , dans sa chronique de l'ordre séraphique , t. 1 , 
p. 482. — Le second poème, In foco l'amor mi mise! a été imprimé 
pour la première fois dans les œuvres de saint Bernardin de Sienne, 
tom. iv. Il y est expressément attribué à saint François. Henri Chi- 
fellius d'Anvers l'a traduit en mauvais latin héroïque. — Le troisième 
poème , Amor de caritate, est tiré d'un manuscrit d'Assise , et des 
œuvres de saint Bernardin de Sienne, tom. iv, ad sermonem feria; 
sextœ parasceves. Il a été imprimé aussi dans les œuvres de Beato 
Jacopone de Todi , à qui on l'attribuait. Le jésuite Lampugnano en 
a donné une assez ridicule traduction en vers élégiaques, anacréon- 
tiques, saphiques, etc. On peut voir une fort bonne appréciation 
des poèmes de saint François d'Assise , par M. Gœrres de Munich , 
dans la Revue Européenne. Ces antiques et sublimes poésies ita- 
liennes ont été entièrement méconnues en Italie , et encore , dans 
ce siècle, le P. Papini, dans son histoire de saint François, semble 
l'excuser du titre glorieux de poète, qui lui avait été décerné; et le 
dix-septième siècle , avec ses instincts païens, les appelle les chants 
d'une âme frappée par le Cupidon céleste ( quos cœlestis Cupido ictus 
inflixit). — Mariana de Florence, dans sa chronique, fait mention d'un 
quatrième poème italien de saint François, adressé à sainte Claire 
et à ses sœurs. Il a été impossible de le retrouver. — L'appendice 
contient les opuscules douteux. — Les œuvres de saint François ont 
été imprimées plusieurs fois sans commentaires, à Milan, à Alexan- 
drie , à Naples , à Lyon , et plus exactement à Salamanque , 1624 , 
par les soins de frère Joannetin Nino. — Avec des commentaires à 
Anvers, chez Plantin , 1623, in-4°, par les soins de Luc Wadding 



vj NOTES 

— L'édition du P. de la Haye a été réimprimée à Lyon chez Pierre 
Rigaud, 1653, in-folio. 

2. Thomas de Celano est le premier historien de saint François, 
dont il avait été l'ami et le disciple. Il écrivit sa vie d'après l'ordre 
formel et sous les yeux du pape Grégoire IX , ce cardinal Ugolini , 
qui avait aimé et protégé François et Dominique. Les Bollandistes 
ont publié ce monument d'après un manuscrit de l'abbaye de Long- 
Pont. Déjà dom Martène en avait donné la préface dans le tom. i de 
son Thesaurus anecdotorum. Thomas y proteste qu'il restera dans les 
bornes de la simple vérité historique : Actus et vitam beatissimi pa- 
tris nostri Francisai pia devotione, ventate semper prœvia et magis- 
tra, seriatim cupio enarrare. 

5. Vita a tribus ipsius sancti sogiis. Crescentius de Jesi, général 
des Frères-Mineurs, ordonna, par des lettres circulaires, de réunir 
et de lui envoyer tout ce qu'on pouvait avoir vu ou appris touchant 
la sainteté et les miracles de saint François. Ilj»'adressa particuliè- 
rement à trois de ses douze premiers compagnons , Léon , son se- 
crétaire et son confesseur, Angelo et Rufm. Ces trois religieux , 
d'un caractère si simple et si loyal, interrogèrent leurs propres 
souvenirs et les souvenirs des contemporains de saint François, 
surtout des frères Jean , visiteur des Pauvres-Dames , et Masseo de 
Marignan ; ils glanèrent dans la belle prairie de cette histoire des 
ileurs odoriférantes et douces qui avaient été oubliées par les pre- 
miers historiens. Pauca de multis gestis ipsius quœ per nos vidimus, 
vel per alios sanctos fratres scire potuimus... velut de amœno prato 
quosdam flores, qui arbitrio nostro sunt pulcliriores , excerpimus , re- 
linquentes quœ in legendis sunt posi ta. Cette admirable histoire, pré- 
cieuse surtout pour la première partie de la vie de saint François , 
a été publiée par les Bollandistes sur un manuscrit du couvent des 
Frères-Mineurs de Louvain. D. Martène vit aussi un manuscrit de 
celte histoire dans la bibliothèque des chanoines réguliers de l'A- 
gonie de Jésus-Christ, à Tongres. Il a fait imprimer dans son Am- 
plissima collectio, tom. i, pag. 1298, la lettre que les trois compa- 
gnons adressèrent au général Crescentius ; cette édition est exac- 
tement conforme à celle des Bollandistes et à celle de Wadding, qui 



ET MONUMEiNS HISTORIQUES. vij 

avait vu et consulté les manuscrits de ces légendes primitives dans 
le couvent de Saint-Isidore à Rome. 

4. S. Bonaventura. — Legenda major. — Legenda minor. 
— La vie de saint François , écrite par saint Bonaventure , qui , dans 
son enfance , avait été miraculeusement guéri par le saint patriar- 
che , et qu'il composa étant général de l'ordre , a été un des livres 
les plus populaires du moyen âge. Son authenticité est incontesta- 
ble. Nous ne parlerons pas des nombreux manuscrits qui se trou- 
vent dans les principales bibliothèques de l'Europe ; mais nous tâ- 
cherons d'offrir aux amis de l'antiquité chrétienne le catalogue des 
principales éditions de la vie de saint François par saint Bonaven- 
ture. Ce sera comme un petit bouquet bibliographique. 

ÉDITIONS DU TEXTE ORIGINAL LATIN* 

1507. Legenda major. Paris, in-4\ 

1509. Florence. Typis Philippi Juntae. In-8°. 

1553. — Papiae per Jacobum de Burgo-Franco. In-12. 

1574. — Dans le cinquième tome de la collection de Surius f . 

imprimée à Cologne. In-folio. 

1575. — Euburii. In-8°. 

1596. — Dans le tome vu des œuvres complètes de saint 

Bonaventure, édition donnée au Vatican. 

1597. Vita S. Francisci. Lib. i, ad veteres libros P. Henricus Se- 

dulius, ord. min. recensuit et commentario illus- 

travit. Anvers, Plantin. In-4°. 
1597. — Anvers, per Joannem Moretum. In-8°. 
1600. — Lyon. In-8°. 
1618. — Dans le tome v de la collection de Surius, imprimée 

à Cologne. In-folio. 
1633. — Edition Sedulius. Anvers, in-folio. 
1641 . — Paris. In-folio. A la tête des œuvres de saint François. 
1646. - Paris. In-8°. 
1710. Vita sancii Francisci, aeneis figuris exornata. Romae, apud 

Rochum Barnobejuni. In-folio. 



viij NOTES 

1710. Vita sancti Francisco Romœ. In-4°. 

1754. — Dans le tome v de l'édition des œuvres de saint Bo~ 
naventure , imprimée à Venise. 

1768. — Dans le tome n du mois d'octobre de l'inappréciable 
collection des Bollandistes. Anvers. C'est dans ce 
volume , au 4 d'octobre , que se trouvent réunis 
les monumens authentiques de l'histoire de saint 
François d'Assise , avec les savantes dissertations 
du père Sollier. 

TRADUCTIONS DANS LES LANGUES MODERNES» 

Italien. 

1477. Vita del Seraphico S. Francescho. Milan. Per magistro An- 
tonio Zaroto di Parma. In-folio. (Très rare.) 

1480. — Per Philippum de Lavagnia. In-folio. 

1480. — Venise, con Fioretti di S. Francesco. In-folio. 

1493. — Venise. In-4°. 

1495. — Milan. Per Uldericum Scinzenzeler. In-4°. 

1513. — Vita di S. Francesco e Legenda di S. Chiara. Ve- 
nise. In-4°. 

1522. — Venise. Per Gregorium de Gregoriis. In-4°. 

1557. — Venise. Per Michaëlem Tramezinum. In-8°. 

1588. — Venise. Per Altobellum Floravantium. In-8°. 

1589. — Venise. Per Nicolaum Morettum. In-8°. 

1589. — Venise. Sans nom de traducteur. In-8°. (Nicol. Haym 

in italica notitia, lib. rar., pag. 102.) 
1593. — Venise. Per haeredes Galignanos. In-4°. 

1597. — Venise. In-4°. 

1598. Vita del Serafico S. Francesco scritta da S. Bonaventura, tra- 

dotta in volgare , e di nuova aggiuntevi le figure 
in Rame , che representano al viso con molta va- 
ghezza, e divotione le attioni, e miracoli di questo 
glorioso santo. — In Venezia presso gli heredi di 
Simon Galignani. !n-4°. — Goetze (in memorabili- 



ET MONUMENS HISTORIQUES. ix 

bus bibliothecœ Regiae Dresdensis, vol. m, p. 135, 
in-4°, 1746) croit cette édition fort rare , et n'ayant 
pas vu le titre, il la rapporte à l'année 1580. Nous 
pensons que c'est la même indiquée par Lenglet- 
Dufresnoy. Voyez aussi Bibliotheca Colbertina , 
tome h, page 521. In-12. 

1601. Vita del Serafico S. Francesco. Venise. Per Lucium Spine- 
dam. In-8°. 

1604. — lbid. 

1608. — lbid. 

1616. — lbid. Per Ziletlum. In-8°. 

1711. — Rome. Per Rochum Bernabò. In-4°. 

1719. — Venise. Per Joannem-Baptistam Recurtum. In-8°. 

1728. — Florence. In-4°. 

Allemand. 

Ioli. Vita S. Francisci. Lingua germanica. In-4° parvo, avec de 

belles gravures sur bois. 
1512. — Lingua germanica. Nuremberg. Per Hyeronymum 

Helzer. 
1646. — Traducta in germanicum per Adamum Aniol, pro- 

vinciae Coloniensis definitorem. Colonise, apud 

Joannem Crythium. 

Anglais. 

1610. Vita S. Francisci a S. Bonaventura. Traduction anglaise. 

Douav, in-&°. 
1635. — Réimpression de la même traduction. (Rob. Fysher, 

biblioth. Bodlejana, toni, i , p. 171.) 

Flamand. 

1598. Vita S. Francisci a S. Bonaventura, ex latinis Flandrica red- 
dita per Cornelium Thielmann , Bruxellensis re- 
gul. observant. Louvain , typis Joannis Vanden- 
Boogardne. 



x NOTES 

Espagnol. 

1526. Vita S. Francisci a S. Bonaventura, hispanicè traducta per 
P. Didacum de Cisneros. In-4°. 

Il y a eu plusieurs traductions françaises. Nous ne les énumérerons 
pas , elles sont trop connues du public. Sur la vie et les ouvrages de 
saint Bonaventure, on pourra consulter utilement Prodromus ad 
opera omnia S. Bonaventura?, ord. min. Bassani 1767. In-folio. Rare. 

Saint Bonaventure exprime ainsi les vues qui l'ont dirigé dans la 
composition de la Yie de saint François : (Jtpote qui per ipsius in- 
vocalionem et merita in pueruli œtate a mortis faucibus erutus, si prœ- 

conia lundis ejus tacuero , sceleris timeo arguì ut ingratus Ut 

igitur vilœ ipsius veritas, ad posteros transmittenda , certiùs miki 
constaret et clarius, adiens locum originis, conversationis et transitas 
viri sancii, cum f'amiliaribus ejus adhuc superviventibus collationem de 
Us habui frequentem ac diligentem, et maxime cum quibusdam qui 
sanctitatis ejus et conscii fuerunt et sectatores prœcipui, quibus pro- 
pter agnitam veritatem probatamque virlutem ftdes est indubitabilis 
adhibenda. (Prologue.) Qui oserait donner un démenti et accuser de 
faiblesse et de crédulité puérile la plus grande intelligence du moyen 
âge? 

5. Fioretti di san Francesco. Chronique très célèbre de la fin 
du treizième siècle. Il y en a eu un très grand nombre d'éditions. 
La plus ancienne est celle donnée en 1476, per Lunardo Longo, 
rector de la giesa de Sancto-Paulo de Vicenza. In-4° (Panzer, 
t. ni, p. 510). — Les plus remarquables et les plus recherchées sont 
ensuite celles de Pérouse, 1481, in-4°, goth.; — de Venise, 1546, 
in-8°, publiée par il Bindoni e il Pasini; — de Rome, in-18, 1682, 
appresso Francesco Tizzoni ; — de Vérone , 1822 , par les soins de 
Gamba. — La Bibliothèque royale de Paris renferme deux manuscrits 
précieux de celte délicieuse chronique ; un nouvel éditeur pourrait 
en tirer parti. Le premier de ces manuscrits est sous le n° 7706, in- 
iolio. Le second, n° 7714, in-4°, est joint à la relation ancienne d'un 
voyage en Orient. 



ET MONUMEiNS HISTORIQUES. xj 

6. Liber aurels, inscriplus Liber Conformitatum vitœ Beati ac Se- 
raphici patris Francisci ad vitam Jesu Christi Domini nostri , auctore 
Barïholomeo de Pisis, ord. min. Bononise, 1590, in-folio. Cette édi- 
tion, qui est la troisième, a été revue , corrigée et publiée par le 
franciscain Jeremia Buccino. — La première édition, fort rare, est de 
Venise, sans date et sans nom d'imprimeur. La seconde édition, aussi 
très rare, est de Milan, 1510, in-folio, litteris quadratis, per Go- 
lardum Ponticum. — La troisième édition est de Milan, in-folio, 1512, 
in ^dibus Zanotti Caslilionei. — Cet ouvrage infiniment curieux a été 
encore réimprimé en 1620 , in-folio , à Bologne. Philip. Bosquierus 
en a donné à Cologne une édition abrégée sous le titre (TAntiquitates 
Franciscanœ, 1625, in-8°. Il y a un fort beau manuscrit du Liber 
Aureus, dans la bibliothèque d'Angers. — Barthélémy de Pise, dont 
le nom de famille était de Albizi, naquit à Rivano dans la Toscane. 
Lorsqu'il présenta son beau livre , rempli des plus doux parfums 
de la poésie du moyen âge , et qui est presque en tout fondé sui- 
des monumens historiques d'une inaltérable authenticité , au chapi- 
tre général assemblé à Assise en 1599 , on lui vota des actions de 
grâces publiques, et on lui donna l'habit du saint patriarche. 
Pour marquer l'estime que les plus savans hommes font de ce li- 
vre, je rapporterai les propres paroles de Wadding : Sub Bonifacio 
papa Nono, celebratimi est. capitulum generale Assisti : in eo decretimi 
est, ut festum celebreturS. Joseplii spomi illibatœVirginis :frater Bar- 
tholomœus Pisanus obtulit capitulo librum Conformitatum, et ipse rece- 
pii ab ipso Generali habilum sancii Francisci; dignum quippe judica- 
verunt , ut qui qualis fuerìt Franciscus exacte descripsit , Francisci 
exuviis donaretur. Ita certe piis muneribus , vel religiosis konoribus, 
aut œquis subsidiis excitari oporterel , varia et nobili a ordinis ingenia 
ad honorificos subeundos labores, quibus summopere illustrali posset 
Religio. Calcaria namque addit virtuti spes prœmii, et nullus est, 
quantumvis liumilis , quem a labore non retraliat ingratitudo. 

7. Annales Minorum. P. Luca Wadding. Rome 1751 et années 
suivantes, in-folio, 18 vol., seconde édition donnée par les soins du 
P. Joseph-Marie de Fonseca d'Ebora. Cette immense collection est 
un chef-d'œuvre et la plus précieuse des Annales monastiques , qiu 



xij NOTES 

sont des trésors de science historique et de véritable littérature 
chrétienne. A la fin de chaque volume il y a un registre des bulles 
et autres monumens pontificaux. Lucas Wadding était Irlandais, 
mais à cause de ses travaux il habita l'Italie et mourut à Rome en 
1655. 

8. Marc de Lisbonne , frère mineur, de la province de Portugal 
et évêque de Porto ; Chronicas da ordem dos Frades Menores di Se- 
raphico padre sam Francisco ; copilada e tomada dos antigos livros, 
e memoriaes da ordem ; em Lisboa, na officina de Pedro Crasbeeck, 
1615, in-folio , 3 vol. La première édition de cet ouvrage est de 
1556. Le bienheureux Marc de Lisbonne fit de très longs voyages 
scientifiques, en Allemagne, en France et en Espagne; ce n'est 
qu'après toutes ces recherches consciencieuses qu'il a composé sa 
Chronique. Elle a été traduite en italien, par Horace Diola; en espa- 
gnol , par Diego de Navarre ; en français , par Santeuil , in-4°, Paris 
1600. L'année suivante on réimprima à Troyes, in -8°, 2 volumes, 
la première partie de cette traduction : Croniques des Frères Mineurs. 
C'est un livre écrit avec une grande naïveté et profondément chré- 
tien. Le P. Blanconne a traduit la seconde partie , in 4° , Paris 1601, 
et la troisième partie, 1603. L'Italien Barrezzo-Barrezzi compléta 
cette chronique en y ajoutant une quatrième partie , qui a été aussi 
traduite par le P. Blanconne ; Paris, in-4°, 1609. — Enfin, en 1623, on 
réimprima , avec quelques changemens , tout ce corps d'ouvrage , 4? 
vol. in -4°. Le bienheureux Marc , après une vie sainte et laborieuse, 
mourut en 1591 : on voyait son portrait dans la bibliothèque du 
monastère de Notre-Dame de Saliceto, avec cette inscription : 

Mas pareces de Francisco 
Su Marcos evangelista , 
Que su Marcos coronista. 

9. Martyrologium Franciscanum<, opus fidelissime excerptum, 
tum ex vetustis codicibus et antiquis mss. monimentis : tum ex pro- 
batis gravibusque aulhoribus , cura ac labore Arturi a monasterio 
Rothomagensis ; Paris 1658, in-folio. Le P. Arthur du Monslier 
étudia les monumens historiques dans les bibliothèques de l'Italie et 



ET MONUMENS HISTOKIQUES. xiij 

de la Fiance; il mourut en 1662. Tous les martyrologes et monolo- 
ges des ordres religieux sont des livres rares; ce sont des musées 
remplis d'inappréciables antiquités chrétiennes du moyen âge. Le 
P. Arthur s'exprime ainsi dans la préface sur le titre de Bienheu- 
reux, ou de Martyr, qu'il donne aux illustres et pieux personnages 
dont il parle : Itaque licei appellationem Beati vel Martyris, aut ejus 
modi subjuvxerim , nequaquàm in strida et propria acceptatione , 
fundata in approbatione canonica et ecclesiastica , quœ deservit ad 
communem cultum et invocationem , sumenda est : sed eam tantum 
sanctitatem in his anobis commendari sciant universi , quœ ex eorum 
virtute , et morum exrellentia , seu miraculorum probata fama, profi- 
ciscitur. Le P. Arthur est l'auteur de la bonne collection Neustria 
Pia, histoire complète de la Normandie , long-temps conservée ma- 
nuscrite chez les Récollets de Rouen , et dont le troisième volume 
seulement a été publié en 1663, in-folio. 

10. Mexologium , seu brevis et compendiosa illuminatio relucens in 
splendoribus sanctorum, bealorum, miraculosorum, incorruptorum, 
extaticoruin , beneficorum trium ordinum S. Francisci, a Fortu- 
nato Huebero, ord. min. monachii, 1698, in-folio. Ce travail du 
savant frère mineur allemand , Fortunatus Huever, est fort estimé ; 
il y a un très grand nombre de renseignemens biographiques qu'on 
ne trouve que là. 

11. Bibliotheca universa Franciscana, concinnata à P. Joanne a 
Sancto Antonio Salmantino ; Madrid ex lypographia causas V. matrisde 
Agreda, anno 1732, 3 vol. in-folio. Cet ouvrage est indispensable 
à tous ceux qui s'occupent de l'histoire monastique. 

12. Prodigiijm natur/e ; Portentum gratine : hoc est Seraphici 
patris nostri Francisci vitse acta ad Chrisli D. N. vilam et mortem 
regulata et coaptata, a P. Petro de Alva ; Madrid 1651, in-folio. Dans 
ce livre savant et précieux sont rangés, sous quarante-cinq titres, 
les Conformités de N.-S. Jésus-Christ et de saint-François. Les trente- 
cinq tables de Yapparatus contiennent des monumens historiques 
de la plus haute imporiance. Pierre de Alva était procureur-géné- 



xir - NOTES 

rai de la province du Pérou , à la cour romaine , pour travailler à 
la canonisation de saint François Solano. 

13. Petrus Rodulphus Tossinianensis , Historiarum seraphicae 
religionis libri très seriem temporum continentes, quibus breve 
explicantur fundamenta, universique ordinis amplificano, gradus 
et instituta; necnon viri scientia, virtutibus et fama prseclari; Ve- 
nise, apud Franciscum de Franciscis Senensem , 1586 , in-folio. Ce 
livre, rare et précieux comme histoire, renferme des portraits au- 
thentiques gravés sur bois par Porr us ; on y trouve des monumens 
inédits. 

14. Le Poesie spirituali del E. Jacopone da Todi, frate mi- 
ìNOre , édition donnée par le chevalier Alessandro de Mortara in 
Lucca 1819 , in-4°, per le stampe del Bertini. La première édition 
de ces Poésies a été donnée par Bonaccorsi ; Florence 1490 , in-4°. 
Les autres éditions les plus remarquables sont celles : de Rome, 1558, 
in-4° ; de Naples , par les soins de Jean-Baptiste Modio , qui y joignit 
une vie du bienheureux poète ; de Venise, 1617, in-4°, avec les com- 
mentaires de frère Jean Tresatti da Lugnano. Nous avons extrait 
quelques cantiques en l'honneur de saint François et de sainte 
Claire, et nous les avons fait imprimer dans cet appendice. Ces 
poésies admirables ont été traduites en portugais par Marc de Lis- 
bonne, et publiées en 1571, in-8°. Il existe aussi une traduction 
espagnole, publiée à Lisbonne, 1576, in-8°, ex typographia Francisci 
Correa. On conservait dans la bibliothèque de l'église de Séville un 
manuscrit latin du B. Jacopone , qui commençait ainsi : Incipiunt 
laudes, quas fedi sanctus frater Jacobus de Tuderto, ord.frat. min., 
ad utilitatem et consolationem omnium cupientium per viam salutis, 
crucis et virtutum Dominum imitari. La Bibliothèque Royale de Paris 
conserve deux manuscrits précieux de ce poète précurseur et égal 
de Dante. Le premier, n° 7885, in-folio, commence par les mêmes 
paroles que le manuscrit de Séville ; il paraît que c'était un texte 
canonique ; il est terminé par une série de saintes maximes et de 
pieuses aspirations à notre Sauveur Jésus-Christ. Le second , 
n° 8146, in-8°, contient, outre les poésies, plusieurs petits traités spi- 
rituels en prose. Le premier de ces traités a pour titre : Trattato del 



ET MONUMENS HISTORIQUES, xv 

beato Jacopone da Todi ; in che modo l'uomo pub tosto pervenire alta 
eognilione della verità et per fect amente la pace nell' anima possedere. 
Ce manuscrit a appartenu à Luca di Simone de la Robbia , célèbre 
sculpteur du quatorzième siècle , qui a décoré de ses œuvres l'anti- 
que cathédrale et l'hospice de Pistoie. On trouve des détails très im- 
porlanssur le B. Jacopone, dans Wadding et dans le V iridar iumsanc- 
torum du jésuite Raderus ; Lyon 1627, in-8°. Jacopone est le premier 
poète qui ait composé des vers latins de douze syllabes , et rimes 
comme les vers de Racine ; voici cette pièce latine sur la vanité 
du monde ; je l'ai copiée sur un beau et antique manuscrit des Ori- 
gines d'Isidore de Séville , qui appartenait à l'abbaye de Luxeuil , et 
qui est maintenant dans la riche bibliothèque de Yesoul (Haute-Saône). 
Cette pièce est publiée dans deux ou trois grandes collections. 

Cur mundus militât sub vana gloria 
Cujus prosperitas est transitoria ? 
Tarn cito labitur ejus potentia 
Quam vasa figuli , quse sunt fragilia , 
Plus crede lilteris scriptis in glacié , 
Quàm mundi fragilis vanœ fallacia?. 
Fallax in prœmiis virtutis specie , 
Qua? nunquain habuit tempus fiducia.-. 
Magis credendum est viris fallacibus , 
Quam mundi miseris prosperitatibus , 
Falsis insomniis et voluptatibus , 
Falsis quoque studiis et vanitatibus. 
Die ubi Salomon olim tam nobilis , 
Vel ubi Samson est dux invincibilis , 
Vel pulcher Absalom vultu mirabilis , 
Vel dulcis Jonathas multum amabilis ? 
Quo Caesar abiit celsus imperio , 
Vel dives splendidus totus in prandio ? 
Die ubi Tullius clarus eloquio , 
Vel Aristoteles summus ingenio ? 
Tot clari proceres , tot rerum spalia , 
Tot ora p msu J Mjn , tot regna forlia , 



xvj NOTES 

Tot mundi principes , tanta poteniia , 
In ictu oculi clauduntnr omnia. 
Quam breve festum est hsec mundi gloria ! 
Ut umbra hominis , sic ejus gaudia. 
Quse semper subtrahunt aeterna praemia , 
Et ducunt hominem ad dura devia. 
esca vermium , o massa pulveris , 
ros , o vanitas, cur sic extolleris ? 
Ignoras penitus utrum cras vixeris. 
Fac bonum omnibus quandiu poteris. 
Hsec mundi gloria quœ magni penditur , 
Sacris in litteris flos feni dicitur. 
Ut leve folium quod vento rapitur , 
Sic vita hominum hac vita tollitur. 
Nil tuum dixeris , quod potes perdere , 
Quod mundus tribuit , intendit rapere. 
Superna cogita, cor sit in sethere, 
Fœlix qui potuit mundum contemnere ! 

Cet homme admirable mourut dans la nuit de Noël 1306 ; il fut 
enterré dans l'église des Clarisses de Todi , et on plaça cette ins- 
cription sur son tombeau; elle est l'abrégé de toute sa vie. 

Ossa B. Jacoponi de Benedictis, 

TUDERTINI , FR. ORDINIS MINORUM , 

Qui stultus tropter Christum 

Nova mundum arte delusit , 

Et coelum rapuit. 

Obdormivit in Domino 

Die xxv decembris, anno mcccvi. 

15. El cavallero Asisio, en el nacimiento vida y muerle del 
Seraphico padre Sanct Francisco , en octava rima, par Gabriel de 
Mata , frère mineur espagnol ; Bilbao 1687 , in-4° ; espèce de poème 
épique divisé en trois parties. On y reconnaît le genre cheva- 
leresque espagnol qui devait aboutir à Don Quichotte; pourtant 
dans ce poème tout est historique et vraiment pieux. Gabriel de 



ET MOMJAJENS HISTORIQUES. xvij 

Mata a écrit aussi en vers les vies de sainte Claire, de saint Antoine de 
Padoue, de saint Bonaventura, de saint Bernardin de Sienne et 
de saint Louis évêque. On voit à la tête de chaque partie du Cavaliere) 
Asisio, une gravure en bois représentant saint François d'Assise 
monté sur un cheval de guerre magnifiquement caparaçonné ; il 
porte l'étendard de la croix , et sur son écu sont peintes les cinq 
plaies sanglantes de Jésus-Christ. 

1G. Chronica seraphici montis Alvern/E , à P. Salvatore Vitale 
ord. min. Fiorenti», ex officina Zenobii Pignonii, 1630, in-4°. Cet 
ouvrage avait paru en italien en 1628. Le P. Vitale habitait le mont 
Alverne , il en recueillit tous les souvenirs , et il en forma comme 
un petit bouquet suave et odoriférant dans cette chronique , et dans 
un autre ouvrage intitulé Floretum Alverninmn; Florence, 1628, 
in-8°. Cette chronique est infiniment curieuse, on y trouve un 
très grand nombre de détails et de fragmens d'auteurs oubliés , 
entre autres, d'un poème épique latin intitulé F ranci sci as , par 
Maurus Spelli. Voici , pour donner une idée de sa manière , la des- 
cription qu'il fait du brisement des rochers de l'Alverne au moment 
de la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ : 

Hic specus , haec rupis disjecta casca vorago , 
Atque immane patens , tum cum sol aureus orbi 
Subduxit lucem , lethum indignatus acerbum 
Auctoris rerum , et late sola vasta patentis 
Telluris gemuere cavis decussa sub antris : 
Maeniaque horrisono mundi convulsa tremore 
Implerunt trépidas gentes mugitibus atris 
Apparens primùm , vicinos undique pagos 
Spectatum accivit magnae nova monstra ruinas ; 
Namque ferunt vasto tremeret cum pondère tellns 
Hase saxa immanis peenitus , vi quassa tremoris 
Dissiluisse , atque ingenti deducta fragore 
Qua modo laxa patent , traxisse voraginis ora. 

(Lib. il.) 

11 y a bien d'autres poètes qui ont célébré saint François : dans le 

h 



xviij NOTES 

texte de notre histoire , nous citons les plus célèbres , ceux qui ont 
une valeur réelle ; quant aux autres , il est inutile d'en parler. Ce- 
pendant avec Spelli j'indiquerai encore YArbor S. Francisci, d'An- 
gelus Bardi ; son poème est en langue italienne. Voici le passage 
correspondant à celui que nous venons de citer de la Franciscias : 

Son qui scoscese rupi 

Più degl' homini sensate 

Ch'ove questi al suo Dio 

Per odio il sen partirò , 

Queste sol per pietà di lui s'aprirò. 

On voit à la Bibliothèque Royale un grand volume rempli de plan- 
ches gravées très exactement et représentant les différentes parties 
de la sainte montagne de l'Alverne. 

17. Orbis seraphicus, hisloria de tribus ordinibus à Seraphico 
patriarcha S. Francisco institutis deque eorum progressons et ho- 
noribus per quatuor mundi partes. Ce monument historique est de 
la plus grande rareté ; il est partagé en cinq volumes. Le premier 
a été publié à Rome , 1682, in-folio , ex typographia Stephani Caballi; 
le second à Lyon, 1685, in-folio, per Joannem Posuel; le troisième 
à Rome, 1684, in folio, apud Nicolaum Angelum Tinassium ; le 
quatrième en 1685, à Rome, par le même imprimeur; le cinquième 
à Rome, 1689, in-folio, ex typographia Joan. Jac. Komarek Bohemi. 
La bibliothèque des Récollets de Paris possédait, avant la révolution, 
les tomes I , Il , IV , V. La Bibliothèque Royale ne possède que les 
tomes I , III et IV. Chose singulière , au moment de la suppression 
des monastères , il ne s'est pas trouvé un bibliographe assez amateur 
des antiques monumens chrétiens pour compléter cet ouvrage rare 
et précieux ! 

Le plan du P. de Gubernatis était si vaste , qu'il n'a pu en réaliser 
qu'une partie ; voici comment il l'expose au commencement du pre- 
mier volume : 

« Opus prae grande non attenta tenuitate mea , cum merito sanctae 
obedientiae assumpsi , quod octodecim integris voluminibus concludi 
posse non confido. Superest ergo ut frac lattoni s soriem brevibus ape- 



ET MONUMENS HISTORIQUES. xix 

riain très in partes repartitum opus (Deo dante) recipies. In prima, 
tomis quatuor comprehensa trium ordinum a Seraphico patriarcha 
institutorum esse physicum vel quasi physicum , quoad quatuor ejus 
causas naturales, et quoad esse politicum , nempe de causa efficiente, 
finali , materiali , atque formali , successibus omnibus , qui tum in 
ordine Minorum et Clarissarum monialium , tum in Tertio Ordine, 
qui de pœnitentia dicitur, a principio in hodiernum usque diem 
ovenerunt : simul et de officiis ipsorum, deque omnibus, quae ad 
ipsorum esse , aut complementum desiderali possunt ; etiam de ca- 
pitulis , atque statutis generalibus ibidem edilis a religionis exordio 
ad annum usque 1682, tractatus universum absolvitur. 

t In secundo, parte , per tomos plurimos distributa provincias 
ordinate in familia primo cismontana , deinde in ultramontana , 
conventus et monasteria , quae singulis in ordinis nostri provin- 
ciis per Europam, Asiani, Africani et Americani ve! fuerunt 
olim , vel imprsesentiarum existunt a religionis initio usque nunc, 
tum ex anliquis scriptoribus , praesertim ab Wadingo, tum ex novis- 
simis notitiis, seu chronicis, quae jubente reverendissimo P. F. 
Joseph Ximenez Samaniego , ex-ministro generali , atque in cismon- 
lanis cooperante reverendissimo P. Antonio a S. Joanne, ex-com- 
missario generali per singulas provincias , prsevio diffinitorii jura- 
mento collecta , hùc transmissa sunt , integro , quantum fieri poterit, 
complemento describemus; ubifundatores, protectores, benefaclo- 
res et religiosi , vel martyrio , vel sanctitale , vel fama pietatis , aut 
officiis insignibus , vel legationibus , aut alio ex considerabili tilulo 
conspicui recensenlur ; descriptis tandem provinciis per orbem uni- 
versum : de missionibus itidem ad parles infìdelium destinatis per 
integrum agetur. 

« In tenia parte , quidquid vel ad titulum doelrinae , vel sanctita- 
tis, vel officiorum, tam intra, quam extra ordinem; de lionoribus 
tandem vel a romanis pontificibus , vel a regibus , deque favoribus 
singularibus a Deo ordini concessis piene tractabitur. 

Le P. Dominicus de Gubernatis a publié entièrement la première 
partie et le premier volume de la seconde. Voici la division des vo- 
lumes de la première partie qui sont à la Bibliothèque Royale ; le 
tome I est partagé en cinq livres. Le premier livre traite de l'insti tu- 



xx NOTES 

lion des Frères-Mineurs, la vie du saint patriarche y est racontée, et 
on y fait voir la nécessité du renouvellement monastique par le pri- 
vilège de la pauvreté. Le second livre traite du but de cette nouvelle 
institution religieuse. Le troisième livre est tout entier consacré à 
étudier le mécanisme matériel de l'administration hiérarchique de 
l'ordre des Frères-Mineurs. Le quatrième est sur la règle, qui est la 
formalité essentielle d'un ordre religieux (de essentiali formalitate 
ordinisMinorum). Enfin, le livre cinq expose l'histoire des différentes 
réformes de l'ordre, après avoir montré les causes du relâchement. 
Il est curieux de considérer ce vieux tronc franciscain communiquant 
la vie à dix-sept branches fortes et étendues. — Les tomes III et IV 
contiennent l'histoire des chapitres généraux depuis le premier 
réuni à Assise en 1210, jusqu'à celui de Tolède en 1675. Là sont 
exposés les réglemens et les constitutions qui ont développé la règle 
primitive et l'ont adaptée aux lieux et aux circonstances. Viennent 
ensuite les Bulles apostoliques , les décrets des congrégations de car- 
dinaux . et les lettres encycliques des maîtres généraux de l'ordre ; 
en un mot , tout ce qui concerne l'état politique et constitutionnel de 
Tordre (statum polilicum religionis). — Le P. de Gubernatis était 
non'seulement un érudit consciencieux, mais encore un grand écri- 
vain. Lisez cette page : 

« Aitssimam fratrum Minorum gîoriam, vel hominum obiivio, vel 
edacis lemporis malignitas silenlio potuisset involvere, ni ex im- 
mortali rerum geslarum fama, sacrisque Vaticani registris, nomen 
eorum permaneret in laude. Quippe qui non inter cœnobilicas tan- 
tum augustias, sanctitalis merito et miraculorum gloria illustres , sed 
et ubique terrarum contra spiritales nequitias instructa acie pro 
suggestu déclamantes, sacras litteras in cathedris edocentes, et in 
aiiorum commodum atramento dilucidantes , in urbibus et in pa- 
gis , in quovis anguîo terras , populuin catholicum sanctitalis exem- 
plo , sacro divini Verbi , vel sacramentorum pabulo alere , defen- 
dere, a vitiis revocare , et ad perennem adducere triumphum sine 
intermissione contendimi. Veruni forte inter infidèles inglorii? Sara- 
cenos inter , et paganos , hœreticos , et schismaticos , et quovis ti- 
tulo a ventate fidei aberrantes, incredibili labore vivendo, famem 
et nuditatem , opprobria et verbera, gravissima quœvis vitao incom- 



ET MONUMENS HISTORIQUES. xxj 

moda , niortis pericula , mortemque ipsam non tiniendo , h*reses 
convellere , scliismata , et errores universos confutare , Christi-Jesu 
crucem , et Evangelium , supremam Ecclesi* roman* veneratio- 
nem , omnibus ingerere , et proprio sanguine constabilire non du- 
bitarunt. Loquantur ad operum contestationem extrema totius Eu- 
rope regna, loquatur Aphrica, audiantur orbis antiqui partes uni- 
vers*. Ego (inquit Europa) Serviam, Bulgariam, Rasciam, Russiam, 
Moldaviam, Walacbiam, atque Bosniam vidi ab h*resi, ab invete- 
rato schismale, ab idolatri* cœcitate, per Minoritas, ab universis 
erroribus expurgalas, Christo et Ecclesi* roman* per integram 
errorum abjurationem sancte reconciliatas ; Lilhuaniam ab ipsis 
sancto lavacro regeneratam , Hungariam de Othomanici tyrannide 
vindicalain, per Germanise regna, per Angliam et Belgiam, per 
Galliam universam , et in omnibus Batavorum confmiis contra sec- 
tariorum novitates, Minoritas vidi usque ad elîusionem sanguinis 
pro Christo decertantes, et gloriose triumphantes. Ego (clamât 
Aphrica ) fœdissimis errorum monstris olim oppressa , ab Mgypto 
ad fretum Gaditanum Franciscanos habui, qui non modo sudoribus 
immensis, sed et sui cruoris rivulis memet expurgare, perquc 
baptismi lavacrum Christo acceplabilem reddere studuerunt inde- 
fesso labore ; ab Herculeis Columnis, per Atlanlicum mare, Congum 
et Guineam excurrentes, yEthiopiam perlustrantes , insulas omnes 
in mediis fluctibus perquirentes , erecto ubique sancì* Crucis ve- 
xillo, Catholicam Ecclesi* roman* (idem, mihi pr*dicaverunt, et 
capacem beat* visionis effecerunt. Ego (inquit Asia) innumeris er- 
roribus olim conspurcata , sed obstinatissimo prœsertim schismale 
Christo , et Ecclesiae usquequaque rebellis , hoc etiam Francisci iiliis 
me debere profiteor, quod laboribus et serumniis, injuriis, et morte 
ipsa contemptis , cessare nolucrunt , donec pr*latos et imperatores 
meos, abjurato schismate, sedi aposlolic* reconciliarint ; atque ut 
de caeteris meis provinciis taceain , amplissima simul , et barbara 
Tartari* regna ad exlremum usque in Oriente Carthagum pénétran- 
tes, populos innumeros, regcs, et imperatores per aquam baptismi 
Christian* mansuetudini subjecerunt ; et novissime vastissima India- 
rum regna Christo regenerare potuerunt. Univers* lum fìnitim* , 
tum longinqu* regiones. ot qu* etiam, necsoloquidem nomine nobis 



xxij NOIES 

erant cognita? , vocem tamen proclamantibus portentis ad nos pro- 
tendere jam potuerunt ; populos suos Minoritarum opera Chrislo re- 
natos , principes , reges et imperatores sive per se , sive per legatos 
suos ad nostratium regum aula , ad œcumenica concilia , ad sacros 
romani pontificis pedes cum legitimis tabulis, ad juranda fidei, pacis, 
et obedienliae fœdera invicto Minoritarum labore conductos, alte 
commémorant : tot inter patrata mirabilia ad animarum salutem per 
antiqui hujus mundi terminos ; etiam novus ille Americanus orbis 
de Cimmeriis errorum , tenebris veritati , imo vitae restitutus verè 
redivivus consurgere non dedignetur. Audivimus eum adeo daemo- 
num servitù li mancipatum, ut viventes filios suos eis immolare non 
erubuerit ; adeo prae nimia eaecitatis caligine suflbcatum , ut dispu- 
tari necesse fuerit, an humanae rationis capax existeret : hanc ecce, 
quam Surius omnium fœditatum cloacam nominavit , jam Seraphim 
Assisias per filios suos ad humanae vitae régulas, imo ad eam sancti- 
ludinis perfeclionem adduxit ut primitiva^ Ecclesiae specimen , et 
cxemplar ex integro quasi representare videntur. 

Veruni enim vero, ut paucis de communi loquar, sedis apostolica?, 
Caesarum item, et regum, etiam infidelium graviora negotia, aliquot 
Fratrum Minorum industria?, solliciludini , ac fidelitali commissa, 
nunc in humili cuitu , simplici , et sincera conversatane , nunc 
prò rerum exigentia tota majestate , sed semper singulari sapien- 
tia, et authoritate, cito, secreto, fideliter, plerumque ultra ex- 
spectationem , etiam cum miraculis , gloriose peracta , vidit orbis 
universus ; sedata inde principium bella , pacificatos popularium 
tumultus, atque per Minores ipsos extinctas omnium stupore 
tyrannides. Ad Ecclesiae defensionem , ad fidei propugnationem 
quid non contulit Minoritarum diligentia ? Sacra bella tum concilio , 
tum opere, miro fervore promota , in colligendis stipendiis , in ad- 
hortando , in scribendo , et in dirigendo milite magna felicitate 
tractavit et expedi vit , adderem fidei catholicae inter Turcas et 
omnis fere generis infidèles purissimum cultum , nisi unum prò 
omnibus alte proclamaret sanctissimum Jesu-Christi sepulchrum, 
in ipsa Maumetica tyrannide omni reverenda , et devolione cus- 
loditum , et peregrinorum pietati reservatum , regna et imperia 
per fratres vili sacco contectos tam féliciter administrata , qui 






ET MONUMEINS HISTORIQUES. xxiij 

legende iiiiratur, adiniretur potius , quod in omni tempore Eccle- 
sias etiam metropolitanas , et patriarchales , sacram itidem emi- 
nentissima? dignitatis purpuram, imo et supremas sedis apo- 
stolica claves per Fratres Minores omni sapientia et sanctitate 
gubernatas alte conspexit. Quid tandem potest esse in Ecclesia 
conspicuum , quid commendabile , quid exceptabile , quod ad ip- 
sius amplitudinem et decorem indefesso labore, laboriosa vita, 
atramento et sanguine Minorità? non promoverinl? Ha?c omnia, 
et alia id genus innumera ad sacra? Lateranensis Ecclesia? susten- 
tationem , et ampliationem prsestitit , et per humiles iilios suos , 
licet in liabitu despicabiles , prestare non cessât sanctissimus pau- 
perum patriareba Franciscus. > 

Et lorsque ces vieux moines chrétiens succombaient sous le poids 
du labeur, ils faisaient une halte dans la prière, et leur âme de- 
mandait à Dieu un peu de ce doux repos et de ce rafraîchissement 
éternel qu'il donne à tous ceux qui l'aiment. Le P. de Gubernatis 
finit la première partie de son travail par cette touchante prière à 
la reine des anges et des hommes , à la mère de la divine grâce : 

Peroratio cubi grati arum actione. 

« divina? atque incarnata? Sapientia? Mater, et Virgo semper im- 
maculala , per quam reges régnant , et legum conditores justa de- 
cernunt, ecce speciali ex gratia a?terna? illius sapientia? , qua? attingit 
a fine usque ad finem forliter , suaviterque disponit omnia , quam in 
utero tuo virginali carne nostra vestire meruisti, teque, o piissima 
mater, intercedente , Minoriticas leges , tertio et quarto hujus operis 
tui tomis comprehensas , mihi jam datum est absolvere Deo a quo 
omne datum optimum, et omne donum perfectum desursum est, 
universa non possum non accepta referre, qua? ad ejus laudem, 
ad animarum profectum ibi congesta leguntur. Negligentias vero , 
somnolentias, et defectus recognosco meos, quos in opere sancto 
ex naturali atque vitiata filiorum Ada? conditione interpositis non 
difiiteor. Si autem finis omnis legis est charitas , et plenitudo le- 
gis est dilectio ; cum universa stalutorum séries , duobus hisce 
voluminibus digeste, nihil :>liud Intendat, quam régula? illius ex- 



xxiv NOTES 

positionem , quae est norma vitse , et arrha glorise , quam ex in- 
tercessione tua, dictante incarnato Verbo Dei Filio tuo, tibi di- 
iectissimus famulus, et Filii tui signifer S. Franciscus ad nostrani 
instructionem exscripsit; tu , vera Mater pietalis charilatem veram , 
tu sinceram dilectionem infunde pectoribus nostris , qualenus a 
lege peccati sub qua eramus, liberati, sub suavissimo Christi Filii 
tui jugo, quod indicatur benedicto fune , quo praecingimur, exulte- 
mus in lege libertatis , ut post innumeros tibi devotissimos , et 
dilectissimos heroes, qui tibi bac ex lege summopere placuerunl 9 
dilatetur cor nostrum ad currendam viam horum mandatorum; 
donec sub umbra ala rum luarum, ad eum pervenire mereamur , qui 
dixit Abrahae : Ego sum merces tua magnanimis. Omnibus elenim , 
qu3e in mundo sunt , alte prò Deo renuntians luus ordo Minorum , 
nihil aliud quam Deum ipsum expostulat. Denique te suppliciter 
exoro , ut Unigenitum tuum , qui misit operarios in vineam suam , 
propiti uni facere digneris , quatenus ex infinita sua pietate quales- 
cumque labores istos omnesque, qui exinde procèdent, fructus 
benigne respicere , et sallem in dileclarum sibi specialiter , interius 
tamen in purgatorio igne languentium animarum levamen accep- 
tare non dedignetur. Àmen. » (A la fin du tome IV.) 

C'est une chose à jamais déplorable que celte collection soit res- 
tée inachevée; elle était faite avec autant d'intelligence que de 
piété et dans un ordre toul-à-fait rationnel. Le P. de Gubernatis a 
fait imprimer à Rome, in-folio, 1689, un premier volume extrême- 
ment rare, intitulé : De Missionibus antiquis ordinh Minorum, ou- 
vrage important pour la grande histoire des missions monastiques. 
(Voir Lenglet-Dufresnoy, tome III, in-4°.) 

18. Joannes Maria de Vernon. — Annales générales Tertii Ordi- 
nis S. Francisci. — Paris, Chevillon, 1686, in-folio. La première 
partie traite en général de l'origine et des progrès du Tiers-Ordre ; 
la seconde contient l'histoire des personnages illustres par leur 
sainteté, qui ont fleuri dans cet ordre pendant les treizième et qua- 
torzième siècles ; la troisième contient les quinzième , seizième et 
dix-septième siècles. Le P. de Vernon avait publié ce livre en fran- 
çais, 1667, trois volumes in-8° , et à part les vies de saint François, 



ET MOJNUMENS HISTORIQUES. xxv 

de sainte Elisabeth de Hongrie, de sainte Marguerite de Coitone et 
du bienheureux Raymond Lulle. 

19. Chronologia iiistorico-legalis Seraphigi Ordinis Minorum , 
a fratre Michaele Angelo a Neapoli. — Naples, 1650, in-folio. Le 
second volume n'a jamais paru ; mais on peut regarder comme un 
complément l'ouvrage publié sous le même titre à Venise , 1718, 
in-folio , par le P. Jules de Venise. Ces deux recueils, remplis de 
pièces importantes, forment une histoire assez complète des chapi- 
tres généraux. 

20. Ubertinus de Ilia, Arbor vilae cruciiixi. — Venise, in-i°, 
1485. Lett. golh. — Ubertin de Casai avait connu saint Bonaven- 
ture et les premiers disciples de saint François ; son livre est pré- 
cieux comme tradition. Il a été écrit en 1306, sur le mont Alverne. 
— Il a été réimprimé à Venise, 1500, in-folio, per Andream de Bo- 
nettis , et en 1564 , in-4°. — Frère Laurent de Tosano Ta traduit 
en italien. A la fin de cet ouvrage on trouve un petit traité mysti- 
que assez curieux : Cliristus pralem multiplicatis in Francisco. 

21. Mathias Grouwels, Récollet de la province de la basse Alle- 
magne, Historia critica sacra) indulgenti»} bealce Mariae Angelorum, 
vulgo de Portiunculâ. Anvers, 1726, in-12, typis Hieronymi Ver- 
dussen. — C'est dans ce savant ouvrage qu'il faut chercher la vé- 
rité sur cette question tant controversée depuis le quinzième siècle. 

22. Sur la règle de saint François , consulter : Exposiiio in ré- 
gulant sancii Francisa a pâtre Hieronymo a Politio. Excellent traité , 
imprimé pour la première fois à Rome, 1587, in-4°, — et ensuite 
à Rome, 1595;— à Naples, 1605; — à Paris, 1615, in-8 ;— à Co- 
logne, 1615, apud Joannem Kinchium; — à Naples, 1626, in-8°, 
apud Carlinum. — La règle du tiers ordre de la pénitence , traduite 
et expliquée par le P. Claude Frassen ; P^ris, 1671, in-12. — Dans 
le tome VII des œuvres de saint Bonaventura, édition de Rome, 
étudier les traités suivans : Exposiiio in régulant Fratrum Minorum. 
Determinationes quœsiio>um circa regulam. — Quare Fratres Mino- 
res prœdicent et confessiones audiant. — Alphabetum religiosorum* 



xxvj NOTES 

Saint Bonaventure résume ainsi tout cet alphabet des saints reli- 
gieux : 

Ama paupertatem , sis vilibus contenlus , 
Bonis semper actibus jugiter intentus. 
Cave multiloquium , studeas silere , 
Deum omni tempore prseoculis habere. 
Esuriem amplectere, gulam refrenando, 
Fratrumque convivia segniter sedando. 
Gaudere cum gaudentibus , cum flentibus plorare , 
Humilibus consentiens , majores honorare. 
In omnibus obediens , praelatoque parebis , 
Karitatem insuper cum omnibus tenebis. 
Lumbos stringe lubricos Domini timore , 
Mundans cordis oculum casto cum pudore. 
Nihil servans proprium , nudum sequens Christum , 
Onus leve sufferens, mundum vincens istum, 
Passum Christum recole corde gemebundo. 
Quaerens Dei gloriam nil aliud in mundo. 
Resistendo vitiis, orando ferventer, 
Sacramentum sumere debes reverenter. 
Tu motum mentis comprime, iram mitigando, 
Vanaque colloquia sollicite vitando. 
Christo frui cupiens , cellam frequentabis , 
Yesum super omnia sic dulciter amabis. 
Zelo Dei fervens charitatis igne , 
Et in te peccantibus ignoscas benigne. 
Non nomen sed factum, non verbum sed adjectum facit beatum. 

— Collationes ceto. — Spéculum disciplinœ ad novitios. — De pro- 
fectu r eligi osorum. — De institutione novitiorum. — Remedium defec- 
tuum religiosi. — Et enfin l'admirable petit livre De perfecttone vitœ 
ad sorores, où saint Bonaventure a versé tout son amour. 

Qui nous traduira ces merveilleuses paroles aux filles de Claire ? 
<t Audi Soror devotissima, altare Dei est cor tuum. In hoc altari 
débet semper ardere ignis fervida? devolionis quem singulis diebus 
debes nutrire per ligna crucis Christi , et memoriam Passionis ip- 



ET MONUMENS HISTORIQUES, xxvij 

sius. Et hoc est quod dicit Isaias propheta : Haurietis aquas in gau- 
dio, de fontibus salvatoris. Ac si diceret : Quicumque desiderat 
aquas graliarum , aquas lacrymarum , iste hauriat de fontibus salva- 
toris , id est de vulneribus Jesu Christi. Accede ergo tu pedibus af- 
fectionum tuaruni ad Jesuni vulneratum , ad Jesum spinis corona- 
lum , ad Jesuni palibulo crucis affixum , et cum beato Thoma Apo- 
stolo, non solum intuere in manibus ejus fixurasclavorum, non so- 
luni mille manum tuain in latus ejus, sed totaliter per ostium lateris 
ejus ingredere usque ad cor ipsius Jesu , ubique ardentissimo 
amore crucifìxi in Chrislum transformata, clavis divini amoris affixa, 
lancea prœcordialis dileclionis transuxa, intimae contemplationis 
transverberata , nihil aliud qureras, nihil aliud desideres, in nullo 
alio velis consolari , quam ut cum Christo tu possis mori in cruce. 
(Cap. 6.) > 

23. Sur la grande lutte du monde, des biens de la terre, avec les 
pauvres religieux de Jésus-Christ , il faut consulter les traités de 
mon dur et prosaïque compatriote Guillaume de Saint-Amour : 
Concio de Publicano et Pharisœo; — De quantitate eleemosynœ ; — 
De valido mendicante quasiiones ; — Tractatus de periculis novissi- 
momm temporum ex Scripturis sumptvs. — Ce dernier ouvrage fut 
aussitôt traduit en vers français (quanquam Anagnise damnatus, ni- 
hilominus à petulante juventute in linguam gallicani, inque rhythmos 
vernaculos translatus est , ut facilius a populo intelligeretur. Egast. 
Bukeus, Hist. universitatis Parisiens., t. Ili, p. 548). Ces ouvrages, 
condamnés par l'autorité spirituelle et par les parlemens, sont de- 
venus fort rares; à Paris, je n'en connais qu'un seul exemplaire 
dans la bibliothèque de Sainte-Geneviève ; in-4°, Constance , 1632. 
— Albert-le-Grand , saint Bonaventure et saint Thomas soutinrent 
les droits de Dieu et du spiritualisme. — Saint Bonaventure répon- 
dit par cinq traités admirables ; ils sont imprimés dans le tome VII 
de ses œuvres : Libellus apologeticus in eos, qui ordini Fratrum Mi- 
norimi adversantur. — De tribus (juœstionibus ad magistrum innomi- 
nalum. — De paupertate Christi. — Quod Christus , et apostoli, et 
discipuli ejus discalceati incesserunt. — Apologia Pauperum. — Ces 
divers traités de saint Bonaventure ont été imprimés avec ceux de 



xxviij NOTES 

saint Thomas sur !e même sujet; Rome, in-8°, 1775 , avec de très 
savantes notes du P. Benedictus Bonellius a Cavalesio Ord. Min. ob- 
servant. — Et du P. Franeiscus Bernardus- Maria de Rubeis. Ord. 
Praed. — De la Boulaye, dans son histoire de l'Université de Paris, 
a inséré des pièces fort importantes sur cette grande controverse. 

24. La Vie de saint François, par le P. Candide Chalippe, ré- 
eollet. Paris, in-4°, 1728. C'est le seul travail un peu complet que 
nous ayons sur le saint patriarche. Les recherches y sont conscien- 
cieuses , et j'y ai puisé un grand nombre d'indications ; mais l'au- 
teur, quoique véritablement pieux , s'est beaucoup trop laissé en- 
traîner aux préoccupations païennes de son siècle. 

25. La Storia di S. Francesco di Assisi, opera critica di Fr. 
Nicola Papini. In-4°, 2 voi. Fuligno , 1825. Mauvaise oeuvre criti- 
que faite dans le goût italico-païen , par un ancien général des 
Frères Mineurs conventuels. 

26. De invento corpore divi Francisci. Rome, 1819, in-4°, im- 
primerie de la Chambre apostolique. C'est un recueil des interroga- 
toires et des enquêtes faites par un tribunal formé exprès pour ju- 
ger la vérité de la découverte du saint corps. — On peut y joindre 
un recueil de pièces officielles et judiciaires, intitulé : Sententiœ 
dictœ a procuratoribus generali bus f amili arium Franciscalium in 
causa inventi corporis D. Francisci. — Adnotationes subjecit Franeis- 
cus Guadagnius advocalus. In-4° ; Rome, 1820, imprimerie de la 
Chambre apostolique. 

27. Collis paradisi am.enitates , seu sacri conventus Assisiensis 

historié, libri h. — P. Angelo In4°, 1704 ; livre cité comme 

très précieux pour la partie artistique de l'histoire de saint Fran- 
çois : il m'a été impossible d'en trouver un exemplaire. 

28. Lumi Serapiiici di Portiuncula , par Ottavio , évêque d'As- 
sise. Venise , 1701. 

29. Rolandini. — De fuciis in Marchia Tarvisiana. Dans la collec- 
tion des écrivains d'Italie , par Minatori , tome VIII , in-folio. Pour 



ET MONUMENS HISTORIQUES. xxix 

connaître l'état de l'Italie à l'époque de saint François , il faut 
souvent recourir à celle immense collection. 

30. Sur sainte Claire consulter le P. Joseph de Madrid : Vita 
S. matris Clar.e. Lueae , apud Sebastianum dominicuin Capurri, 
1727 , in-l°. Celle vie a été traduite en italien et publiée à Rome , 
1832, in~4°. Surius et les Bollandistes ont publié au 12 août la vie 
de sainte Claire, écrite quelque temps après sa mort par l'ordre du 
pape Alexandre IV. — Les Bollandistes ont complété l'édition de 
Surius avec deux anciens manuscrits : un de leur bibliothèque d'An- 
vers , l'autre des chanoines réguliers de Corsendonc. 

31. Sur saint Antoine de Padoue consulter : Vita et miracula 
sancti Antoni i Paduani : — publiée d'abord en espagnol par le père 
Michel Pacheco ; — ensuite en italien par le père François-Marie do 
Fano ; — en allemand par Jean-Baptiste Bircher , magistrat de Lu- 
cerne ; — en latin par les Frères Mineurs conventuels de Lucerne. 
Lucerne, 1658, in-12. — Vita auctore anonymo valde antiquo. Pu- 
bliée par les Bollandistes au 13 juin , d'après Surius et plusieurs 
manuscrits fort anciens. — JLe même volume contient , avec des 
notes et des dissertations savantes , Liber de miraculîs ad canoniza- 
tionem productis, tiré d'un manuscrit du couvent d'Ancóne. A la 
fin se trouvent les Actes pontificaux de la canonisation , et encore 
Legenda alia, seu liber miracuiorum, que Wadding avait publié dans 
ses Annales , d'après de très anciens manuscrits. — Voici l'éloge 
que Barthélémy de Trente fait de saint Antoine dans son Liber epi- 
logorum in gesta sanctorum , Ms. de la bibliothèque Barberini , à 
Rome : 

« Anlonius quem ipse vidi et cognovi, Hispanus fuit genere, primo 
regulam Augustini amplectens , deinde ordinem Fratrum Minorimi 
ingrediens, verbo et exemplo multos ab errore revocavit. Deside- 
rabat etiam Saracenos predicare, et ex his recipere marlyris coro- 
nam. Sermone facundus fuit, et multos Christo attraxit. In quodam 
capitulo fratrum sermonem fecit; ubi eo sermocinante, sanctus 
Franciscus cuidam fratri apparuit, congregatis benedicens. Padua- 
nos prsedicavit , et multos usurarios ad reslituendum induxit. Libros 
et sermones compilavit. Demum apud locum qui dicitur Cellas in 



xxx NOTES 

Domino quievit et inde ad Ecclesiam S. Maria? virginis ubi Fratres 
Minores moranlur, et ubi nobile monasterium sanclo confessori est 
inchoatum, transfertur. In morte constitutus, gloriosa Domina! 
etc., devote in ore habebat; et uni fralrum dixit : Video Domìnum. 
Plura etiam post morlem miracula est operatus. » (Bolland., p. 705 , 
juin , t. II.) 

32. Sancti Antonii Paduanii Ord. Min. opera omnia. Paris, 1641, 
in-folio. Édition donnée par le P. de la Haye, avec les œuvres 
de saint François d'Assise. Elle se compose de ses sermons, de ses 
expositions mystiques sur l'Écriture sainte, et de ses concordances 
morales de la Bible , publiées d'après un manuscrit du couvent 
d'Ara-Cœlij à Rome. 

35. En Allemagne, MM. Guido Goerres de Munich et Hurter ont 
publié d'intéressantes et consciencieuses recherches sur saint Fran- 
çois d'Assise. L'histoire d'Innocent III de M. Hurler , publiée en 
français par M. de St.-Chéron , est fort utile pour apprécier l'état 
du monde au treizième siècle. 

Nous n'étendrons pas davantage cette notice bibliographique des 
ouvrages où nous avons puisé les matériaux (le notre histoire de 
saint François d'Assise ; nous n'y avons inséré que ce qui nous a 
paru important après un sérieux et sévère examen. Après l'ordre de 
Saint-Benoit, c'est celui de Saint-François qui a été le plus ré- 
pandu, par conséquent sur lequel on a le plus écrit, et une biblio- 
graphie franciscaine complète formerait plusieurs volumes in-folio. 
Pedro Alva , à la tête de son livre , énumère trois cent soixante- 
quatorze auteurs qui ont parlé ex pn fesso de saint François d'As- 
sise ; et les auteurs qui n'en ont parlé que par incident sont innom- 
brables. 

54. P. Srarala. — Bullarium Franciscanum- Rome, in-folio, 
1759. Dans celte importante collection on trouve des détails curieux 
sur les premiers monastères de l'ordre des Mineurs. 



jpofstc. 



3 cantici ìu san jvancmo. 



Altissimo, omnipotenle, bon Signore; tue son le laude, la gloria, 
lo honore, e ogni benedictione. A le solo se confano, e nullo 
homo e degno de nominarle. 

Laudato sia Dio mio Signore , con tute le creature , specialmente 
messer lo frate sole : il quale giorna , e illumina nui per lui , e elio 
è bello., e radiante con grande splendore : de te signore porta signi- 
ficatione. 

Laudato sia mio Signore, per suor luna , e per le stelle : il quale 
in cielo le hai formate chiare e belle. 

Laudato sia mio Signore , per frate vento, e per laire , e nuvolo, 
e sereno , e ogni tempo , e per le quale dai a tute creature suslen- 
tamento. 

Laudalo sia mio Signore, per suor aqua, la quale è molto utile, 
e hiimile , e preciosa , e casta. 



xxxij NOTES 

Laudato sia mio Signore, per fratre fuocho, per lo quale tu alu- 
niini la nocte, e elio è bello, e iocundo, e robustissimo, e forte. 

Laudato sia mio Signore, per nostra madre terra, la quale ne sos- 
tenta, e governa , e produci diversi f'ructi, e colorili fiori, e herbe. 

Laudato sia mio Signore , per que li que perdonano per lo tuo 
amore, e sosleneno infirmitade, e tribulatione. Beati queli che 
sostegnerano in pace : che de altissimo seranno incoronati. 

Laudato sia mio Signore , per suor nostra morte corporale : de 
la quale nullo homo vivente può scampare. Guai à queli che more 
in peccato mortale. Beali queli che se trovano ne le toe sanctissime 
volunlade, che la morte secunda non li pora far male. 

Laudale e benedicete mio Signore , e regratiate , e servite à lui 
con grande humilitade. 



II 



In foco l'amor mi mise , 
In foco l'amor mi mise. 
In foco d'amor mi mise 
Il mio sposo novello, 
Quando l'anel mi mise 
L'agnello amoroselio, 
Poiché in prigion mi mise , 
Ferimmi d'un coltello, 
Tutto il cor mi divise. 

In foco l'amor. 

Divisemi lo core 
E '1 corpo cade in terra. 
Quel quadrello del amore , 
Che balestra disserra , 
Percosse con ardore 
Di pace fece guerra. 
Moromi di dolciore. 
In foco. 



ET MONUMENS HISTORIQUES. xxxiij 

Moromi di dolciore. 
Ne ven' maravigliate , 
Che tai colpi mi son date 
Da lancie innamorate , 
E '1 ferre è lungo e lato 
Cento braccia sappiate , 4 

Che m' ha tutto passato. 
In foco. 

Poi si fer le lancie spesse , 
Che tutto m' agnonizaro ; 
All' hor presi un pavese , 
Ei colpi più spessaro 
Che niente mi defese ; 
Tutto mi fracassaro 
Con tal forza le stese. 
In foco. 

Distesele si forte , 
Ch 1 io diffidai scontarle 
Onde campai da morte. 
Ti movi contra ragione , 
Gridando molto forte , 
Un' trabucco rizzoe ; 
Che mi die de nuove sorte» 
In foco. 

Le sorti che mandava , 
Eran pietre piombate , 
Che ciascheduna gravava 
Mille libre pesate : 
Si spesse le gittava , 
Non le harei mai numerate, 
Nu Ma mai mi fallava. 
In foco. 

Non m' harebbe mai fallato , 
Si ben tirarre sapeva : 



xxriv NOTES 

In terra ero io sternato , 
Aita non mi poteva ; 
Tulio ero fracassato, 
Nienle più mi sentiva, 
Com 'luiomo eh' era passato. 
In foco. 

Passato non per morte, 
Ma dà diletto ornato : 
Poi rimessimi si forte 
Dentro il corpo tornato, 
Che segui quelle scorte > 
Che haveano guidato 
Nella superna corte. 
In foco. 

Poi che tornato fui, 
Tosto armato mi fui ; 
E a Christo feci guerra , 
Cavalcai in sua terra 
Scontrandomi con lui, 
Tostamente Y afferro, 
Mi vendico di lui. 

In foco. 

Poi che fui vendicato, 
Io feci con lui patto; 
Perche prima era stato 
L' amor mollo verace 
Di Christo innamorato : 
Or' son fatto capace 
Sempre lo cor formato 
Di Christo consolato 
Infra l'amor mi mise. 
In foco. 



ET MONUMENS HISTORIQUES. 



III 



Amor de caritate 
Perche m' ha si ferito? 
Lo cor tutto partito , 
Et arde per amore. 
Arde , e incende , 
Nullo trova loco : 

Non pò fugir, perche 1' è ligato ; 
Si se consuma , come la cera al foco , 
Vivendo more , languisce stenperato , 
Domanda poter fugire un poco , 
Et in fornace trovase locato : 

Oime eo o sun menato. 

A si forte languire , 

Vivendo cosi morire, 

Tanto monta l'ardore. 

Inanzi ch'io provasse, domandava 
Amor a Christo pensando pur dolzura ; 
In pace di dolzezza star pensava, 
For d'ogni pena , e poi sede in altura , 
Provo tormento , qual non cogitava , 
Chel cor me se fende per calura ; 
Non posso dar figura , 
De que sostegno sembianza ,' 
Ch'io moro in dolcetanza , 
Et vivo senza core. 

Ho perduto core e senno tutto , 
Voglia e piacere, e tutto sentimento : 
Ogni bellezza mi par fango brutto , 
Delicie e richezze perdimento ; 



IX.W 



xxxvj NOTES 

Un arbore d'amor curi gran frutto 
In cor piantato me da pascimento : 

Che fé tal mutamento, 

In mi senza demora , 

Iettando tutto fora, 

Voglia, e senno, e vigore. 

Per comperar l'amore , tutto ho dato ; 
Lo mondo , e mi ho lutto perbaratto : 
Se tutto fosse mio quel eh' e creato , 
Darialo per amor san za ogni patto ; 
Et trovome d'amor tutto ingannato 
Che tutto ho dato, e non so o io son tratto 

Per amor son desfatto , 

Pazzo si sun creduto : 

Ma perche io sun venduto : 

De mi non ho valore 

Credevame la gente revocare , 
Amici che sono for de questa via ; 
Ma chi e dato , più non se pò dare , 
Ne servo fare , che fuga signoria , 
Inanzi la petra porriase mollare, 
Che l'amore , che me ten in soa balia 

Tutta la voglia mia 

D' amor si e infocata , 

Unita , transformata , 

Che li torrà l'amore. 

Foco ne ferro non la pò partire ; 
Non si divide cosa tanto unita : 
Pena ne morte iam non pò salire 
A quella altezza , dvove sta rapita ; 
Sotto si vede tutte cose zire , 
E ella sopra tutte sta grandila. 

Anima com'ei salita , 

A posseder tal bene , 



ET MONUMENS HISTORIQUES. xxxvij 

Christo da cui te venne , 
Abbrazal cun dolzore. 

Io non posso veder creatura. 
Al creator grida tutta mente , 
Celo ne terra non me dà dolzura , 
Per Christo amore , tutto m' e fetente 
Luce de sole si me par oscura , 
Veggendo quella fazza resplendente , 

Chérubin son niente 

Belli per ensegnare , 

Séraphin per amare, 

Chi vede lo Signore. 

Nullo donca mai me reprenda, 
Se tal amore mi fa pazzo zire : 
Jam non e core, che più se defenda 
D'amor si preso che possa fuggire : 
Pensi zascun corno cor non si fenda , 
Co tal fornace corno possa soffrire : 

S' eo potesse invenire 

Anima che me intendesse , 

De mi pietade havesse , 

Che me se stuzze '1 core. 

Che celo e terra grida , e semper clama , 
Et tutte cose ch'io dibbia amara , 
Zascuna dice : Cun tutto core ama , 
L'amore che n'ha fatto briga d'abb razzare; 
Che quel amore perzo che te brama , 
Tutte nui ha fatte per ti a se trare , 

Vego tanto abundare , 

Bontade e cortesia, 

Da quella luce pia , 

Che se splande de fore. 

Amor voglio più , se più podesse ; 

Ma corno più à mi lo cor iam non trova , 



xxxviij • NOTES 

P a ,ie me dare con ciò che volesse , 
N ^posso , questo e certo senza prova : 
T j l'ho dato , perch'io possedesse 
^ael amatore , che tanto me renova. 

Bellezza antiqua , e nova , 

Dapoi che t'ho trovata. 

luce smesurata 

De si dolce splendore. 

Vegando tal bellezza , si sum tratto 
For de mi , non so ò sun portato ; 
Lo tor se strugge corno ceta desfatto , 
De Christo se retrova figurato ; 
Jam non se trovò mai tal baratto , 
Per vestir Christo tutto , ò spoliato , 

Lo cor si transfòrmato , 

Amor grida , che sente , 

Anegata e la mente , 

Tanto sente dolzore. 

Ligata e la mente cum dolceza , 
Tutta se destende ad abbrazzare ; 
E quanto più resguarda a la beleza , 
Tanto for de se più fa z etare ; 
In Christo tutta posa cum riccheza , 
De si memoria nulla pò servare ; 

Ormai ad si più dare , 

Altra cosa non cura , 

$e pò perder valura , 

De si onine sentore. 

In Christo transformata quasi e Christo , 
Cum Dio unita tutta sta divina , 
Sopra ogn'altura e si gran acquisto , 
De Christo e tutto '1 suo, sta Regina. 
Or dunca io potesse star più tristo , 
De colpa domandando medicina : 



ET MONUMENS HISTORIQUES,. 

Nulla ce più sentina , 
Dove trovi peccato ; 
Lo vecchio ne mozato , 
Purgato ogni fetore. 

In Christo è nata nova creatura , 
Spogliata homo vecchio , e fato novello ; 
Ma tanto l'amore monta cum ardura , 
Lo cor par che se fenda cum coltello , 
Mente cum senno tolle tal calura : 
Christo se me tra tutto tanto bello , 

Abrazo me cum elio , 

Et per amor si clamo , 

Amor che tanto bramo , 

Fa me morir d'amore. 

Per ti amor me consumo laguendo , 
Et vò stridendo per ti abrazare : 
Quando te parti , si moro vivendo , 
Sospiro , e piango per li ritrovare , 
Et retornando el cor se va stendendo 
Che in ti si possa tutto transformare : 

Donca più non tardare , 

Amor or me soveni , 

Ligato si me tiene , 

Consumarne lo core. 

Resguarda dolce amore la pene mia , 
Tanto calor non posso soffrire : 
L'amor m'a preso , non so o io me sia , 
Que faza , o dica , non posso sentire , 
Como smarito si vo per la via , 
Spesso strangosso per forte languire , 

Non so coreo sostegnere 

Possa tal tormento, 

Lo qual cum passammo» 

Da me fura lo core. 



xxxix 



) 



xl NOTES 

Cor me furato non posso vedere 
Que diba fare , e que spesso faza , 
Et chi me vede , dice vol sapere , 
Se amor senza acto à ti Christo plaza : 
Se non le place , que posso valere ? 
De tal mensura la mente malaccia : 

L'amor che si m'abraccia , 

Tolme l'operare, 

Voler, e operare , 

Perdo tutto sentore. 

Sappi parlare , or sun fatto mutto : 
Vedeva , e mo son ceco deventato : 
Si grande abisso non fìi mai veduto , 
Tacendo parlo , fugo e son ligato , 
Scendendo salgo , tengo e son tenuto , 
De fora sun dentro , caccio e son cacciato 
Amor smesliraio 
Perche mi fai impazzire , 
Et in fornace morire 
De si forte calore Christo. 

Ordena questo amore , tu che m'ami , 
Non è virtù senza ordene trovata : 
Poiché trovare tanto ma brami , 
Sia la mente cura virtù renovata , 
Ad mi amare , voglio che tu chiami , 
La carità te qual sia ordenala : 

L'arbore si è provata , 

Per l'ordene del frutto, 

Lo qual demonstra tutto , 

Doni cosa el valore. 

Tutte le cose che aio creale , 
Sun fatte cun numero e mensura , 
Et al lor fin son tutte ordenate , 
Conservase per orden tal valura , 



ET MONUMENS HISTORIQUES. xlj 

E molto più ancora caritate , 
E ordenata in la sua natura : 

Donca com per calura, 

Anima tu se impazzita ? 

Fora d'ordene tu se uscila , 

Non te infreno el fervore. 

Anima Francesco. 

Carisio lo cor tu m'hai furato , 
Et dici che adamare ordin la mente , 
Como da poi che in li sum mutato , 
De mi pò esser ramaso convenente ? 
Si come ferro, che tutto è infocata, 
Et aere dal sol fatto relucente , 

De lor forma perdente 

Son per altra figura , 

Cosi la mente pura 

De ti e vestita amore. 

Ma da che perde la sua qualitale , 
Non pò la cosa da si oprare , 
Como è formala si ha poteslate , 
Opera cum frutto si puote fare : 
Donca si è transformata in ventate , 
(n te sol Chrislo che se dolce amare , 

A ti si pò imputare , 

Non à mi , quel ch'io fazo : 

Pero seo non te plazo , 

Tu n'à te non piaci amore. 

Io so ben questo che seo sum impazzito , 
Tu summa sapienza me l'hai fallo , 
Et questo fo da ch'io fui ferito , 
Et quando cum l'amor feci baratto , 
Che mi spogliando fui da te vestito, 
A nova vita non so corno fui tratto , 
De mi tutto disfatto ; 



xlij NOTES 

Or sun per amor forle, 
Rotte son le porte , 
Et iazo teco amore. 

A tal fornace perche me menavi , 
Se lu volevi che havesse temperanza , 
Quando si smesurato me te davi , 
Toltevi da me tutta mesuranza , 
Poiché picciolello tu me bastavi , 
Tenerti grande non aggio possanza : 

Onde ne ce fallanza , 

Amor Te tua , non mia , 

Pero che questa via , 

Tu la facesti amore. 

Tu dall'amor non te defendesti , 
De celo in terra el le fé venire , 
Amore a tal bassezza descendesti , 
Com'liomo despetto per lo mondo zire , 
Ne casa ne terre non volesti , 
Tal povertate per nui arricchire : 
In vita , e in morte , 
Mostrasti per certanza , 
Amor desmesuranza , 
Che ardeva in lo to core , 

Com'ebrio per lo mondo spesso andavi , 
Amor te menava com'homo venduto, 
In tutte cose amor sempre mostravi , 
De ti quasi niente perceputo. 
Che stando in lo tempio si gridavi , 
A bever vegna chi hà'sostegnuto , 

Sete d'amor havuto , 

Chel gli sera donato. 

Amor smesurato , 

Che pasce con dolzore. 

Con sapienza non le contenesti , 



ET MONUMEiNS HISTORIQUES. xliij 

Che el tuo amore spesso non versasse : 
D'amor, non de carne lu nascesti 
Humanato amor, che ne salvasse : 
Per abbracciarne en croce si corresti , 
Io credo , che pero tu non parlasti , 

Ne le amor scusasti , 

Davanti à Pilato , 

Per compir tal mercato , 

In croce dell'amore. 

La sapienza vego , che se celava , 
Et solo amor si podea vedere , 
Et la potenza iam non si monstrava , 
Che l'era la virtute in dispiacere. 
Grande era quell'amore che se versava , 
Altro che amore non potendo ha vere , 

Nel viso ne il volere , 

Amor sempre legando , 

Et in croce abbracciando , 

L'homo cum tanto amore. 

Donca Jesu sio son si innamorato , 
Inebriato per si gran dolcezza , 
Che me reprende, sio vo impazzato , 
Et in mi perdo senno, et ogni fortezza ? 
Poiché l'amore t'ha si ligato , 
Quasi privato d'ogni tua grandezza , 

Come saria mai fortezza , 

In me di contradire , 

Ch'io non voglio impazzire 

Per abbracciar te amore ? 

Et quel'amor, chi mi fa impazzire , 
Pari che à ti tolessi sapientia , 
E quell'amor che si me fa languire , 
A te per me si tolse la potentia. 
Non voglio ormai , ne posso sofferire , 



xliv NOTES 

D'amor son preso , non fazzo re. . .., 
Datarne la sententia , 
Che d'amor io sia morto. 
Jam non volgo conforto , 
Se non morir d'amore. 

Amor amore , che si m'hai ferito , 
Altro ch'amor non posso Gridare : 
Amor amore si forte m'hai rapito , 
Lo core sempre spande per amore , 

Per te voglio spannare. 

Amor che eo reconoscera. 

Amor per cortesia 

Fame me morir d'amore. 

Amor amore Jesu son zonto à parto . 
Amor amore Jesu dammi conforto : 
, Amor amore Jesu si m'ha infiammato , 
Amor amore Jesu io son morto : 
Fami star amor sempre abbrazato , 

Cum teco transformato 
In cantate , e in somma ventate. 

Amor, amor, amor, 

Ogni cosa clama Amore : 

Amor tanto ei profundo , 

Che più t'abbraccia , 

Tanto più ti brama. 

Amor, amor, tu ei cerchio rolundo 
Con tutto el core , che tencia sempre t'ama , 
Che tu sei strame , e trama per vestire , 
E cosi dolce, che sempre crida amor, amor, amor, 
Quanto tu mi fai amor, noi posso fare : 

Amor, amor tanto amo de ti ; 

Amor, amore , ben credo morire ; 

Amor tanto preso m'hai , 

Amor, amor, fammi in te transirc. 



ET MONUMEiNS HISTORIQUES, xlv 

Amor dolze languire. 
Amor mio desioso , 
Morir si dilettoso , 
Amor mio dilecloso , 
Anegami in amor. 

Amor, amor, lo cor mio se spezza ; 
Amor, amor, tal sente ferita : 
Amor Jesu , tramme a la tua belezza : 
Amor, amor, per te sonto rapita : 
Amor, amor viva , non me despreggia : 
Amor, amor, l'anima teco unita , 

Amor, tu sei sua vita ; 

Jam non se pò partire , 

Perche la fai languire , 

Tanto strugendo amor. 

Amor, amor, de Jesu desideroso , 

Amor, voglio morire , 

Te abrazando , 
Amor dolce Jesu meo sposo , 
Amor, amor, la morte te domando , 
Amor, amor, Jesu si pietoso ; 
Tu me te dai in te transformato , 
Pensa che eo vo' spasemando : 

Non so ò io me sia , 

Jesu speranza mia , 

Ormai va , dormi in amore. 



xlvj 



NOTES 



II 



Jpoesie kl &, lacopowe ira ®oi>i. 



Dolce amor di povertade 
Quanto ti degiaino amare! 

Povertade poverella 
Umiltade è tua sorella : 
Ben ti basta una scudella 
Et al bere e al mangiare. 

Povertade questo vole 
Pan e acqua e erbe sole , 
Se le viene alcun di fore, 
Si vi aggiunge un pò di sale. 

Povertade va sicura , 
Che non ha nulla rancura, 
De' ladron non ha paura , 
Che la possino rubbare. 

Povertà batte alla porta, 
E non ha sacca né borsa; 
Nulla cosa seco porta, 
Se non quanto ha mangiare. 

Povertade non ha letto , 
Non ha casa, c'haggia tetto; 
Non mantile ha pur né desco , 
Siede in terra a manducare. 

Povertade muore in pace, 
Nullo testamento face; 
Ne parenti né cognate 
Non si senton litigare. 

Povertade amor giocondo , 
Che disprezza tutto il mondo ; 
Nullo amico le va 'ntorno 
Per aver ereditade. 



Povertade poverina, 
Ma del cielo cittadina , 
Nulla cosa, che è terrena 
Tu non puoi disiderare. 

Povertade , che va trista , 
Che disidera richezza , 
Sempre mai ne vive afflitta , 
Non si può mai consolare. 

Povertà fai I'huom perfetto, 
Vivi sempre con diletto : 
Tutto quel ti fai sogelto, 
Che ti piace disprezzare. 

Povertade non guadagna; 
D'ogni tempo è tanto larga ; 
Nulla cosa non sparagna 
Per la sera o pe '1 dimane. 

Povertade va leggera; 
Vive alegra e non altera; 
E per tutto forastera ; 
Nulla cosa vuoi portare. 

Povertà , che non è falza 
Fa ben sempre per usanza; 
E nel cielo aspetta stanza , 
Che '1 de 1 aver pe' redelare. 

Povertà , gran monarchia , 
Tutto P mondo hai 'n tua balia ; 
Quant' hai alta signoria 
D'ogni cosa, eh' hai sprezzata. 

Povertà , alto sapere; 
Disprezzando possedere; 



ET MONUMENS HISTORIQUES. 



ilvij 



Quanto auvilia il suo volere, 
Tanto sale in liberlade. 

Al ver povero professo 
L'alto regno vien promesso : 
Questo dice Christo istesso, 
Che già mai non può fallate. 

Povertà alta perfeltione 
Tanto cresce tua ragione, 
C'hai già in possessione 
Somma vita eternale. 

Povertade graziosa , 
Sempre allegra e abondosa, 
Chi può dir sia indegna cosa 
Amar sempre povertade? 

Povertade chi ben fama, 
Com 1 più t 1 assaggia più n 1 affama, 
Che tu se' quella fontana , 
Che già mai non può scemare. 



Povertade va gridando , 
A gran voce predicando; 
Le richezze mette in bando, 
Che si deggiano lassare. 

Disprezzando le richezze 
E gli onori e l'alterezze, 
Dice; ove son le richezze 
Di color, che son passati ? 

Povertade chi la vuole 
Lassa il mondo e le sue fole ; 
Et si dentro come fore 
Se medesmo ha da sprezzare. 

Povertade è nulla havere, 
Nulla cosa possedere; 
Se medesmo vii tenere, 
E con Christo poi regnare. 

Libro II , cantic. iv. 



IL 



Francesco poverello 
Patriarca novello , 
Porti novo vessillo 
De la croce segnato. 

Di croce troviam sette 
Figure dimostrate, 
Come troviamo scritte 
Per ordine contate. 
Haggiole abbreviate , 
Per poterle contare; 
Ch' incresce i' ascoltare , 
Dove lungo è '1 trattato. 

La prima nel principio 
Di tua conversione : 
Palazo in artifìcio 
Vedesti in visione, 



Et piena la magione 
Di scuda cruciate; 
L'armi in ciò dimostrate 
Del popol, che tè dato. 

Stando in oratione, 
Di Christo meditando, 
Tale infocatione 
Ti fu infusa pensando , 
Che ciò poi rimembrando , 
Sempre ne lagrimavi. 
Christo ti ricordavi 
Nella croce levalo. 

Christo ti disse ailhora ; 
Se vuoi po' me venire, 
La croce alta decora 
Prendi con gran desire : 



xlviij 



NOTES 



Cura di annichilire , 
Se vuoi me seguitare, 
Et te medesmo odiare , 
il tuo prossimo amato. 

Stando la terza volta 
A guardar tu a la croce , 
Christo ti disse ; ascolta 
(Con gran suono di voce 
Per nome chiamo el doce 
Francesco tre fiata) 
La Chiesa è disviala, 
Ripara lo suo stato. 

Poi la quarta fiata 
Vidde frate Silvestro 
Una croce inaurata 
Fulgente nel tuo petto. 
Il Draco maladetto , 
Ch 1 Asisi circondava, 
La voce tua fugava 
Di tulio quel Ducalo. 

portento mirifico, 
La Croce di due spale 
Vidde in te fra Pacifico 
Cosi ensemora atiale , 
Che in traverso scontrate ; 
Una dal capo a i piedi; 
L'alita alle braccia vedi , 
Se in Croce il fai spiegalo. 

Viddeli in aere stare 
Reato fra Monaldo, 
Ov' era a predicare 
Sanlo Antonio tra tanto : 
En Croce te mostrando 
Frati benedicevi ; 
Poi li disparevi , 
Como trovanti contalo. 

La settima , a Laverna 
Stando in orai ione , 
INe la parte superna 
Con gran divolione, 



Mirabil visione 
Séraphin apparato , 
Crucifisso è veduto 
Con sei ale mostrato. 

Incorporoiti stimmate 
A lato piedi e mano; 
Duro già fora a credere , 
Se noi contiam di piano; 
Staendo vivo e sano 
Molti si Than mirate , 
L'ha morte dichiarate. 
Da molti fu palpato. 

Fra gli altri santa Chiara 
Si gli appiccò co i denti 
Di tal tesauro avara 
Essa con la sua gente. 
Ma non valse niente; 
Che quel chiovo di carne 
Trovo qual ferro starne 
Ben duro e annervalo. 

La sua carne bianchissima 
Pareva puerile; 
Avanti era brunissima 
Per li freddi nevili. 
La fé amor si gentile , 
Parea glorificala , 
Da ogni genie ammirala 
Del mirahil ornalo. 

La piega laterale 
Rosa parea vermiglia. 
Il pianto ci era tale , 
Quale la maraviglia; 
In vederla , simiglia 
Di Christo crucifisso. 
Lo cor era in abisso, 
Vedendo tal specchiato. 

pianto gaudioso 
Ripieno d'ammiranza ! 
pianto dilettoso 
Pieno di consolanza ! 



ET MONUMENS HISTORIQUES. 



ïlix 



Lacrime in abondanza 
Ci furo allor gettate , 
Veder tal novilate, 
Christo novo piagato. 

Fin giuso a le calcagna 
Da gli occhi trabe Tumore 
Questa veduta magna 
D'esto infocato ardore. 
A i santi stette in core ; 
A lui di fuor è uscito 
Il balsamo polito , 
Che 'l corpo ha penetrato. 

Dell 1 altissima palma , 
Do' salisti Francesco, 
Il frutto pigliò Palma 
Di Cbristo crocifisso, 
Fosti in lui si trasfisso , 
Ohe mai non ti mutasti : 
«lom ti ci trasformasti 
Nel corpo è miniato. 

L'amore ba questo officio , 
(fair due in una forma. 
Francesco nel supplicio 
Di Cbristo lo trasforma ; 
Imprese quella norma 
Di Chrislo, e' havea in core 
La mostra fé l'amore 
Vestito d'un vergato. 

L'amor divino altissimo 
Con Christo Pabbracciòe; 
L'affetto ardentissimo 
Si lo e' incorporee. 
Lo cor li steinperòe 
Come cera a sigillo ; 
Et impresseci quello , 
Ov 1 era trasformalo. 

Parlar di tal figura 

Con la mia lingua taccio : 



Mysteria sì oscura 
D'intendere soiaccio : 
Confesso , che non saccio 
Spiegar tanta abondanza, 
La smisurata amanza 
Del cor tanto infocalo. 

Quanto fosse quel foco 
Non lo potiam sapere; 
Il corpo suo tal gioco 
Non potè contenere. 
In cinque parti aprire 
Lo fece la tortura , 
Per far dimoslratura , 
Che in lui era albergato. 

Nullo troviamo santo, 
Che lai segni portasse. 
Mysterio allo cotanto 
Se Dio non rivelasse , 
Buono è , che io lo passe : 
Non ne saccio parlare. 
Il potran quei trattare , 
Che P averan gustato. 

stimmate ammirale , 
Fabricate divine! 
Gran cosa dimostrate , 
Che a tai segni conviene; 
Saperassi alla fine, 
Quando sarà la giostra , 
Che si farà la mostra 
Del popolo crocialo. 

secca anima mia , 
Che non puoi lacrimare, 
Surgi , vientene via 
D'esto fonte a potare , 
Quì puoiti inebriare , 
Et non le ne partire. 
Lassatici morire 
Al fonie innamoralo. 

Libro IH , cantic. xxiw. 



d 



NOTES 



III 



A SANTA CHIARA. 



O vergin Clara luce, 

Che da la santa croce , 

Avanti che sij nata, 

Fusti pronunciala 

A tua divota madre , 
Che saresti a tue squadre alto splen- 
dore. 

Mostrasti Clara luce 

Nella terra Asisana 
Specchio e fontana d'aspra penitenza. 

Dopo Francesco Duce 

A la gente Christiana 
In frutto e grana di gran patienza. 

Con istrelta astinenza 

E ferma obedienza 

Il tuo corpo affìggendo 
Crociflgendo ogni tua volontarie 
Di lume di vertade dai candore. 

Avevi Parrà in core 
Di Dio gran reditate ; 
Di spirto e veritate l'ha dotala. 

Che tu fugivi onore, 

E fama di bontate ; 
In tale uniilitale t'ha fondata. 

Quella untion beata 

Ti have ammaestrata , 

A ricever vittoria , 
E la carne e demonia conculcare, 
E disprezzare il mondo ingannatore. 

Essendo picciolella , 
Tua forte vestitura 
Sotto ricca ornatura tu celavi. 
La carne tenerella 



Per conservarti pura - 
Con astinenza dura maceravi. 

Tua parte non mangiavi , 

Più tosto la mandavi 

Al pover bisognoso , 
E pregavi en ascoso il divin Padre, 
Ch' in puritate ti servasse il core. 

Non volesti marito 

Del mondo fraudolente; 
A Dio vivente ti sei disponsata. 

Aveati il cor empito 

Di Christo onnipotente 
Francesco ardente, e'n castità fermata. 

Ti aveva spesse fiata 
Fortemente enfiammata, 
Di darli a penitenza , 
E star ad obedenza e'n provertade , 
Servando castitade con amore. 

Per l'ammonitione , 

Che da Francesco avesti 
Ti disponesti a star en povertate. 

Tal rinovatione 

Al tuo cor ne sentesti , 
Che mai temesti nulla avversitale. 

Lassasti ereditate , 

Fugesti liberiate, 

Con santa compagnia 
Gisti a santa Maria en foresta parte , 
Per desponsarte a Christo Redentore. 

Poi eh' egli t'ha tondata, 
Vii loneca l'ammanta , 
E ti dismanta la robba pomposa. 






ET MONUMÉNS HISTORIQUES. 



Il 



Di Dio t'ha 'ndollrinata , 

E maestra ti pianta 
Di Dova santa vita religiosa. 

Teco star non ricusa 

La santa e gratiosa 

Agnese tua sorella; 
Gente novella Christo t'ha mandata 
Seguitata da lor a tutte l'ore. 

Da poi che l'è commessa 

La cura principale, 
In tale umilila ti mantenesti , 

Che non parei badessa; 

Ma lorservitiale; 
Cotanto uguale a tutte lor servesti. 

En povertà vivesti ; 

Fede si gli tenesti, 

Poiché le gli obligasti , 
Che al Papa renunciastiil suo offerire, 
Per non intepidire il tuo fervore. 

Tu povertate santa 

Tue sore soccorresti , 
E non patesti aver necessitade. 

Frali e sore cinquanta 

D'un sol pane pascesti , 
E l'olio desìi di tua largitade. 

santa caslitade , 

Per cui asperitade 

Nulla già li era dura. 
Domar la carne pura in astinenza 
Di penitenza non li era dolore. 

In terra o in sarmenti 
Spesso tu ti colcavi 

E un legno t'acconciavi per piumaccio. 

Corio di scrofe pungenti 

A la carne portavi, 
E cilicio celavi sotto , e laccio. 



La pena t'è sollaccio. 
Per trarti vaccio 
En coofemplaliono , 



Te in tal divotione Christo ha presa ; 
Che sempre slavi accesa in suo calore. 

Piangei la passione 
Di Christo crocifisso , 
E tu con esso parei vulnerata. 
Con (al compassione 
Ti rimembravi d'esso , 
Che parei spesso del mondo migrata. 
O anima beata , 
Cotanto hai gustata 
De la sua dolcezza 
Che li era suavezza infermitade , 
E davi sanitade a le tue sore. 
Assisi dall'assedio 
Con tua prece aiutasti : 
L'oste.fugasti delPimperadore. 
Scampasti '1 monasterio , 
Quando a Christo parlasti, 
E all' uscio ti parasti col Signore. 
Tal lor desti timore, 
Che caderono fore 
Quei , che stavan su '1 chioslo : 
Et abassasti tosto lor l'orgoglio ; 
Né passò dentro al soglio altro rumor*. 

Quaranta anni eri stala 

*En tanta asperitade 
Che in debilitade eri venuta, 

E Christo l'ha invitata 

A la tua c/arilade, 
Che l'arra en sanitade n' avei aula. 

Madonna l'è apparuta; 

Con sante c'è venuta 

A incoronarli , 
E d'un pallio ammantarli alla finiia; 
Fosti con lor vestita d'un colore. 



Piangean le nonne smorte 
E Agnese tua sorella, 
A coi da picciolella fusti madre, 
Dapoi che voli a morto 
E la lassi orfanclla . 



lij 



NOTES 



Dar fia vuol essa ancora all'ore ladre. 

Tu poi salila al Padre 

De le celesti squadre 

Come gli profetasti , 
Te la menasti a la superna vita , 
Teco absorbita in eternai dolciore. 

Poiché le tue figliole 
Rimasen desolate, 
Le hai consolate come promettesti. 

Che , come M signor vuole , 
Gente d'assai contrate 
Da ogni infermitate le guaresti. 

O quanto a Dio piacesti , 
Quando tra nui vivesti 
Dal Papa visitata 



Fosti , e officiala a la tua morte 
Tutta corte di Roma li fé onore. 

vergin Clara stella 

De la superna curia 
Haggi memoria di noi pecoa'uri. 

E tu Agnese pulzella 

Oltien dal Re di gloria , 
C baggiani vittoria de 'tre 09ti duri. 

Sentiam di queir amore 
Al qual pieno d'ardore 
Francesco n' ha chiamati 
E invitati a le nozze dell'Agnello , 
Che a gustare, quello sani ogni lan 

guore. 

Libro IH, cani, xxvu 



IV 



Del tuo baeio amore 
Degnami di baciare. 

Dhe baciami dolcezza 
Di contrizione , 
Et dolce soavezza 
Di' compunzione ; 
O santa allegrezza 
Di devozione 
Per nulla stagione 
Non m'abandonare. 

Poi chel baccio sento , 
Revo a le mammille; 
C'hanno odore d'unguento 
Pur le tue scii lille. 
A bever non so lento 
Con le mie mixille; 
Più che volle mille 
Vò me inebriare. 

Olio diffuso 



Lo sposo è chiamato. 
Tutto amor pietoso , 
Che ci ha ricomperalo. 
Ogni tenebroso 
Ha ralluminato; 
Che nullo peccato 
Ci possa ingannare. 

Ren l'hanno amalo 
Li giovincelli ; 
C'bai lo cor bacialo 
A li tenerelli. 
Ren gli hai rinovali 
Come gli arboscelli , 
Con li fiori novelli , 
Che gioiosi appare. 

Dove ti metterai , 
I ne verrò all' odore. 
Con li tuoi unguenti m'bai 
Inebrialo el core. 



ET MONUMENS HISTORIQUES. 



liij 



Tanlo odor mi dui 
Che io moio d'amore. 
Per Dio al fervore 
Amor non li noiare. 

Messa m'hai amoroso 
Ed cella di vino ; 
Bevo e sto gioioso 
A mio bel domino. 
Exullo e oso 
Dell'amore divino. 
Con ardore m'inchino 
A lui ringratiare. 

O smisuranza 
Dell'amore superno ; 
Che morì per pietanza , 
Per trarne dello 'nferno. 
Dopo tanta allegranza 
Serbarci un regno eterno! 
Si che in sempiterno 
Mi faccia allegrare. ^ 

Dico bene so nera, 
Ma so formosa. 
Per lo peccato io era 
Tutta tenebrosa ; 
Ma poi per una spera 
(ih risto mi fé gioiosa. 
Si che io più nascosa 
Non mi vo mostrare. 

Mostramisi l diletto 
Dell'anima mia : 
Dicemi con effetto, 
Dove elli pasceria. 
Et quale è lo letto , 
In che si pose ria. 
Ove comenzaria 
Tosto ad esvaijare. 

sposa intendi , 
Et conosci lo sposo ; 
Li suoi atti attendi , 
Che viene di nascoio : 



Molto onor gli rendi , 
Perche elli è geloso. 
E disdegnoso; 
Guarda noi fraudare. 

Di mirra un fastello 

I lerròlli nel petto. 
Cioè un coltello 
D'ogni mio difetto, 
Al mio sposo bello 
Porgerò l'affetto. 
Allora bene stretto 
Porrollo abbracciare. 

Lo sposo ha la gola 
Bianca e rubiconda. 
Come del sol la rota 
Di splendore abonda. 
Fatta mi ha devola ; 
Or non mi si nasconda , 
Tutto lo cor m'inonda 
Pur di suspirare. 

Dicemi l'amore; 
amica bella , 
L'occhi tuoi e '1 core , 
Come di colombella. 
Fiume d'uno ardore 
Ha la sua favella. 
E pur con lui en cella 
Mi vo ritrovare. 

Sposo mio novello, 
Sposo dolce fiorito ; 
Sposo mio beilo 
Lo cor m'hai envaghilo , 

II nostro Ielticello 
E di rose aulilo , 
Li tu sposo e marito 
T'hai da riposare. 

Di fiori e frulli 
M'è fornito il core. 
Di amorosi lutti, 
Et d'ardore si more , 



NOTES 



Li miei sensi tutti 
Languono in fervo: e 
Temperisi l'amore 
Ch'io noi posso portare. 

L'ordinato amore 
Con sua maestria 
Viene con gran fervore , 
Et poi si va via. 
Con un splendore 
Mostrami la via ; 
Et com'è la dia 
Fallo iubilare. 

Dopo il pareteli© 
Stami l'amoroso; 
Et per Io cancello 
Guarda el diletoso; 
Perlo fenestrello 
Mostrasi nascoso. 
O me angoscioso ? 
Noi so ritrovare. 

Sensualitade 
Turbami el vedere; 
Et carnalitade 
Noi mi lassa avere; 
Ma sua gran bontade 
Si se fa ben sentire. 
Si che io vo pur morire 
Per poterlo amare. 

Perche tu sei morta, 
Tu così se' chiamata , 
Vieni o sposa accorta r 
Vieni innamorala. 
Tu se' in Dio absorla 
Colomba mia formata , 
Io fho riscaldata 
Pur col mio guardare. 

Appaiono li fiori 
Coloriti en terra. 



Ogn'huomo 'nnamori 
Non più odio o guerra . 
D'amorosi sentori 
Lo cor mi si diserra. 
Christo si mi sferra ; 
Volmi pace dare. 

O immacolata 
Tutta rilucente, 
Vieni infiammata 
Dell' amore ardente. 
In cielo sei montata 
Di libano ascendente. 
Et l'onnipotenie 
Ti vuole incoronare. 

sposa gioiosa 
Tu sei tanto bella , 
Favo e mei gratiosa 
Sci alla favella. 
Di latte uberosa 
Dolce amorosella. 
Tutta dolcetella. 
Dio ti vuol pigliare. 

Alle tue veslimenta 
Tu hai tanti odori, 
Pur che altri ti senta 
Tosto tu l'innamori. 
Le tuoe portamenta 
Son coltelli d'amori , 
A movere li cori 
Di Dio rimembrare. 

Orto sei concluso 
Fortemente segnato, 
Che hai Dio rinchiuso 
Com'arbore melato. 
Da cui è infuso 
Ogni buono gustato. 
Chi l'ha assaporato , 
Quello ne può parlare. 

Lib. VI, cantic. f. 



PT MONUMENT HISTORIQUES. 



lv 



SPOSA. 

Moro (l'amore 
Per te Redentore, 
Or dammili amore , 
Et noD far dimoranza. 

Jesu fino ardore 
Dolcezza del core, 
Sopr'ogn'altro amore 
E la tua bella manza. 

Il tuo amore 
M'ha si preso il core , 
D'ogn'altro amore 
Vo far refutanza. 

Ogn'altra dolcezza 
Mi par amarezza ; 
Sol tua vaghezza 
Mi dà consolanza. 

Inebriami lo core 
Di te dolce amore ? 
Ogn'altro sapore 
Mi fa conturbanza. 

In ogni lato 
Jesu sei trovato ; 
Ma più incielato 
Ti dai ad amanza. 

Veder il tuo viso 
Jesu paradiso, 
Tu se' gioco e riso , 
Et gran delettanza. 

Sopr'ogni vaghezza 
E veder tua bellezza , 
Per quella allegrezza , 
Che dura innamoranza. 



Jesu gaudioso 
Amor sollazzoso 
Per te sto in riposo , 
Et sto en allegrauza. 

Per Le o amore 
Languisco nel core ; 
Or vientene amore , 
Et non far dimoraoza. 

Amor gratioso 
Di le sto geloso; 
Se mi stai nascoso 
Morrò en doloranza. 

La tua gelozia 
Mi tien tuttavia; 
Terrò mala via , 
Se non m'hai pietanza. 

Tanta pena io haggio 
Amor, se non l'haggio ; 
Che ben moreraggio, 
Se fai dimoranza. 

Non pogso posare, 
Ne loco trovare. 
E ciò per pensare 
Di le bella manza. 

O dolce riparo , 
Jesu nostra caro , 
Non mi esser avaro 
Di tua consolanza. 

Son fatta sfacciata , 
Et vo svergongnata ; 
Si m'ha innamorala 
La tua delettanza. 

Per te son schernita , 
Fi mostrala a dita; 



Wj 



NOTES 



Sì m'hai en vaghi ta 
Jesu vaga manza. 

Or damiti amore , 
Et satiami '1 core , 
Et tiemmi en amore 
Jesu mia intendanza. 

CHRisro. 

Vogliormiti dare , 
Non vo più tardare ; 
Che '1 tao lamentare 
Mi move a pietanza. 

Or, se mi ti dai , 
Non voglio altro mai ; 
Che ben sentiarai 
Il mio cor d'allegranza. 

sposa prudente 
Con lampada ardente, 
Verrò fermamente , 
Non haver dubitanza. 

SPOSA. 

Or vientene amore , 
Allegra il mio core ; 
Et stiamo in amore 
Con gran deleltanza. 

CHRISTC 

sposa amorosa , 

Che al mondo stai chiusa , 

In te vo far posa 

Con gran consolanza. 

SPOSA. 

Amor non tardare 
Di me consolare; 



Chel troppo aspettare 
Mi fa conturbanza. 



CBRISTO. 

Non star suspelta 
sposa diletta : 
Per fermo m'aspetta 
Non fo dimoranza. 

POBTA. 

Aspetta la sposa , 
Et stasi nascosa; 
Et guarda sommosa , 
Se vien la sua manza. 

Venuto l'amore 
A la sposa nel core, 
Tienla in amore , 
E'n gran iubilanza. 

Nel cor suo fa Ietto 
La sposa al diletto : 
Abraccialo stretto 
Con gran sicuranza. 

Tanto è 'I dolciore , 
Qual ella ha nel core ; 
Che more in amore , 
Et grida moranza. 

Jesu Redentore 
Lelitia del core , 
Nel tuo amore 
Mi da consumanza. 

Fermami el core 
Jesu mio signore ; 
Che io nel tuo amore 
Sempre haggia duranza. 

Lib. VI , cantic. x\k 



ET MOMJMENS HISTORIQUES. 



lvij 



VI 



DANZA DI SPIRITO. 



Noi mi pensai giamai 
Di danzar alla danza ; 
Ha la tua innamoranzu 
Jesu lo ini fé fare. 

Non lo m'auria pensato, 
Che avvenir mi potesse , 
D'esser così infiammalo , 
Che io mi ci apprendesse : 
Ma l'amor del beato 
Si mi sforzò , e disse ; 
Ch'io non mi sottraesse 
Di danzar alla danza : 
Jesu in sua innamoranza 
Ci farà giocondare. 

Non vi meravigliati 
Se a la danza danzai , 
Con 12. miei frati 
Si mi mossi , e andai : 
Poi dissi ; Numorali 
Non danzate oramai. 
Già non mi ricordai 
S'io fui tratto a la danza ; 
Tanta sentij allegranza ; 
Non si potria contare. 

D'amor vi fui sì preso 
In tal danza danzando , 
Arra di paradiso 
Nel mio cor giubilando 
Di quel dolce convito 
L'anima assaporando , 
Al mondo 70 dar bando 
Ne la sua vilanza. 



Di Christo far feslanza 
Vo' in suo dolce danzai e. 

Contar non si potria 
Il diletto di mente , 
Chel figlio di Maria 
Da a chi lo lauda ardente. 
Homo non ne saria 
Senza saggio credente. 
Et però tutta gente 
Pregar voglio per Dio , 
Che col dolce amor mio 
Si mi lassi danzare. 

O voi che riprendete 
Di danzar alla danza , 
Per Dio meglio prendete. 
In cor di sua pensanza : 
Et puoi assaggiare^ 
Quanta è l'amorosanza 
Che vien da Chrislo amanza. 
Quell'amoroso gioco 
Accende tal un foco . 
Che tutti fa enfiammare. 

Christo mio cortese 
Tu sei gioia compila : 
Da le gravose offese 
Tu ne scampa e aita : 
Che vegnamo a le preso 
De la superna vita. 
Dove si trova unita 
Danza per li beali , 
Tanto sono infiammali; 
Lingua noi può cantare. 

Lib. VII , ranlic. vm. 



Iviij NOTES 



ni 



©ante. 



insensata cura de' mortali , 
Quanto son difettivi sillogismi 
Quei , che ti fanno in basso batter l'ali ! 

Chi dietro a jura , e chi ad anforismi 
Sen' giva , e chi seguendo sacerdozio , 
E chi regnar per forza , e per sofismi : 

E chi rubare , e chi civil negozio , 
Chi nel diletto della carne involto 
S'affaticava , e chi si dava all' ozio : 

Quando da tutte queste cose sciolto 
Con Beatrice m'era suso in cielo 
Cotanto gloriosamente accolto. 

Poiché ciascuno fu tornato ne lo 
Punto del cerchio , in che avanti s'era , 
Fermossi , come a candelier candelo : 

Ed io senti dentro a quella lumiera , 
Che pria m'avea parlato , sorridendo 
Incominciar facendosi più mera ; 

Così , com'io del suo raggio m'accendo , 
Sì riguardando nella luce eterna , 
Li tuo' pensieri , onde cagioni , apprendo 

Tu dubbi , ed hai voler, che si ricerna 
In sì aperta e sì distesa lingua 
Lo dicer mio , ch'ai tuo sentir si sterna : 

Ove dinanzi dissi : u' ben s'impingua , 
E là u' dissi : non surse il secondo : 
E qui è uopo che ben sì distingua. 

La Providehza , che governa 'I mondo 



ET MONUMENS HISTORIQUES. Ui 

Con quel consiglio , nel quale ogni aspetto 
Creato è vinto , pria che vada al fondo , 

Perocché andasse ver lo suo diletto 
La sposa di colui , eh' ad alte grida 
Disposò lei col sangue benedetto , 

In se sicura e anche a lui più fida ; 
Duo principi ordinò in suo favore , 
Che quinci e quindi le fosser per guida. 

L'un fu tutto Serafico in ardore , 
L'altro per sapienzia in terra fue 
Di Cherubica luce uno splendore. 

Dell'un dirò , perocché d'amendue 
Si dice, l'un pregiando, qual ch'uom prende , 
Perchè ad un fine fur l'opere sue. 

Intra Tupino e l'acqua , che discende 
Del colle eletto dal beato Ubaldo , 
Fertile costa d'alto monte pende , 

Onde Perugia sente freddo e caldo 
Da Porta Sole , e dirietro le piange 
Per greve giogo Nocera con Gualdo. 

Di quella costa là , dov' ella frange 
Più sua rattezza , nacque al mondo un soie , 
Come fa questo talvolta di Gange. 

Però chi d'esso loco fa parole 
Non dica Ascesi , che direbbe corto , 
Ma Oriente , se proprio dir vuole. 

Non era ancor molto lontan dall' orto , 
Ch'è comminciò a far sentir la terra 
Della sua gran virtude alcun conforto. 

Che per tal donna giovinetto in guerra 
Del padre corse , a cui , com' alla morte , 
La porta del piacer nessun disserra : 

E dinanzi alla sua spiritai corte , 
Et coram patre le si fece unito , 
Poscia di dì in dì l'amò più forte. 

Questa , privala del primo marito , 



h NOTES 

Mille e cent' anni e più dispetla e scura 
Fino a costui si stette senza invito : 

Né valse udir, che la trovò sicura 
Con A mielate al suon della sua voce 
Colui , eh' a tutto '1 mondo fé' paura : 

Né valse esser costante , né feroce , 
Sì che dove Maria rimase giuso , 
Ella con C h risto salse in su la croce. 

Ma perch'io non proceda troppo chiuso , 
Francesco e Povertà per questi amanti 
Prendi oramai del mio parlar diffuso. 

La lor concordia , e i lor lieti sembianti 
Amore e maraviglia , e dolce sguardo 
Faceano esser cagion de' pensier santi : 

Tanto che T venerabile Bernardo 
Si scalzò prima , e dietro a tanta pace 
Corse , e correndo gli parv' esser tardo r . 

ignota richezza , o ben verace ! 
Scalzasi Egidio , e scalzasi Silvestro 
Dietro allo sposo , si la sposa piace. 

Indi sen' va quel padre, e quel maestro 
Con la sua donna , e con quella famiglia , 
Che già legava l'umile capestro : 

Né gli gravò viltà di cor le ciglia , 
Per esser lì' di Pietro Bernardone , 
Né per parer dispetto a maraviglia . 

Ma regalmente sua dura intenzione 
Ad Innocenzio aperse, e da lui ebbe 
Primo sigillo a sua religione. 

Poi che la gente poverella crebbe 
Dietro a costui , la cui mirabil vita 
Meglio in gloria del ciel si canterebbe ; 

Di seconda corona redimita 
Fu per Onorio dall'eterno spiro 
La santa voglia d'esto archimandrita : 
E poi che per la sete del martiro 



ET MONUMENS HISTORIQUES. Iij 

TSella presenza del Soldan superba 
Predicò Christo , e gli altri , che M seguirò ; 

E per trovare a conversione acerba 
Troppo la gente, e per non stare indarno, 
lleddissi al fruito dell'Italica erba. 

Nel crudo sasso intra Tevere ed Arno 
Da Cristo prese l'ultimo sigillo , 
Che le sue membra du' anni portai no. 

Quando a colui , ch'a tanto ben sorlillo , 
Piacque di trarlo suso alla mercede , 
Ch'egli acquistò nel suo farsi pusillo; 

A i frati suoi , si com' a giuste erede : 
Raccomandò la sua donna più cara , 
E comandò che l'amassero a fede : 

E del suo grembo l'anima preclara 
Muover si volle tornando al suo regno : 
E al suo corpo non volle altra bara. 

Pensa oramai qual fu colui , che degno 
Collega fu a mantener la barca 
Di Pietro in allo mar per dritto segno : 

E questi fu il nostro Patriarca : 
Perchè qua! segue lui , com'ei comanda, 
Discerner puoi , che buona merce carca, 

Ma il suo peculio di nuova vivanda 
E' fatto ghiotto sì , ch'esser non puole , 
Che per diversi salti non si spanda : 

E quanto le sue pecore rimote , 
E vagabonde più da esso vanno , 
Più tornano all'ovil di latte vote. 

Ben son di quelle , che temono '1 danno , 
E slringonsi al paslor ; ma son sì poche , 
Che le cappe fornisce poco panno. 

Or se le mie parole non son fioche , 
Se la tua audienza è stata attenta , 
Se ciò , ch'ho detlo , alla mente rivoche, 
In parle fia la tua voglia contenta : 



U ij NOTES 

Perchè vedrai la pianta ove si scheggia , 
E vedrà il corregger, ch'argomenta 
Du' ben s'impingua, se non si vaneggia. 

Il Paradiso , canto xi. 



IV 

ROMANCE AL SERAPHICO PADRE SAN FRANCISCO. 

Un mancebo mercader 

Quiso casarse en su tierra , 

Dos casamientos lo trahen 

De doshermosas doncellas. 
Humildad llaman la una , 

La otra llaman Pobreza ; 

Damas que Dios quiso tanto , 

Que nació y mur io con ellas. 
La Humildad le ha prometido 

La siila , que por sobervia 

Perdio en el cielo Luzbel, 

Para que se assiente en ella. 
La Pobreza le promete 

En dote la vida eterna , 

Que despues de darse Dios , 

No tiene mayor riqueza. 
Con entrambas se desposa , 

Haviendo sido tercera 

Del dichoso casamiento 

La castidad que professa. 
Christo viene a ser padrino , 

Dando a Francisco por prenda 



ET MONLMENS HISTORIQUES. Ixiij 

Del dote sus cinco llagas , 
Que es quanto ganó en la tierra. 
Hacense las eseriluras , 

Y escribe Dios de su letra 
En sus pies costado y manos 

Lo que ha de haver de su hacienda. 
que rico mercader, 

Pues Christo niesnio confiessa 

Con cinco firmas de sangre 

Que esta pagada la deuda. 
A la boda , a la boda 

Virtudes belias , 

Que se casa Francisco , 

Y hay grandes fieslas. 

A LAS LLAGAS. 

Al tiempo que el Alva llora 
Sobre azuzenas y lirios , 

Y con lelras de diamantes 
Hojas escribe en jacintos : 

En las montanas que Al verna 

Corona de asperos riscos , 

Que para llegar al cielo 

Forman de nieve obeliscos ; 
Dando silencio las aves 

Ya en las ramas , ya en los nidos , 

Que para aprender amores 

Suspenden sus dulces silvos : 
Enmudeciendo las fuentes 

Aquel sonoro ruido , 

Porque impedir los amantes 

Nunca fue de pechos limpios : 
Francisco a Christo pedia 

Enamorado de Christo , 



ìxiv NOTES 

Que le dé sus mismas penas , 
Como es de quien ama oficio : 

Quando rompiendo los ayres 
Un Séraphin cruzifixo 
Llegó a su pecho seis alas 
Aunque eran sus Uagas ciuco. 

Francisco dejando el suelo 
lodo en extasis divino , 
A cinco (léchas de amor 
Rinde los cinco sentidos. 

A las 1res de los lies clavos 
Dar sus très potencias quiso , 
Que para el costado el alma 
Le parece proprio silio. 

Enlonces con fuego ardiente 
El Séraphin encendido 
Haciendose lodo un sello , 
Con ser su ser infinito , 

Imprimióle comò estampa , 
Yiendole papel tan limpio, 
En el cuerpo a Cliristo muerio , 

Y en el alma a Christo vivo. 
Tal suele obediente cera 

Mostrar el blason antiguo 
Sobre la nema a su dueno 
En un instante esculpido. 
\ Quedó Francisco sagrado 

Como aquel lienzo divino , 
Que si alli imprimió su sangre , 
Aqui sus dolores mismos. 
Y para mayor favor 
Mas honrado en el martyrio , 
Pues le dio el hombre las Uagas , 

Y el mismo Dios a Francisco. 
Séraphin soberano , 

Glorioso aun estando vivo , 



ET MONUMENS HISTORIQUES, hv 

Pues la llaga del costado 

Se la dieron muerto a Christo. 
Si vivo las cinco muestra , 

Es quando glorioso vino 

Ya triumphador de la muette 

Con los despojos del limbo. 
Si la siila , que en el cielo 

Perdio Luzbel por altivo , 

Por humildad ocupastes , 

Luz sois en el cielo empyreo, 
Vos os hicisies menor, 

Pero Dios tan grande os hizo , 

Que el sol pisado de vos 

Piensa que le pisa Christo. 
Ajustado Dios con vos , 

Como Elias con el nino , 

Resuscitò la humildad , 

Que proi'essan vuestros hijos. 
Que exemplo un Buenaventura , 

Un An ionio, un Bernardino , 

Un Diego , un Julian , y lantos 

Pontifices y Arzobispos ! 
Cielo es vuestra Religion , 

Y conio sol haveis sido , 

Quereis que baya luna Clara 

Mas que su mismo apellido. 
Pues infinitas estrellas, 

Son martyres infmitos , 

Como las llagas parece 

Que el Imperio haveis partido. 
Y por esso tantos Reyes • 

Sobre sirs brocados ricos 

Pusieron vuestro sayal 

Por mas precioso vestido. 
\ uestro Cordon es la escala 

De Iacob , pues hemos visto 



Ixvi NOTES 

Por los nudos de sus passos 
Subir sobre el cielo empyreo. 
No gigantes , sino humildes , 
Porque su brazo divino 
Levanta rendidos pechos , 
Y humilia pechos altivos. 



SONETOS AL SERAPIIICO PADRE S. FRANCISCO. 



Si de piel asperissima vestido , 
El cabello revuelto y erizado , 
Al grand Bautista en el Jordan sagrado, 
Si es Christo , le preguntan , prometido : 

A vos, aunque tambien con pielcenido, 
Pero en manos , costado y pies llagado , 
En Christo por amores transformado , 

Y a Christo en cuerpo y sangre parecido : 
Como os Uamâra , si Israel os viera ? 

Y porque la humildad vuestra se arguya , 
Que digerades vos despues de visto? 

Quién duda que Francisco respondiera , 
No soy yo Christo , soy estampa suya , 
Ni vivo corno vo , vive en mi Christo ? 

Cayga el hermoso corno cedro y palma , 
Cayga el Cherub , que fue su nacimiento 
Con el Aurora , y tuvo atrevimiento 
Donde todo poder se humilia y calma. 

Cayga , perdiendo la Victoria y palma , 
Del monte del excelso Testamento , 

Y suba la humildad al mismo assiemo , 

A vos , Francisco humilde , en cuerpo y aima 
Si al crucifixo Séraphin divino 
Volveis los rayos , sois espejo claro 
Tan parecido , quando en vos se mira , 



ET MONI) MENS HISTORIQUES. Ixvij 

Que ya sois Séraphin y al justo vino , 
Subiendo a sor del que cayó reparo , 
Angel no es mucho , mas llagada admira. 



\)it î>e saint Svancoïe en vns français* 

Les précieux fragmens que nous donnons ici sont tirés d'une vie 
manuscrite de saint François d'Assise, écrite au treizième siècle, 
peu d'années après sa mort , par un Frère Mineur français. C'est 
une traduction de l'histoire latine de Thomas de Celano , composée 
par l'ordre de Grégoire IX , contemporain , ami et protecteur de 
saint François ; le vieux poète français proteste qu'il est scrupu- 
leusement resté dans la vérité : 

Seignor , ce n'est pas fable 
Que je vos ai conté 
Ainz est chose créable 
Escrit d'autorité, 
n'i a couple dotable 
Ne soit de vérité. 

Ainsi ce récit épique, si l'on peut se servir de cette pompeuse ex- 
pression , doit être considéré comme autorité , d'abord parce qu'il 
est contemporain , ensuite parce qu'il est toujours d'accord avec les 
autres historiens. Ces fragmens du treizième siècle , un peu anté- 
rieurs à Joinville , ne pourraient ils pas offrir quelque intérêt aux 
amateurs de notre vieille langue française? 

Mon bien excellent ami M. Géraud , connu dans le monde savant 
par son travail sur les livres dans l'antiquité, et qui publie main- 
tenant une édition nouvelle de Guillaume de Nangis , n'a pas dédai- 
gné , au milieu de son sérieux labeur , de consacrer quelques jours 
au dépouillement consciencieux de cette histoire. Elle est contenue 



Ixviij NOIES 

clans le manuscrit de la Bibliothèque royale, Baluze, 7950 a (in-4°, 
sur vélin), avec deux traités théologiques aussi écrits en vers fran- 
çais. D. Bernard de Montfaucon , dans sa Bibliotheca bibliotlieca- 
rum manuscriptoruw, tome n , pag. 1271 , parle d'un manuscrit 
exactement semblable , qui était conservé à l'abbaye de Saint- 
Evroult, en Normandie. Il contenait : 

Le Manuel des péchés, ou la Manière de se bien confesser; un 
Traité des sacremens ; Vie et miracles de saint François, fondateur 
des Mineurs. — Tout cela était écrit en vers français. Ce serait une 
curieuse étude que celle de la division du travail des écrivains 
dans les monastères , et comment presque toujours les manuscrits 
contenant les mêmes matériaux sortaient des mêmes monastères , 
comme plus tard les principales villes savantes de l'Europe ont 
eu leur spécialité typographique. 

Prologue. A la loenge et à Fonor 

De Jhesuchrist nostre seignor, 
Et de sa glorieuse mère , 
Et de saint François nostre père , 
Et de noz frères la requeste 
v Qui de ce faire m'amoneste ; 
Qui me commandent en priant 
Et me prient en commandant , 
Se Dex grâce me viaut doner, 
De saint François voil translater 
La sainte vie , au plus briemant 
Que je porrai , veraiemant , 
Sanz riens oster et sanz riens mestre , 
Se je puis, fors ce qu'an la letre 
Ai trouvé escrit en l'estoire 
Que conforme pape Grégoire. 



Première prèdica- Lors commança à preeschier 
lion - Et as péchaors anuncier 

Les paroles de pénitence ; 
Qu'il venissient à repantence. 
Simples esloienl ses paroles; 



Il MONUMENS HISTORIQUES, lxix 

Mas n'i èrent ne vainnes ne foies. 

Ainçois parloil si ardanmant 

De Deu , et si ataingnamnant 

Que trop de li se merveloient 

Trestuit icil qui Tesgardoient 

Qu'il n'estoit pas granmant lassé. 

Mas Dex l'avoit bien espiré , 

Si coin il fit le péchaor 

De qui il lit prceschaor. 

Ses paroles lurent ardanz , 

Perçarent les ceurs des oianz. 

Dex tele grâce li dona 

Que à preeschier commança 

En la cité où il fu nez , 

Et où ses sainz cors fu posez. 

Là où aprist là enseigna. 

Là où commança là fina. 

Chascune foiz qu'il preeschoit 

Et a aucun home parloil , 

Primes disoit : « Dex nos doint pes ! » 

Et por ceste costume après * 

Nostre doz sain père , tenom 

Totes les foiz que nos par loin. 

Pes ama et pes preescha , 

Les descordanz à pes torna. 






Première instruc- Tout après ce issins avint 

lion de François Q ue ■ amres hons Q j- vjnl 

à ses disciples. 

ils se dispersent. Et si randi ; adone vnj furent. 

lis ge réunissent. Ainsi par la grâce Deu crurent. 

Lors les a François apclez ; 

Douccmant les a confortez , 

Et lor a demostré commani 

Il doivent ententivemant 

Le règne de eiel devisifr, 

Et lor cors de tout av illier, 

Et le monde avor en despit 



Ixx NOTES 



Et tout le corporel délit. 

Donc les envoia preeschier 

Et le règne Deu anoncier, 

Pénitance et confession , 

A touz ces qui se repantoient 

Et qui pénitance feroient. 

Il reçurent benignemant 

Dou père ramonestemant , 

Et à lui trestuit s'anclinarent, 

Et à Deu s'entrecommandarent. 

Quant il touz laisiez les avoit , 

Ceste parole lor disoit : 

« Gitiez en Dieu tout vostre ceur 

« Et vos n'aurez garde a nul feur, 

« Qae il vos aidera si bien 

i Que vous n'auroiz garde de rien. » 

Por ij et ij les envoia 

Et avec .j, d'aux en ala. 

Dui alarent vers Oriant , 

Li autre devers Occidant , 

Li dui vers l'eusor s'avalarent , 

Li autre vers le nor tornar ent. 

Noz frères si départi sunt : 

Corn noviau chevalier, s'an vont , 

Qui vont por tornéemant querre 

Par le pais et par la terre ; 

Il n'ont garde de nul estor : 

Jhesucriz est lor guiaor. 

Ne passa pas dou tens granmant 

Que li douz François ot talant , 

Comme cil qui moût ert pieux , 

Débonaire et religieus , 

De vaor ses frères ensamble : 

Donc pria celi qui ensamble 

Les esparpilliez , qu'il deignat 

Preeschier et lor commandât 

Ses frères , se il li plant , 



ET MONUMENS HISTORIQUES. lxxj 

Ensamblc vaor les peut. 
Dex l'ai ; si les assambla , 
Touz en .j. leu les envia. 
Il se mervellarent assez 
Commant furent si assamblez. 
Ne fu pas mervoille s'il firent 
Grant joie corn il s'entrevirent. 
Por la vaue de lor père 
Grant joie faisoicnt li frère , 
Et il por ses fiz ausimant. 
Si lor conta confaitemant 
Nostre Seignor l'a voit oï , 
Et tout son voloir accompli. 
Cil ausimant à li contoient 
Les granz biens que auz avoient , 
Por la grâce nostre Seignor , 
Et s'acusent qu'an lor labor 
Orent esté trop négligent , 
Et trop pareceux et trop lent. 
Il meismes si escusoient , 
Au bon père rien ne celoient , 
Cogitacion ne pansée. 
La fu bone exemple donée. 
Tout après aux se ajostarent 
Quatre prodome , qui ièrent 
Convenable et de bon cslre. 
Ainsi fit li pastors celestre 
Faire tout ce que bon li samble. 
Or sunt xij frères ensamble. 
Adonques crut la renommée 
De la glorieuse assamblée , 
Et de la douce compaignie 
Que Dex ot ensamble coillic. 
La joie des frères cressoit 
Quant avec aus bons se metoit , 
Riches bons , ou povres , ou saiges 
Ou jeines , ou de viel aaige ; 



beri] NOTES 

Différence pas ne faisoient. 
Bégninement tout recevoient ; 
Quar Dex ne.viaut nul refuser 
Qui a li se voille acorder. 
Or voit François et aperçoit 
Que dame Deux l'ordre cressoii> 
La rigle lor escrit briemant. 
Les paroles nommeemant 
Des Evengiles i a mises , 
Et aucunes d'autres assises 
Qui cuidat que mestier aussent r 
Et qui besoingnables i fussent ; 
Touz iert non porquant son désir 
A l'Evangile acomplir. 

François ci ses Vers Epoleîte vont errant , 

disciples revien- Et g . yont angambIe parlant 

nenl de Rome 

par la vallée de Commant lor rigle maintanront ,, 

Spolète. Et plenieremant garderont. 

Assez vodroient profoitier 

Se a Deu plaust tout premier. 

Folemant pert qui soi oblie 

Que por exemple de lor vie 

Fussient li autre amande 

Et en dame Deu conforté. 

Ne veut pas Dex que soit inucié 

Li trésors qu'il lor a baillié ; 

Ainz veut que il le mouteplient '* 

Et aus touz à ce estudient 

Que faire puissent nuit et jor 

La volente nostre Seignor. 

Comme il aloient si parlant 

Li jorz fu bien alez avant ; 

Atant en .]. désert entraient ; 

Ne homme ne femme ne trovarent , 

Quar nule geni près ne manoit. 

Et il ancor yvers estoit. 






ET MONUMENS HISTORIQUES. Ixxiìj 

Et si cstoicnt moût lassé , 
De travail et de faim grevé. 
.j. home pain lor et aporta 
Bailla lor et aporta , 
Qui ne savoient d'où il vint , 
Ne où ala , ne qu'il devint ; 
Quar nul home près ne manoit : 
Mas chascuns bien aparcevoit 
Que Dex les avoit visitez. 
Si en turent moût confortez ; 
Randirent grâces et megèrent. 
A la voie avant en alarent. 

» 

chevalerie nou- Atant les chevaliers noviaux 
telle '. y ont p ar c j tez et p ar c { ias tj auXf 

Par bois , par vile preeschant , 

Et pénitance anuncent 

Dom il avoit coniermemant... 

Et plus herdiement parloit 

En preeschant nul n'espargnoit. 

Rien ne sot de losaingerie. 

Nul ne vot norrir en folie , 

Et il meismes tex estoit 

Enli que repranre n'avoit. 

Hardiemant pot cil parler 

Que nus ne set de riens blâmer. 

Si parloit glorieusemant 

Li haut mestre , meisememant 

Grant révérence li porloicnt , 

Et de li moût se mcrveilloient, 

li prenoit cele science ; 

Mas cil qui ert de sapicnce 

Fontainne et commancemanT: 

T,i habundoit plenierement. 

1 Ici il y a uue lacune duc à l'inattention du copiste. Le nom de saint 
François devait s'y trouver ^( servir de sujet au\ verbes qui suivent, 



Ixxiv NOTES 

Tôles les genz si acoroient ; 
Povres et riches i venoient , 
Jeines et viauz , petiz et granz , 
Hommes et femes et anfanz. 
Tel joie orent de li oïr ! 
Chascuns quid oit à tard venir, 
Quant de li oient la novale. 
François , comme estoile novale , 
Par bones ores si luisoit , 
Que la clartez replendissoit 
Deli par tote la contrée , 
Que tote en ert enluminée , 
Que li plus des genz guerpissoient 
Folie , et à li se tenoient. 

ils som appelés De cel ordre dirai qu'il tint, 
mineurs. Commant primes cis noms li vint 
Que des Frères Menors est diz. 
En lor rigle est ainsis escrit : 
« Menors soient. » Quant ce oï 
François , qui ce mot entendi , 
11 dist : « Nostre religion 
« Voil por vor que ainsis ait non : 
« C'est Tordre des Frères Menors. » 
Ainsis a vint-il , biau seignors , 
Que ceste ordre fu si nommée , 
Et est ancor si apelée. 
Por vérité menor estoient 
Cil qui totes aises fuioient. 
La grâce Deu li habundoit. 
François ses frères confortoit ; 
Ce qui lor enseigna et dit 
11 meismes premerains fit. 
Ce doivent bien précheors faire 
Por cest exemple autres traire ; 
Quar s'il ne fait ce que il dit 
Il meismes se contredit. 



ET MOiNUMENS HISTORIQUES. Jxxv 

François bone exemple dona 
Et ses frères bien conforta 



ils quittent Rivo- Un jor par illeuque passoit 
Torto, et vont fj ns hons qui un asne menoit ; 
habiter à Sainte- g n ] a ma i son voloit entrer, 
Marie-des-Anges. Q uar lag estoit , por reposer. 

A son asne dit : « Enz antrons 

« A cet leu ; ancor bien ferons. > 

Quant François la novale oï, 

Moût l'en pesa , si enlandi 

Que l'orne quidat qu'il vossissent 

Enz herbergier, et la faïssent 

Acun grant edefteinent ; 

Mas il n'an avoient talant 

Comme cil qui en vérité 

Voloient tenir povreté. 

De ce leu donc se remuarent 

Et a Porcioncule alarent , 

Où l'église Sainte-Marie 

Ert por saint François estaublie , 

Si com vos ai conté avant , 

Et ili eue furent séj ornant. 



vision d'un frère Frère Antoinnes à chapitre vint ; 
>en ani a pre 1- \ ntomnes qu j j) ex honora 
cation de saint ^ 

Antoine de Pa- Tant, que ou ciel corone l'a. 

doue Si com cil frères preeschoit , 

Entor les autres .j. frère ot 

Qui Monal estoit apelez ; 

Cil avoit le vis regardez 

De la meson où il estoit, 

Et la parole Deu ooit. 

Lors a apcrlcmant vaù 

Saint François en lare eslcndu ; 

Bien haut en une croiz estoit 

El les bras eslcnduz avoit 



lxxvj NOTES 

Ausis coin s'il fut clos fichié. 
Mes qu'a le frère moût hétic , 
Qui dona sa beneiçon 
A ces qui èrent au sarmon ? 
Et touz ses frères ausimant ? 
Tel joie leur vint en présant 
A touz , que chascuns bien creoil 
Ce que frères Monal disoit , 
Qui l'avision lor conta ; 
Et chascuns dame Deu loa. 
Que les coraiges de la gent 
Saust cil sainz apertemant, 
Par frère Richier le savons , 
Ce que li avint vos dirons. 

Mortification de La nuit a terre estoit son lit. 
saint François. Au sor , quant jj s * aloit C0U chier, 

En sa cote , sanz despoillier, 
Et sanz plus de dras , se gisoit. 
Une pierre a son chief meloit 
Ou .j. fut, en leu d'orelier. 
Il n'avoit pas a son couchier 
iiij. serjanz qu'el dechauçassent , 
Et qui son lit li atornassent 
De linciaux ne de covertor. 
Avec li portot son ator ; 
Sa cote , coûte et tapiz fu , 
• Si git com il aloit , vestu. 
Sovant reposoit en séant , 
Que il ne couchoit tant ne quant. 
Tote la nuit pas ne dormoit ; 
Le plus en orisons estoit. 
La chose donc avoit talant 
So refusoit ostr cernant. 



Amour do saint Li bon François de vie nete 
Por la valée d'Epoleite 



ET MONUMENS HISTORIQUES. Ixxvij 

François pour la Oïl ses frères *j. jor ala. 
nature. q u c j iem j n devant soi garda ; 

D'oisiaux vit une grant volée 
Qui estoit illeuc assamblée , 
Et près dou chastel descendue. 
.Maintenant coni il Tot vaue , 
Cele part corut et guerpi 
Ses frères, qu'il menoit od li. 
Por l'amor de nostre Seignor, 
De tôles choses creator, 
Totes créatures amoit. 
La corut plus tôt qu'il pooit ; 
Si n'estoit-il pas mout isniax. 
Diverses menières d'oisiax 
J avoit ; il les salua 
Bonemant, et araisona 
Autresin comme s'il aussent 
Raison , et entendre saussent 
Les paroles que il disoit. 
Quant vit que nus ne se rnovoit 
Por li, n'aloient ça ne la, 
Plus près et parmi aus ala ; 
Ne onques por ce nus ne se mut. 
François mout liez entre aus estut 
Donc dit que enprès se lenissenl 
Et la parole Deu oissent. 
Lors commança à sarmoner 
Aux oisiaux, et de Deu parler. 
Entre autre chose que il dit 
Tele anoncion lor i fist : 
« Frères oisiaus , vos devez bien 
< Nostre Seignor sor tote rien 

Vmer, et servir, et loer. 

Eles don vos poez voler 
i Là où vos volez vos dona 

A cèle ore qu'il vos forma. 
« De plume mout bien vos vesti 



lxxviij NOTES 



« Et trestouz voz cors en covri. 

« Mension en l'air vos assit 

« Et, por sa grant douçor, vos fit 

< Nobles en terre créatures; 

« Quar vos estes touz dis sanz cures. 

< Vos ne soiez, ne ne semez , 

« Ne grainges ne greniers n'avez ; 
« Bien devez amer ce Seignor 
« Qui si vos porvut sans labor. » 
Li oisau trestuit l'esgardoient , 
Les eles et lor cos levoient , 
Od granz joies les bes ovroient , 
D'entendre le samblant fesoient ; 
Là ou voloit , entre aux aloit 
Et à sa cote les toichoit ; 
Onques .j. ne s'an remua 
Devant ce que il les seigna , 
Et commanda que à Deu alassent 
Et là où vodroient volassent. 
Les genz bien croire le dévoient . 
Quant li oisel le connoissoient. 
Lors se conmança à blâmer 
Et moût durement accuser, 
Et dit que il avoit préchié 
Aus oisiaus, qui si l'escouloieni 
Et la parole Deu ooient. 
Totes bestes amonestoit ; 
Frères et sœurs le apeloit , 
Qu'il loassent nostre Seignor 
Et amassent lor creator. 
A François tuit abéissoient 
Et son commandemant fesoient. 
Por plusors les poons mostrer. 
11 devoit .j. jor sarmoner 
En Chastiaul-Orban , ce me samble. 
Grant peuple ot coilli ensamble. 
En cel leu ou parler devoit 



ET MONUMENS HISTORIQUES. Ixxix 

Grant planté d'arondes avoit , 

Qui illeuc leur nif atornoient 

Et grant noise i demenoient ; 

Que por lor noise et por lor cri 

Ne pooit François eslre oï. 

Vers les arondes regarda 

Et en tel menière parla : 

« Bêles sœurs arondes , assez 

« Avez parlé , or me sofrez 

i Que j'aie parlé une pose ; 

« A tant chascune se repose. 

« Escotez la parole Deu , 

« Et ne vos movez de ce leu. » 

Les arondes tantôt s'esturent , 

Onques puis dou leu ne s'émurent 

Jusqu'à tant que il ot parlé 

Et qu'il ot son sarmon fine ; 

Ainz escoutoient ausimant 

Com s'aussent entandemant. 

Quant les genz ce miracle virent 

A dame Deu grâces randirent , 

Et saint François plus honorarent 

Et tinrent plus chier et amarent ; 
Et tuit cil grant joie faisoient 
Qui ses dras atuichier pooient. 
Tant a Chastiau-Gree sejorna , 
Une foiz uns frère aporta 
.j. lièvre vif entre ses braz , 
Qui ot esté pris en .j. laz. 
A saint François grant pitié prit 
Quant vit le lièvre , si li dit : 
« Frères lièvres , venez a moi ; 
« Venez , si nie dites por quoi 
« Vos sofriies ainsi deçoivre , 
a Les laz daussiez aparçoivre. » 
Li frères lors qui le lenoit 
Le mil jus , et il corut droit 



lxxx NOTES 



Où sainz François fu, et vint là 
Touz coiz , ne ne se remua. 
Tout à segur illeuc gisoit. 
Sainz François le prit, qui voloit 
Qu'il s'an alast , le mit à terre ; 
Il recorut à li en erre , 
Et il a terre le remist : 
Ainsi plusors foies fist , 
Tant qu'à .j. bois le fit porter 
Près d'illeuc, le laissa aler. 
Au conin avint ausimant 
Joste Perreuse voiremant ; 
Si est-ce moût sauvaige besle ; 
Od gens pas volentiers n'areste. 
Une fois en un laz estoit , 
Dedanz le batel se gisoit. 
Un pechaor ot prit poisson 
Qui, en françois, teinche a non. 
Tout vif à François le dona. 
Il le prit , mas pas ne mega : 
« Frère poisson, miauz vos gardez 
« Des anginz que avant n'avez , » 
Li douz François au poisson dit , 
Et arriers en l'ève le mit ; 
Sa beneiçon li dona 
Et nostre Seignor aora. 
Tant com il fu en orison , 
Joste le batel le poisson 
lut illeuc , et en pais touz dis 
Là où sainz François l'avoit mis , 
Ne d'illeuc ne se remua 
Devant que congié li dona. 
Trop seroit Ione à reconter , 
Et à escrire , et à conter 
La grant pitié , la grani douçor 
Que , por l'amor nostre Seignor, 
Ot à chascune créature 



ET MONUMENS HISTORIQUES. hxxj 

De ire ne d'orgeul n'avoit cure. 
Issi tout son commandemant 
Faisoient, non pas seulemant 
Les choses vives , ainz faisoit 
Ce qui sens ne vie n'avoit. 
Issi vesqui li sainz maint an, 
En l'ermitage saint Urban. 
Une ibiz moût malade estoit , 
Et l'ève que boivre devoit 
Dame Dex en vin li mua ; 
Et si tot coin il^en goûta , 
Qui tant étoit amaladiz 
Maintenant fu sainz et gariz ; 
Si com ce fu miracle apert. 
Issi va qui bon Seignor sert ; 
Il ne peut perdre son servise , 
Ne cil ne peut en nule guise 
Bien avoir qui sert le mavais 
N'a bon chief ne vanra jamais. 
Totes créatures amoit ; 
Mas espécial amor oit 
A celés qui plus simples ièrent , 
Et qui plus pacience amareni , 
Si com sont aigniaux et berbiz 
Qu'il avoit oï es escriz 
Ces bestes , por lor grant douçor, 
Senefier nostre Seignor ; 
Por ce plus chières les avoit. 
.j. jor avint, quant il erroit, 
Per la Marche d'Ancone aloit 
Et frère Poi od soi menoit , 
Qui menistre provincial 
De ce païs, home sanz mal. 
•j. pastor el chemin esioit 
Qui beus et chièvres i gardoit. 
Illeuques, dejoste .j. poliz 
Entre aux avoit une berbiz ; 

t 



ìxxxij NOTES 



Entre les chìèvres humblemant 
Aloit pessant et simplemant. 
Et quant François sole la vit 
Ne fu mie dolanz petit. 
Tel pitié de la berbiz ot, 
Poi se failloit qu'il ne plorot. 
En sopir an t au frère dit : 
« Biaux frère , ainsi fu Jhesucrist 
t Li douz entre les Fariseex , 
« Et entre les Juis cruex , 
« Coni ceste oaile obeissanz 
« Est entre ces chièvres puanz. 
« Biaux frère Pal , quar rachetons , 
« Et d'entre ces chièvres l'ostons. » 
Il la voloit lors acheter, 
Mas il n'i avoit que doner , 
Reins fors les cotes ; asimant 
Celés valoient po d'argent , 
Et iniauz les voloienl doner 
Que la berbiz laissier ester 
Entre ces chièvres plus avant. 
Atant ez vos .j. marchaant 
Qui errant par illeuc passa , 
As frères vint les salua , 
Puis lor demanda que avoicnt 
Et por quoi si se demantoient. 
François li dit ce qu'il pansoit. 
Li marchaanz grant pitié ot : 
« Frère > dit-il , se Dex me saut , 
« Au pastor donrai ce que vaut 
« Cele berbiz , moût volentiers 
« Au pastor donrai ces deniers. » 
L'oaile à saint François livra 
Et son chemin avant ala. 
Lors fu François joiauz et liez , 
Sa berbiz enmena hetiez. 
Chies l'évesque de la cité 



ET MONUMENS HISTORIQUES. lxxxii] 

A lores Franços amené , 

Qui duremant se merveloit 

Que sainz François berbiz menoit. 

Sainz François grand sarmon en fil ; 

A l'évesque conta et dit 

Com od les chièvres l'ot trovée , 

Et commant il Tot achetée. 

L'évesque ot en son cœur leesce 

De la pitié , de la saintèce , 

De la charité qui veoit 

Qui si grant en François estoil. 

Moût en loa notre Seignor. 

A landemain , sanz plus séjor, 

Li frère d'illeuc s'an alarent 

A une abaie tornarent 

De nonains , joste le chemin ; 

L'église estoit de saint Sevrin. 

Lor oaile as dames baillèrent 

Et a lor dames la lessèrent. 

Les dames moût bien la gardarent , 

Quar le saint duremant amarent , 

Et si longuemant la norrirent 

Que de la laine léanz firent 

Une cote , que eles donarent 

A saint François et présentarent. 

Il ne la prit pas à anuiz ; 

Grant feste fit de la berbiz. 

La cote moût sovant besoit 

Et par grant joie la mostroit. 

Ai ce tens que aus oisiaus 

Preescha , ala par chastiaux , 

Per bors , per citez préechant , 

Et la semance Deu semant 

Fête de Noël dans Une chose dom me recort, 

la foret. Q ye j e lierz aR ^ evant ga mon 

A vint , ne voil pas oublier. 

Mas des autres voil moût penser. 



hxiiv NOTES 



Nulle chose lessier ne vot 

Que de Jhesucrist savor pot, 

Que il ne feist son poor 

De vaor et d'aparcevor. 

De l'an fanée nostre Seignor 

Li vint en volonté .j. jor 

Que il la represanteroit 

Au premier Noël qui vendroit. 

Ainsi vodroit vaor commant 

Nostre sire jut humblemant 

En Belleam, dedanz la crèche. 

Son propos maintenant adrèce, 

(Quar Noël assez près estoit.) 

A .j. prodome qui manoit 

En Chastiau-Grec lors envoia ; 

Jehans ot non : si H manda 

S'il voloit que à lui venist 

Et son noël od lui tenist , 

J. asne et .j. beuf porchaçast 

Et une crèche aparelast ; 

Que tout fut prest à sa venue. 

Cil ot la parole entendue 

Et sot bien que il voloit fère. 

Tot aparelast son afère 

Que tout fut prêt devant Noël , 

Ne ni faille asne ne el. 

Li lions saint François moût amoit 

Et moût sovant le herberjoit ; 

Il ama moût sa compaignie 

Por ce qu'il ert de sainte vie ; 

Et quant li Noëx aproicha , 

François et ses frère vint là ; 

Et plusor frère à H alarent , 

De tout le pais assamblarent. 

Plusors genz i vindrent la voille 

De Noël à ceste mervoille : 

Moût covetoient à savor, 



ET MONUMENS HISTORIQUES. Ixxxv 

Et à oir, et à vaor 
Que sainz François faire voloit. 
Touz li pais i acouroit ; 
Quar de cèle teste honorer 
Se voloit chacuns moût pener. 
Et quant sainz François tu venu 
Que tout vit prêt , moût joianz fu. 
Touz fu prez , H foins en la crèche ; 
Et commançarent à chanter, 
Et li frère à célébrer 
Joie de Belléam novale. 
A François li ceurs estancèle 
Que , devant la crèche en estant , 
Sopire et a joie moût grant , 
Et esgarde pileusemant 
La crèche , et moult devostemant ; 
Quar de l'anfani le sevenoit 
Jhesuchrist , qui jahu avoit 
En tel leu od grand povreté. 
Si chantarent moût hautemant 
Matines , et moût doucemant 
Après , fu la messe chantée , 
Desus la eroiche célébrée. 
Li foins dedanz la eroiche fut. 
Sainz François l'évengile lut 
Hautemant , quar diacres fu ; 
Des festivaux dras revetuz , 
Si com il afiert à tel jor. 
Lors commança à grant doçor 
Préeschier, au puiple parler. 
Quant il voloit Jhesu nomer, 
L'anfant de Belléam nomoit ; 
Quar en son ceur li sovenoit 
De la sainte nativité , 
Et de la grant humilité 
Que nostres Sires volt sofrir, 
Entre Tane et le beuf gésir 



Ixxxvj NOTES 



Si povremant, por nostre amor. 

Moût ot en son ceur grant tendror 

Que touz li puiples le veoit 

Qui illeuc assemblez estoit. 

. J. moût prodome qui là fu 

Tel miracle i a vau : 

En la chreche , ce li sambloit , 

.J. anfes touz pasmez estoit. 

Près de mort iert , ce li sambloit ; 

Mes sainz François tout l'esvoilloit. 

Ici ot grant sénefiance. 

Tote ert de Jhesucrit l'anfance 

Entre obliée et endormie , 

Qui es ceurs des genz entevie , 

Si que ne lor en sovenoit. 

Sainz François esveillié l'avoit ; 

Et l'anfani ce sénefia 

Que enz la eroiche esvoilla ; 

Et es ceurs des genz ramenée. 

Quant ceste feste fu finée , 

Les genz à joie s'an alarent 

Et à lor maisons retournarent. 

Nule beste n'ot maladie 

Qui ne fust por le foin guérie 

Qui en la crèche avoit esté ; 

Et il estoit moût bien gardé. 

Se feme d'anfant travaillât , 

Tout maintenant se délivrât 

Se dou foin sor son ventre aust ; 

A plusors gens grant bien faisoit 

Cil foins que nul home n'avoit 

Ne feme anfermeté si grant , 

Qui ne fu gueriz maintenant 

Quaat dou foin pooient avor. 

Et si li dient tout por vor 

Que plusor genz guérir en virent. 

Cil de pais après ce firent 



ET MONUMENS HISTORIQUES. lxxxvij 

En cel leu une bêle église , 
Ou la crèche ot esté assise ; 
Ou non Deu l'ont édeliéie 
Et de saint François dédiéie. 



Espèce de divina- Tout de novel vot cominaucier 
lion par le livre Son ^ p et travaffler . 

des Kvangiles. 

Riens n'avoit fait , ce li sembloit ; 

Tan covoitoit et désir roi t 

Avor parfaitemant l'amor 

De la grâce nostre Seignor. 

De tant come il fu plus Ione tens 

En ce désir, en ce porpens , 

De tant cele amor plus cressoil. 

.J. jor avint que il esloit 

En son oratoire en silence ; 

J. livre à moût grant révérence 

Et od grant devocion prist , 

Et puis desus l'auter le mist. 

Lors s'agenoilla humblemant 

Et pria Deu devostemant 

Que, quant il ovreroit le livre, 

Enz poit vaor à délivre 

Quex li plesirs de Deu estoit , 

Et que deli fère vodroit ; 

Apertemant li demoslrat 

Ce que de li faire deignat. 

Et quant il ot ainsins oré 

Et il fu d'oréson levé , 

De la sainte croiz se seigna 

Et puis à l'auter aproicha. 

Le livre vit , si l'a overt ; 

Si trova en croiz en apert 

La passion nostre Seignor. 

Ce fu signes de grant amor 

Qnc nostres Sires li mostra ; 

Mas il ne sol pas , ainz cuida 



ixxxviij NOTES 

Que par aventure ainsi fut 
Ouvrez , ne que il n'i aust 
En ce nule sénefience. 
N'i ot encore ne esperence. 
Autre foiz le clôt et ovri 
Sor l'auter et puis se mit ; 
Quant l'ovri , trova maintenant 
La passion comme devant. 
Tierce foiz le clôt et ovri , 
Et retrouva tout autresi. 

Mort et funérailles Li frère devant li chantoient ., 
de saint Fran- gj CQm ., ^^ commandé . 

ÇOIS. 

Il n'i ot cel , por vérité , 
Qui n'ausi talant de plorer, 
E tanz plus que de chanter. 
Il commança à versaillier 
.J. saume qui est ou sautier : 
Voce mea ad Dominum, voce meu 
Ad Dominum deprecatus sum 
Uns frères qui ilec estoit , 
Quant vit que de tout s'an aloit , 
Od grant deul dit et od dolor : 
« Halaz ! douz père, douz signor, 

< Biaux père , porquoi nos laissiez 
f Orfelins et deconsoilliez ? 

« Halas! chétix, que ferons-nos? 

« Biaux douz père, soveigne-vos 

« De nos , voz fiz, qui demoron. 

< Vostre sainte beneiçon, 

t Por amor de Deu, nos donez, 

< Et nos pecbiez nos pardonez, 
« Et aus autres qui ne sont ci. » 
Li douz pères li respondi : 

« Biaux fiz , dit-il , sanz plus séjor 

< M'an vois droit à nostre Seignor, 
« Où m'apalc soe merci. 



ET MONUMENS HISTORIQUES. lxxxix 

« A touz mes frères qui sunt ci 

« Et aillors , en quel leu que soit , 

« Chascuns soit de De benooit. 

« De strestoz loi* péchiez pardon 

< Lor fais et assolucion , 

« Si coin je puis , si lor di foiz 

< De par moi les salveroiz. 
« Ma beneicon lor envoi 

« Et vos lor donez de par moi. » 

< — Halas ! nos remaindrons sanz père , 
Moût est la départie amère. » 

Donc se fit l'Evengile lire 
En tel leu ou fait nostre Sire 
De la sainte mort mencion , 
Et de la sainte passion ; 
Et que l'ore venue estoit 
Qu'à son Père monter devoit 
Et de cet sigle departir. 
Por ce vot sainz François oïr 
L'Evengile illeuc endroit , 
Que de ce siegle départoit. 
Li menistre avoit prorpensé , 
Ainz que il l'aust commandé 
Ne fait mencion en aust , 
Que ce meismes li laust ; 
Si com il le requet le fit. 
Donc commanda qu'an le meit 
Sus une aire et desus cendre , 
Que il ne pooit plus atendre. 
Il firent son commandemant , 
Et il randi l'amc erraiemant ; 
Samblant fit que il se dormi. 
Quant l'ame dou corps departi , 
Li frère entor li esturent 
Qui moût dolent et triste furent. 
S'il firent deul n'et pas mervoile ; 
Dolente peut estre l'oaille 



xc NOTES 



Quant eie pert son bon pastor, 

Que jamais n'aura tel nul jor. 

Qui doncques les veist plorer 

Et à grant dolor regrater 

Le père que gésir veoient 

Devant aux mort , et bien savoient 

Que jamais n'auroient nul tel , 

Si saint ne si esperitel , 

Ne qui aust tant de savor , 

Grant pitié en paust avor. 

Necdan trestouz les conforta 

Que .j. ses frères qui fu la 

Qui moût estoit de sainte vie ; 

Mas je ne le nomerai mie ; 

Il ne vot mie estre nomé , 

Que il ne li fut atorné 

A la loenge , don il n'a cure. 

Et cel vit l'ame nete et pure 

De saint François monter tout droit , 

Que apertemant la veoit, 

En haut ou ciel clère et luisant 

Com li solauz , de tel samblant 

Com la lune ; ce li sambloit 

Que une nue la sorportoit 

Sor moût d'eve blanche et clère. 

De grant mérite fu cil frère. 

Ce me samble , a qui Dex doua 

Tel grâce , et tel le conforta 

Qu'apertemant vaor pooit 

Com la sainte ame à Deu montoil. 

Quant la novale fu saue 

Et par la cité espandue 

Que sainz François ert definé 

Et de ce siegle trespassé , 

Touz li puiples venoit corant, 

Grant deul et joie grant fesani. 

Grant deul (aisoient por la mort 



ET M03NUMENS HISTORIQUES, xcj 

Dou saint home , mas grant confort 
Encontre grant joie fesoient , 
Por le saint cors que il veoient 
Et que dame Dex honora 
Tant la cité , que il degna 
Aussi grant amor demostrer, 
Que il lor baillât à garder 
Ce saint trésor que tant amoient, 
Et de qui durement doutoient 
Que Dex ail lors ne le meist , 
Et por lor péchiez lor tossisi. 
Mas sor touz les autres , li frère 
Qui avoient perdu lor père 
Et comme orfelins demoroient , 
Grant tristèce et grant joie avoient. 
Moût tot chainga en ris, en plor, 
Et en liesce lor dolor 
Por le miracle qu'il veoient , 
Donc devant ce riens ne savoienî , 
Ne onques mes tex ne fu trové. 
Percié veoient son costé , 
Et sanglant, et en .ij . les piez , 
Et de .ij. clos parmi fichiez, 
Et ses .ij. mains veraiement 
Autresi , tout apertemant 
Comme clos de fer trestot noir. 
Il ne craussent pas , por voir, 
Par nul home qui le deist , 
S'apertemant ne le veist 
Chascuns a l'eul ; quar ce ne fu 
Onques mais oï ne vau 
En nul siegle ne a nul jor , 
Fors sans plus à nostre Seignor, 
Quant por nos sofri passion 
Et por nostre rédencion. 
Mas sa char , qui devant estoit 
Maigre et noire , replendissoit 



xeij NOTES 



Et connue noif estoit luisant , 
Et tendre come d'un anfant 
Si en a voient grant confort. 
Ne sembloit pas que il fu mort , 
Ainz sambloit que il se dormoit ; 
Ses vis comme d'ange estoit 
Gers et simples , n'eri pas nerciz 
Comme de mort , ne anrediz 
N'avoit nul membre , coin devant 
Voit avenir de mainte gent. 
Grant biautez estoit de vaor , 
Enmi cele blainchor , le noir 
Des clox es mains et puis es piéz f 
Comme il estoient clofichiez : 
Non les plaies tant solemant , 
Mas li clo tout certènemant, 
Que de la char creuz estoient , 
Comme de fer i aparoient ; 
Et sanglant le destre coste , 
Com se de lance fut navré 
Ce jor meismes , sanz dotence 
Féru et navré d'une lance. 
Li frère de joie ploroient , 
Qui doucemant le rogardoient ; 
Et besoient devostemant 
Les signes, que apertemant 
Li avoit Jhesucriz mostre 
Es mains es piez et es coslez. 
Li citien qui là estoient 
Ausimant de pitié ploroient , 
Ne se tenissent a nul feur ; 
Et moût aust cil dur le ceur 
Fel et cruel qui ne plorat 
De pitié , qui ce esgardal. 
A moût grant don chascuns tenoit 
Qui le saint cors vaor pooit , 
El plus qui i pooit tuichier 



ET MONUMENS HISTORIQUES. xciij 

Et le preciex clo bésier. 

Li frère hautenianl chantaient , 

Dame Den hautemant loarent. 

De cierges i ot grant planté 

Que li puiples ot aporté 

Que de lotes pars i venoit ; 

Tel chant tel clarté i fesoit 

Que il sambloit que ange chantassent 

Léanz , et joie démenassent, 

Et loassent nostre Seignor. 

Et landcmain quant il lu jor 

De toute part i vint moût gent ; 

La commune noméemant 

D'Assise i est tote assamblée , 

Et li clergié'de la contrée 

De totes parz i acoroient , 

Si que moût grant presse i faisaient. 

A tant levarent le saint cors 

De cel leu , le portarent hors , 

Et en la cité s'en alarent ; 

Là od grant joie le portarent. 

Li frère hautemant chantoient , 

Les granz branches d'abres portoient 

Busines faisoient soner 

Por le saint cors plus honorer. 

A tout lo poor li Cesoie ni, 

Tote J'honor que il pooient , 

Et od moût grant dévocion 

Firent cele procession. 

Li frère le saint cors portoient 

De lor père, que moût amoient, 

A Saint-Domien arestarent, 

Le cors à l'église aportarenl. 

Là est la douce compaignie 

Des povres dames , que lor vie 

Mènent là en grant abstinance , 

Et vivent en grant pénitance. 



XCiv NOTES 



Sainz François l'ordre commanca 
Et les dames i assambla , 
Cobi je dis au commancemant ; 
Si les ama moût tendremant. 
Quant li cors fu léanz porté 
Et il sorent de vérité 
Que cil estoit morz sans dotance 
En qui estoit la lor fiance , 
Qui ert lor père et lor pastor , 
Lors commanca la grani dolor. 
N'iert pas mervoille se deul firent. 
Une fenestrale ovrirent 
Petite , que ovrir soloient 
Quant acommenier dévoient 
Au terme que tens en estoit. 
La bière ou li sainz cors gisoit 
Ovrarent donc et défermarent , 
Que les dames qui tant l'amareni 
Avoir en poissient vaue. 
Don est dame Clère venue ; 
El estoit clère sanz doutance , 
Et sans orgùel , et sanz bobance , 
Et de touz biens eluminée ; 
Sainte vie avoit démenée 
Tous dis, et sofert mainte poine. 
Sainz François l'ot fait soveroinnc 
De cele ordre , par sa bonté 
Qu'an li savoit et l'onesté. 
Eie et totes ses seurs ploroient , 
Et si grant dolor demenoient 
Et tel pitié , et tel sopir , 
Que pitié ert de les oir , 
Et vaor lor contenemant ; 
Et crioient communemant : 
« Lasse! lasses! que ferons-nos? 
< Biaux père , à qui nos lessiez vos 
« En garde? qui nos gardera ? 



ET MONUMENS HISTORIQUES. xcv 

« Lasses! qui nos consoillera, 

« En nos granz Iribulacions? 

« Quant nos vendra temptacions , 

8 A qui le porrons nos mostrer ? 

a Vos nos soloiez conforter. 

« Ja ne fussiens en tel tristor ! 

« Lasses ! marveismes le jor ! 

< James nul jor n'aurons leesce , 

< Ce est li jor plains de tristece ; 
s Ce est li jorz plains d'ocurté , 

< Qui lot au monde sa clarté , 
« Et li a empli ténébror ; 

« Ce est li jorz plains de dolor , 

« Que jamais nul jor ne faudra 

< Tant coni li mondes durera. 
« N'iert cit domaiges ratorez. 

« He ! douz François, père honorez, 

a Porquoi avez-vos ci laissées 

i Ces chaitives deconsoilliés , 

< Dedanz ces murs ensevelies? 

i Lasses ! chaitives , mal baillies , 

t En moût très grant aise estions , 

« Père , quant nos vos avoions. 

« Nostre povreté nos plesoit ; 

c Qu'à grant richece nos estoit 

« Et grant confort ; votre doçor 

« Moût nos confortoil , chier seignor. 

< Or nos avons ainsi perdu ! 

« Moul nos est hui mal avenu ; 
« Miauz nos vaussit, lasses ! chaitives , 
« Que nos fussiens mortes que vives. 
« Tote joie nos est faillie , 

Jhesu li douz , H fiz Marie , 
« Porquoi ne vos sovient de nos ? 
i Sire , porquoi nos avez-vos 
« Tout nostre confort si toloit? 
« Ah ! douz Jhosucriz henaoil , 



xcvj NOTES 



« Porquoi n'aussiez ainz tuées 

« Les chétives mal aurées 

« Qui vesquessient à lei dolor ? 

« François , chier père , chier seignor , 

« Qui conforter nos soloez , 

< Biaux père, vos nos daussiez t 
« Avor envoies devant , 

t Donc aussiens nos joie grant 
« Se devant vos fussions aléez , 
i Et nos vies fussient finées. 
« Père , miauz vosissons morir 
« Que vaor vos ici gésir , 
« Que od nos ne poez parler 
« Ne ces chétives conforter , 
« Si comme vos soloiez fère. 
« François li douz , li débonaire , 
« Ice deul tout nos déconfórte ; 
« Que des or est close la porte 
« Que james ne sera overte ; 
« Lasse ! nos avons ceste perte 

< Deservie por noz péchiez. 

« Ha ! douz père , vos nos lessiez 
« Si que james ne rcvendroiz , 
« Ne ne vos verrons autrefoiz. 
« Ha ! lasse ! moût est dolereuse , 
« Et forz , et dure , et engoisseusc 
« A nos iccste départie. 
« Ha ! très douce virge Marie , 
« Tant par avez or obliées 
« Ces chétives emprisonées ; 
« Li douz François ! li douz François ! 
t Porquoi ne morumes , ainçois 
« Que en tel point nos veissiez , 
« Qu'a nos parler ne poissiez. 

< Plaindre nos devons de la mort 
« Eie nos a fait trop grand tort ; 

« Quant eie vos prit premerain ; 



ET MONUMENS HISTORIQUES. xcvij 

* Morir daussiez au darrain, 

< Et nos totes avant per droit, i 

Touz li puiples que ce veoit , 

Com les dames le mantenoient 

Et quel dolor en demenoient, 

D'èles moût grant pitié a voient; 

Ensemble avec èles ploroient. 

Eles ne pooient cesser 

De plorer et de sopirer. 

En demantiers que il ploroient , 

Ses piez devostemant besoient 

Et piteusement regardoient 

Les sainz clos , que èles veoient. 

Si en eirent moût confortées 

En leur ceur et en lor pensées; 

Et lor dolor moût abaissèrent. 
Totes les dames donc baisèrent 
Ses mains , et li frère levèrent 
Le cors et avant le portèrent. 
Les bones dames grant deul firent 
Por le saint cors que puis ne virent. 
Don fu portez en la cité 
Et a grant honor enterré. 
Seveli fu moût hautemant 
La ou aprit premieremant , 
Et la ou primes preescha , 
Bien commança et bien fina. 
Moût fu sainz ses commancemanr 
Et moût plus ses defmemanz. 
A la fin doit-1'an tout loer ; 
Quar à la fin doit-Fan proier 
Commant la chose soit loée , 
Et s'ele est à droit terminée. 
Jhesu nos doint per sa merci 
Que nos puissons finer ainsi , 
Que a li puissons pervenir 
Et sa sainte parole oir : 



xsTiij NOTES 

« Fiz , venez seor a ma destre 
Ce nos créant li rois celestre 
Qui vit et règne et régnera , 
Liquex règne sans fin durra ; 
Jssi Totroit li rois de rois 
Par la proiere saint François , 
Et sainte Marie sa mère 
Celi qui est et fiz et père , 
Sainz esperiz en Trinité 
Uns Dex amen par chérilé. 



VI 

-fragment Vune Ccgende i>c saint François i>'2lêsi$f, 

ÉCRITE EN VERS LATINS VERS L'AN 1255 , 

(onetxvét frana un manuscrit b'3talie. 



Gesta sacri cantano ducis, qui monstra domandi 
Primus adinvenit, tribuitque minoribus artem, 
Neve , quasi lucens aliis , sibimetque lucerna , 
Defìciens proprio vibraret lumina dapno, 
Cameni prseceptis animœ fraenavit , et hostem 
Natibus internis pessumdedit , et pede nudo 
Mundum calcavit. Veteres jam fama triumphos 
Sevitiis partos et materialibus armis 
Parcius exlollat , plus emicuere moderni ; 
Nani quid respectu Francisci Julius ? aul quid 
Gessit Alexander memorabile? Julius hostem 
Vicit, Alexander mundum ; Franciscus utrumque 
Nec solum vicit mundum Franciscus, et hostem, 
Sed sese bello vinccns et victus eodem 



ET MONUMENS HISTORIQUES. *cix 

Christi miles, qui solus stigmata vilœ, 
Morte triumphantis, vivens in monte latenter, 
Et moriens in carne palàm, Francisée, tulisti , 
Vatis opus Ubi suine lui , celsaeque canendis 
Militiae titulis humilem dignare Minervam. 
Et tu sancte pater, bone Pastor, nove Gregori , 
Qui prò peccalo gregis orans , qui gregis horis 
Invigilans tanti mensuram nominis impies, 
Da mihi te placidum , precor, oblatamque libenter 
Suscipe libenter minimam rem , maxime rerum , 
Francisci natale solum perfunditur hujus 
Luce quasi solis, tantique refloret alupni 
Illustrata novis fulgoribus urbs veterana 
Assisium , quae valle tenus protensa Spoleti 
Pendet olivifere convexa cacumine rupis , 
Tecta subalternans a summis usque deorsum. 

Mater honesta fuit pueri , pater institor : illa 

Simplex et clemens, hic subdolus et violentus, etc. , etc. 

Papini storia di S. Francesco d'Assisi , 
t. i, in-4°, p. J7o. 



ftturgir. 



Nous avons recueilli avec respect et avec amour ces belles litur- 
gies franciscaines qui se distinguent par leur simplicité naïve et lou- 
chante. Les pieux et illustres personnages qui avaient connu et 
aimé saint François , saint Antoine , sainte Claire , chantèrent leur 
triomphe lorsqu'ils entendirent notre mère l'Église les proclamer 
ses enfans éternels. Saint Bonaventure nous assure positivement 
(cap. 13) que le pape Grégoire IX, et les cardinaux qui assistaient à 
Assise à la solennité de la canonisation , firent en l'honneur de 
François des hymnes et des antiennes qui formèrent une partie de 
son office. Ce témoignage est confirmé par tous les historiens, sur- 
tout par Nicolas de Lyra ( Contemplatio de beati Francisci gestis , 
cap. 1 ) et Barthélémy de Pise (liber ÏII Conformitatum). Dans les 
siècles suivans on rivalisa d'amour, et on l'exprima dans des chants 
merveilleux. Tous les offices franciscains composés en prose cadencée 
et rimée , sont une des richesses littéraires du treizième et du qua- 
torzième siècle ; dans cet âge héroïque de l'ordre , l'humilité était 
du génie , comme la violette est un parfum, et à côté des noms il- 
lustres des princes de l'Église nous verrions les noms de pauvres 
moines, si la modestie n'avait jeté un voile impénétrable entre 



NOTES ET MOlNUMElNS HISTORIQUES. cj 

eux et la gloire. Le pape Grégoire IX composa et chanta l'hymne 
Proies de cœh prodiit ; l'antienne Piange turba paupercula ; et la 
prose Caput draconis ultimum ; on lui attribue aussi l'antienne 
Sancte Francisée propera. Thomas , prêtre-cardinal de Capoue , 
composa l'hymne In cœlesti collegio et l'antienne Salve sancte pa- 
ter. Le cardinal Raynerius de Viterbe composa l'hymne Plaude 
turba paupercula, et l'antienne Cœlorum candor splenduit , que plu- 
sieurs attribuent au cardinal Etienne de Casanova. Le cardinal Otto 
Blancus composa l'hymne Decus morum, et le répons De panperta- 
tis horreo. Frère Jean d'Alverne est l'auteur de la préface propre 
Qui venerandum, etc. Il mourut en 1522 : on voit sa tombe dans l'é- 
glise de Sainte-Croix à Florence. Barthélémy de Pise ( Conformit. 
lib. I, conf. 8, part. 2) attribue le sublime office des Stigmates au 
frère Gérard Odon , français, très illustre général des Mineurs. 

L'Eglise célèbre généralement deux grandes fêtes de saint Fran- 
çois : la solennité propre instituée par Grégoire IX pour le quatrième 
jour d'octobre et dilatée dans toutes les églises par Sixte IV en 
U72. Pie V , dans sa réformation liturgique, laissa aux Mineurs leurs 
offices propres et fit composer les leçons qui se lisent maintenant 
dans le Bréviaire romain. La seconde fêle est celle de l'Impression 
des stigmates (17 sept.), instituée par Nicolas III, et étendue à toutes 
les églises par Paul V , afin qu'elle servît à allumer dans les cœurs 
des fidèles l'amour de Jésus-Christ crucifié. (Voir Cavanti , Thesau- 
rus sacrorum rituum , in-4°. ) Les Frères-Mineurs célèbrent en 
outre une autre fête, au 5 mai, îa Translation de saint François. 
Dans le dix-huitième siècle, les Franciscains des provinces de France, 
entraînés par le funeste exemple des évêques de ce royaume , fou- 
lèrent aux pieds ces fleurs si fraîches et si tendres de la dévotion de 
leurs aïeux , et élaborèrent péniblement dans leur esprit sec et sans 
l'onction de la foi des offices nouveaux. Ils reniaient leur glorieux 
passé et s'ennuyaient de leurs illustres ancêtres , lorsque la révolu- 
tion éclata ; toutes les fautes furent lavées dans le sang des martyrs. 

Italie. Deux rils se partagent l'Italie , le rit ambrosien et le rit 
romain. Dans le Bréviaire ambrosien imprimé à Milan en 1557 , l'of- 
fi>e de saint François est du commun ; mais ii y a trois leçons parti- 



«u 



NOTES 



culièrcs et quatre oraisons. Le Bréviaire romain, avant la réformation 
de Pie V , contenait l'office comme le disent encore les Frères-Mi- 
neurs , seulement il y avait quelquefois des différences et des par- 
ties propres suivant la dévotion des divers diocèses qui avaient 
adopté le rit romain. Voici ce que nous avons été à même d'obser- 
ver. 

Breviarium romanum ; Venise , 1478 , in-folio. Office solennel de 
neuf leçons tirées de la légende de saint Bonavenlure. 

Missale romanum; Venise, 1513 : marque dans la rubrique de 
l'office de saint François que dans les églises où l'on aura son image, 
on célébrera sa fête avec la même solennité que les fêtes de la sainte 
Vierge. 

Breviarium romanum; Venise, 1518. Office solennel. 

Missale romanum; Paris, 1526. Office propre solennel; on re- 
marque la belle prose suivante : 



Gloria vivorum fratrum egenorum , 

Salve Francisée. 
Conserva tuoruui stalum liliorum , 

Pater Francisco. 
fons professorum, vita perfectorum 

Nos jura Francisée. 
iEslus vitiorum , virlus peccatorum , 

Dilue Francisée. 



Stigmatum sacrorum signa mirando- 
rum , 
Ostende Francisée. 
Datori honorum, ut gregi sanctorum 

Jungamur Francisce. 
In igneo cœlorum choro angelorum 
Concede Francisce. 

Amen. 



Breviarium romanum; Venise, 1528. Le même office que celui 
des Frères-Mineurs. 

Breviarium romanum; Lyon, 1548. Office double-mineur. 

Missale romanum ; Paris , 1555 : contient plusieurs belles sé- 
quences. 

Missale romanum ; Venise. — Junte , 1558 : contient une belle 
prose pour la messe de la fête de saint François et pendant l'Octave. 

Les liturgies monastiques ont toujours célébré avec une grande 
solennité la fête du saint patriarche d'une de leurs plus illustres 
familles. 

Missale CarmelUarum. Venise. — Junte, 1509. Office double au 
commun des confesseurs avec trois oraisons propres» 



ET MONUMENS HISTORIQUES. ciij 

Breviarium antiquum juxla ordinem gloriosa^ Yirginis de Monte- 
Carmelo, Venise, 1579. Office double de six leçons. 

Breviarium secundum ritum Sixene monasterii ordinis S. Joan- 
nis Ierosolymitani. Saragosse , 1547. Contient l'office du Bréviaire 
des Mineurs. Aux laudes on récite l'oraison suivante, qui est cu- 
rieuse , puisque la fête des Stigmates n'était pas encore instituée 
pour toute l'Eglise. 

Accendatur in nobis , qusesumus Domine Jcsu-Christe , per beati 
Francisci merita, prò tua fide desiderium moriendi cujus menti 
passionis tuse impressis vestigiis corpus ejus mirabiliter ac singula- 
riter consigliasti. Qui vivis , etc. 

Breviarium Celestinorum. Paris , 1546. Office double , douze le- 
çons. L'oraison seule est propre. 

Breviarium ad usum monasterii Sancli-Melanii prope Redonis ; 
office de douze leçons , huit sont tirées de la légende de saint 
Bonaventure. 

Breviarium Deodicarum-Virginum ordinis Fontebraldensis. Paris, 
1545. Office double de douze leçons , les huit premières sont tirées 
de saint Bonaventure, les autres sont composées de l'homélie de 
saint Augustin sur l'Evangile : Confiteor tibi, Pater domine cœli et 
terrae, quia abscondisti luec a sapientibus et prudentibus, et re- 
velasli ea parvulis. 

Breviarium monastiche congregationis casalis Benedicti. Paris, 
1553. Office double de douze leçons , les huit premières sont tirées 
du commencement de la légende de saint Bonaventure. 

Breviarium monasticum pro omnibus sub régula S. Benedicti 
militantibus. Venise, 1728, in-4°. Office double. 

Breviarium Cartusiensium ; in Cartusia Papise 1540. Office double 
de douze leçons. Il n'y a de propre que l'oraison. 

Breviarium juxta ritum sacri ordinis Praedicatoruni. Paris, 1620. 
Office double. Les leçons du second et du troisième nocturne sont 
tirées de saint Bonaventure, de saint Antonin et du Bréviaire ro- 
main. 

L'Allemagne a adopté la liturgie romaine ; mais avant la réfor- 
mation de S. Pie V, les anciennes églises avaient leurs offices pro- 



CIY 



NOTES 



pies , et dans plusieurs diocèses Poftice de saint François était très 
solennel ; quelques uns suivaient l'office des Frères-Mineurs, d'au- 
tres composaient des offices qui exprimaient d'une façon toute parti- 
culière leurs sentimens d'amour envers le saint patriarche. Pour ne 
pas grossir outre mesure cet appendice , nous ne citerons ici que la 
séquence magnifique du missel d'Ausbourg , imprimé à Dilinghen 
en 1555. 



Gaude cœlum , terra plaude : 
Flos novellus dignus laude, 
Jam floret per secula. 

Cui congaudens melodia 
Nostri chori, hac in via 
Laudis fundit pocuia. 

Hic est novus legislatore 
Paupertatis renovator, 
Franciscus dux Minorum. 

Jesu passo compatiens 
Exponit crucem siliens, 
Se gemi paganorum. 

Duna in cruce gloriatur 
Signum crucis radicatur 
In ejus corpuscule 

Affluens cruorem latus 
In volis planlis clavatus 
Clare lucet secuto. 



Hic creaturis imperat, 
Arcana suis reserat , 
Futura speculatur. 

Orbem exornat semine , 
Felix tandem in agmine 
Cœlesti collocatur. 

Cœcos , claudos , surdos , 
Mutos dal saluti reslituios 
Tumuli fragrantia. 

quam multis vita redit 
Lepra, pestis , dœmon cedil 
Virtutum frequentia. 

Ergo laudes voce cordis 
Det Francisco totus orbis. 
Sumens tot charismata. 

Sed prò tuo , Pastor, grege 
Cum regina coram rege 
Seraper offer stigmata. 



En France, si l'on remonte dans les anciens rits gallicans, on 
trouve l'expression de la piété de nos aïeux envers le saint patriar- 
che ; et même , au miiieu de cette désolante abjection où est 
tombée la liturgie depuis un siècle, la fête de saint François 
est restée solennelle. Autrefois, quelques unes des anciennes églises 
avaient un office particulier. 

Breviarium Lugdunense , 1522. Office double. 

Breviarium Senonense. Paris, 1475 et 1528. Office de neuf leçons 
tirées de saint Bonaventure. 

Breviarium ecclesia? Valencianae. Lyon, 1526. Office de neuf le- 
çons tirées des homélies des saints Pères. 



ET MONUMENS HISTORIQUES. r.v 

Breviarium Bisuntinum. Paris, 1531. Office double de neuf leçons 
tirées de saint Bonaventure. 

Breviarium Remense, 1648. Jussu archiepiscopi Leonorii Des- 
tampes. Office double de cinq cierges. 

Breviarium Ruthenense. Lyon, 1545. L'office propre des Frères- 
Mineurs comme dans l'ancien romain. 

Espagne. — Nous nous étendrons davantage sur les liturgies du 
royaume très catholique , d'abord parce qu'il s'est distingué entre 
tous les autres par un culte de prédilection pour saint François 
d'Assise, ensuite parce que les liturgies des églises particulières 
d'Espagne sont très peu connues. Je dois pourtant prévenir que le 
fond de tous ces rits est le rit romain , qui y avait été introduit 
au douzième siècle, époque de l'abolition du rit gothique ou mo- 
zarabe. C'est par conséquent peu d'années après la canonisation 
de saint François d'Assise que les différentes églises espagnoles ont 
ajouté leurs offices propres au Bréviaire romain qu'elles avaient 
adopté. 

Breviarium sanclse matris ecclesia? Tolelanae , 1506. Fait double 
l'office de saint François. L'édition du même Bréviaire, donnée 
en 1565 par l'archevêque Pierre Gonsalve de Mendoza, contient 
neuf leçons. — Le Missel de Tolède , imprimé en 4551 , à Lyon, où 
se faisaient alors toutes les grandes publications liturgiques , mar- 
que double l'office de saint François (officium sexti toni). 

Font également l'office double avec neuf leçons les Bréviaires 
suivans : 

Breviarium Burgense , 4538. 

Breviarium ecclesia? Hispalensis , imprimé en 4524 par ordre do 
l'archevêque Diego a Daza. 
Breviarium Granatense, jussu P. P. Pauîi III, editum 154-4. 
Breviarium Tudense , 4564. Jussu episcopi D. Joannis Emiliani. 
Breviarium Salamanticense , 4504. 
Breviarium YHerdense. 
Breviarium Abulense, 4551. 

Breviarium Cordabense, jussu Joannis de Toledo editum. 
Breviarium Yicpnse. Lyon, 4557. 



cvj NOTES 

Contiennent l'office de saint François avec six leçons : 

Breviarium Detursense, 1547. Episcopus Hieronymus Bequeseius. 
Breviarium Pampilonense (imprimé avant 1550). 
Breviarium Legionense. 
Breviarium ecclesia? Genensis (Jaen). 

Breviarium Bracharense , 1634, contient aussi l'oflice double des 
Stigmates. 
Breviarium Segoviense. Jussu episcopi Jacobi de Bivera. 
Breviarium ordinis militaris S. Jacobi. Leon, 1552. 

Contiennent l'office de suint François avec trois leçons , quoique 
double : 

Breviarium Pacense, 1529. Jussu episcopi Pétri Gundinsalvi 
M an so. 

Breviarium Cauriense, 1559. Jussu epicopi Didaci Henriquez de 
Al man za. 

Breviarium Siguntinum , 1561. Jussu episcopi Pétri a Gasca. 

Contiennent l'office à une seule leçon : 

Breviarium Yalentinum , 1533. 

Breviarium Oxoinense. 

Breviarium Cœsaraugustanum , 1554, 1556, 1541. 

Dans les Bréviaires suivans , l'office est exactement le même que 
dans le Bréviaire romain des Frères-Mineurs : 

Breviarium Calagurritanum et Calciatense. Jussu epicopi Antonii 
Bamirez de Aro. 

Breviarium ecclesia? Auriensis, 1501. 

Breviarium ecclesia? Civitatensis (cujus episcopum quatriduanum 
sanctus Franciscus suscitavit). Impressimi, 1555, jussu episcopi 
Pétri Ponce de Leon. Contient un office propre, mais imprégné du 
classicisme de la renaissance 

Nous aurions pu étendre nos recherches ; mais ce que nous en 
avons présenté dans cet appendice suffira pour prouver combien 
grande était la dévotion des peuples de l'Europe envers saint Fran- 



ET MONUMENS HISTORIQUES. 



CVIJ 



cois d'Assise. Les églises formaient alors diflérens chœurs conton- 
dant dans une seule harmonie les hymnes de leur amour. Voici le 
magnifique office que célèbrent les Frères-Mineurs : 

OFFICE DE SAINT FRANÇOIS. 

AD VESPERAS. 



Antipkona. — Franciscus, vir catholicus et totus apostolicus, Eccle- 
sia? teneri fidem roman* docuit : presbyterosque monuit prae cunc- 
lis revereri. 

Psalm. — Dixit Dominus. — Confiteor. — Bealus vir. — Lau- 
dale pueri. — Laudate Dominum omnes génies. 

Ant. — Cœpit sub Innocenti© , cursumque sub lïonorio perfecil 
gloriosum : succedens his Gregorius , magnificava amplius miraculis 
famosum. 

Ant. — Hune sanctus prœelegeral in Patrem , quando prceeral 
ecclesia* minori : hune spiritu prophetico prœvisum , apostolico prse- 
dixerat honori. 

Ant. — Franciscus Evangelicum nec apicem vel unicum trans- 
greditur, nec iota ; nil jugo Chrisli suavius lioc onere nil levius , in 
hujus vitse rota. 

Ant. — Hic creaturis imperat , qui nutui subjecerat se toturn 
Creatoris, quidquid in rebus reperii delectamenti regeritin gloriam 

factoris. 

CapUulum. 

Fralres , mini autem absit gloriari , nisi in cruce Domini nostri 

Jesu Christi : per quem mihi mundus crucifixus est, et ego mundo 

(Galat. 6). 

Uijmnus. 



Proies de cœlo prodiit , 
Novis utens prodigiis . 
Cœlum caecis aperuit, 
Siccis mare veiligiis. 

Spolialis JÇgypliis 
Transit dives sed p&vperis 



Nec rem , nec nomen perdidit, 
Factus felix pro miseris. 

Assumplus cum aposlolis , 
In nionttîm novi luminis , 
In pauperlatis praediis 
Christo Franciscus inlulit. 



CVllj 



NOTES 



Fac tria labernacula 
Volum secutus Simonis 
Quem bujus non deseruit 
Numen vel omen nominis. 

Legi, propbetae, gratiae 
Gratum gerens obsequium , 
Trinitatis officium 
Festo solemni célébrât. 



Dum réparât virlulibus 

Hospes triplex hospitium 

El beatarum rnentium 

Dum templum Cbristo consecrat, 

Domum , porlara et tumulimi 

Pater Francisée visita 

Et Evae prolem miseram 

A somno morlis excita. Amen. 



f. Ora pronobis, sancte Francisée, 

$. Ut digni effîciaraur promissionibus Christi. 

Ad Magnificat. Anliphona. — stupor et gaudium, o judex. 
homo mentium, tu nostrae militiae currus et auriga ; ignea prœsenli- 
bus transfiguratum fratribus in solari specie vexit te quadriga ; in te 
signis radians, in te ventura nuntians, requievit spiritus duplex 
prophetarum ; tuis adsta posteris , pater Francisée , miseris , nam 
increscunt gemitus ovium luarum. 

Oratio. 

Deus , qui Ecclesiam luam beati Francisci meritis fœlu novae pro- 
lis amplificas : tribue nobis , ex ejus imitatione terrena despicere , 
et cœleslium donorum semper participatione gaudere. Per. 

AD MATUTINUM. 



invitai. — Regi, quae fecit opera Christo confiteantur , cujus in 
sanclo vulnera Francisco renovantur. Venite exultemus , etc. 



In ccelesli collegio , 
Novus collega colitur, 
In sanctorum rosario 
Novellus flos producitur. 

Franciscus florens gratia , 
Formel factus burailium , 
I.. Ttus potilur gloria 
Sortis consor9 sublimium. 



Hymnns. 



Metit de sparso semine 
Piena; messis manipulum , 
Fallens sub terrae tegmine , 
Nostra; salutis geraulum. 

Hic carnis supercilium , 
Legi subjecit spiritus , 
Mundum vicit et vitium 
Se vieto \iclor inclylug. 



ET MONI MKNS HISTORIQUES. 



«îx 



Lingu» manus preambula, 
Verbo paravit semitam 
Et amplectunlur secula 
Doclrinam facto proditam. 

In paupertatis prœdio , 
Minorimi planlans vineam 
Ostendil magisterio 
Vit» vivendi lineam. 

Ad relernas divitias , 
l'urbani allexit pauperum 
Quos ad cœli delicias, 
Lingua voeavit operum. 



Vita , doctrina splenduit , 
Resplendet et roîraculis: 
Sic praefuit , quod profuit , 
Viva lucerna populis. 

S uni mi régis palatio 
Doctor loca discipulos , 
Salutis privilegio 
Cbristi pra?muni famulo*. 

De tenebris miseria? , 
Sequaçes stella? previa? , 
^useramus patrein grati» , 
Consortes tandem gloria?. Amen. 



IN PRIMO NOCTURNO. 



A tu. — Hic vir in vanitatibus nutritus indecenter , divini? clia- 
rismatibus preventus est clementer. 

Psalm. — De confessore non pontifice. 

Ant. — Excelsi dextrae gratia mirifica mutatus , dat lapsis spem 
de venia cum Christo jatn beatus. 

Ant. — Mansuescit sed non penitus in primis per languores qui 
captis armis ccelitus, ad plenum mutai mores. 

Les leçons sont composées par saint Bonaventure , qui abrégea sa 
Légende pour l'office de la fête et de l'octave. Au second nocturne 
nous mettrons les leçons du Bréviaire romain. Voici les beaux et 
poétiques Répons qui se trouvent après chaque leçon. 

Leclio j. — r). Franciscus ut in publicum cessât negotiari , in 
agrum mox dominicum secedit meditari; inventum evangelicum 
thesaurum vult mercari. y. Deum quid agat unicum consultans, au- 
dit cœlicum insigne sibi dari. Inventum. 

Lectio ij. — r\ In Dei fervens opere statini ut sua vendidit, pau- 
peribus impendere, pecuniam intendit. Quai gravi suo pondère cor 
liberum offendit. y. Quam formidante paupcre presbytero recipere , 
abjeclam vilipendio Quae. 

Lectio iij. — r\ Dum pater hunc persequitur, latens dat locum ire 
constante!' post aggreditur in publicum prodire. Squallenti vtiltu 



ei NOTES 

eeinilur , putatur insanire, f. Lulo , saxis impetilur, sed patiens vir 
nititur nt surdus pertransire. Squallenti. 

IN SECUNDO NOCTURNO. 

Ant. — Pertractum domi verberat plus cunctis furens pater, ob- 
jurgans vincit, carcerat , quem furlim solvit mater. 

Ant. — Jam liber patris furia? non cedit effrenali , damans se vo- 
lunlarie prò Christo mala pati. 

Ant. — Ductus ad loci prsesulem sua patri résignât ; nudusque 
manens, exulem in mundo se désignât. 

Lectio iiij. — (Ex Breviario romano) Franciscus Assisii, in Um- 
bria nalus, patris exemplum secutus a prima setate mercaturam 
ieeit. Qui quodam die pauperem prò Christi amore flagilantem 
pecuniam , cum prseter consuetudinem repulisset repente eo facto 
commotus, large ei misericordiam impertivit ; et ex eo die Deo pro- 
misit se nemini unquam poscenti eleemosynam negaturum. Cum 
vero post in gravem morbum incidisset , ex eo aliquando confirma- 
tus , cœpit ardentius colere officia charitatis. Qua in exercitatione 
tantum profecit, ut evangelica? perfectionis cupidus, quidquid ha- 
beret pauperibus, largiretur. Quod ferens iniquius pater, eum ad 
Assisinatem episcopum duxit, ut coram ilio bonis cederet paternis : 
qui rejectis etiam vestibus, patri concessit omnia, illud subjungens, 
sibi in posterum majorem facultatem fore dicendi : Pater nvster, qui 
es in cœlis. — ^. Dum seminudo corpore laudes décantât Gallice 
zelator novae legis, latronibus in nemore , respondet sic prophetice : 
praeco sum magni régis, f. Audiit in nivis frigore projectus : jacr» 
rustice , fulurus pastor gregis. Respondet. 

Lectio v. — Cum autem illud ex Evangelio audisset : Nolite pos- 
sidere aurum , neque argentum , neque pecuniam in zonis vestris , 
non peram in via , neque duas lunicas , neque calceamenta ; sibi 
oam regulam servandam proposuit. Itaque detractis calceis , et una 
conlextus tunica , cum duodecim socios adhibuisset, ordinem Mino- 
rum instituit. Quare Romain venit anno salutis millesimo ducente- 
simo nono , ut sui ordinis régula ab apostolica sede confimi aretur. 
Quem cum accpdentem ad se summus Pontifex Innocenlius Tèrtius 



ET MONUMENS HISTORIQUES, cxj 

rejecisset ; quod in somnis postea sibi ille quem repulerat, collaben- 
tem Lateranensem basilicam suis bumeris sustinere visus cssel, 
conquisitum accersiri jussit : benigneque accipiens, omnem ejus in- 
stitutorum rationem confirmavit. Franciscus igitur dimissis in oni- 
nes orbis terrai partes fratribus ad praedicandum Christi Evange- 
lium, ipse cupienssibi aiiquam dari martyrii occasionem, navigavit 
in Syriam, ubi a rege Soldano libéralissime tractatus, cum nihil pro- 
ficeret rediit in Italiani. — r). Amicum quserit pristinum, qui spre- 
tum in cœnobio tunicula contexit, contemplu gaudens hominum. In 
leprosis fit obsequio quos antea despexit. f. Sub lypo trium ordi- 
nimi, très nutu Dei praevio ecclesias erexit. Leprosis. 

Lectio vj. — Multis igitur extructis suge faniilise domiciliis se in 
solitudinem montis Alverni contulit : ubi quadraginta dierum pro- 
pter honorem sancii Michaëlis archangeli jejunio incboato, feslo 
die Exaltationis sanctae Crucis ei seraphim crucifixi effigiem inter 
alas continens apparuit : qui ejus et manibus, et pedibus, et lateri 
vestigia clavorum impressit : quae sanctus Bonaventura, cum Alexan- 
dri Quarti summi pontificis praedicationi interesset , narrasse Ponti- 
ficem a se visu esse , litteris commendavi^ His insignibus summi 
in eum Christi amoris, maximam habebat omnium admiralionem. 
Ac biennio post graviter segrotans, deferri voluit in ecclesiam Sanclae- 
Mariae-Angelorum , ut ubi gratiœ spiritum a Deo acceperat, ibi spi- 
ritum vila3 redderet. Eo in loco fratres ad paupertatem ac patien- 
tiam , et sanctœ romanaB Eeclesiae fidem servandam cohortatus , 
psalmum illum pronuntians : Voce mea ad Dominion clamavi, in eo 
versiculo : Me expectant justi donec rétribuas mihi, efflavit animam, 
quarto nonas octobris; quem miraculis clarum Gregorius Nonus 
pontifex maximus in sanctorum numerum scripsit. — ^. Audit in 
Evangelio quae suis Chrislus loquitur ad praedicandum missis : Hoc, 
inquit, est quod cupio , laelanter his innititur , memoriaB commissis. 
— y. Non utens virga, calceo, nec pera, fune cingitur, duplicibus 
dimissis. Laelanter. 

IN TERTIO NOCTURNO. 

Ant. — Cor verbis novae gratiae sollicitus apponit, verbumqup 
pœnitenliœ simpliciter proponit. 



cxij NOTES 

Ant. — Pacem , salutem nunciat in spiritus virtute, veraeque paci 
social longinquos a salute. 

Ant. — Ut novis sancti merita remunerantur natis , his nova tra- 
dit monita , viam simplicitatis. 

Dans le Bréviaire romain , les leçons de ce nocturne sont tirées 
de l'homélie de saint Augustin (Serm. 10 de Ver bis Domini) sur 
l'Evangile de saint Mathieu : Confiteor libi Pater. — Dans l'office 
propre des Franciscains, les leçons sont de la légende. Voici les 
Répons : 

Lecito vij. — ^ Carnis spicam conlemptus area Franciscus fran- 
gens, terens terrea, granum purum excussa palea, summi régis in- 
trat in horrea. — f. Vivo pani morte junctus, vita vivit, vita func- 
tus. Granum. 

Lectio vii}. — $. De paupertatis horreo sanctus Franciscus satial 
turbam Christi famelicam, in via ne deficiat. lier pandit ad gloriam, 
et vitae viam ampliat. Pro paupertatis copia , régnât dives in patria 
reges sibi substituens , quos hic ditat inopia. Iter. 

Lectio ix. — ^. Sex fratrum pater, septimus absortus luce cœ- 
litus futura contemplatur inter minores minimus. Quis parvi gregis 
exitus praeclare speculatur. 

y. Quadrans quoque novissimus culparum sibi cœlitus dimitti ré- 
véla tur. Quis. 

$. Arcana suis reserans, octavum tandem recepit, et ad diversas 
gentes binos mitlendos fœderans : humiliari prsecipit , et esse pa- 
liens. 

f. Grex procidit obtemperans; pastor erectos suscipil ad oscula 
gaudentes. Humiliari. 

^. Euntes, inquit, in eum, qui enutrit vos, Dominum jactate co- 
gilatum : sic fratribus erroneum. Prœcludit et in terminum calem 
cupiditatum. 

y. Sic curis cor extraneum non providet in crastinum in zonis es 
ligatum. Praecludit. 

^. Regressus , quos emiserat completo bissenario Fratrum tune 
confirmando normam sancto quam scripserat. Jussa dat Innocenlius 
papa de predicando. 



ET MONUMENS HISTORIQUES. 



CXllj 



f. lu nina Franciscus fenerat quem <lari monet ratio de lucro 
reponendo. Jussa. — Te Deum non dici tur. 



AD LAUDES. 



Antiphonœ 1. Sanctus Franciscus praevïis orationum studiis, quid 
facial instructus : non sibi soli vivere , sed aliis proficere vult Dei 
zelo ductus. 

2. Hic predicando circuit et quem non homo docuit , fit doctis in 
stuporem, virtutum verba loquilur, novumque nova sequitur mili- 
tia ductorem. 

5. Très ordines hic ordinat : primumque fratrum nominat Mino- 
rura, pauperumque fit dominarum médius, sed pœnitentium tertius, 
sexum capit utrumque. 

4. Doctus doctrice gratia , doctus experientia , quse sunt perfec- 
tions ba3C fratres docet omnia , tam factis quam frequentia melli- 
tlui sermonis. 

5. Laudans laudare monuit, laus illi semper adfuit, laus, inquaiu, 
Salvatoris, invitât aves, bestias et creaturas ad laudem Conditori». 



Hymnus. 



Plande turba paupercula, 
Patre dilata paupere ; 
Laudis propina pocula , 
Sacro depressa ubere. 

Hic simplex , rectus , humilis , 
Pacis cultor amabilis , 
Lumen in vase fidili , 
Ardens , lucens in fragili. 

Vili conlectus tegmine , 
Sancto calescens flamine; 
Vicit algorem caumata , 
Chrisii dum gestat sligmata. 

Carnem mundumque conterens, 
Hosles malignos proterens 



Auream Victor meruil , 
Aureolam , dum docuit. 

Pauper, nudus egreditur, 
Coelum dives ingredilur, 
Spargit virtutum muaera , 
iEgris profligat vulnera. 

Verorum pater pauperum , 
Nos pauperes fac spiritu : 
Consorte* redde superum , 
Ereplos ab interitu. 

Patri , Nato, Paraciito , 
Decus, honor et gloria: 
Sancii sint hujus merito , 
Nobis aeterna gaudia. Amen. 



Ad Benediclus. 



An:. — martyr desiderio, Francisée, quanto 



CXJV 



NOTES 



studio, compatiens hune sequeris quem passuni libro reperis quem 
aperuisti , tu contuens in aere Séraphin in cruce positum, ex tune 
in palmis latere et pedibus effîgiem fers plagarum Christi , tu gregi 
tuo provide, qui post felicem transitum, dirae prius et livida* , glo- 
rificata speciem carnis praHendisti. 

AD VESPERAS. 



Comme aux premières vêpres, — excepté 

Hymnus. 



Decus moi uni , (lux minorum. 
Franciscus tenens bravium 
In to vice datur vitœ 
Christe redemptor omnium. 

Plaudat frater, régnât pater, 
Concivis cœli civibus 
Cedat fletus, psallat cœlus, 
Exullet cœluni iaudibus. 

Demptum solo , dalum polo , 
Signorum probant opera 
Ergo vivit, nam adi vil 
./Eterna Christi munera. 

Proterrenis votisplenis 
Reportât dona gloriae 
Quem décoras, quem honoras, 
Summae Deus clementi». 



Hune sequantur, huic junganlur 
Qui ex iEgyplo exeunt, 
In quo duce , clara luce , 
Vexilla Régis prodeunt. 

Régis signum, ducem dignum 
Insignii manu, latere. 
Lux accedit , nox recedit 
Jam lucis orto sidère. 

Est dux fîdus, clarum sidus 
Ducit , relucet, devia 
Devitando, demonstrando , 
Beala nobis gaudia. 

Mina gregem dux adRegem 
Collisor hostis callidi 
Nos conducas et inducas 
Ad cœnam Agni providi. Amen. 



Ad Magnificat. — Ant. — virum mirabilem in signis et prodi- 
giis , languores cum demoniis quoslihet pellentem ! dat aurem suis 
avium prœdicans sylvestrium verbis intendentem. vitam laudabi- 
lem qua fidem sic magnificat , sed et multos vivificat mortuos de- 
tunctus, Francisée, nos cœlestium fac consortes civium quibus es 
conjunctus. 

Pendant l'octave on récite le même office solennel ; il n'y a de 
changé que ce qui suit : 



ET MONUMENS HISTORIQUES. cxv 

Ad Benedictus. — Ant. — Sancte Francisée propera, veni Pater, 
accelera ad populum qui premitur et teritur sub onere, paleâ, luto, 
latere, et sepulto Egypto sub sabulo, nos libera carnis exlincto 
vit io. 

Ad Magnificat. — Aìit. — Salve sancte pater, patriae lux, forma 
Minorum , virtutis spéculum , recti via , régula morum , carnis ab 
exilio duc nos ad regna polorum. 

Piange turba paupercula, ad patrem clama pauporuin, hoc lugu- 
bre suspirium , pater Francisée suspice , et prode Chrislo stigmata 
lateris, pedum, manuum, ut nobis reddat orphanis tanti patris vi- 
carium. 

Les leçons sont ainsi divisées ; le second jour : De instilutione re- 
ligionis et efficacia prœdicandi. 

Le troisième jour : De prœrogativa vlrtuium. 

Le quatrième jour : De studio orationis et spirita prophéties. 

Le cinquième jour : De obedientia creaturarum et de condescen- 
tione divina. 

Le sixième jour : De sacris stigmatibus. 

Le septième jour : De transitu mortis , et enfin le jour de l'octave 
on fait l'office de la solennité. 



IN FESTO STIGMATUM BEATI FRANCISCI (17 sept.). 



IN I, VESPERIS. 

Antiphonœ. — Crucis vox hune alloquitur. — Comme à Laudes 
ci-après. — Psalm. — Dixit Dominus. — Confiteor. — Beatus vir. 
— Laudate pueri. — Laudate Dominum omnes gentos. 

Hymnus. 

Crucis Christi nions Alverne recenset mysteria , 

Ubi salutis eternœ dantur privilegia , 

Dum Franciscus dat lucernae crucis sua studia. 



CXVJ 



NOTES 



Hoc in monte vir devotus specu solitaria 
Pauper a nnindo semotus condensât jejunia 
Vigil, nudus, ardens totus, crebra dat suspiria* 

Solus ergo clausus orans , mente sursum agitur, 
Super gestis crucis plorans , mœrore coniicitur, 
Crucisque fruclum implorans, animo resolvitur. 

Ad quem venit Rex e cœlo amictu seraphico 
Sex alarum teclus velo , aspectu pacifico 
Aiïixusque crucis telo, portento mirifico. 

Cernii servus Redemptorem, passum impassibilem 
Saeclorum imperatorem , tam pium tam humilem 
Verborum audit tenorem , viro non effabilem. 

Vertex montis inflammatur vicinis cernentibus, 
Cor Francisci transformatur, amoris ardoribus, 
Corpus vero mox ornatur, mirandis stigmatibus. 

Collaudetur crucifixus tollens mundi scelera , 
Quem laudat concrucifìxus , crucis ferens vulnera 
Franciscus prorsus innixus super mundi fcedera. Amen. 

y. Signasti , Domine , servum tuum Franciscum , 

r). Signis redemptionis nostra. 

Ad Magnificat. — Ant. — Cœlorum candor splenduit, novum sidus 
emicuit, sacer Franciscus claruit , cui seraph apparuit , signans eum 
caractère, in volis, plantis, latere, dum formanti crucis gerere vult 
corde , ore , opere. 

AD MATUTINUM. 

Hymnus. 



Crucis arma fulgenlia 
Vidit Franciscus dormiens , 
Christum dicentem audiens: 
Tua erunt haec omnia. 

Crucis vis et refugium 
Haec crucis arma praebuit 



Quibus Franciscum induit 
Adversus adversarium. 

Crucis sacrata lectio 
Ter Francisco se praebuit , 
Dum ter librum aperuit , 
Pro virtutis indicio. 



ET MONUMENS HISTORIQUES. 



CXV1J 



Crucis Christi devotio , 
Francisci traxit studia 
Cunclaque cordis gaudia 
Cum oinni desiderio. 

Crucis ut ad supplicia 
Christum Francisais positum 
Videt , et audit monitum : 
Haec sequere vestigia. 



Crucis haerens vesligiis 
Crucis fructum consequiiur 
Quo corde , carne pungitur , 
Et signalur indiciis. 

Crucis virtus et gratia 
Nos consignet in fronlibus 
In membris et in secsibus 
Pro perenni custodia. Amen. 



In primo nociamo. — Lectiones de Epistola B. Pauli ad Galatas , 
cap. 5 et 6. ' 

In secundo nocturne — S. Bonaventura in legenda S. Francisci , 
cap. 13. 

In tertio noctumo. — Homilia S. Gregorii papne in Evangelium : 
Si quis vult post me venire , — ut in communi anius martyris. 

AD LAUDES. 

Antiphonœ 1. Crucis vox hunc alloquitur ter dicens : Tu le praepara, 
vade Francisée , repara domum meam quae labitur. 

2. Crucis verbum proponitur fratribus per Antonium , et Fran- 
cisco ad ostium in crucis modum cernitur. 

3. Crucis arbor eximia per os Francisci surgere apparens , cogit 
fugere draconem et daemonia. 

ht. Crucis signum Tau littera fronti Francisci scribitur : quœ varie 
distinguitur miranda lucis opera. 

5. Crucis magnum mysterium super Francisco claruit : dum si- 
gnatus apparuit cruce duorum ensium. 

Hymnus. 

Plaude turba paupercula , etc. 

ad v espéras. 



Hymnus. 

Decus morum , etc. 

Ad Magnificat. — Ant. — Crucis apparet hostia, tensis in cruce 
bracbiis, sex alis tecta variis cum vultus elegantia, quaì Francisci 



CXVllj 



NOTES 



cor attrahit, augens ei charismata, suaque sacra stigmata, in ejus 
carne protrahit. 

MESSE POUR LA FÊTE DES STIGMATES (17 septembre). 

1NTROITUS. 

Mihi autem absit gloriari, nisi in cruce Domini nostri Jesu 
Christi , per quem mihi mundus crucifixus est et ego mundo (Ga- 
Jat. 6). — Psalm. 141. Voce mea ad Dominum clamavi : voce mea ad 
Dominum depreeatus sum. f. Gloria Patri. 

orati o. 

Domine Jesu Christe , qui frigescente mundo , ad inflammanda 
corda nostra tui amoris igne in carne beatissimi Patris nostri Fran- 
cisci Passionis tuse sacra stigmata renovasti : concede propitius , ut 
ejus meritis et precibus crucem jugiter feramus et dignos fructus 
pœnitentiae faciamus. Qui vivis et régnas. 

Epistola B. Pernii ad Galatas (cap. 6). 

GRADUALE. 

Hic Franciscus, pauper et humilis, cœlum dives ingreditur, hym- 
nis cœlestibus honoratui . Alleluia. 

SEQUEN I IA. 



Tune ex alto vir lerarcha 
Venit , ecce rex monai cha , 
Payet iste patriarchìi 
Visione territus. 

Deferì ille signa Christi 
Cicatricem conferì isti , 
Dum miratur corde tristi 
Passionem tacitus. 

Sacrum corpus consignatur 
Dextrum ktus perforatur, 



Cor amore inflammatur, 
Cruentatum sanguine. 

Verba miscent arcanoruin 
Multa clarent futurorura , 
Videt sanctus vim dictorum 
Mystico spiramine. 

Patent statim miri clavi 
Nigri foris intus flavi , 
Pungit dolor peena gravi 
C'ucianl aculei. 



ET MONUMENT HISTORIQUES. 



ÇX1X 



r.essat artis armatura Signa crucis qua; portasti 

In membrorura apertura , Unde mundo triumpbasti , 

Non impressi! nos natura Carnem bostem superasti 

Non tortura mallei. Inclyta Victoria. 

(Ex missali Roman., Lyon, 1526.) 

Sanctum Evangelium secundum Matthœum (cap. 16). 



SECRETA. 

Adsit nobis, quaesunius Domine Jesu Christe , beatissimi Palris 
nostri Francisci pia , liumilis , et devota supplicatio : in cujus carne , 
prerogativa mirabili , passionis tuae sacra stigmala 1 enovasti , et 
prsesta ut virtute praesentis oblalionis tuse passionis circa nos be- 
neficia jugiter sentiamus. 

PR^EFATIO. 

Vere dignum et justum est, sequum et salutare, nos Ubi semper 
et ubique gratias agere : Domine sancte Pater omnipotens , seterne 
Deus : qui venerandum confessorem famulum tuum beatum Fran- 
cisccm, tua Deus altissima bonitate et clementia, sanctorum tuorum 
meritis et virtutibus sublimasti ; mentemque ipsius, Sancti Spiritus 
operatorie , amor ille seraphicus ardentissime incendit interius ; 
suumque corpus sacris stigmatibus insignivit exterius , signo cruci- 
fixi Jesu Christi Domini nostri. Per quem majestatem tuam laudani 
angeli , adorant dominationes , tremunt potestales. Cœli cœlorum- 
que virtules, ac beata seraphim , socia exullatione concélébrant, 
cum quibus et nostras voces, ut admitti jubeas deprecamur, supplici 
confessione dicentes. 

POSTCOMMUNIO. 

Ecclesiam tuam , quresumus Domine , gratta cœlestts amplificet : 
quam beati Francisci illuminare voluisti gloriosis meritis et exemplis. 

PROSE COMPOSÉE ET CHANTÉE PAR LE PAPE GRÉGOIRE IX 
LE JOUR DE LA CANONISATION. 



Caput draconis ullimum 
Lllorum ferens gladium , 
Excitabat vellum geptimum. 



Contra cœium erigitur, 
Et mittitur altrabere 
Matimam parte.n siderum 



rxx 



NOTES 



Ad damnatorum nunierum. 
Verum de Gbrisli latere 
Novus legatus mittitur : 
In cujus sacro corpore , 
Vexillum crucis cernitur. 
Franciscus princeps inclylus, 
Signum regale baiulat, 
Et célébrât concilia 



Per cuncta mundi olimaia. 
Contra draconis schismala 
Acies trinas ordinal 
Expeditorum militimi 
Ad fugandum exercituin , 
Et his caterva» daemonum , 
Quas draco super roborat. 



LITANIES DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 



Kyrie eleison, etc. 

S. Francisée , pater amabilis. 

S. Francisco , pater admirabilis. 

S. Francisco, pater benigne. 

S. Francisée , pater venerabilis. 

S, Francisce , vexilliler Jesu Cbrisli. 

Equescrucifixi. 

Imilator Filii Dei. 

Serapbim ardens. 

Fornax cbaritatis. 

Arca sanctitatis. 

Vas puritatis. 

Forma perfectionis. 

Norma justitise. 

Spéculum pudicitiae. 

Régula pœnitentiac. 

Prodigiorum mirabilis. 

Magister obedientiae. 

Exemplum yirtulum. 

Patriarcha pauperum. 

Cultor pacis. 

Profligator criminum. 

Lumen tuœpatriae. 

Decus morum. 



Expugnator daemonum 

Vivificator mortuorum. 

Salvator famelicorum. 

Obsequium leprosorum. 

Praeco magni régis. 

Forma humililatis. 

Victor vitiorum. 

Planta minorum. 

Lucerna populorum. 

Martyr desiderio. 

Preedicator silvestrium. 

Portans dona gloriae. 

Auriga militisi nostra?. 

Novis utens prodigiis. 

Ccelum caecis aperiens. 

Gratum gerens obsequium. 

Templum Christo consecrans. 

Hostes malignos proterens. 

Spargens virtutum munera. 

Tenens vitae brabeum. 

Spargens virtutum munera. 

Ad gloriam iter amplians , ora prò 

nobis. 

(Prodigium natura'. Tabula xi.) 



IlYMNUS DE GAUDI IS SANCTI FRANGISCI. 



Gaude fulgens Ghristi signis , 
Francisce pater insignis 

Plagi» salutiferi». 



Gaude tibi, quod Hiatus , 
Corde amor rupit latus 
Instar Christi vulneris. 






ET MOlNUMEiNS UISTOMQUES 



Gaude , quia dextram raanura 
Signal non opus humanum 
Plaga signi fœderis. 

Gaude sauciatus leba , 

Qua nos Pater sursum leva , 

Ac de domo carceris. 

Gaude, quod in via amoris 
Crucifixum vi amoris 
Dextro pede sequeris. 



CXXJ 

Gaude, quod pedem sccundum 
Christus sigillai, secundum 
Formara sui vulneris. 

Igitur Ghristo conformis 
Plagis , et virtutum formis 
Adsta pater pueris. 

Atque miles summi ducis 
Arma ferens, hic caducis 
Opem feras mireris. 



(Flos campi , p. 822, par Nicolas de Montmorency.) 



PETIT OFFICE DE SAINT FRANÇOIS. 



Cet office est attribué à saint Boiiaventure. Certainement il n'a 
pas été composé par le saint docteur ; mais il est néanmoins si beau 
et si pieux , que nous le mettons ici comme un témoignage de la 
dévotion affectueuse de nos pères. 



AD MATUTINUM. 



Invital. — Jesum Christum mortem passum venite adoremus. Et 
Franciscum huic compassum devote collaudamus. — Venite exul- 

temus. 

Hymnus. 



Jesu , puer dulciijsime, 
amans amantissime , 
Qui natus in presepio, 
Mundum replesti gaudio. 

Franciscus post te clamitut 
Bethléem puer ingeminat 
Liquore mellis dulcius 



Sonat Mariai filius. 

A quorum pari stabulo 
Carnis in hoc ergastulo, 
Tarn sanctura mater filium 
Paril de spinis lilium. 

Gloria libi , Domine , etc. Amen, 



Antiphona. — Quasi Stella niatutina , quam decora lux divina, 
perfusus novo lumine, mundi, carnis et serpentis, prò salmo nos- 
tra gentis, victor superno numiue. 

Psalm. Misericordias Domini in seternum cantabo, oie 



cxxij NOTES 

f. Iste puer magnus corani Domino , 

^. Nani et manus ejus cum ipso est. Pater noster. 

Absolittio. — Precibus et meritis B. Francisci , et omnium sanc- 
torum perducat nos Dominus ad regna cœlorum. Amen. 

Jubé Domine benedicere. 

Francisci sacra lectio hsec nostra sit protectio. 

Lectio j. — Sancte Francisée pater dulcissime , nostrae militiae 
ductor fidelissime , ora prò nobis Mariae Filium ; ut per te det no- 
bis refrigerium, qui te nobis misit in saeculum. Tu autem Domine 
miserere nostri. 

i$. Candida sidereum speculanlur corda lonantem indicium 
candor virginitatis habel. — f. Dum tua seraphico signantur lumine 
membra. — Indicium. 

Lectio ij. — Sol oriens mundo in tenebris, amator castitatis, 
perfeclus evangelica? zelator paupertatis, purus angelica? obedientia? 
sectator , qui gregis es seraphici dux , Pastor, Christo gratus , Mi- 
norum splendor gloria?, cum séraphin beatus, ora prò nobis aeterni 
Filium Patris , ut nos ducat ad gaudia superna? civilalis. 

i$. Inclyta Seraphici resonent miracula patris , cujus in exstincto 
corpore frondet amor. — f. Clarus Evangelica? semper novitatis 
amator. — Cujus. 

Lectio iij. — martyr desiderio seraphici ardoris, Francisée, 
cultor gloriae angelici decoris, in passione Domini aquas rigans mce- 
roris, cum Christo passo gladio confixus es doloris ; conversus cor 
m speciem tu cerei liquoris , impressam fers imaginem sic nostri 
redemptoris. 

^. Sanguine adhuc tepido (quis credere posset?). Odore nec- 
taris ciberei stigmata quinque virent, y. Sanctaque sacrati pia 
vulnera corporis undas gurgite adhuc vivo sanguinis eliciunt. — 
Odore. — Te Deum laudumus, etc. 

AD LAUDES. 

Ant. — Hoc tibi seraphico signavit lumine corpus, tempore quo 
(loluit Jesus amantis amans. 
Psal. — Deus Deus meus , ad te de luce vigilo, 



ET MONUMEINS HISTORIQUES. 



CXXHJ 



Capit. — Quasi terebinthus extendi ramos iiieos, et quasi vitis 
fructificavi flores odoris et honestatis. 



flymnus. 



Aurea cœli sidéra micant, 
Lucifer alto lumine fulget, 
Aeris atrse fugite nubes, 
Falsaque mundi gaudia cessent. 
Ferrei luxus spernite sœcli , 



Callidus ipse fugiat hostis. 
Lumine claro cernite verum 
Seraphim seuis clarior alis 
Imprimit sacro stigraata viro, 
lnclyta summo gloria regi. Amen. 



f. Signatus sum signo Dei vivi , 

^. In domo eorum qui me diligebant. 

Oratio. 

Omnipotens sempiterne Deus qui unigeniti Filii tui gloriosa nati- 
vitate mundum visitans humano generi remedia contulisti , quique 
hunc iterum a via veritatis errantem per bealum Franciscum con- 
fessorem tuum ad lumen justitiae revocare dignalus es , da quaesu- 
mus ut qui ex iniquitale nostra relabimur, pietatis tuae gralia sub- 
levemur. Per. 

AD PRIMAM. 

De vocatione et conversione S. Franasti prò salute mundi. 



Hymnus. 



Ab ortu solis volitat 
Ascendens alter angelus , 
Tarn darà voce clamitat 
Splendore miro fulgidus. 



Franciscus orbis spéculum 
Luce perfundens saeculum 
Signo fulgens mirifico 
Decoreque seraphico. Amen. 



Ant. — Bina repercussis jam lucent sidera flammis, 
Sidera divino juncta calore simul, 
Ignibus in mediis liquido cum corpore corpus 
Empyreum fixi signa gerens Domini. 
Psal. — Benedicam Dominimi in omni tempore. 
Capit. — Beatus vir qui legit, et audii vcrba prophétise hujus, 
et servat ea qua? in eâ scripta sunt : tempus enim propc esl. 



CXXIV 



NOTES 



y. Lux orla est justo , 
k). Rectis corde laetitia. 



Orario. 



Deus qui per beaturn Franciscum confessorem tuum , lu ben leur 
Ecclesiam reparare disponens , seraphicam religionein plantare vo- 
luisti; da ut per ejus exempla ad te gradientes liberis tibi mentibus 
servire mereamur. Per. 

AD TERTIAM. 

De institutione ordinis et regulœ beati Franasti. 



Hymnus. 



civis cœli curiœ , 
Supernae pater patria?, 
Ad laudera Jesu nominis 
Confer medelam languidi*. 

Vas plenum bonis omnibus. 
Cunctis oleusvirtulibus 



Oiioris miri lilium 
Dei sequendo Filium. 

Post Patrem tant» gloria; 
Tantee ducem Victoria? 
Post banc columnam luminis 
Crucem portemus humeris. Amen. 



Ant. — Très ordines hic ordinat, primumque fratrum nominat 
Minoruni, pauperumque fit Dominarum médius, sed pœnitentum 
tertius sexum capit ulrumque. 

Psal. — Cœli enarrant gloriam Dei. 

Capit. — Et quicumque liane regulam secuti fuerinl , pax super 
illos, et misericordia, et super Israël Dei. 

f. Justus ut palma florebit , 

r). Sicut cedrus Libani multiplicabitur. 

Oratio. 

Deus qui populum luum per Moysem ducem de manu Pbaraonis, 
ac Egypti ergastulo liberare dignatus es , da nobis famulis tuis , ut 
quem in terris militile nostra? ducem cognovimus, ipsum quoque ad 
cœlestem gloriam sequi mereamur. Per. 



ET MONUMENS HISTORIQUES. 



exxv 



AI) SEXTAM. 

De studio orationis sancii Francisai , ac spiritu prophéties 



Hymnu.s. 



Mimma Deus Trinila* , 
O mera Chrisii chantas , 
Francisci contemplalio , 
Sii nostra meditano. 
Serapbicis ardoribus 
Solvamur in mœroribus 



Mixtumque fletu gaudium 

Sit nobis refrigerium. 

Devota; mentis oculo 

Ploremus in hoc sœculo 

Amara Christi passio 

Hsec nostra sit corapassio. Amen. 



Ant. — Multum amat quem inflammat amor ille seraphicus : in 
quo duplex requievit spiritus propheticus. 

Psalm. — Quemadmodum desiderat ceryus ad fontes aqua- 
rum, etc. 

Capit. — De omni corde suo laudavit Deum, et dilexit eum qui 
fecit illuni , et exaudila est oratio ejus. 

v. Esto fidelis usque ad mortem, 

iîl. Et dabo tibi coronam vitae. 

Oratio. 
i 

Adsit nobis , quaesumus Domine Jesu Christe , beatissimi Palris 
nostri pia , humilis , et devota supplicatio , in cujus carne preroga- 
tiva mirabili, passionis tuae sacra stigmata renovasti, et presta ut 
passionis tuae circa nos beneficia jugiter sentiamus. Per. 

AD NONAM. 

De obf (lient ia crealurarum ad bealum Franciscum. 



Septem diurnis laudibus 
Colatur vir seraphicus , 
Supernœ civis patria; 
Sanctaeque dux militia;. 



ilymnua. 



Ferarum cadit ferita* 

Et aviiim velocitas; 

Qui creaturis imperai, 

Se totum Christo consecrat. 



cxxvj NOTES 



./Eterno regi gloria , 

Per quem reguntur omnia 



Francisci piis precibus , 
Fruamurnos cœleslibus. Amen. 



Ant. — Quidquid in rebus reperto delectamenti, regerit in gloria 
iactoris. 

Psalm. — Quid est homo quod memor es ejus? — etc. 

Capii. — Posuit Dominus timorem illius super omnem cameni , 
et dominatus est bestiis terrae , et volatilibus cœli. 

f. Gloria et honore coronasti eum Domine. 

r). Et constituisti eum super opera manuum tuarum. 

Oratio. 

Ecclesiam tuam, quœsumus Domine, benignus illustra, quam beati 
Francisci meritis et doctrinis illuminare voluisti , ut ad dona perve- 
niat sempiterna. Per. 

AI) VESPERAS. 

Uè impressione sacrorum stigmatum B. Francisci. 

Ant. — Crucis magnum mysterium super Francisco claruit, dum 
signatus apparuit cruce duorum ensium. 

Psalm. — Laudate Dominum omnes gentes. — etc. 

Capii. — Ecce ego Joannes vidi alterum angelum , ascendenlem 
ab ortu solis, habenlem signum Dei vivi. 



Hymnus. 



O lux de luce prodiens, 
Francisci corpus ferions , 
Cœlumque replens gaudio 
In majcstatis solio. 

Paternœ splendor gloriae 
Signum gerens victoriae , 
Spes, amor et proleclio, 
Jesu nostra redemptio. 

Hoc novœ lucis radio 
Confixus est ut gladio 



Honore fulgens regio 
In codesti collegio. 

In volis , plantis , latere 
Signatur hoc caractère , 
Quo felix jam per saecula 
Plaude turba paupercula. 

Uni trinoque Domino 
Sit gloria sine termino , 
Te nostra laudent carmina , 
O gloriosa domina. Amen. 



ET MONUMENS HISTORIQUES. 



cxxvij 



f. Signasti Domine servimi luum Franciscum , 
h). Signis redemplionis nostra. 

Ad Magnificat. — Ant. — cui sacratas licuit contingere plasas; 
Caesaris empyrei dulcis amator, ave. 

Oratio. 
Omnipotens sempiterne Deus , qui frigescente mundo , eie. 



AD COMPLETORIO!. 



De transi tu B. Francisci, et de portatione ad cœlum. 



Ant. — decus angelicum, pater ingens ordinis almi 
Seraphici semper gloria nostra , vale. 
Fer, pater, auxilium nobis faveasque precamur : 
Qui tua nobiscum stigmata sacra colunl. 
Me quoque mendicum solita pietate guberna 
Qui tibi prò meritis munera parva fero. 

Psalm. — Voce mea ad Dominimi clamavi , etc. 



Hytnnus. 



Superna) vocis jubile 
Sanclorumque tripudio , 
Seraphicis ciamoribus 
Exultet cœlum laudibus. 

Cœlorum portas pandi te, 
Minoruui decus canile: 
Vexilla régis gloriae 
Portai miles victoriae. 



Supernae sedis prœmia 
Francisci tenet gloria , 
Triumphum post mirificum 
Chorum scandii seraphicuin. 

Ad laudeni régis gloriae , 
Franciscique memori» 
Hos finis post principium 
Convertat ad inilium. Amen. 



Capii. — Valde speciosus es in splendore tuo , gyrasti cœlum in 
circuitu gloria? tuae, dextera Excelsi coronavit te. 
y. Gloriosus apparuisti in conspectu Domini. 
r). Propterea decorem induit te Dominus. 

Oratio. 
Deus qui sanctissimam animam beatissimi palris nostri Francisci , 



CXXVllj 



NOTES 



confessons lui , fracto sacri corporis alabastro seraphicis spiritibus 
sociare dignatus es : Da nobis famulis luis, ut ejus meritis et inter- 
cessione , ad seterna polorum regna , te adjuvante pervenire nio- 
reamur. Per. 

Ex ihesauro precura et litaniarura Guilielrai Gazet. 
Arras, 1602. 



OFFICIUM SANCTiE CLAR^ (12 august,). 



AD VESPERAS. 



Antiphonœ 1. — Jam sancire Clarae claritas splendore mundi 
cardines mirifice complevit, cujus perfccta sanclitas in devota» 
propagines velocius excrevit. 

2. — Mundi toiius gloriam ut Christum lucrifaceret vile quid arbi- 
trata ; iìnibilem Isetitiam , ne infinilam perderet, semper est asper- 
nata. 

5. — Haec in paternis laribus puella sacris moribus agebat cœli- 
batum quam praidocebat unctio, sine magistro medio cor Christo 
dare gratum. 

4. — Sacra spirat infamia magni régis connubia virtute promereri 
nioxque Francisci studia sectatur et in gralia conatur exerceri. 

5. — Hanc et papa Gregorius fovit et Innocentius patrum more 
piorum quam Alexander inclytus adscripsit motus cœlitus catalogo 
sanctorum. 

Hymnus. 



Concinat plebs fidelium 
Virginale prseconium , 
Matris Christi vestigiura , 
Et novitatis gaudium. 

Pauperum primogenita , 
Dono cœlesti pradila , 
Obtinet supra merita 
Praemia vifae reddita. 



Novum sidus emicuit 
Candor lucis apparuit ; 
Nam lux qua? Iucem influii 
Claram clarere voluit. 

Claris orta natalibus. 
Necdum reliclis omnibus 
Vacat plenis affeclibus 
Pietalis operibus. 






ET MONUMENS HISTORIQUES. 



€XX1X 



Sub paupertatis régula 
Patria Francisci ferula 
Clara Christi discipula 
Luce respersit specula. 

Mundus et caro vincilur 
Matri Christi counectitur 
Cbristo prorsùs innililur 
Pauperem pauper sequilur. 

Spretis nativo genere 
Carnis et mundi fœdere 
Clauditur relut carcere 
Dives superno munere. 



Clauditur velut tumulo 
Nequam subducta sseculo 
Palet in hoc ergastulo , 
Solum Dei speclaculo. 

Tegmina carnis vilia 
Urgens famis inedia 
Arcta quoque jejunia 
Prsestant orandi spalia. 

Virginis hujus merito 

Laus Patri vel Ingenito 

Gloria Unigenito 

Virtus summa Paraclito. Amen. 



Ad Magnificat. Ant. — Duce cœlesti numine, matre favente vir- 
gine, Clara re, Clara nomine, spreto nativo sanguine, est in sanclo- 
rum lumine, ac beatorum agmine, gloria Ubi Domine. 

Oralio. 

Famulos tuos, quaesumus Domine, beatse virginis tuae Clarae votiva 
natalitia recensentes cœlestium gaudiorum sua facias interventione 
participes et tui Unigeniti coheredes. Per. 

AD MATUTINUM. 



Invitât. — Regi qui carnem induit, sit laus cordis et oris, cujus 
in Clara claruil perfecti vis amoris. Venite exultemus. 



lìenerat virgo filias , 
Mentis maternae conscias, 
Christi sponsas et socias, 
Corruptionis inscias. 

Clarum nomen effundilur, 
Sanctumnomen extenditur, 
Facto doctrina proditur , 
Virtus divina panditur. 

Construuntur cœnobia 
Vasti per orbis spalia , 



Hymnus. 



Crescit sororum copia , 
Claret matris nolitja. 

Deficit virtus corporis 
Morbo proli xi temporis 
Sumit augmentum roboris 
Virtus sacrati pectoris. 

Tandem languore premitur, 
Ljcta nimis egreditur, 
Dies extrema clauditur , 
Spiritus cœlo redditur. 

L 



cxxx NOTES 



Te prosequentes laudibus 
Piis faveto precibus , 
Adesto postulantibus 
Tuis , virgo , supplicibus. 



Virginia hujus merito , 

Laiis Patri sit Ingenito 

Gloria Unigenito 

Virtus sumraa Paraclito. Amen. 



IN PRIMO NOCTL'RNO. 

Antiphonœ. — 1. Haec una de prudentibus , praefulsit virgo pru- 
dens in annis puellaribus , Christo piacere studens. 

2. Excelsi servus virginem Franciscus incitavit, amare Deum 
hominem , quem amor humanavit. 

3. Cuncta pro Christi nomine contemnens, crine tonso corani 
altari Domini nubit œterno sponso. 

Nous mettrons seulement au second nocturne les leçons du Bré- 
viaire romain , celles qui sont dans l'office propre des Franciscains 
n'étant qu'un fragment de légende. Voici les répons si pleins d'une 
touchante poésie. 

Lectio j. — r). Francisci pia plantula mire fructificavit in orbe, 
cum discipula Clara quam informa vit. Casti tatis per saecula cultum 
multiplicavit. f. Virgo sub sacra régula multarum jam praeambula 
se Deo consecravit. — Castilatis. 

Lectio ij. — r). In via pœnitentiœ glebas terit membrorum, semen 
serit justitise, Jucem dilïundit morum. Lucralur sic quotidie thesau- 
rus meritorum. f. Cujus ferventes hodie gressus devotae filise se- 
quuntur exemplorum. — Lucratur. 

Lectio iij. — r). Haec paupertatis titulo pollens, intitulata, post 
Christum sine sacculo currit exonerata. Relieto foris saeculo, mens 
intus est ditata, f. In paupertatis nidulo, nostri prœsepis parvulo 
pauperi conformata. — Relieto. 

IN SECUNDO NOCTURNO. 

Antiphonœ. — 1. Oblata per Gregorium réfutât possidere, nihil- 
que transitorium cum Christo vult habere. 

2. Parât magistra vasculum ut oleum quaeralur, inox vero per 
miraeulum vas plenum cœlo datur. 



ET MONUMENS HISTORIQUES. exxxj 

3. Hortalur bœc, ut pauperes pauperis niatris natse, nequaquam 
sint dégénères a matris paupertate. 

Lectio Wj. — Clara nobilis virgo Assisii nata in Umbria, sancì uni 
Franciscum concivem suum imitala , cuncta sua bona in eleemosy- 
nas et pauperum subsidia distribuit , et convertit. De sseculi strc- 
pitu fugiens , in campestrem declinavit ecclesiam , ibique ab eodem 
beato Francisco recepta tonsura, consanguineis ipsam reducere co- 
nantibus fortiter resistit. Et denique ad ecclesiam Sancti-Damiani 
fuit per eumdeni adducta , ubi ei Dominus plures socias aggregavit, 
et sic ipsa sacrarum sororum collegium insiituit , quarum regimen 
nimia sancti Francisci devicta importunitate, recepit. Suum monas- 
terium sollicite ac prudenter in timore Domini , ac piena ordinis 
observantia annis quadraginta duobus mirabiliter gubernavit : ejus 
enim vita erat aliis eruditio et doctrina, unde ceterae vivendi regu- 
lam didicerunt. 

^. A civibus obsidio removetur ob lacrymas et preces sanclae 
Clarae. Dum cinere et cilicio, jubet sorores optimas ad Deum excla- 
raare. f. Orationum praelio merelur gentes pessimas de claustro 
deturbare. — Dum cinere. 

Lectio r. — Ut carne depressa, spirilu convalesceret , nudam 
humum et interdum sarmenta pro lecto babebat , et prò pulvinari 
sub capite durum lignum. Una tunica cum mantello de vili et his- 
pido panno utebatur, aspero cilicio nonnunquam adhibito juxta 
carnem ; tanta se frœnabat abstinentia, ut longo tempore, tribus in 
hebdomada diebus nihil pœnilus prò sui corporis alimento gustave- 
rit ; reliquis autem diebus tali se ciborum parvitate restringens, ut 
aliae quomodo subsistere poterat, mirarentur. Binas quot annis (an- 
tequam 3egrot:iret) quadragesimas solo pane et aqua refecta jejuna- 
bat. Vigiliis insuper , et orationibus assidue dedita , in his praecipue 
dies noctcsque expendebat. Diutinis perplexa languoribus, cum ad 
exercitium corporale non pogset surgere per seipsam, sororum 
suffragio levabalur, et fulcimentis ad tergum appositis, laborabat 
propriis manibus, ne in suis etiam esset infirmilalibus otiosa. 
Amalrix precipua paupertatis , ab ea prò nulla unquam necessitale 
discessit, et possessiones pro sororum suslentatione a Gregorio Nono 
oblaias constantissime recusavit. 



cxxxij NOTES 

al. Amica crucis piangere Grucifixum novitias docet quem ipsa 
piangit. Crux ei digno pondère, majores dat delicias quo major do- 
lor angit. f. Hìec Christi sui munere, morbos atque molestias fugat, 
dum crucem langit. — Crux. 

Lectio vj. — Multis et variis miraculis virtus ejus sanctilatis ef- 
fulsit. Cuidam de sororibus sui, monasterii loquelam restituii expe- 
ditam ; alteri aurem surdam aperuit ; laborântem febre , tumentem 
hydropisi , plagatam iistula , aliasque aliis oppressas languoribus li- 
beravit. Fra treni de ordine Minorum ab insania? passione sanavit. 
Cum oleum in monasierio lotaliter defecisset , Clara accepit urceum, 
atque lavit , et inventus est oleo , benefìcio divina? largitatis imple- 
tus. Unius panis medietatem adeo multiplicavit , ut sororibus quin- 
quaginta suffecerit. Sarracenis Àssisium obsidentibus , etClarse rao- 
nasterium invadere conantibus, aegra se ad portam afferri voluit, 
unaque vas in quo sanclissimum Eucbaristiœ sacramentum erat in- 
clusum, ibique ora vit : Ne tradas, Domine , besliis animas confitentes 
tibi , et custodi famulas quas pretioso sanguine redemisti. In cujus 
oratione ea vox audita est : Ego vos semper custodiam. Sarraceni 
autem parlim se fugai mandarunt ; partim , qui murum ascende- 
rant , capti oculis précipites ceciderunt. Ipsa denique virgo , cum 
in extremis ageret, a candido beatarum virginum cœtu ( inter quas 
una eminenlior ac fulgidior apparebal) visitata , ac sacra Eucharistia 
sumpta , et peccatorum indulgentia ab Innocentio quarto dilata, 
Pridic Idus Augusti animam Deo reddidit. Post obitum vero quam 
plurimis miraculis resplendentem Alexander Quartus inter sanctas 
virgines retulit. 

r). Vivens in mundo labili, sponso conjuncta nobili, sursum de- 
liciatur clausaque carne fragili , tanquam in vase fictili Thesauro glo- 
riatur. y. Haec in rota versatili , fulta virtute stabili , eum Chrislo 
delectatur. Thesauro. 

IN TERTIO NOTTURNO. 

Antiphortœ. — 1. Cor verbis sapientiae medullitus apponitcum prae- 
dicator gratise verba vilae proponit. 

2. Trahit de testa nucîeum, de littera saporem, de petra sugens 
oleum, de spina legens florem. 



ET MOiNUMEiNS HISTORIQUES. cxxxiij 

3. Format Clara discipulas , cœlesti disciplina , cujus est ad juven- 
eulas convictus pro doclrina. 

Lecrio vij. — d|. Carnis tempio soluto spiritus cœlos scandii, et 
patet aditus. Benedictus sit lalis exitus , multo magis lalis introitus. 
f. Vivo pani morte juncta, vita vivit vita sancta. — Benedictus. 

Lectio viij. — ri. De pane pascit unico turbanti sororum paupe- 
rum, claret signo mirifico , virtus signorum veterum. Dum cibat ex 
tam modico, magni conventus numerum. f. Pro tenui viatico, 
mensa lœtatur superum , regno beatur cœlico, pro vilitate cinerum. 
— Dum. 

Lectio ix. — Te Deum laudamus. 

AD LAUDES. 

Antiphonœ. — 1. Post vitae clarae terminum, Clara cum turba virgi- 
num ad cœlos evolavit, suum compie xa Dominum, regnai in regno 
luminum , quo Dominus regnavit. 

2. Agnes ad Agni nuptias et seternas delicias post Ciaram evoca- 
tur, ubi per Sion filias , post transitas miserias aeterne jubilatur. 

5. Sicut sorore praevia Cliristi passi vestigia sectatur gaudens 
cruce : sic, dum liaec signis rutilât, Agnes post ipsam vigilat Deus ad 
te de luce. 

4. Honorât Christi dexlera , per sanilatum munera, virginis mau- 
soleum, sanat morbos et vulnera, ut benedicant opera quœ fecit 
Deus, Deum. 

5. Laudans laudare studeat, in laudem semper prodeat plebs isla 

salvatoris : quam tanta ditat sanctitas , non cesset ipsa civitas a laude 

Conditoris. 

Hymnus. 



() Clara luce clarior , 
Lucis œternae fìlia . 
Dies isla solemnior 
Tua colit solemnia. 

ViicC labentis gaudia 
Spernendo Christurn sequeris , 
Pascentera inter lilla : 
Tuque cum Chrislo pasceris. 



Cuàlos sacrarum virginum, 
Omni virtule prœvia , 
Ducis ad spunsum Dominum 
Puellarum collegia. 

Franfisco duce militans 
Evincis Irina praelia , 
Cameni namque snppeditans , 
Mundum atque deemonia. 



CXXXIV 



NOTES 



Jamjam in regno luminimi 
Patri conregnas filia ; 
Da te sequentum agminum 
Recta fore vestigia. 



Sit Patri .Nato, Flamini , 
Decus , bonor et gloria , 
Nosque commendent numini 
Sanctae Clara; suffragia. Amen. 



Ad Benedictus. Ant. Novum sidus emicuit, candor lucis apparuit.. 
lux claritatis adfuit , cœli splendor enituit : nani lux quœ lucem in- 
fluii, Claram clarere voluit. 



AD VESPERAS. 



Hymnus. 



En prœclara virgo Clara 
Régnât in regno luminum , 
Quarn amasti , desponsasti, 
Jesu corona virginum. 

Mundo spreto, corde lato , 
Francisci magisterio , 
Carnem terit et te quserit , 
Jesu , nostra redemptio. 

Per te solem parit prolem 
Sanctarnm gregem pauperum 
Quem tu ditas et maritas 
Conditor aime siderum. 



Paupertate, pietate 
Mater et ejus agmina 
Te sectantur, imitantur, 
gloriosa domina. 

Finit cursum, scandit sursum ■ 
Glaret multo prodigio , 
Comprobatur, annotatur 
In cœlesti collegio. 

Virgo pura nostri cura 
Fac tibisitin curia , 
Sint optata per te data 
Beata nobis gaudia. Amen. 



Ad Magnificat. Ant. Candor polorum micuit, nova stella enituit : 
nani Clara clare claruit cui fulgens apparuit cœlestis chorus virginum, 
inter quas mater luminum solamen prœstat gloria? , jam morienti 
Filio. 

LITANIES DE SAINTE CLAIRE. 



Kyrie eleison, etc. 
Sancta Clara virgo , et mater Vir- 
ginum. 
Clara virgo nobilis. 
Clara virgo pulcherrima. 
Clara virgo et vas munditur. 
Clara virgo prudentissima. 
Clara virgo ferventissima. 
Clara virgo amabilis. 



Clara virgo admirabilis. 

Clara eetemae lucis filia. 

Clara sponsa Christi dilettissima. 

Clara discipula Christi pauperrima. 

Clara sancii Spiritus cella aromatica. 

Clara mater pedissequa. 

Clara angelorum socia. 

Clara apostolorum filia. 

Clara Francisci plantula. 



ET MONUMENS HISTORIQUES. 



cxxtv 



Clara stella claiiss ma. 
Clara lux meridiana. 
Clara nostra lux et semita. 
Clara turtur pudicissima. 
Clara pauperum primogenita. 
Clara nardus prseelecta. 
Clara viola humillima. 
Clara rosa fragrantissima. 
Clara rosa suavissima. 
Clara rosa purpurea. 
Clara rosa aurea. 
Clara rosa candidissima. 

Ex liianiis 



Clara rosa coelica. 
Clara cedrus exaitata. 
Clara columba deargenlata. 
Clara columba milissima. 
Clara columba fecundissima. 
Clara columba purissima. 
Clara columba simplicissima. 
Clara margarita preliosissima. 
Clara mater ketitise. 
Clara gloria malris. 
Clara honor et refrigerium nostrum, 
ora prò nobis. 

Sanclorum. Anvers , Planlin , 1621. 



L'hymne suivante est comme un abrégé de la merveilleuse his- 
toire des Clarisses et du Tiers-Ordre. 



Salve Christi sponsa , Clara, 
Salve virgo Deo chara , 
Salve mater pauperum. 

Tu mundi cuncta aspernala , 
Franciscum es imitala , 
Per apostolicam normam. 

Cum Agnete sorore 
Recepisti Jesu rorem , 
Plantans multa cœnobia. 

Currit mater post fìlias 
Ad alterni sponsi nuptias , 
Cum Beatrice filia. 

Amala mox et Balbina 
fuse neptes , hac ruina 
Mundi buius agnita. 

Pariterque properant 
Ad te almam : réfutant 
Omnia lutulenta. 

Ordo statim diffunditur , 
Rumor bine mox egreditur, 
Per cuncta mundi olimaia. 



Succenduntur juvenculee 
Exemplosuo Cbristum sequi 
Per viam pauperculam. 

Agnes Boemorum filia 

Regia et imperatoria 

Quaeque spernens , fit discipula. 

Filia Rodulphi Imperatoris 
Summi Christi capta amore , 
Parvi pendit imperia. 

Isabel regis filia 
Francorum inter lilia 
Degit Parisiis. 

Zingua quoque Hungaroium 
Regis nata , supernorum 
Mercedem considérât. 

Cum Salome Polonia? 
Ex regali orto sanguine 
Tuam normam profitenlu» 

Sanclia item regina 
Veslem sumil cilicinam 
Spernens tria regna. 



cxxxvj 



NOTES 



Bianca prima régis Francis-, 
Refutans regnum Gallio? , 
Tuae régula? subjecit. 

Constantia Aragona? 

Regnum contemnit , et honorem 

Tua esse volens filia. 

Eleonora regnum calcai 
Portugallia? , atque amai 
Magis regi sub clausura. 

Joanna Navarra? régis 
Ex œstu divina? legis 
Guncta regia abjicit. 

Dua? régis Pétri filia? 
Regnum videntes Sicilia? 
Pauperculam vilain vovent. 



Duse régis Dalmati* 
Philippi sequuntur alia? , 
Tuoni voventes normam. 



Aliaque Conimbria?, 
Alteraque Ulispona? 
Requiescunt regina?. 

Amba? cum habitu Clara? 
Ostendentes conculcare 
Mundanam pompam. 

Multa? alia? nobiles 

Te secula? sunt domina? , 

Congregantes divitias. 

Sed tu cuncta supergressa 
Gloriam tandem ingressa 
Comitativa virginum. 

Ubi magnam obtines gloriam, 
Tecumque babent magna spolia 
Ablata Lucifero. 



Qua? potes secure gaudere , 
Cum nec mors valet nocere; 
Ergo nostri miserere. Amen. 

Ex Petro Rodulphio , Hist. Seraph., p. 144. 



OFFICIMI SANCII ANTONII DE PADUA (15 junii). 



AD VESPERAS. 



Antiphonœ. — 4 . Gaudeat Ecclesia quam in defunctorum sponsus 
ornât gloria matrem filiorum. 

Psalm. Dixit Dominus. — Confìteor. — Beatus vir. — Laudate 
pueri. — Laudate Dominum omnes gentes. 

2. Sapiente filio pater gloriatur, hoc et in Antonio digne com- 
mendatur. 

3. Qui dum sapientiam saeculi calcavit , prudens summi gloriam 
patris exaltavit. 

ht. Augustini primitus regulae subjectus , sub Francisco pœnitus 
mundo fit abjectus. 






ET MONUMENS HISTORIQUES. 



CXXXVIJ 



5. Quorum vitam moribus hic profitebalur, gloriosis patribus jam 
eongloriatur. 

Capititi. — Optavi et datus est mihi sensus , invocavi et venit in me 
spiritus sapientiae, et prseposui illam regnis, etsedibus et divitiasnihil 
esse duxi in comparatione illius. 



Hymnus. 



En gralulemur hodie 
Cbrislo regi jucundius , 
In cujus aula gloriae 
Jam jubilât Antonius. 

Francisci patris œmulus , 
Sic illi se contemperat , 
Ut fonte manans rivulus , 
Aquas vilae circumferat. 

Longe, lateque diffJuit , 
Silique mortis aridos 
Verbo salutis imbuii , 
Dans rore sacro vividos. 

Hic stigmatum qui bajulo 
Patri natus innititur 



Dum praedicat de tilulo; 
Confixus ille cernitur. 

Sub tanto duce militane , 
Vincendo se non vincitur, 
Duci miles cohabitans 
Jam bello non concutilur. 

Nos in campo certaminis , 
Patrum zelantes gloriarti , 
Hic sub re nostri nominis , 
Vincamus ignominiam. 

Praestet boc Nati Genitor , 
Hoc genitoris genitus , 
Ac par utrique conditor 
Paraclitus hoc Spiritus. Amen. 



Ad Magnificat. Ara. — proies Hispaniae, pavor infidelium, 
nova lux Italise, nobile depositum urbis Paduanae, fer, Antoni, 
gratise Christi patrocinimi!, ne prolapsis veniae tempus breve credi - 
tum defluat inane. 

Oratio. 

Ecclesiam tuam, Deus , beati Antonii confessoris tui solemnitas 
votiva laetifìcet : ut spiritualibus semper muniatur auxiliis , et gau- 
diis pcrfrui mereatur relernis. — Per. 

AD MATUTINUM. 



Invitai. — Jam Christum chorus humilis alacrius injubilo collaudo! . 
In quo sacerdos nobilis Antonius de veritate gaudet. — Venite exul- 
temus , etc. 



cxxxvnj 



NOTES 



Hymnvs. 



Laus regi piena gaudio , 
Qui merces militantium 
Seipsum dat Autouio 
Militia? stipeudium. 

Antoni vir egregie , 
Qui lu ai , quam praeuoveras 
Hic vivens arrhas gloria? 
Christum videns acceperas. 

Pro te digna , dum moreris, 
Nalorum fit commotio , 



Margarita? , nou lune ris , 
Cujus fias possessio. 

Hujus honorem gloriae 
Prœdixeras in Padua, 
Qua? tanlis in te gratis 
Manet donis irrigua. 

Per te Pater cum Filio 

Consolatorque Spiritus 

A criminis contagio 

Nos hic emundet funditus. Amen, 



IN PRIMO NOCTURNO. 

Antiphonœ. — 1 . Quasi secus alveum rivuli plantatus fructum tempo- 
raneum , dédit hic beatus. 

2. Monte Sion praedicat Domini praeceptum et talentum duplicat, 
eœlitus acceptum. 

3. Conterit miraculis peccatorum dentés , sponsam Christi patu- 
lis rictibus mordentes. 

Lectioj. — r). Funditur insontium sanguis a profanis ; fitque mo- 
rientium merces vitae panis. Rumor ad Antonium volât non inanis. 
f. In Minores gladium fratres dat , in odium Christi , rex immanis. 

— Rumor. 

Lectio ij. — r). Optans fore socius gloriai victorum , quos occidit 
impius rex Marrochiorum , sequitur Antonius viam defunctorum. 
jL Felix quem non gladius terret, sed in melius mutât iniquorum. 

— Sequitur. 

Lectio iij. — r). Fervetad martyrium : dum rex terra3 sa3vit ; sed 
hoc desiderium suum non implevit , de quo rex regnantium aliud 
decrevit. f. Tandem in simplicium cœtu per indicium fama viri 
crevit. — De quo. 

IN SECUNDO NOCTURNO. 

Antiphonœ.— ï. Grave cor quœrentium nugas, vanitatem discitpei 
Antonium vita? verità lem. 



ET MONUMENS HISTORIQUES. cxxxix 

2. Conlra virum sanguinum clamât et dolosum , quod hue genus 
hominum Deo sii exosuni. 

3. Laus perfecla proiîuit ex lactentis ore ; in quo Christus dés- 
ir uit hostem cum ultore. 

Lectìoiiij. — r). Dono sapientise plenus, arroganti» fastum qui 
timebat : sub indotti facie , tantum divinai gratise lumen absconde- 
bat. f. A se pondus gloriœ sibi temerarie sumere nolebat. — Tan- 
tum. 

Lecito v. — r). Pauperum collegio, pauper in principio spiritu, 
probatus verbi miuisterio. Non injectu proprio datus , sed vocatus. 
— f. A quo sit haec datio , fiunt testimonio mors et incolatus. — 
Non. 

Lectio vj. — r). Indoctrinse poculis justus sua singulis reddens af- 
fluebat ; loquens magnis , parvulis veritatis jaculis seque feriebat. — 
v. Potior miraculis virtus haec in oculis omnium clarebat. — Yeri- 
taiis. 

IN TERTIO NOCTURNO. 

Antiphonœ. — 1. Gaude quondam speculi transiens viator, summi 
tabernacoli nunc inhabitator. 

2. Nobis fac propitium , a quo recepisti cordis desiderium, vitam 
quam petisti. 

3. Due in montem Domini ; ora nos , Antoni , junctos Deo homini 
loco sancto poni. 

Nous donnons ici les leçons du Bréviaire romain. 

Lectio vij. — Antonius , Ulyssipone in Lusitania honestis ortus 
parentibus , et ab iis pie educatus , adolescens institutum canonico- 
rum regularium suscepil. Sed cum corpora beatorum quinque mar- 
tyrum Fratrum Minorum Conimbriam transferrentur, qui paulo ante 
apud Marrochium prò Christi fide passi erant, martyrii desiderio in- 
census, ad Franciscanum ordinem transivit. Mox eodem ardore im- 
pulsus ad Saracenos ire perrexit ; sed adversa valetudine afïïiclus, 
et redire coactus , cum navi ad Hispanise littora tenderet , vento- 
rum vi in Siciliani delatus est. 

r). Vitam probant vilitas, simplev innocentia, cura disciplinac. 



cxl NOTES 

Zelo juncla charitas, veritas, modestia, testes sunt doctrinae. — f. 
Sed signorum claritas , probat haec probantia, multiplex in fine. — 
Zelo. 

? Lecito viij. — Assisium è Sicilia ad capitulun generale venit; inde 
in eremum monlis Pauli in ^Emilia secessit , ubi divinis contempla- 
tionibus , jejuniis et vigiliis diu vacavit. Postea sacris ordinibus ini- 
tiatus et ad praedicandum Evangelium missus , dicendi sapientia et 
copia tantum profecit , tantamque sui admirationem commovit , ut 
cum summus pontifex aliquando concionantem audiens, arcum 
testamenti appellarit. In primis vero haereses summa vi proftigavit, 
ideoque perpetuus haereticorum malleus est vocatus. 

i$. Siquaeris miracula : mors, error , calamitas, daemon , lepra, 
fugiunt : aegri surgunt sani. Cedunt mare, vincula, membra ; resque 
perditas petunt , et accipiunt juvenes et cani. — f. Pereunt pericula, 
cessât et nécessitas, narrent hi qui sentiunt, dicant Paduani. — 
Cedunt. 

Lecito ix. — Primus ex suo ordine ob doctrinae praeslantiam Bo- 
noniaB et alibi sacras litteras est interpretatus , iratrumque suoruni 
studiis praefuit. Multis vero peragralis provinciis, anno ante obitum 
Patavium venit, ubi illustria sanctilatis suae monimenla-reliquit. 
Denique magnis laboribus prò gloria Dei perfunctus , mentis et mi- 
raculis clarus obdormivit in Domino idibus junii , anno salutis mille- 
simo ducentesimo trigesimo primo : quem Gregorius Nonus pontifex 
maximus sanctorum confessorum numero adscripsit. 

i§. Sanctus hic de titulo crucis et suppliciis dulcis Jesu modulo 
dulci praedieabat cum pater in aere , se Franciscus filiis absens 
novo genere signi praesentabat. — f. Tanquam in patibulo crucis ipse 
brachiis tensus, hoc signaculo crucis consignabat. — Te Deum. 

AD LAIDES. 

Antiphonœ. — 1. Domus ab Antonio supra petram Dominimi posila 
perstabit , quam maris olatio , iluctus , seu vox iluminum ultra non 
turbabit. 

2. Laetus tuo jubilât in conspectu Domine quo jam inlroivit, lu- 
men , quod es similat hunc libi , qui lumine fruitur, quo vivil. 



ET MONUMENS HISTORIQUES. 



cxlj 



3. Tolus in te sitiens, Deus, ad te vigilans extilit de luce; tu 
fons indeficiens, tu lux illi rutilans, qui sitis in cruce. 

4. Cœli , terrae , marium , benedicant Dominum cunctae creatura 
qui tot per Antonium signis auget hominum vitse spem futura. 

5. Sono tubœ , lympano, cithara , psalterio, cymbalisque Deum, 
ehoro, chordis, organo, laudel in Antonio mystice cormeum. 



Hymnus. 



Jesu lux vera mentium , 
Nos illustra diluculo , 
Tot signis per Antonium , 
Opaco fulgens sœculo. 

Hic naulis in naufragio 
Signo salutis adfuit , 
Quibus sub lucis radio 
Viise ducatum proebuit. 

Hereticum lux fidei 
Signo purgat dum jacitur 



Ab allo vasis vitrei 
Fragililas non frangitur. 

Irrisor lucis gratiee 
Signorum languet clericus : 
Post votum surgens glori» 
Sancii fit teslis publions. 

Per hune nos Pater luminum 
Signet et lux de lumine 
Illustratori» hominum , 
Cum Spiritus munimine. Amen. 



Ad Benedictus. Ant. — Gaude felix Padua quse thesaurum possi- 
des , cujus in altario dignum fore loeulum visio monstravit , tu signis 
irrigua, tot in tuo provides miseris Antonio, serva reititulum, quae 
sic te ditavit , sed tu nos ad ardua , pater, his qui prasides , quorum 
es possessio transfer quos hic vinculum morlis inclinavit. 



AD VESPERAS. 

Comme aux premières vêpres , excepté 



Chori nostri prœconium , 
Laudes resultet Domino , 
Mirando per Antonium , 
More palranti pristino. 

Yberi potu fluminis , 
JEgra sanavit pectora , 
Superni virtus numinis 
Per idem sanans corpou. 



Hymnus. 



Alumno foelix inclylo 
Congaudeal Hispania 
Ex cujus tota merito 
Fit Celebris Italia. 

Sed Paduana potins 
In laudem surge civilas 
Per hune instrucla plenius 
Rectas tenere semitas. 



cxlij 



iNOTES 



Qui luo quondam populo 
Vilae fundebat pocula , 
Qui sit insignis litulo. 
Déclarât per miracula. 

Membris ejus mirificis 
Ditata Dei munere 
Rebus elabi lubricis 
Magistro disce paupere. 

Pauper nalus de virgine , 
Christus dileclor pauperum 



Egentes siue crimine 
Ditat hic et in posterum. 

ïn tua laude sedulis , 
Antoni beatissime, 
Tuis acquire famulis 
Dei pacem hic ultime. 

Praesta , beata Trinitas, 
Quod poslulamus supplices 
In domo quam inhabilas 
Da nobis stolas duplices. Amen. 



Ad Magnificat. Ant. — Jesu perpetua lux , tot in Antonio signis 
dans splendorem, de quo non incongrua nobis gloriatio tibi dat ho- 
norem : gratia per hune tua nos in vase proprio ferre da liquorem, 
lampade non vacua lumen det opinio, charitas ardorem, frustra virgo 
fatua glorians in alio, quœret venditorem. 

LITANIA SANCTi ANTONII DE PADUA. 



Kyrie eleison , etc. 
Sancte Antoni imago Dei. 
Signaculum Christi. 
Lapis sanctuarii. 
Sanctuarium venerandum. 
Uolocaustum amoris. 
Mansuetissima ovis. 
Columba simplicissima. 
Mitis animo. 
iiumilis corde. 
Oliva speciosa. 
Germinans lilium. 
Vitis speciosa. 
Vas catholicum. 
Praeco juslilise. 
Hostis yiliorura. 
Charitate fervide. 
Circumspecte prudentia. 
Fulcite temperanlia. 



Justitia munite. 

Fortitudine constans. 

Humilitate perfecle. 

Contemplalione sublimis. 

Actione utilis. 

Sauctitate clarissime. 

Gloria Jérusalem. 

Laetitia Israël. 

Honorificentia populi. 

Fili lucis. 

Angelorum speclaculum. 

Prophetis compar. 

Apostolus linguarum dono. 

Evangeli! tuba. 

Martyr desiderio. 

Confessorum gemma. 

Castitalis exemplum. 

Hères aelerni regni. 

Coheres Christi , ora prò nobis, 



ET MONUMENS HISTORIQUES. 



cxliij 



11YMNUS DE GUJDIIS S. ANTONI!. 



Sancii Antonii Paduensis 
Celebremus gaudia, 
Qui sctate juvenili 
C.œli scandit palatin. 

Gaude Antoni serve Christi , 
Quod œtate tenera 
IMenus gralia fuisti , 
Ut ires ad aetbera. 

Gaude quod martyrium 
Tanto ardore flagitasli , 
Et regulam tuam mutasti 
Ut ires ad supplicium. 

Gaude quod in sapienlia 
Eras tanti momenti , 
Ut à Papa dicereris 
.Arca novi Testamenti. 



Gaude quod zelo succeusus 
Jusiitiae, redarguebas 
Omnes, et propter hoc eras 
Multis viliosis offensus. 

Gaude quodmiraculorum 
Fulges virlute pra3celsa : 
Hoc testanlur conversorum 
Corda per te conversa. 

Gande quod propbetizandi 
Dona piene possedisli , 
Et futura praedixisti 
Dono Spiritus praegrandi. 

Gaude quod à Deo sublaius 
Tandem ad sublimia , 
Apud Ghristum laureatus 
Sedebis in saecula. Amen. 



Ex litaniis Sanctorum , Anvers , officina Planliniana , 
1621, in-12. 



FIN DES NOTES ET MONUMENS HISTORIQUES. 




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Saint iVanitfiô 



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(1182 — 1226.) 



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Cmile Cljauin lue iHûlan, 

ancifit profesôfur b'Ijiâtoire ou Collège &e 3utU}>. 



Si quis videtur inter vos sapiens esse 
in hoc sœculor stultus fiat ut sit sapiens. 

S. Paul, 1 Corinth., in, i8. 



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